1.-Carnet de guerre du Rémois Louis Guédet: 29 juillet – 31 août 1914

9fd7561ab8238dc5ee92c8020c92c09dNotaire rémois, maître Louis Guedet, resté à Reims durant toute la première guerre mondiale a raconté  au jour le jour, par écrit,  ce qu’il vivait dans la cité champenoise. C’est son petit-fils François Xavier Guédet, jeune retraité,  qui s’attache aujourd’hui à décrypter ces écrits endormis jusque l’an dernier dans un grenier. En voici les premiers feuillets.

Mercredi 29 Juillet 1914

10 H soir. Je rentre de la Chambre des Notaires où nous avions réunion pour l’examen du dossier de Maître Labitte notaire à Verzy et il me reste une impression de notre réunion durant notre dîner habituel, de calme, de sérénité de confiance même… de désir de la guerre en raison de la situation actuelle. De sept  que nous étions, trois partiront dans les 48 heures : Chémery, Démoulin, Jolivet, eh !

Mon Dieu ils parlent de leur départ éventuel comme s’il s’agissait d’un simple rendez-vous.

Nous les vieux, (Guédet, Peltereau, Labitte, Lefebvre) nous sommes aussi calmes et tous les sept nous sommes unanimes à dire que ce soit plutôt tout de suite que plus tard – nous avons des chances – nous gardons notre sang froid.
Je vous avoue que ceci me touche plus que toutes les manifestations, (genre juillet 1870) on se sent, on a confiance en soi, on accepte le sacrifice sans forfanterie, on aurait cru que nous causions d’une partie de chasse. Nous sommes forts puisque nous sommes calmes, cela m’a fait du bien de nous voir, aussi unissons-nous, notaires qui nous rendons compte de toutes les conséquences de la « Guerre ».
Avant de rentrer, j’ai quitté Jolivet, Peltereau, Labitte en vieux amis. Jolivet me disant « Je vous ai donné ma procuration pour ma femme, je compte sur vous au cas où nous ne nous reverrions pas d’ici…là…à Berlin, quoi ! »

« Entendu ! » dis-je, et Labitte « Moi, j’y serai avec l’ami Guédet, quelle flûte nous boirons », et Peltereau d’ajouter: « Je risquerai une crise d’estomac ! »
Je passe à la gare, la cour est noire de monde en calme, un calme qui était impressionnant. Tout le monde disait on sentait qu’on acceptait le sacrifice et on disait : espoir de Paix ? ou Guerre ? Je crois qu’on préférait celle-ci (la Guerre) plutôt que celle-là (la Paix).
Oui on en a assez !!

Jeudi 30 juillet 1914

8H soir . Journée sans nouvelles : on fait le vide ! Plutôt mauvais signe ! Plus de dépêches affichées sans les péristyles des Banques. On est fiévreux en même temps que calme et…fataliste, avec une pointe de regret si cela ne claquait pas ! Tout le monde sent que c’est une occasion de liquider la situation et la dette de 1870 – 1871. Je vais voir les journaux à la gare.

Vendredi 31 juillet 1914

10h soir. Impressions, oui ! Et peut-être souvenirs !!? Quelle nervosité ! Quelle fièvre, je crois que j’en ai aussi. Dans la journée, bruits contradictoires. Les russes vont entrer en Autriche, Berlin en état de guerre (mobilisation) avec la révolution dans ses rues. L’Angleterre est mobilisée… etc …

En France le mutisme. Les régiments partent ! Non, ce n’est pas vrai ! Si, ils sont partis ! Et que d’histoires ! Ce soir je rentre de la gare dont la cour est noire de monde.  Pas de journaux à 9H1/2. On cause on jase. M. Nocton, gérant de la Caisse d’Épargne me dit qu’il vient de rencontrer le Colonel de St Just armé de pied en cap, en vraie tenue de campagne, casque encapuchonné, épée en fourreau de serge etc etc… on dit que les dragons embarquent en ce moment et qu’à 11h ce sera le tour du 132e …alors ? Çà y serait ou près de l’être. Nous saurons cela demain matin.
Dans la journée affolement, plus d’argent, les banques ne paient plus qu’en écus et billets de 20F et 5F. Les fameux billets de l’année terrible (1870 -71) sauf que ceux-là sont datés 24 septembre 1874. Plus rien dans les maisons d’alimentation… Le sel est introuvable ou donné parcimonieusement;  plus de sucre, quant aux conserves…cela est déjà de la fiction ! le riz, les légumes secs, les pommes de terre ? Hier 30/35 centimes la livre, aujourd’hui 0F80 !!! etc… etc… J’ai fait ce que peut faire humainement et professionnellement. J’ai une réserve. J’ai fait virer à la Banque de France semblable somme. J’ai fait ce que j’ai pu, mes valeurs en dépôt sont dans un coffre à la Banque de France, je n’ai donc rien à me reprocher. Je n’ai plus qu’à attendre.

Samedi 1er août 1914

16e1h soir.  Matinée lugubre ou en attendant d’autres, on mobilise bien qu’on s’en défende. Les 16e et 22e dragons et 132e de ligne sont partis cette nuit. Ce matin 3 classes sont convoquées. La plupart des grosses autos mobilisées comme les chevaux hier. On ne rencontre que femmes et enfants les yeux rouges.  Mennesson-Champagne m’a dit tout à l’heure que la guerre était inévitable et que l’on y allait. Michaud m’a téléphoné tout à l’heure que Guillaume le bandit ! l’assassin ! aurait donné 18 heures à Nicolas II et à Poincaré pour s’incliner et promettre de ne pas mobiliser !! Est-ce exact ? – et que la mobilisation générale était décidée et l’ordre donné cette nuit à minuit. Tout est sans dessus dessous soit mais on est calme et on est… comme un homme qui va se jeter à l’eau !! on devient fataliste ! On sent que l’heure est venue et qu’il n’y a rien qui puisse arrêter «la Boucherie » !
Je pars à 3h16 pour revoir les miens chez mon Père. Je ne sais quand je pourrai revenir. Je projette d’être là lundi soir ou mardi midi mais! Et comment reviendrai-je, en chemin de fer ou à pied, après tout ce n’est que 40 km…..à avaler.
Dieu protège la France !!

Lundi 3 août 1914

1h soir.  Je remonte un peu les événements. Le premier août, journée affolante avec les gens qui vous assaillent, la fièvre et la folie dans les rues à 3 heures je pars dans un train de rappelés pour Châlons. Tous sont calmes, gais, on sent qu’ils s’en vont sur le front ayant fait le sacrifice de leur vie, que nous sommes loin des braillards et avinés de 1870 ! C’est réellement réconfortant ! J’arrive difficilement à St Martin à 8h du soir, le cheval de mon père ayant été réquisitionné dans la nuit précédente. Tout mon petit monde calme mais un peu inquiet et ne comprenant pas tout cela, ils ne savent pas ce que c’est. Après une pause comme il faut que je rentre à Reims le dimanche 2 août avant 6 h si je veux rentrer à Reims. Nous décidons avec ma pauvre femme fort courageuse, qu’elle restera avec les petits et grands chez mon Père dans la crainte de la disette à Reims. Je repars à midi et ½ pour le premier train qui s’arrête à Vitry-la-Ville.
Je suis sans nouvelles des miens. Je reçois seulement une lettre de Madeleine du 31 juillet !! Je n’en suis pas surpris. Matinée en ce matin agitée, mais le calme revient dans nos études – nécessairement il n’y a plus d’hommes, je crois que nous fermerons complètement ces jours-ci, je resterai seulement à mon poste, rien de plus. Touzet (principal clerc), Louis Leclerc, Lorillot sont partis sur le front. Ernest Leclerc est venu me serrer la main. Très crâne, très froid en même temps, il m’a promis de me rapporter un casque de prussien !! Dieu l’entende !! Mon expéditionnaire M. Millet m’apprend qu’on vient de surprendre deux individus qui cherchaient à déboulonner des rails sur le pont du chemin de fer d’Épernay, on en a tué un et arrêté le second. C’est un enfant qui s’en est aperçu et a prévenu la troupe. J’espère que ce second là ne fera pas long feu.
Des blessés des escarmouches vers Longwy nous arrivent – mais, malgré les rumeurs, rien de sérieux – il faut s’y attendre.

