BD de Daniel Casanave et Frédéric Chef La triste histoire de Villain, le Rémois qui tua Jaurès

Publié le samedi 29 octobre 2011  dans l’union

Avec Raoul Villain, l’assassin de Jean Jaurès, Reims possède son criminel célèbre. Le dessinateur Daniel Casanave et l’écrivain Frédéric Chef lui consacrent une étonnante bande dessinée.

ImageMOINS connu qu’un Brutus, un Ravaillac ou un Oswald dans la galerie des criminels célèbres, le Rémois Raoul Villain, l’assassin de Jean-Jaurès, fait l’objet d’une publication. Une bande dessinée réalisée par deux talentueux Champardennais : le dessinateur Daniel Casanave et l’écrivain Frédéric Chef. Une singulière BD de 134 pages dans laquelle ils content la singulière destinée d’« un bizarre ectoplasme, un transparent célèbre, sans tain, sans épaisseur, une sorte d’éther vague, sans qualité, inodore, sans saveur » et naïf ; un « réac » qui n’a dû son entrée dans l’Histoire que par son coup de folie.

« Épisode par épisode, nous avons écrit à deux le scénario de la vie de ce personnage dont la personnalité est indissolublement liée à Reims, ville royale. Ensuite, Daniel dessinait et j’écrivais les textes dans les bulles. » Et c’est ainsi que d’Ibiza, l’île sur laquelle Villain a été assassiné, à… Ibiza, où on le retrouve « en fou du port », Daniel Casanave, d’un trait léger mais puissant, acerbe et moqueur, et Frédéric Chef, avec l’art de la formule, brossent la biographie de Villain.
Le souci du détail
Comment le fils d’un greffier au tribunal de Reims a-t-il pu se retrouver, le 31 juillet 1914, devant le café du Croissant à Paris, un revolver à la main, pour tuer le pacifiste Jean Jaurès qui incarnait pour lui « l’anti-France », « le traître » qu’il fallait absolument qu’il tue car « le tuer pouvait être un devoir, une mission au-dessus des lois » ?
C’est en puisant dans de nombreux écrits que Casanave et Chef ont construit un Raoul Villain sans doute pas loin du vrai. Avec talent, nous offrant de superbes plans dessinés de la ville au début du XXe siècle (le marché de la place du Forum, la rue des Musiciens etc.), Casanave nous plonge immédiatement dans l’ambiance. Dialogues imaginaires entre l’ange au sourire et la statue équestre de Jeanne d’Arc sur le parvis, en quelques traits, quelques phrases, le lecteur pénètre dans le tortueux cerveau de Villain, sans doute déjà un peu fêlé après que sa mère, un peu folle, l’a fait tomber d’une fenêtre alors qu’il n’avait que 2 ans.
De mal en pis
Imprégné du culte marial, grand admirateur de Jeanne d’Arc, Villain n’est pas brillant à l’école. Il est réformé après un bref passage à l’armée. Lui qui se rêvait planteur dans les colonies n’arrive même pas à gérer une ferme dans les Ardennes. Il rate tout ce qu’il entreprend. Vivant finalement durant toute son existence d’une petite pension que lui octroie son père, c’est à Paris, et avec le mouvement du Sillon (1) qui prône le goût du sacrifice et du dévouement, que Villain trouve sa seconde famille. Le Sillon dissous, en nationaliste convaincu, il trouve dans la ligue des Amis de l’Alsace-Lorraine, qui veut récupérer l’Alsace, son nouveau combat.
La plume voyageuse, de Paris à Strasbourg, où Villain a d’abord décidé d’assassiner l’empereur Guillaume II ; puis d’Athènes à Istanbul, où il a nourri son nationalisme, Casanave et Chef suivent le Rémois jusqu’au café du Croissant. Puis aux assises où curieusement, en 1919, Villain est acquitté et Mme Jaurès condamnée aux dépens. Une seconde mort pour Jaurès en quelque sorte.
« Villain n’a pas seulement tué Jaurès, il a aussi assassiné Reims, sa ville natale », affirme Frédéric Chef. De la silhouette nosferatesque d’un Ulhan devant la cathédrale aux ruines de Reims martyre, le dessinateur illustre à grands traits le désastre de la Première Guerre mondiale.
Et de conclure avec humour : « Quand il est au bordel, Villain, esthétise, il bavarde […]. Il paie mais ne tire pas son coup […]. En assassinant Jaurès, il est passé à l’action. Curieusement, cette fois-ci, il a tiré son coup, mais ne paiera pas. »
Ah, j’oubliais. Ne faites pas l’impasse sur l’avant-propos signé par Bruno Fuligni, écrivain et historien. Il a tout compris de Villain : « Il croit tuer Jaurès, la subversion ; il croit servir la France éternelle. Il ne fait pourtant que donner le signal du grand chambardement. Jaurès l’avait annoncé lui-même d’ailleurs : ce sont les conservateurs qui devraient s’opposer à la guerre, car un conflit moderne, avec la puissance de destruction des sociétés industrielles, ne peut qu’amener la destruction de la civilisation elle-même. »

Alain MOYAT
(1) Ce mouvement voulait rapprocher le catholicisme de la République en offrant aux ouvriers une alternative aux mouvements de la gauche anticléricale.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s