Maurice Lassale de Sillery meurt à 20 km de chez lui (4/5)

 23 juillet 1915 : Maurice Lasalle est heureux. Il a été nommé sergent, le plus jeune de la compagnie. Il retrouve Marcel Trousset à Vieil Dampierre qui lui dit en voyant tout le bataillon : « ça fait un joli troupeau de boucherie. »

 25 juillet : messe dans une grange à la mémoire des morts du 94. Quand le curé dit : « il faut chasser l’ennemi de chez nous et venger ceux qui sont morts Maurice Lassale ne peut s’empêcher de penser : « ces paroles pleines de patriotisme sont très belles et très bien dites, tous nous avons la ferme volonté de repousser l’ennemi, mais il faut voir quelle est la situation; il ne faut pas oublier que nous et les Allemands sommes terrés face à face, ceci depuis dix mois, et le plus gros des efforts ne nous permet pas de gagner plus que quelques lignes de tranchée que l’on se dispute ensuite des semaines entières en tuant des hommes sans but bien important.. Il faut bien comprendre que cette nouvelle méthode de faire la guerre, si elle ne nous lasse pas, n’est pas faite non plus pour nous encourager beaucoup. (…) Voilà pourquoi tout en voulant faire son devoir, on comprend trop bien que les pertes sont beaucoup trop élevées, vus les résultats obtenus. »

 28 juillet.-Viel Dampierre : le vent souffle, les chevaux hennissent. : « votre 94 est un des régiments de France qui a eu le plus de pertes et aussi le plus d’honneur. » (16.000 hommes hors de combat)

 31 juillet.-Départ en train à Sainte-Menehould, Somme Bione, Somme tourbe : Suippes, Cuperly, Mourmelon. » trois pas me séparent d’Ambonnay où est papa. Il voit des tentes pour la première fois.

Il creuse un boyau avec en fond la butte de Moronvilliers où il y a des tranchées allemandes. Depuis février ils n’ont eu aucun combat. « Un tel secteur serait pour nous un paradis » commente t-il.

 6 août : Départ vers le boyau à Baconnes. Demande permission pour aller voir son père. Dimanche  8 août, il voit son père à Mourmelon. Déjeuner à l’hôtel de l’Europe.

 Mercredi 11 août.-Permission à Ambonnay. Il y va à pied, en voiture et en bus

 Mardi 17 août : A Ambonnay la famille Cochet met une baignoire à sa disposition. Il dort dans un vrai lit.

Septembre : Fin du repos. Par Matougues, La Veuve et le camp de Châlons rejoint le front de Champagne

 Lundi 6 septembre. Il va en tranchée de première ligne qu’il doit tenir quatre jours. Le canon ne cesse guère.

Jeudi 9 septembre.- Il commence à creuser une tanière dans la craie où il sera à l’abri des shrapnells. « Dès qu’un sifflement se fait entendre chacun entre dans son trou comme une souris poursuivie par le chat. « Envoyé pour couvrir les travailleurs qui creusent en première ligne. 23 heures obus éclatent : douzaine de blessés. « dans le boyau il y a des morceaux de chairs détachés que l’on jette derrière le parapet. »

 Dimanche 12 septembre.-messe. Corvée de ravitaillement à Mourmelon de 13 à 16h30. « Je rentre juste pour voir la compagnie rassemblée et prête à exécuter des travaux de nuit sur le front. Je m’équipe à la hâte, ne prends même pas la peine de manger et part avec ma section. »Image

Maurice Lassalle tué à son créneau le dimanche 26 septembre d’une balle dans la tête à 20 km de son village Entre Auberive et Saint-Hilaire-Le-Grand. Le maire d’Ambonnay où travaille son père est averti officiellement un mois plus tard seulement du décès de Maurice Lasalle. Il a été inhumé dans une fosse commune à Mourmelon le Petit.

Le père va prévenir sa mère réfugiée à Vichy. Elle reviendra à Chalons et ne quittera jamais le deuil.

Le 22 novembre 1920 une cérémonie funèbre est célébrée par l’abbé Fendler de Sillery à l’occasion du transfert au cimetière de Sillery des restes du sergent Maurice Lasalle tué à l’ennemi, mort pour la France

Alain Moyat

Derniers courriers pour l’éternité

Dernier échange de courrier pour l’éternité

Maurice Lasalle écrivait souvent à ses parents.

Le 24 septembre 1915, deux jours avant sa mort, il s’adressait à son papa. « Un mot seulement pour te dire que tout va bien. Le bombardement des lignes allemandes continu est très violent; la première ligne est certainement intenable. C’est inouï ce qu’il nous passe d’obus au-dessus de la tête; c’est à devenir fou, tant les sifflements et les éclatements se suivent de près. L’attaque aura sans doute lieu demain dès la première heure, souhaitons tous qu’elle réussisse et que nous parvenions à percer le front allemand. L’ennemi ne répond pour ainsi dire pas. Toute la journée nous nous tenons dans des sapes creusées dans les tranchées. Je te quitte en t’embrassant de tout cœur. »

Il écrit le même jour à sa maman et toute la famille et il se veut plus rassurant : « J’ai reçu ce matin ta carte du 20. La situation ne change pas, nous sommes toujours dans les tranchées. Notre artillerie bombarde violemment les lignes allemandes qui doivent être intenables maintenant. Patientez encore un peu, la solution arrive certainement. »

26 septembre 1915 : Maurice Lasalle vit ses dernières heures.

Le même jour, son papa, inquiet de ne pas avoir de nouvelles depuis trois jours lui écrit, lui parle du pressurage du raisin qui n’est pas fini à Trépail et des livraisons qu’il fait seul. Il lui souhaite bon courage ainsi qu’à tous ses camarades et lui dit bonne chance.

 Prémonition. Sa maman qui est réfugiée à Vichy depuis treize mois lui écrit deux fois ce jour-là. Pour lui dire qu’elle voit dans les communiqués que « la canonnade est toujours forte en champagne, qu’on y emploie de ces obus suffocants et cela ne fait tout de même pas plaisir de lire cela. ». « En tremblant » après avoir appris que les soldats Français sont entrés dans les lignes allemandes sur une largeur de 25 km et une profondeur de 1 à 4 km en Champagne. « On a chanté le Magnificat. Hélas! J’ai voulu le chanter aussi, mais l’appréhension m’étouffait; qu’es-tu devenu mon cher soldat, dans cette pareille tourmente; où es tu à cette heure? Combien de ces vaillants comme toi, gisent maintenant sur le sol de Champagne? J’élève mes yeux au ciel l’implorant ardemment pour que mon fils ne soit pas de ce nombre. »

Nouvelle lettre de sa maman le 27 septembre : « J’espère que tu défends encore le sol de notre Champagne et que tu es passé au travers cette horrible mêlée. »

29 septembre Mathilde écrit : « Quelquefois je m’imagine que tu es peut-être blessé dans un hôpital. Quelquefois je pense que tu es sain et sauf et heureux de ces beaux exploits. Hélas! à d’autre moment on voit des choses atroces et tu comprends notre triste vie à l’heure présente. »

Margueritte qui n’a pas eu de nouvelles de Maurice depuis le 22 septembre écrira encore à son fils le 1 et le 3 octobre. Elle a reçu sa carte du 24 et s’étonne qu’il ne parle pas de l’offensive imminente. Elle veut garder confiance mais dit vivre un calvaire. Mais Maurice était déjà mort. Depuis longtemps.

(à suivre)

A.M.

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