Mardi 4 août 1914

La guerre est déclarée

declaration
4h3/4 soir . On ne peut sortir dans les rues sans que l’on sente la fièvre et le cœur serré. Je quitte Béliard, mon jeune confrère à la savonnerie veuve Boutinot 57/59 rue Ernest Renan où sa compagnie : la 11e du 46e territorial est cantonnée en attendant qu’il parte cette nuit vers 1 h du matin pour Verdun. Il fait ce qu’il peut pour être ferme, mais en nous quittant nous n’avons pu que nous embrasser les larmes aux yeux. Il laisse une toute jeune femme avec deux enfants dont un de quelques mois à peine.

bouillon kubEn revenant au coin de la rue du Mont d’Arène et de la rue de Courcelles 34, je vois s’arrêter une auto d’où descendent le commissaire de police des 2e/ 4e cantons avec le secrétaire du Bureau de Police central et des agents qui, une pince monseigneur à la main se mettent à faire sauter un écriteau « Bouillon Kub » sur un volet et en brisent l’émail sur place aux cris de « Vive la France ». Comme je demandais pourquoi au commissaire de police, celui-ci me dit en me serrant la main « Je ne puis vous rien dire mais vous devez deviner ! » Quelques pas plus loin j’apprends qu’il y aurait eu une émeute à Paris suscitée par la déclaration de guerre et par le bruit que l’on aurait fait courir que Maggi et Kub auraient empoisonné leurs bouillons (en plaquettes) pour empoisonner les gens et les soldats ? De là fureur du peuple et mise à sac de toutes les maisons et succursales de Paris détenant ou vendant ces produits !! On a voulu éviter pareil fait ici.
Tout cela n’est pas beau et donne à réfléchir sur ce que nos soldats laissent derrière eux : La Révolution avec la Guerre sur la Frontière !

9h1/2 soir . Le sort en est jeté ! La guerre est déclarée par l’Allemagne contre la France. Vandales ! Sauvages !! Soyez maudits allemands ! prussiens ! bavarois ! Et que les prophéties d’Hermann de Lenhnin soient accomplies. Que les Hohenzollern soient anéantis !
A 44 ans de distance : la prédiction de Mayence s’accomplit ! « L’Alsace et la Lorraine seront ravies pour un temps et un demi-temps » (30 ans + 15 ans = 45 = (1870 à 1914/1915) ? singulière coïncidence !)
« Les Français ne reprendront courage que contre eux-mêmes » Oui ! les Français ne reprennent courage que malgré eux-mêmes ! Parce qu’ils ne voulaient pas la guerre. Et c’est l’Allemagne, la Prusse qui nous met le couteau sous la gorge ! Qu’ils en gardent la responsabilité après le Faux d’Ems ! Le guet-apens d’Autriche !! C’est complet ! Dieu nous protège et nous donne la Victoire et l’anéantissement jusqu’au dernier des officiers allemands, qui rêvaient que carnage et guerre, et que l’orgueil teuton soit à jamais écrasé ! abaissé ! piétiné !
A quand la Victoire complète du Bois des Bouleaux « Ce jour-là il commandera à 7 espèces de soldats contre 3 au quartier des Bouleaux, entre Hans, Warl et Padeborn ». Aura-t-elle lieu les 16 – 17 – 18 août 1914 ? Ce serait une belle revanche de nos victoires de Gravelotte, St Privat qu’on a appelées des défaites… Si nous avions eu autre chose que Bazaine !
Mais cette fois-ci il n’y aura pas de Bazaine ! A bientôt les journées du « Bois des Bouleaux » qui existent bien à l’endroit indiqué dans la prophétie de Mayence ! et d’Hermann !

Mercredi 5 août 1914

M. Ensch, photographe luxembourgeois arrêté pour espionnage

bon marché
Des voitures du Bon Marché de Paris comme celles-ci transportaient les troupes vers le front.

11h matin.  En venant de faire une course rue Chanzy je viens d’être arrêté au Théâtre par une colonne de 20 à 30 autobus de Paris et de voitures du Bon Marché de Paris qui vont sur le front. Un chauffeur et un soldat guident chacune des voitures et dans la dernière 10 mécaniciens en soldats. M. Hurault, de la Haubette, notre conseiller général me dit ces autobus et voitures passent ainsi depuis minuit. Chaque colonne s’arrête sur la route devant chez lui pour se ravitailler en essence et pour manger. Il est étonné du calme, du sang-froid et de la joie de ces hommes qui vont là-bas !
J’ai rencontré aussi la femme de Ensch, le photographe, qui m’a appris que son mari avait été arrêté dimanche dans la journée comme espion. Il était luxembourgeois. Est-il bien réellement coupable ? C’est à voir. L’avenir nous le dira.
8h soir. Ce matin vers 11h comme je revenais de la rue Chanzy je suis arrêté au Théâtre par une colonne d’autobus de voitures du Louvre, du Bon Marché, etc… qui remontaient de la rue de Vesle et marchaient à la frontière. Il parait que depuis minuit ces autobus n’ont pas cessé de passer ainsi. Ils s’arrêtent à la Haubette en face de Monsieur Hurault, font leur plein d’essence, les hommes mangent et repartent. J’ai remarqué et je me suis laissé dire que ces voitures devaient avoir à transporter les viandes sur le front (en effet il y a des crochets de bouchers accrochés aux coursives) et ramener les blessés.
A 4 h comme j’étais à la gare je suis interpellé par un chef de train que je connais qui me crie : » Oh ! Mr Guédet si vous saviez comme çà tape à Givet ! » Il venait de cette ville d’où on entendait ce matin une canonnade épouvantable dans la direction de Namur et Liège. Voilà donc le plan de campagne de l’Allemagne bien défini et bien dessiné.
Comme j’étais sur le quai, je vois un curé, bon gros gaillard de 40 ans qui causait avec des aviateurs et des employés de chemin de fer, je m’en approchais de celui-ci, il racontait qu’il était curé à quelques kilomètres de Moineville et qu’il connaissait très bien le curé qui venait d’être assassiné par les sauvages (des prussiens) voici comment cela se serait passé : Une troupe d’allemands arrivent dans le village, un officier aperçoit le curé sur sa porte, il l’aborde et lui demande son livret de soldat. Le curé lui répond « Pourquoi faire ? »

Le prussien lui dit « Vous êtes mobilisable ? »

-Le curé « Cela ne vous regarde pas ! »

Pan ! une balle dans la tête et l’assassin s’en va ! Ce sont les mœurs gratiennes et… élégantes de cette race-là ! Vandales ! Sauvages ! Brutes !
Parent, l’un de nos gardes de Nauroy passant à Reims pour rejoindre à St Mihiel nous apprend la mort presque subite de Thuly, notre vieux garde collègue de Parent et Lallement. Pauvre Thuly ! que de parties nous avons fait ensemble. Il connaissait si bien son terrain de chasse ! avec son franc parler, ne se gênant pas pour vous dire : « eh ! Mr Guédet que vous tirez donc mal !! Eh bien quoi !! çà va pas ? V’n’avez donc pas de plomb dans vos cartouches ! » Mais quelle joie quand on tirait bien !! « Çà va…ça va bien ! »
Tirez M. Guédet : « voyez-vous ce maquereau là (un lièvre) qui vient se faire casser la… figure ! (on ne parlait pas encore de Mme Caillaux) Viens ! viens ! mon vieux ! là….. à vous Mr Guédet ! »

Puis, la bête tuée : « J’te l’avais bien dit !!! Tiens v’là pour la peine (prononcer comme pain) » en lui donnant le coup de grâce !
Et quand il disait à ce brave Caillau (ne pas lire Caillaux avec un x) « Mais M’sieur, c’est un carnier de chasseur d’alouettes !! » en élevant le carnier minuscule de Caillau du bout de son petit doigt ! Puis une heure après quand Caillau avait manqué tout ce qu’il voulait, Thuly s’arrêtant digne et disant : « Excusez-moi M’sieur, mais m’est d’avis qu’vous tirez comme une vache !! » et encore plus digne retirant le carnier minuscule de Caillau et le lui rendant d’un geste d’empereur « T’nez M’sieur Caillau, j’vous rends, car je n’chasse pas avec des chasseurs d’vot acabit qui manquent à tous coups ! on f..terait les perdreaux dans votre culotte qu’vous les manqueriez encore ! Et puis vous n’avez pas besoin de Porteur ! »  Et ma foi il lâche mon Caillau ! qui en est resté tout baba !
Et encore quand je l’ai laissé attendre son furet sur un terrier par une neige, une neige épouvantable pendant 1 heure alors que je furetais avec Henriet et d’autres furets je l’entendais sacrer ! tempêter ! jurer ! tous les Saints du Paradis… Et enfin revenant le revoir sans savoir trop ce que je lui dirai pour causer « Eh bien Thuly, et votre furet ? S’gaillard là ! y n’sort pas ! J’n’sais c’qui tripotte là dedans !! Bon sang ! d’bon sang !! « Mais Thuly, regardez donc si votre autre furet est dans la boite ou est-il avec l’autre dans le terrier ? »

