816/journal de la grande guerre: 27 octobre 1916

Carnets du rémois Paul Hess

unknownA 7h1/4, de nombreux sifflements se font subitement entendre pendant quelques instants, les obus arrivent sur la ville par rafales. Nos pièces ouvrent alors le feu et ne tardent pas à faire cesser le tir ennemi.

Vers 8 heures, en me rendant au bureau par le haut du boulevard Lundy, tout en me promenant, je m’aperçois qu’un projectile est entré tout à l’heure dans la façade de l’hôtel Olry-Roederer, situé au 15 boulevard Roeder (…) Passé la rue Coqueret, je vois qu’un entonnoir a été creusé, aussi ce matin, par un obus, devant le grand immeuble portant le numéro 13, où sont les bureaux de la même maison de vins de Champagne.

Dans la rue Couteaux, un trou d’entrée existe dans le mur de la maison faisant angle sur la rue Legendre au numéro 11. Rue Colbert, devant la banque de France, un obus a fait explosion, tuant un homme et blessant MM.Marcelot, chef fontaine et Fossier, du service des eaux de la ville; des traces de sang vont jusqu’à la boulangerie Leroy, rue de Tambour, au coin de la rue Cotta, où tous deux sont parvenus à se réfugier. Un obus, encore est tombé contre le mur de l’hôtel de ville, à l’entrée de la rue de Mars, blessé très grièvement la femme du concierge de la Chambre des notaires (…)

Dans la matinée, le bombardement continue, il est mené violemment. A plusieurs reprises, au bureau, nous devons suspendre le travail pour gagner les couloirs (…)

Il est 13 h 40; (alors qu’il débouche tout doucement rue de l’Université)  des rafales de huit à dix obus à la fois s’abattent très rapidement en plein centre. Il ne faut plus songer à traverser la place pour l’instant (…)

Je me glisse donc seulement, sur une longueur de quelques mètres, contre la maison Genot&Chomer, pour atteindre l’embrasure de la porte.

Un seul homme est là aussi dans les ruines de la place; je n’ai pas vu comment il est arrivé. Blotti contre le dernier pilier des maisons brûlées, à l’angle de la rue Cérès, il se garde bien de remuer non plus, les obus continuant à tomber trop près. Nos regards se croisent et je crois que nous nous comprenons; nous nous rendons compte que nous sommes très mal pris et tout aussi piteusement abrités l’un que l’autre, qu’il nous faut être uniquement attentifs aux sifflements pour nous aplatir à temps.

Une rafle arrive vers la Place des Marchés. J’entends des fracas de vitres brisées, des cris, des appels… J’écoute, plus rien… Une pluie d’éclats…. L’un d’eux, de taille, me passe devant la figure, frappe le pavé en faisant un « paf » sonore et après avoir ressauté, s’arrête contre ma chaussure. C’est une moitié de culot. Sans avoir à faire un pas, je me baisse instinctivement pour la ramasser et je me brule les doigts; j’ai oublié que ces morceaux sont toujours servis chauds.

(…) De retour à la mairie Paul Hess apprend qu’il y a encore eu des victimes.

Un enfat de 14 ans tué et une douzaine de blessés sous les halles par un obus tombé au dessus de la porte se trouvant en face de la maison Boucaut  et par un autre, sur la place, devant l’entrée principale. Deux projectiles sont encore arrivés, en même temps sur la place, devant l’entrée principale. Deux projectiles sont encore arrivés, en même temps de l’autre côté de la Place des Marchés, vers les maisons historiques, et par là, un employé auxiliaire de la police, M.Daugny, qui regagnait la mairie, vient d’être tué (…)

Le tir des pièces ennemies continue pour ne prendre fin qu’à 16h1/2. On estime à 1200, le nombre de projectiles envoyés pendant cette terrible journée.

Il y a cinq morts et une trentaine de blessés dans la population civile et d’assez nombreuses victimes aussi parmi la troupe.

Nous faisons la remarque, au bureau, que pendant un moment, le bombardement a dû être dirigé sur l’hôtel de ville et exécuté un peu court, bon nombre d’obus étant tombés vers les rues de l’Avant-Garde, de l’Echauderai etc (…)

Journal du vendredi 27 octobre 1916 à travers Le Miroir

Au nord de la Somme, une attaque ennemie a été repoussée au sud de Bouchavesnes. Lutte d’artillerie dans la région de Sailly-Saillisel et dans le secteur Vermandovillers-Chaulnes.
Sur le front de Verdun, violentes réactions de l’ennemi. Quatre fois les Allemands ont attaqué les positions que nous leur avons enlevées dans le secteur de Douaumont. Deux assauts dirigés sur le fort et sur notre front à l’est, ont été brisés par nos tirs d’artillerie et d’infanterie, malgré le bombardement intense qui les accompagnait. Une troisième et puissante attaque a débouché des bois d’Hardaumont. Les vagues allemandes ont dû refluer en désordre, subissant des pertes importantes. Une quatrième tentative a essuyé également un échec complet. Le front a été intégralement maintenu. Le nombre total des prisonniers décomptés dépasse 5000; de plus, nous avons recueilli plusieurs centaines de blessés.
Les Roumains ont fait reculer 1es troupes de Mackensen dans les cols septentrionaux des Alpes transylvaines. Ils tiennent bons à Predeal; ils ont reculé à l’ouest de la vallée de l’Olt, qui descent de la Tour-Rouge.
On annonce que M. de Koerber, avant d’accepter à Vienne la succession du comte Sturgh, aurait posé des conditions très strictes visant la Hongrie.
Les Serbes ont progressé dans la boucle de la Cerna. Notre cavalerie a occupé plusieurs villages à l’ouest du lac de Prespa.

