Livre: « la guerre à coups d’homme » de Patrick-Charles Renaud

A lire l’ouvrage de Patrick-Charles Renaud: « la guerre à coups d’hommes ». La bataille des frontières de l’Est Lorraine d’août à septembre 1914.

Sur le front de Lorraine avec la 2e Armée du général de Castelnau de la bataille de Morhange à celle du Grand Couronné de Nancy

Un livre de 430 pages articulé en 18 chapitres éclairés par des cartes + un cahier de photos souvent inédites en noir et blanc et en couleur  .Prix : 25,90 € 

Sergent Louis CLANCHE A
Les aquarelles du sergent Jacquinot

Un siècle s’est déjà écoulé depuis le début de ce que l’histoire appelle « la Grande Guerre ». Dans la mémoire collective, elle est souvent associée à Verdun, la Somme, le Chemin des Dames, les batailles de la Marne, aux tranchées et aux légendaires poilus vêtus de l’uniforme bleu horizon.

       Pourtant, les premières semaines sont très éloignées de ces clichés figés dans la plupart des livres. Au cours de l’été 1914, le soldat français était accoutré d’un pantalon rouge garance et d’une capote de couleur gris de fer bleuté à deux rangées de boutons, datant du Second Empire. Sa tête n’était pas protégée par un casque mais ornée d’un képi rouge frappé au numéro de son régiment1. Le havresac, lourd et encombrant avec son cadre en bois, pesait sur le dos. Enfin, avant de séjourner longuement dans les tranchées, il a beaucoup marché pour bousculer l’ad­versaire, lui échapper, l’affronter puis le repousser dans des combats auxquels la doctrine de l’offensive à outrance et l’armement moderne ont donné une violence inouïe.
       En Lorraine, l’été 1914 fut tantôt chaud et étouffant, tantôt frais avec des pluies diluviennes qui ont pourri le quotidien des soldats constamment sur le terrain. Et la mission ne fut pas simple. Pour le 20e corps du général Foch, aux avant-postes à Nancy, elle commença dès la fin du mois de juillet, avant l’entrée en guerre officielle de la France. Ses divisions assurèrent la couverture au plus près de la frontière instaurée après 1870, pendant que les troupes de la France entière se mettaient en mouvement vers le nord-est.
       L’auteur s’est attelé à retrouver les familles de tous ces soldats, Provençaux du 15e corps, Languedociens du 16e corps, Lorrains, Champenois et Parisiens du célèbre 20e corps, mais aussi les réservistes du Sud-ouest et des Pays de la Loire. Il a fait exhumer des tiroirs les notes griffonnées à chaud sur un petit carnet, les lettres et cartes postales écrites aux proches, les souvenirs rédigés ultérieurement. Ces témoignages, qui ont échappé à la censure du moment et survécu aux aléas du temps, évoquent l’enthousiasme manifesté lors du passage de la frontière « honteuse » après laquelle les premiers villages de la Lorraine annexée ont été libérés, les escarmouches et les combats face à un adversaire fuyant et peu mordant au départ, le coup d’arrêt à Morhange et à Dieuze, la difficile retraite et toutes les autres batailles qui s’ensuivirent. La plume, tour à tour trempée dans les larmes, le sang et l’acide de la colère, est souvent chargée d’émotion.
      TRANCHEE 01
En surfant à la fois sur la grande et la petite histoire, l’auteur vous fait découvrir le quotidien des « pantalons rouges » qui, à la mobilisation, croyaient partir pour une guerre courte. Ils déchantèrent rapidement face à une machine de guerre allemande bien équipée et entraînée, qui utilisa notamment l’aviation naissante pour épier et guider les tirs de sa puissante artillerie.
       Quelle désillusion pour les soldats français durant la bataille des frontières où la vie n’était pas une priorité ! La plupart des chefs ne cherchèrent pas à économiser les effectifs, les ordres écrits étant d’aboutir ou de résister « à tout prix » puisque, dans une conception de guerre courte et de victoire rapide, il fallait réussir quel que soit le coût humain. Les états-majors, qui croyaient que « l’offensive à outrance » suppléait à tout, lançaient les « pantalons rouges » à corps perdu sur des positions organisées, sur des tranchées invisibles que le canon n’était pas parvenu à entamer. En une journée, il n’était pas rare de voir la moitié de l’effectif d’un régiment hors de combat.
       Dans son ensemble, la bataille des frontières franco-belge et franco-allemande fut un tel carnage que les 320 000 soldats tués en août et septembre 1914 représentent près du quart des morts français de la Grande Guerre. Bien pire qu’à Verdun. Les grands stratèges finirent par s’apercevoir que la doctrine « folle », enseignée par le général Foch à l’École de guerre et prônée par plusieurs officiers, n’était pas la panacée.
       Cent ans après, il est encore difficile d’imaginer ce que fut ce début de guerre. En traversant les villages paisibles de la région de Nancy, de Lunéville et du pays du Sel en Moselle, on est loin de soupçonner que les cadavres de jeunes hommes ont jonché les champs, les vergers et les bois, rougissant de leur sang l’eau des ruisseaux. Durant la première décade de septembre, aux portes de la ville de Nancy dans laquelle Guillaume II était persuadé de faire une entrée triomphante, de véritables remparts humains furent opposés aux vagues d’assauts allemandes appuyées par une artillerie dévastatrice.
       Ces aberrations inhérentes au début d’une guerre qui se révélera longue eurent de nombreuses conséquences. D’abord sur le moral de la troupe qui, d’entrée de jeu, dut battre en retraite après s’être heurtée à des murailles de feu et d’acier sans même apercevoir le visage de son adversaire ; il fallut parfois que des officiers, revolver au poing, se fassent menaçants pour endiguer les mouvements de panique et faire taire les murmures et les grognements d’hommes refusant que leur vie soit galvaudée à ce point. Et que dire du quotidien des soldats français, tiraillés par la faim et la soif parce que l’intendance ne suivait pas, fatigués par les marches interminables et une météo extrême, à court de munitions au plus fort des combats, blessés et abandonnés sur le champ de bataille à la merci d’un ennemi qui ne faisait pas de quartier ?
       Au soir du 20 août, personne n’imaginait que la 2e armée qui se repliait dans la campagne lorraine, la tête basse, trouverait la force morale et physique de se réorganiser pour remporter, moins d’une semaine plus tard, la première victoire française de la Grande Guerre. Il fallut des chefs exceptionnels et clairvoyants pour insuffler à cette troupe fatiguée, affamée et démoralisée, cette étincelle qui lui permit de repousser l’envahisseur.
       Un siècle après, l’auteur fait ressurgir du passé le souvenir de ces hommes ordinaires que la guerre s’est appropriés. Son récit se veut sobre, sans les artifices d’antan aujourd’hui désuets. Replacés dans le contexte historique et stratégique, les témoignages se suffisent à eux-mêmes, sans qu’il soit nécessaire de les abreuver de sensationnel. À leur lecture, l’on comprend pourquoi ces combattants avaient émis le vœu que cette guerre soit la « der des ders ».
            Si le front de Lorraine avait été enfoncé, les armées du général Joffre auraient été prises à revers, rendant alors la bataille de la Marne improbable. Mais la victoire du général de Castelnau, comme d’autres, fut bel et bien arrachée à l’adversaire « à coups d’hommes ».

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