Mon Thuly ouvre sa boite à furets et…stupeur, les deux furets dormaient tranquillement en rond et au chaud dans leur paille !! Je verrai toujours la tête de ce pauvre Thuly !! Aussi il ne fallait pas trop lui parler de cette aventure, car tous les noms d’oiseaux de son répertoire défilaient la parade.
Pauvre et cher Thuly, il avait fait le siège de Paris dans les mobiles, nous nous étions frôlés souvent quand j’allais voir les mobiles de nos pays de la Vallée de St Martin, Cheppes, etc… avec ma Mère…leur Providence ! nous ne songions ni l’un ni l’autre que 25 ans plus tard nous chasserions ensemble ! quelles bonnes causeries faisions-nous ! alors ! que sa mémoire survive, c’était un brave homme ! Je lui devais bien ce quelques lignes que mes Petits et Grands (enfants) liront avec plaisir je n’en doute pas avec émotion, l’ayant aussi connu lui qui leur a fait tuer avec Lallemant et Parent leurs premiers lapins, perdreaux, lièvres et faisans ! Je l’aimais et… je n’ai qu’un regret c’est qu’il n’ait pas vécu encore quelques semaines de plus. Il aurait il est vrai revécu des heures douloureuses qu’il avait connues comme moi en 1870 l’angoisse de l’inconnu. Du silence, du vide, mais il aurait eu la consolation et la joie de connaître en plus : les heures de la Victoire de la France et de son Triomphe sur les barbares !
Thuly, du moins, vous avez la consolation de savoir là-haut… La grande nouvelle : la Bataille est gagnée ! Nous sommes vainqueurs ! Cri que je ne connais pas encore ! mais que j’espère… Que j’attends de toutes les forces de mon âme !
Thuly, priez Dieu pour nos enfants, pour ma femme, pour mon Père et pour moi : que Dieu nous protège et surtout que Dieu sauve la France et lui donne la Victoire ! Et nous irons tuer ensuite des lapins en souvenir de vous à Nauroy.
10h soir. Je rentre de la gare porter une lettre pour ma pauvre Madeleine. Reçoit-elle mes lettres ? mes journaux ? Je l’espère mais moi depuis dimanche que je les ai quittés – aucunes nouvelles – enfin prenons patience, courage ! J’irai vendredi soir ou samedi matin à St Martin pour les rassurer s’ils n’ont rien reçu de moi.
Ah ! ces coups de sifflets des trains de la mobilisation (c’est une obsession !) qui mènent tous ces hommes à la Boucherie. Ils me frappent, arrivant du nord et de l’ouest, comme autant de coups de poignards au cœur et au cerveau ! Et le vent me les amène toujours… Ces coups de sifflets stridents, aigus, lugubres dans la nuit – on croirait entendre la Mort sifflant dans des tibias son appel au carnage ! Quand donc le vent tournera-t-il pour que je ne les entende plus ! mais alors ? venant de l’Est-ce serait le canon que j’entendrais !! comme en 1870 !
conscritTout cela et le temps lourd, orageux et ces pluies chaudes que nous subissons me remémorent bien les pages tristes et lugubres si fortement burinées par Erckmann et Chatrian dans « L’histoire d’un conscrit de 1813 ». Waterloo 1814-15 ! Oui mais elles seront à cent ans de distance… les pages glorieuses, victorieuses !! Je vois mes pauvres amis courbant le dos sous la rafale chaude, humide comme Joseph Bertha ! Je vois Béliard humant l’air vivifiant des hêtres et des chênes le matin en marchant dans les bois de la vallée de la Woëvre comme Joseph Bertha avec son camarade de lit Buche qui lui trouvait que c’était bon de vivre dans les bois même avec un fusil de guerre dans les mains !
Oui ! mais ensuite nous revivrons les poèmes des pages exquises de l’ami Fritz !
Comme se sera bon de se promener à travers les vallons, les bosquets et les prairies avec ceux qu’on aime, ou que l’on trouvera réuni sous la lampe familiale ou encore quand on entendra la tempête déferler au dehors et que le poêle ronflera avec son ronronnement berceur ! ce sera la Paix ! ce sera bon vivre au calme…. au… calme !

Jeudi 6 août 1914

9h1/2 soir.  Journée calme !? oui calme !? En apparence ! Quand le soleil brillait les hommes passaient ! passaient vers la frontière ! Toujours la même obsession ! obsession qui vient de me reprendre, de me ressaisir, de m’agripper !
Libre seulement le soir, je suis allé à la gare pour avoir les heures des rares trains qui pourraient me conduire près de mes enfants, de ma pauvre femme, demain. Je cause à l’un et à l’autre de ces braves cheminots qui sont admirables de dévouement, et tout à coup j’entends dans la cour de la gare « La Marseillaise » chantée devant l’entrée de l’enregistrement des bagages où je me trouvais. Weiss le chef de factage me dit : « Venez voir ! » Je vais sur le trottoir au milieu des chariots abandonnés et là je vois 200 hommes petits et grands hâlés qui chantaient ! « Ce sont des hommes ! » me dit mon interlocuteur. Ils arrivent, ils ont passé la frontière pour s’engager : or touchant vraiment le sol de la France à Reims ils le saluaient de notre chant de victoire !! Il y en avait des grands et des petits… l’un de ces derniers, un gamin pas plus grand que mon André représentant 10 ans (il avait 15 ans) à qui je demandais comment il se trouvait au milieu de cette bande : « Monsieur mon frère est là qui a 20 ans et je l’ai suivi ! »

-« Que feras-tu quand il sera engagé ? ».

-« Je le suivrai, les Prussiens en tuent trop chez nous !! il faut que nous en tuions aussi des Prussiens !! »

Pauvre gosse !! Et ils étaient là chantants toujours !
Weiss rentrant à son bureau et voyant mon émotion me disait : « Vous auriez du être là à 4 h, il est arrivé une bande d’alsaciens, 800 je crois, qui venaient de là-bas et l’un des leurs me disait que sur 80 qui avaient tenté de traverser la frontière à travers la forêt il y en avait eu 35 de tués par les douaniers allemands qui tiraient sur eux comme sur des lapins ! » Sauvages ! Et malgré tout ajoutait ce malheureux transfuge il y en aura encore beaucoup d’Alsaciens qui viendront chez nous quitte à être fusillés à la frontière !!
Rentré dans la salle d’enregistrement des bagages je repasse sur le quai de la voie de la gare et je vois passer un train de wagons de marchandises (60 à 80 wagons) bondé de soldats : ceux-là venaient du Mans, ils chantaient sans fanfaronnade et ils réclamaient « la peau de Guillaume ! un employé me disait « Ils sont tous comme cela depuis 8 jours… mais M. Guédet sans bousculades et sans blague de leur part ! Vous savez si Guillaume en revient ! J’en rends mon brassard ! »
Et toujours le même calme, le même vouloir, la même simplicité de ces hommes qui vont vaincre ou mourir.
Mourir ? peut-être ? mais Vaincre ? assurément !