Une lettre à son amour

Le 27 octobre 1916

Mon amour,

Il faut que tu saches la chose suivante ; je ne te raconte qu’à contrecœur ce que je vis ici, parce que tu me le demandes, parce que tu t’inquiètes et parce que je ne sais toujours pas te dire NON après tant d’années à tes côtés… Par chance, notre chef de section est un maniaque du détail et ne passe pas un jour sans taper sur sa machine à écrire tous les évènements de la journée avec une précision quasi pathologique « il faut qu’ils sachent ce qui s’est passé ici… » marmonne t-il sans cesse.

Ici les combats sont des chefs-d’œuvre de violence, des déchaînements de rage, une apocalypse. Mais reste les moments d’accalmies d’autant plus surprenants qu’ils sont soudain, comme si nous décidions de chaque côté et de concert que c’était suffisant. Et puis ça reprend. On court de tranchée en tranchée, aussi vite que la boue fermement accrochée à nos bottes nous le permet, évitant balles et débris d’obus, plus survivant que combattant. Bien que le Commandant nous exhorte à tenir bon et nous rebat les oreilles avec le prestige de la France et les honneurs que l’on recevra à la fin, il nous fait doucement rire. A quoi bon les honneurs ! Ça ne vous ramène pas une jambe mutilée ou la vie. Le vrai courage ici, c’est de lutter, d’essayer de survivre coûte que coûte. Se jeter à corps perdu dans la première ligne, ce n’est pas du courage, c’est une mort programmée et à ceux-là, bien peu leur importe combien d’Allemands seront tués grâce à eux ou quel rôle la postérité leur offrira dans la victoire Française. Depuis longtemps, cette guerre ne nous appartient plus, mais sans doute ne nous a-t-elle jamais appartenu. Aujourd’hui, que l’on gagne ou que l’on perde, m’importe peu. Je me bats pour la vie, c’est là mon travail à plein temps car les offensives sont aussi bien diurnes que nocturnes. Ici, il n’existe ni respect, ni pitié et cela forge de sales réflexes : tuer ou être tué.

Les combats ne ressemblent à rien, le bruit nous empêche d’entendre ne serait-ce qu’un seul ordre cohérent et tels des cafards pris au piège, on court dans tous les sens, paniqués, sans savoir que faire hormis survivre. Il faut faire reculer l’ennemi et le mettre « hors d’état de nuire», c’est-à-dire le tuer, mais encore faudrait-il savoir à quoi celui-ci ressemble, car entre eux et nous, il n’y a aucun signe distinctif, et tirer sur un allié est chose courante. Je ne garde de ces offensives qu’un souvenir de cris de douleur ou d’agonie, de nuages de poussière s’élevant haut dans les airs et de visions apocalyptiques. Je ne fais preuve d’aucune initiative, je me terre, je me cache durant ces assauts et tout ça me rappelle ce jeu auquel j’étais doué gamin – la balle au prisonnier – face à face, deux camps dans un terrain séparé en deux, le but : ramener dans la prison de son terrain tous les joueurs du camp adverse en les touchant avec un ballon. La seule différence est que le ballon est une mitraillette et la prison, la mort. Je ne suis pas un héros de guerre mais selon moi c’est une victoire d’être encore en vie.

Je ne saurais te dire où nous sommes, toutes ces campagnes dévastées sont les mêmes, amas de terres retournées à la façon de cercueils géants, puant la mort. J’ai juste cru comprendre dans les débris d’informations attrapées ici et là, que notre bataillon entier partait pour Verdun dans la Meuse. Pour déplacer trois cents hommes d’un coup, ça doit en être une sacrée boucherie dans ce coin. C’est par-dessus tout ce que je déteste : les déplacements d’une bataille à l’autre, la course effrénée sous le feu des mitraillettes, les giclées tantôt de boue, tantôt de sang, tantôt de quelque chose de plus compacte et gluant dont je n’ose imaginer la provenance. Et puis toujours ces mêmes tranchées ! Certains, que cette survie constante a rendus « philosophe » disent qu’on est mieux à chaque nouvelle tranchée où l’on arrive « c’est plus sec et il n’y a que deux morts ! » claironnent-ils. Moi je dis qu’un enfer reste un enfer.

Le ciel est toujours couvert en ce mois d’octobre et la moindre petite averse provoque des rafales de gadoue ou pire encore l’effondrement de la tranchée. Nous sommes toujours dans les zones de combats, on est mal ravitaillé en nourriture, en eau potable et en couvertures. Amaigri, les traits tirés et mal rasé, j’imagine que je ne suis pas très beau à voir. Mais je ne suis pas blessé et en deux ans sur le front ça tient du prodige. Notre vie me manque tellement, et je me dis que ça doit être une caractéristique humaine, cette incapacité à reconnaître et savourer la joie  pleinement quand elle est là.

Mon amour, j’ai peur que ta curiosité l’ait encore emporté et que tu sois en train de lire ces mots. C’est pourquoi je m’arrête ici, tu en sais déjà bien trop. Toujours, garde espoir et attends-moi. Quoiqu’il advienne je te reviendrai.

Avec toute ma tendresse, ton soldat qui t’aime.

source: http://du-bellay.paysdelaloire.e-lyco.fr/le-cdi/activites-culturelles-et-pedagogiques/atelier-d-ecriture/lettres-de-la-grande-guerre-ecriture-d-invention-en-deux-temps-1-imaginer-la-lettre-d-un-soldat-a-sa-famille-2-repondre-a-une-authentique-lettre-de-poilu-4200.htm

 

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