Mardi 11 août 1914

Un p’tit tour pour voir ses proches à Saint-Martin aux champs

2 saint martin des champs
9h1/2 matin. Je suis parti le 7 courant vendredi à 3h de Reims pour retrouver les miens à St Martin. Route longue en chemin de fer, je suis arrivé à Vitry-la-Ville vers 7h et de là à pied pour St Martin… Je suis arrêté dans Cheppes devant un barrage de voitures, il faut montrer mon sauf-conduit. A la sortie de Cheppes, au petit passage du sémaphore, vieille route, même cérémonie ainsi qu’à la barrière de St Martin. Je trouve tous les miens en bonne santé, mais sans grande nouvelle.
Les journées des 8 et 9 passent, on pêche un peu mais le 10 au matin on nous averti qu’il faudra retirer de la Rivière la barque et la rentrer chez mon Père. Cela m’ennuie car c’était une distraction pour mes enfants qui en sont un peu marris.
J’ai quitté St Martin à 3h pour prendre le train à Vitry-la-Ville à 4h.
Nous apprenons les combats de Liège et d’Altkirch et l’entrée des français à Mulhouse. J’arrive à Châlons à 4h1/2 et là on m’apprend que je n’aurai pas de train avant 7h13. Je fais les cent pas sur le quai et là je rencontre Monsieur de Quatrebarbes, de Reims qui file à St Mihiel. Lapique m’accoste et là je bavarde avec lui, M. Raynald (ancien clerc de Duval) avocat à Paris et un ami de Bar-le-Duc, M. (en blanc, non cité), tous trois membres du Conseil de Défense à Châlons. Ils m’apprennent qu’ils ont vu une dizaine de Uhlans prisonniers qui paraissaient assez ahuris, tous parlent parfaitement le français sauf un vieux territorial (landwehr sans doute), qui devait être un magistrat allemand car il ne cessait de réclamer : « Un interrogeoir ! » sans doute il demandait qu’on l’interroge et qu’on le relâche ensuite. Comptes-y : assassin ! Vandale !
En rentrant on m’apprend que je loge un officier trésorier payeur. Je ne sais pas combien de temps je l’aurai. Je ne l’ai pas encore vu.
Tout le boulevard de la République est bondé, côté des trottoirs d’automobiles (camions) de toutes marques de tous genres depuis hier soir.
4h35 soir . Les camions automobiles sont toujours là, alignés comme pour une revue face au centre de la voie, adossés (callés) contre le trottoir depuis la Porte Mars au Cirque.
Je rentre de Bazancourt où j’étais appelé par Mt Loeillot mon confrère de Boult-sur-Suippe pour une levée de scellés à l’effet de représenter des absents. Le juge de paix de Witry-les-Reims n’étant pas arrivé, je n’ai pas quitté la gare de Bazancourt et j’ai fait les cent pas avec Loeillot en attendant mon train de retour de 3h29 (j’avais quitté Reims à 2h1/4) Là je fis connaissance d’un avoué de Paris, M. Chain, 4, avenue de l’Opéra, qui comme capitaine, assure le service des étapes. Il s’embête à mourir en attendant impatiemment l’heure où il partira pour faire son service d’étapes du côté de Coblentz, Cologne, Mayence ou autre bonne Ville de la noble !, de la douce ! Allemagne ! Nous avons causé de Narcisse Thomas son ex-collègue, de Parmantier gendre et successeur d’y celui.
En revenant notre train a croisé 3 ou 4 trains de troupes avec des canons : 155 long, genre grosses pièces – tout neufs –
En descendant sur le quai de la gare de Reims, comme cela m’avait intrigué, j’aborde M. Desplas notre commissaire de surveillance traction qui m’a avoué qu’on livrait une grande bataille sur la frontière. Que Dieu protège nos soldats et leur donne la victoire sans coup férir. Nous avons tous confiance, espoir. J’ai confiance !! en la Victoire !
Demain nous le dira !

Mercredi 12 août 1914

On dit que les Allemands achevaient les blessés

8h3/4 matin. Je viens de recevoir la visite de mon sous-lieutenant trésorier-payeur, qui est de Paris dans l’administration des Postes, son Père aussi, il se nomme Brizard : 27 ans. Il pense être dirigé bientôt vers la Belgique. Il m’a dit qu’il avait vu hier un gamin de 14 ans revenant de Liège, blessé au
poignet gauche, qui lui racontait que les allemands achevaient les blessés et que dans les rues de Liège où il avait été blessé il n’avait dû le salut qu’en faisant le mort et que près de lui 2 ou 3 blessés qui avaient remués avaient été aussitôt achevés à coup de revolver. Sauvage ! Et on prend des ménagements envers les prisonniers allemands qui nous arrivent. C’est honteux on ne devrait leur donner que de la bouillie de farine d’orge ou d’avoine comme ils en donnaient à nos prisonniers en 1870, juste de quoi pour qu’ils ne meurent pas de faim. On me rapportait qu’un de ces prisonniers, officier de Uhlan, avait eu le toupet d’inviter à la chasse l’année prochaine le lieutenant français qui l’escortait. Celui-ci lui a répondu qu’il espérait bien qu’il chasserait chez lui avant sans son invitation.
8h1/2 soir. Toujours peu ou pas de nouvelles. Rencontré Fréville (notre receveur particulier des finances) au coin de la rue de l’Étape et de la rue de Talleyrand en face du Petit Paris, à qui je demandais des nouvelles de son fils qui est dans l’aviation (mais aucune nouvelle) … et en causant de choses et d’autres ayant trait à la guerre il me disait s’être trouvé quelques instants auparavant avec un Monsieur très chic qui convoie en auto des officiers généraux et qui contait qu’ami intime de notre ministre de la Guerre qu’il tutoie, M. Adolphe Messimy, venant avec un corps d’armée de l’Ouest il avait séjourné quelques heures à Paris et en avait profité pour aller serrer la main de son ami Messimy, mais aussi pour tâcher de savoir où se trouvaient ses deux fils partis sur le front et comme tous les autres dont il ignorait la région ou zone où ils étaient puisqu’ici nous ne savons même pas où sont nos régiments de garnison.
Or ce Monsieur demandait au ministre de la Guerre de lui dire tout au moins où étaient approximativement ses deux enfants. Messimy lui répondit : « Mon cher, impossible de vous le dire, mais si je vous disais par contre que d’ici 3 jours vous apprendrez une nouvelle qui vous ferait bondir de joie vous ne songeriez pas à vous inquiéter de vos enfants car s’il s’agit du succès de nos armes. » Qu’est-ce que cela veut-il bien dire ? Nous le saurons dans 2 ou 3 jours.
Porté lettres à la Poste de la gare. Deux tentes sont plantées dans la cour près et en face de la salle des 3e classe (entre le buffet et l’entrée du grand Hall des billets). En revenant par la place Drouet d’Erlon j’ai vu 40 ou 42 autobus massés par quatre de la fontaine Subé à la rue St Jacques côté St Jacques (est) prêts à partir vers la gare.
Appris par dépêche mort d’Edmond Cosson un mien cousin (il ne reste plus que Charles) décédé en son village de Perthes (Hte Marne) près de St Dizier. Je l’aimais bien et puis… que de souvenirs d’enfance et de jeunesse disparaissent avec lui. C’était le bon temps où tout était soleil. Que de parties (1872-1880) de chasses, de pêches à St Martin avec Charles Cosson, Edmond Cosson, Henri Cosson. Albert Oudinot, Narcisse Thomas avoué à Paris, docteur Aluison d’Eurville etc… !! Edouard conduisait « Blonde », son cheval préféré boire au gué du moulin de St Martin et défiant au retour les deux ou trois autres qui l’accompagnaient avec leurs chevaux dans le même but. Partant au galop, arrivant comme le vent dans la cour de la maison et la « Blonde » emballée s’engouffrant avec son cavalier dans l’écurie qui, ne pensant plus à se baisser pour franchir la porte est abattu net les quatre fers en l’air dans la cour. Pas grand mal ! une bosse à la tête qui aurait du le laisser mort… Mais il était arrivé bon premier ! C’est sans doute cela qui l’avait ressuscité !
Heureux jours ! Sans soucis ! Sans tristesse! En verrai-je jamais de semblables ?

Jeudi 13 août 1914

8h1/2 soir Rien de saillant, je suis allé à Bazancourt pour une levée de scellés qui cette fois a réussie !
C’est fini de faire la fête ! il faut penser à ceux qui râlent sur la glèbe où les chaumes vers le Liseré Vert ! La Patrie est au Garde à Vous !
Elle voit le sang de ses enfants couler ! Il faut penser à la Mort ! A la grande faucheuse !

Mercredi 19 août 1914

10h1/2 matin . Je suis parti pour St Martin vendredi courant 14 à 3 heures comme d’ordinaire ; trajet insipide comme d’habitude, lenteur, arrêt de 1h1/2 à Châlons. On nous expulse de la gare. Il faut attendre notre train dehors. Arrivée à St Martin vers 8h1/2. Tout mon monde va bien. Le 15 se passe sans nouvelles. Du reste Saint Martin est d’un calme. On ne se douterait pas qu’on est en guerre. Quelle différence avec Reims ! où il y a toujours du bruit cohue sans désordre, mais fébrilité.
Je conte à mes enfants et à Madeleine que l’officier que je loge m’a dit avoir vu la nuit du 13/14 août un chasseur à pied, blessé et mutilé par les prussiens qui lui avaient coupé les deux oreilles !
Les sauvages ! il vit aussi un gamin de 15 ans avec une balle dans le poignet reçue dans les rues de Liège qui n’avait dû son salut qu’en faisant le mort, les prussiens achevant tout blessé qui avait le malheur de remuer !
Le 16 août je décide d’aller à Vitry-le-François pour tâcher de voir Fernand Laval gendre de M. Lorin des Galeries Rémoises, dont la famille est sans nouvelle.
Anne Laval (Lorin) femme de Fernand Laval, restée avec ses enfants à Cauteret est affolée de ne rien recevoir. Je prends avec moi Marie-Louise et André.
Nous partons à pied pour Songy où nous prenons le train à midi 50, arrivée à Vitry-le-François vers 1h3/4. Entrée rigoureusement gardée, on voit qu’on est au siège du Grand État-major : on le garde bien. Vitry est bondé de troupes : cavaliers surtout, même aspect que Reims comme autobus automobiles etc… qui garnissent toute la Place d’Armes.

Je me renseigne et on me dit que le 6e  bataillon territorial du Génie, la 47e Compagnie dont fait partie Fernand Laval comme maréchal des Logis est caserné à la caserne Lefol près des Halles. J’y arrive et voit Fernand qui me montre la flottille de péniches (40) amarrées à quelques mètres de là sur le canal et dont il commande une des unités. Il doit au premier ordre partir avec son peloton et 4 chevaux, à vide, vers une ambulance du front pour prendre un chargement de blessés qui sera fait et organisé par les infirmiers de la Croix Rouge de l’hôpital évacué, et revenir à un point intérieur qu’on doit lui indiquer à ce moment-là seulement. Je vois M. Maurice Gosset 24, rue des Templiers. Tous deux me donnent des lettres pour les leurs.

Le général Joffre au collège de Vitry

joffre
Joffre

J’apprends que le drapeau du 132ème allemand a été apporté par le chasseur à pied qui l’a pris en automobile du front pour le remettre au Général Joffre. Celui-ci est installé avec son état-major au Collège de Vitry, place Royer Collard ; cette place au pied de l’église Notre Dame de Vitry est gardée militairement et encombrée d’automobiles de luxe pour le service du général et de son état-major qui a aussi près de lui des officiers du Grand État-major Belge, Anglais et Russe. Mes deux enfants ont été enchantés de rencontrer dans les rues des ordonnances et des officiers anglais et russes ainsi que des Cosaques. La T.S.F. est installée sur les tours de l’Église et reliée par téléphone au Collège. Le Général Joffre sort peu et ne se transporte qu’en auto. Il se promène quelques fois sur les routes de Vitry vers les Indes, route de Châlons (vers Loisy et St Martin) il est précédé de deux gendarmes, révolver au poing, et suivi de 2 autres gendarmes également au garde à vous, accompagné de deux ou trois de ses officiers armés et de deux ou trois agents de la sûreté armés d’un révolver.
Nous revenons vers 4 h sans encombre.
Je reviens ici mardi 18 après-midi après avoir remis la barque à flot pour mes enfants qui en étaient bien privés, il suffisait seulement qu’elle fut cadenassée et dissimulée dans les herbes ou sous des (arbres) saules et non rentrée dans les habitations.
En rentrant ici même aspect de la ville, mon payeur est toujours là ! Je vois les Lorin, Laval, donne des nouvelles. Vu hier soir Mareschal et sa femme ; on cause toujours sur le même sujet la Guerre. Maurice Mareschal me dit qu’il y a à l’Hôpital Mencière rue de Courlancy où il est affecté comme officier intendant des blessés français, la plupart aux jambes. Un sergent lui disait que les Allemands tiraient trop bas et que leurs balles plus petites que la notre faisait ses blessures rarement graves, par contre la notre cause dans l’organisme des désordres terribles et les blessures sont toutes très graves. Notre supériorité de plus sur ces sauvages avec notre artillerie de 75. Gare à eux. Je crois qu’ils s’en rendaient très bien compte car ils se sauvent aussitôt, et nous aussi nous nous rendons compte de notre supériorité. Les rôles sont changés depuis 1870.

Jeudi 20 août 1914

9h soir.  Toujours le vide, le silence, sur ce qui se passe à la frontière et en Belgique !
On dit ce soir que : 1) les prussiens (les sauvages) ont passés la Meuse entre Liège et Namur (c’est possible) 2) qu’ils ont pris Bruxelles !! (c’est moins possible).
3) que Pie X est mort, çà ? cela se pourrait. Attendons à demain ! les uns ne considèrent cela que comme un évènement secondaire, tout en s’écriant : à cette fois si cette vielle ganache de FrançoisJoseph veut mettre son veto ! J’espère bien que nos cardinaux le mettront dans leurs poches et s’assiéront dessus en disant allez f…tez nous la paix, vieille canaille !
Les autres et de nos amis (Heidsieck, Mareschal) trouvent que c’est un trait de la Providence qui permettre, l’Italie restant neutre, pour le moment, aux cardinaux de se réunir facilement pour le Conclave et nommer un Pape ! soit !! mais, ma foi ! j’aimerai plutôt mieux que l’Italie déclare de suite la guerre à l’Autriche et se mette avec nous. Foin du Pape ! (Dieu me pardonne !) mais : « Un bon tient vaut mieux que deux tu l’auras ! » et une bonne frottée aux autrichiens par les italiens ! me plairait bien mieux tout de suite que dans un mois et puis après nos vénérés cardinaux auraient toujours le temps de nommer un successeur à Jésus-Christ qui peut très bien lui se passer d’un vicaire en ce bas Monde pendant quelques temps, tout en nous donnant la Victoire. La Fille aînée de l’Église (la France) a besoin de Dieu et peut à mon humble avis, se passer de son Représentant sur terre pendant quelques mois pour faire éclater la Justice contre la Force et la Fourberie et nous permettre de battre à plates coutures les germains et le protestantisme !
Déjeunant ce matin chez mon bon ami Maurice Mareschal avec le curé de la Cathédrale Monsieur l’abbé Landrieux nous sommes venus à parler, dans la conversation, des fêtes de nuit du parc Pommery (parc des sports) qui ont été données au commencement de juillet 1914 et ce dernier faisait un rapprochement des ces fêtes, réminiscence des grecs et de la décadence avec les événements qui nous troublent et inquiètent actuellement. Lui comme moi disait : Que ces fêtes ou des femmes du monde (la haute bourgeoisie de Reims) n’avaient pas craint de se montrer à peine vêtues au public, à la masse du peuple, étaient à son point de vue, le dernier défi donné à Dieu et presque une provocation au châtiment qui, quelques jours, quelques heures plutôt, après devait fondre sur nous. « La guerre ! avec ses suites ! et ses conséquences !
Oui ! J’ai, moi aussi, à ce moment-là réprouvé ces saturnales ? (oh ! le mot paraîtrait due à tous nos petits snobs d’alors !) mais je voudrais dire : N’intriguons pas !! saturnales ? Traduisez-le en Grec et vous serez satisfaits, car le mot n’aura changé que de costume ou de fard et il n’y aura que la différence qui existait jadis entre les romains et les grecs !! Plus délicats, ceux-ci que ceux-là ! plus raffinés ! plus fins ! soit ! mais tout aussi pervers ! par suite, plus coupables devant le Monde ! devant l’Histoire ! A cela il fallait le châtiment ! La Rafale ! qui courbât tous ces fronts étroits de nos snobs efféminés ! Allons Mesdames ! Faites des Grâces ! Dansez ! Faites des effets de jambes ! de torses ! Minaudez ! Livrez-vous aux regards de la populace ! Vos mâles (maris) sont à la frontière !!

Vendredi 21 août 1914

9h soir. Grande nouvelle !? Désespoir des uns ! Calme des autres ! Je suis de ces derniers. Bruxelles est occupé pris ? par les allemands ! C’est une défaite pour nous, une victoire pour eux !! Et pourquoi ?
Ne nous emballons pas inutilement ! Je ne suis en aucune façon grand clerc en stratégie ou tactique ! mais il me semble qu’il n’y ait pas lieu de se désoler. Quoi ? les allemands sont entrés à Bruxelles ? L’ont-ils prise de vive force ? non ! Alors où y a-t-il eu défaite ? Comment on se retire même très vite pour leur laisser la place libre. Où est la grande victoire allemande ? Nulle part ; et à mon humble avis j’estime qu’en ce moment nos sauvages sont en train de s’embouteiller. On les canalise, voilà tout ! Ils passent où nous voulons qu’ils passent. On leur a ouvert la porte et comme des imbéciles ils se sont précipités pour enfoncer la……porte ouverte !!
Nous verrons la suite, mais je crois bien que Messieurs les prussiens vont se faire flanquer une pilée magistrale dont on garde le souvenir pour toujours. Nos bons belges, d’Anvers, vont leur tomber sur le flanc droit au moment où ils vont faire leur conversion à gauche ; c’est très dangereux cela ! Quand les anglais « Aoh ! Yes ! » leur tiendront tête et nous les français nous leur tomberons dessus du côté gauche (côté du cœur) et on les coupera en deux. Le tronçon de tête sera flanqué à la mer via Ostende, on fera de la soupe de prussiens ! un peu salée pour eux ! quant à la queue…eh bien ? nous la mangerons ! ou la culbuterons sur le Rhin. Je ne crois pas me tromper et espère bien que je suis bon prophète !

Mardi 25 août 1914

10h soir.  Je suis rentré de St Martin avec Robert à 5 h soir. Partis à 9 h de St Martin, pris train Vitry-laVille 10h, arrivés Châlons 10h3/4 rencontrés des trains de blessés venant du Nord. Attendu dans Châlons de 11h à 1h. Déambulé dans les rues et acheté journaux nous annonçant retraite sur nos
lignes de défense, défection des bataillons du midi, qu’on aurait du fusiller séance tenante sans jugement (il parait cependant qu’on a fait des exemples) Partis de Châlons à 1h1/2 pour Reims, après avoir fait voir à Robert certains coins pittoresques de cette vielle ville que j’aime et si poétique dans sa mélancolie de vieille cité de champagne pouilleuse. Passé devant l’École des Arts, dont a fait partie mon grand-père qui lui a fait le coup de feu dans les rues de Châlons comme Artiste en 1814 contre les russes.
Arrivés à Reims à 5 h après avoir attendu 1h au pont Huet le droit d’arriver à la gare. A Saint-Hilaireau-Temple invasion de transfuges de Sedan, d’Étain, geignards mais peu intéressants. Ce sont ces gens-là qui démoralisent et font courir de faux bruits.
Reims a un aspect moins ferme qu’à mon départ, nervosité et affolement, pourquoi ? « Mais hier soir, Monsieur ! Un Zeppelin ! a survolé Reims pour la bombarder ! » Conclusion on avait tiré avec nos mitrailleuses sur un dirigeable français malgré les signaux de reconnaissance : trois blessés et peut-être destruction du dirigeable !! mais mutisme sur toute la ligne !
On perd la tête quoi. Autre histoire, vraie, celle-là. Le 132e serait décimé, on le reforme à Troyes d’où il est refoulé ! 1.000 hommes.
A la gare je me cogne dans le Beau-Père et cri du cœur… non du ventre ! Sans dire bonjour : « Ah Marthe a les Boileau ?? (qu’é qu’c’est q’çà ?) à dîner et elle vous invite à dîner avec eux ! » Je l’envoie bouillir !!
Comment, son mari, à cette petite pimbèche amorale, est parti avec son train sanitaire sur le front où, mon Dieu il peut attraper un accroc. C’est peu probable, mais cela peut arriver. Et la turlurette invite à dîner des amis et connaissances !! Il faut se distraire… repriser un peu la vie triste et si peu agréable par ces temps ! C’est honteux… penser à dîner, à inviter des étrangers quand on meurt et souffre à la Bataille !! Dieu y a-t-il une justice qui cingle les pécores de cette espèce !!
Le Beau-Père n’est pas encore revenu de mon refus !! Comment refuser sa proposition ?! refuser une si belle occasion de se remplir le ventre !! et… de rire un peu !! on a si peu de distractions ! C’est si triste la Guerre !
Ilote ! Va ! vieux cochon Porc !! et Lâche !!! comme son fils du reste… J’en reparlerai demain !! (Ilote : esclave, sens péjoratif)

Mercredi 26 août 1914

« Les Rémois sont des peureux et des idiots… »

11h soir. Journée déprimante. Tout le monde est affolé et se rue vers la gare pour se sauver. On ne connait plus rien, plus personne. On se sauve pour sauver… sa chère petite peau !! si ce n’était triste et écœurant… ce serait très drôle. Là on juge et on jauge les bravoures !! Les noblesses de cœur !!
Toute la sainte et haute séquelle quoi !! s’enfuit, non pas vers la frontière non ! mais vers les plages agréables de l’ouest. Là on pourra parader, raconter ses hauts faits lire avec de petits frissons, si agréables quand on est bien à couvert et à l’abri des coups, lire dis-je les horreurs de la guerre, les incendies, les pillages, les assassinats… les mutilations surtout de ces bons diables de rémois qui ont été assez vernis (parce qu’ils n’ont pas eu les moyens ou encore parce qu’ils ont estimé que leur devoir était de rester là) de ne pas faire… tête….. non dos à l’ennemi. Ah ! que ce sera charmant de se retrouver dans quelques mois et de reprendre ses petits potins et papotages d’antan… Ma chère ! Ma Mignonne oh ! ah ! que nous avons été malheureuses !! nous n’avons même pas pu avoir du champagne dans la plage où nous étions. il n’y avait personne à voir ou à recevoir. Pas de viande tendre, pas de beaux turbots… Oh ! que nous avons soufferts ! Pas de nouvelles ! etc etc… Et ensuite par remord de conscience, oh ! si peu ! Et Mr X ? et Mr Z Mr B ? M.M.D et R, ces jeunes gens si biens ?….  Morts, morts, tués, blessés ! oh que c’est malheureux ! Vraiment ce n’est pas de chance, et patati et patata ! Oui mais notre petite peau est bien fraîche ! bien rondelette et surtout pas trouée par ces petites balles de mitrailleuses qui sont si gentilles à voir.
Malédiction sur ces gens là ! C’est tout ce que je puis dire !! Quand on a passé une journée comme celle que je viens de passer au milieu de tous ces affolés !
Et cependant je ne puis croire que Reims sera occupé. Que nous n’aurons pas la Victoire !! C’est une obsession pour moi, nous devons être victorieux d’ici quelques jours !
A midi le fils Eydoux, de Besançon, me fait dire par un sergent du 132ème qu’il est là au buffet de Reims avec son auto conduisant le général Bonneau à qui on vient de retirer son commandement après ses fautes en Haute-Alsace où il a laissé décimer ses troupes à Dornach. J’y cours et je vois ce brave garçon qui est plein d’espoir et me quitte en me confiant un casque du 99 ème allemand et une épée ramassée sous les feux de Dornach. A côté de lui un lieutenant-colonel me dit : « Vos rémois sont bien affolés. Ce sont des imbéciles ! » « Je quitte le Général Joffre et tout est à l’espoir au succès pour lui et son entourage !! »
-Je lui réponds « Colonel je suis de votre avis, les Rémois sont des peureux et des idiots, moi aussi j’ai confiance et espoir ! Dieu nous entende ! »

Jeudi 27 août 1914

Les Mareschal partent demain, rien à leur dire !! Mais la petite femme est plus crâne que le mari. Pauvre et bon ami… il est Rémois aussi celui-là. C’est dans le sang. Dans l’air quoi… Je serais curieux si j’en avais le temps de prendre le Matot (NDR :Bottin rémois) pour relever la liste de toute cette noble clique qui a fait dans ses culottes (mâles ou femelles) tous ces 3/4 jours-ci. Toute la noble Gent ! a foutu le camp, et à Paris a pris pour le départ des plages agréables et suivi les numéros de trains comme on prend des numéros d’omnibus !! Mme Blondeau et sa séquelle, Mme Émile Charbonneaux 2e séquelle n’ont des numéros que pour après-demain. Ce qu’elles doivent… fuir… dans leurs dentelles… ou leurs maillots (à toi Polignac dit Parc des sports nuit de juillet !)
Ces noblesses-là… Putains ! va ! ces dames font dans leurs dentelles !! Çà sent très bon, dit-on !

9h1/2 soir . Je ne voudrais pas recommencer une journée semblable à celle-ci et aussi déprimante. Tout le monde se sauve, tout le monde fait (dans ses culottes!) Déjeuné avec Robert chez mon noble Beau-Père qui cale de plus en plus, c’est çà la pierre ! NDR: (Maladie de la pierre, calculs dans les reins ou les voies urinaires).Dans la journée bruits !! racontars ! Tant qu’on veut.

9h1/2 soir.  Je ne voudrais pas recommencer une journée semblable à celle-ci et aussi déprimante. Tout le monde se sauve, tout le monde fait (dans ses culottes) !
A 11h3/4 je trouve la rue Thiers qui était noire de monde, d’émigrants, peuple peu intéressant qu’enfin on évacuait dehors au diable ! on ne se figure pas ce que ces gens (intéressants peut-être) ont fait de mal ici au point de vue moral. On comprend ce que peut la panique de la foule bête ! veule ! Bon débarras ! Ce soir mon jeune lieutenant du Trésor me quitte pour Noisy-le-Sec. Très gentil, très crâne le petit Brizard ? très doux ! il m’apprend que notre 11e corps a décimé et mis en déroute le XXIe corps allemand vers Sedan. Souhaitons que le reste de nos troupes ait fait d’aussi bon ouvrage ! Certainement on a cédé à une panique depuis le 20 août… C’est terrible et honteux mais aussi bien angoissant et il faut se cuirasser le cœur trois fois pour résister à de telles dépressions !
Les Mareschal partent demain, rien à leur dire !

Vendredi 28 août 1914

8h1/2 matin . Le matin passe devant chez moi une compagnie du 161e qui va rendre les honneurs à un général mort des suites de ses blessures à la clinique Roussel, rue Noël, 9.
Les nouvelles paraissent rassurantes ce matin sur toute la ligne, mais que la journée d’hier et celles précédentes avec tous ces fuyards ont été angoissantes. Il m’a fallu hier plus de courage que tout ce que j’en ai mis depuis l’ouverture des hostilités.

dirigeable
Le dirigeable « Dupuy-de-Lôme »

Depuis la fusillade de dirigeable « Dupuy-de-Lôme » qui est réparable, mais on a déploré la mort du lieutenant aviateur Jourdan qui était un pilote de grande valeur. Bref dans cette affaire tout le monde a perdu la tête depuis les chefs jusqu’au dernier pioupiou. Il parait que tous les habitants étaient descendus dans les rues à peine vêtus et tout cela a déclenché la panique d’autant plus que tous les fuyards et transfuges des campagnes occupées par les belligérants ont accentués cette panique. Il est fort regrettable que toute cette foule, je devrais dire « tourbe » car peu m’ont paru intéressants de ces fuyards, n’ait pas dès son débarquement à Reims été parquée au fur et à mesure de leur arrivée dans des usines et éloignée de tout contact avec notre population et ensuite canalisée, évacuée militairement dans le centre de la France. On aurait évité cet affolement des habitants de la ville de toutes classes, ce qui n’était pas encore arrivé à ce point depuis la déclaration de la guerre. Bref nous sommes débarrassés de tous ces fuyards, geignards, pleurards, ainsi que des peureux et froussards de notre cité. Bon débarras !
Pour revenir à cette malheureuse erreur de dimanche soir : je suis surpris, attendu que les prussiens abusant toujours comme cela a toujours été chez eux (1870, 1813, etc…) de nos couleurs et ne se gênant pas pour peindre notre cocarde tricolore sur leurs avions, je suis surpris dis-je que l’État major ne décide pas que nos avions devront porter (en outre de la cocarde tricolore sous les ailes) une flamme de guerre de diverses couleurs qui, comme le mot d’ordre, changerait chaque jour. On éviterait ainsi de fatales erreurs et il y aurait beaucoup de chance que les sauvages arrivent à en deviner le roulement journalier de longtemps.

(1)Les inter titres et les illustrations ont été rajoutés par nos soins

(2) Carnets du Rémois Louis Guédet (1-4 septembre 1914)

Mardi 1er septembre 1914 9h1/2 soir.-Samedi et la veille vendredi exode toujours déprimante des émigrés qui fuient l’Invasion. Mais pourquoi donc ne pas parquer ces gens-là ! Je pars avec Robert à St Martin vers 3h. Bousculade, empilade ! Et mauvaises nouvelles à l’horizon… Nous attendons 3 heures à Châlons. Pas de nouvelles intéressantes. Avant de partir j’avais donné l’ordre à Heckel mon caissier de m’envoyer une dépêche au cas où l’armée allemande progresserait vers Reims afin que je puisse revenir à mon Poste. Durant le trajet de Reims à Châlons nous avons voyagé avec la femme d’un officier d’artillerie de La Fère qui disait que les Prussiens avançaient fortement de ce côté. La Coulée de l’Oise sur Paris. Arrivons à St Martin vers 8h. Tout mon petit monde va bien. Ma pauvre femme s’inquiète. Nous causons le soir de ce qu’il faudrait faire en cas d’invasion sur Reims et Châlons. Je n’hésite pas : Fuir avec ses 5 enfants vers Granville (Manche) chez les Paul Bataille, par Vitry-le-François, Troyes, Orléans, puis de là vers Granville. Le dimanche matin nous envoyons une dépêche pour demander à Berthe Bataille si elle reste à Granville. Nous recevons réponse lundi que « nos lits sont prêts ». Dimanche pas de nouvelles d’Heckel ! Lundi matin vers 8h j’entends le canon pendant une heure, cela m’inquiète. Ma pauvre Madeleine croit que ce sont des exercices de tirs du camp de Châlons. Je la laisse dans cette croyance mais la suite me dit que je ne me trompais pas. On approchait de Reims et de Rethel. Journée lourde de chaleur, du reste comme depuis l’ouverture des hostilités ! A 2h1/2 dépêche d’Heckel : « Revenez d’urgence avec famille » Affolement de ma femme et angoisse des enfants qui sentent qu’une heure grave approche peut-être. La fuite éperdue… vers l’inconnu. Je les quitte pour prendre le train. C’est peut-être la dernière fois que je les vois… d’ici longtemps. Madeleine pleure, mes petits m’embrassent avec des yeux apeurés… ils ne comprennent plus… ils ne comprennent pas… si ils comprennent qu’il se passe quelque chose qui fait le vide devant eux. Jean et Robert m’accompagnent jusqu’à Châlons « aux nouvelles ». A Vitry-la-Ville, mauvaise impression des Gendarmes qui sont avertis de se tenir prêts à partir. A Châlons semblant de meilleures nouvelles, je rembarque mes 2 grands à 6h11 en leur recommandant leur Mère et les 3 petits. Le calme et d’attendre de mes nouvelles. Je pars de Châlons plus calme à 7h13, nous arrivons à 10h1/2. Reims morne est là, j’apprends que le canon a tonné près de Rethel et Vouziers et même vers Tagnon. 17 Affolement, débandade, panique de toute la « Gentry » Rémoise. (Deux lignes de rayées) malgré les instructions… (rayé) Maaaarrrccelle ! son lâche de mari) avec toute sa smala et 4 domestiques !!!… C’est peu pour une Duchesse de son acabit. Et comme on a ouvert (cambriolé) une dépêche de Berthe Bataille qui disait à Madeleine de venir, on s’est empressé de prendre l’invitation pour soi ! Elle est de plus en plus complète, ma petite bécasse de belle-sœur. Adieu j’espère et bon débarras !! Bon voyage ! (Marthe Benoiston, épouse de Marcel Bataille (1884-1972)) Ce matin 1er septembre, nouvelles plutôt lugubres, on me dit tout ce qui s’est passé ici : une débandade de 10/15 000 nobles Rémois me dit-on. Les dames de la Croix-Rouge et non des moindres ! Mmes Werlé, Pierre de la Morinerie. Toute la noble séquelle. Ce soir des nouvelles plus calmes… mais encore peu rassurantes. Quelle journée !! Je commence à me décourager, surtout quand je me pose la question de savoir si je dois faire partir les miens à Granville. J’ai envoyé une dépêche pour dire d’attendre, mais de se tenir prêt. Bref ! J’ai souffert terriblement de cette incertitude. Que sera demain ?! Mon désir est de patienter jusqu’à la toute extrémité, car déclencher le mouvement de départ de mon petit monde et 2 jours après apprendre la Victoire !! Quel point d’interrogation ! Quelles angoisses !! Que sera demain ?? Toutefois notre droite dirigée par le Général Pau qui était à Tagnon hier soir encore a refoulé, bousculé les Prussiens, mais ceux-ci glissent toujours sur notre gauche sans pouvoir nous tourner, tout en progressant vers Laon… Soissons… vers Paris !! Mouvement très curieux s’il est voulu de nos chefs !! qui s’il s’orientait selon leurs vues amènerait l’acculement des allemands sur Paris et leur encerclement. Alors ?? (Raisonnement enfin compris par l’État-major allemand et qui aboutira à leur retraite précipitée…) Attendons ! Demain nous dira si c’est un Sedan allemand qui se prépare !! Quel anniversaire tragique. Pour ce pauvre Wilhem !! le Petit, le Klein !!

Mercredi 2 septembre 1914 9h1/4 soir .-Oh ! L’horrible journée !! Ce matin, après une nuit plutôt douloureuse, il me fallait prendre une détermination pour faire partir ma femme et mes enfants, tout ce qui m’est cher !!, nouvelles des journaux rassurantes. Je me dis j’ai le temps ! pour envoyer une dépêche… on se tient. Vers 8h je descends dans mon cabinet et je sonne le téléphone pour téléphoner à Maurice Mareschal pour lui dire que j’ai les fonds de l’oncle Césaire et que je vais les envoyer. Pas de réponse !! Je resonne, rien, c’est grave me dis-je. Je saute à la Poste pour voir si je pourrais télégraphier ce qu’il y a, accident d’appareil ou… quoi ??… Hélas ! Je demande : « Puis-je envoyer une dépêche ? » Un soldat surgit du guichet du télégraphe au lieu de l’employé ordinaire de service, et me dit : « Plus de dépêche depuis 1h ». Vraiment ! Je m’impressionne devant cette réponse. Que faire ? Je saute chez le Beau-père qui se purgeait, il avait bien choisi le moment !, je lui dis que je ne puis plus prévenir Madeleine de partir pour Granville (Manche) et que je vais aviser. Lui, vautré sur son lit me dit : il ne faut pas vous émotionner !! J’te crois !! 18 Je file sur le boulevard de la République de la rue des Consuls en me disant que faire ? Aller à la Gare pour trouver quelqu’un qui aille à Châlons et obtenir de lui de prévenir ma pauvre femme et mes pauvres enfants. Quand j’aperçois Mt Chappe avocat, adjoint au Maire de Reims qui descend d’une auto en face de chez lui. Je l’agrippe et lui dit « Impossible de télégraphier à ma femme de partir loin des lignes de combats : connaissez-vous un moyen ? » D’un geste las ! il me dit : « Rien à faire, mais Georges Théron est là dans son auto qui vient de me conduire ici. Il part pour Châlons, demandez-lui ce qu’il peut faire ». D’un bond je suis sur mon G. Théron et lui dit à brûle-pourpoint : « Ma femme et mes enfants sont entre Châlons et Vitry-le-François, j’arrive de la Poste pour leur télégraphier de partir à Granville se mettre en sécurité. Impossible ! Chappe me dit que peut-être vous pourriez m’être utile dans l’occurrence. « Pouvez-vous ??? !!! » – « Tout ce que vous voudrez M. Guédet, écrivez-moi ce que je dois dire, à Châlons je télégraphierai à Mme Guédet. De toute façon je lui ferai parvenir votre dépêche, ne vous inquiétez pas ! Je vous le promets ». Le temps de griffonner cette dépêche sur une carte de visite « Mme Louis Guédet St Martin-aux-Champs par Vitry-la-Ville (Marne). Pars d’urgence Granville Guédet » – « Adieu M. Guédet, je vous le promets » Oui je suis sûr qu’il fera l’impossible pour prévenir ma pauvre femme !! Dieu ! c’est l’exode !! que j’ai déclenché. Pauvres miens ! après ce que j’ai vu ici !! Oh ! que mon pauvre cœur saigne !! Je le quitte sur une poignée de main, un sanglot et je file sur la clinique Mencière où est Mareschal qui y est encore. Je cours et je me cogne dans lui au pont tournant de la rue de Vesle. Je lui dis mon inquiétude et sur sa réponse de ne pouvoir rien télégraphier parce que militaire, il ajoute : « J’emmène Jacques. Eh ! bien ce que tu ne peux faire Jacques le fera ! » (Jacques Wagener son chauffeur) Oui entendu ! un flot de fuyards et puis Mareschal disparu… Le reverrai-je ? Lui sera vivant après la guerre ! mais moi, le serai-je ? Si on brûle Reims. Déjeuner chez les Peltereau avec Charles Heidsieck (Déjeuner que j’ai accepté malgré les impairs du confrère naguère !!)… Déjeuner insignifiant comme intérêt. Peltereau est déprimé. Sa femme aussi chatte, qui en résumé trouve que c’est une belle occasion de rester ici à son Poste (son mari) parce qu’on espère bien que par la suite… on vous en saura gré !!!??? C’est colossal comme disait ces bons allemands ! Nous prenons le café dans le jardin, et là 3 coups de canon !!! Madame (Peltereau) blanchit, Monsieur (Peltereau) verdit. Moi et Charles Heidsieck nous nous disons : « çà y est ». Nous disons : « çà y est » on faisait sauter les ponts et rails etc… Givelet nous arrive de Courcy, fort impressionné… Tout cela me fait voir bien des intrigues… notariales !! L’avenir nous dira le reste. Marche, mon cher confrère, combien ! sous le canon tu n’en n’es pas plus brave !! Mercant ! Va ! Oui Mercant… mais Notaire : jamais !! Depuis la déclaration de Guerre je me suis sacrifié, éreinté ! pour les autres !! Quand j’aurais pu tout aussi rester avec mes pauvres Petits et ma femme pour jouir ces dernières heures que je les ai vus, mais loin de moi le soupçon d’une pensée de lucre dans ce que j’ai fait… Noblesse oblige !! mais l’autre pense autrement !! çà ne m’étonne pas. Dieu jugera !! et j’espère en voir les résultats et les résultants… La Guerre n’empêche pas les affaires !!! Dieu !! Je n’ai pas de révolte suffisante pour ce genre d’opération, quand la France râle peut-être… déjà !! sous l’étreinte des Soudards Germains. Je rentre au son (non du canon) mais des ponts et rails qui sautent et je descends mes minutes (20 ans) à la cave. Fièvre, agitation etc… Heckel, Millet et mes deux petits clercs (en blanc, non cités), forts dévoués simplement. Cela repose des… problèmes élaborés par M. Peltereau (de) Villeneuve !!!! Le soir je fais le tour des promenades avec Léon Collet après avoir expédié au cirque 19 armes et cartouches. Les reverrai-je jamais !! adieu mes vieux compagnons de chasse, adieu mes poudres T !! (Poudres de chasse mises en vente à partir de l’année 1900) C’est dur ! Léon Collet, dis-je, est fort inquiet mais ferme, nous causons comme on peut causer quand on sent l’ennemi qui vous guette. Serons-nous mangés à la croque au sel… ou au vinaigre. Là est toute la question. Je rentre pour dîner. L’appétit n’y est guère, que nous donnera la nuit ? Demain ? Nous sommes entourés par les troupes du Général Pau. Que le Dieu de la justice, du droit et des armées nous sauve ! il est temps ! grand temps !! Mais se que je souffre ! où sont mes aimés, ma femme, mes chers petits. Dire que je suis là à écrire !! Quel toit les abrite maintenant !! Quelle angoisse ! quel cauchemar pour oreiller ! J’ai souffert en 1870 – 71 à 8 ans. Mon Dieu pourquoi m’imposer cette souffrance à 52 ans !! Voir deux Guerres dans sa vie c’est trop !! ou alors quelle récompense donnerez-vous à nos chers Miens !! Pauvre femme, pauvres petits ! Que je souffre !! Ces coups de mine ou de canon m’entrent dans le cœur, et chaque coup résonne, et combien plus fort en mon cœur de vieillard qu’en mon cœur de 8 ans !! Quel souvenir, quelle impression à 44 ans de distance !! C’est le même choc sourd, mais plus douloureux puisqu’il est doublé du souvenir d’enfance et de l’angoisse de l’absence des miens, de l’isolement. Je suis seul !! seul !! avec les soucis de mes chers petits et de ma femme en plus en 44 ans de distance. Comment craindrai-je les shrapnels allemands, le bombardement, l’incendie, le pillage. Je suis seul !! seul !! 10h1/2 soir Quelle nuit calme ! Il me semble entendre des coups sourds ! Est-ce le canon ou le battement de cœur de nos soldats qui nous entourent ? et qui veillent !? Oh ! un coup de canon !? qu’est-ce ? à cette heure ??! Non ce doit être un coup de mine qui fait sauter un pont… Que sera le réveil ? …Demain ?… …Demain ?!…

Jeudi 3 septembre 1914 5h soir .-Demain ? c’est la reddition ! la capitulation ! Reims est considérée comme Ville ouverte et les allemands entreront demain dans la Ville. Moyennant 25 millions, parait-il, on rendra à la Ville sa vie normale !! Je ne puis en écrire plus ! 9h soir Et mes pauvres petits et ma pauvre femme ?? Sont-ils partis ou non ? Quelle angoisse, surtout après avoir vu les exodes des jours passés, que je souffre ! Tous les postes abandonnés hier. La gare ce matin était lugubre, plus rien, toutes portes fermées et grilles de la cour fermées, plus un wagon ! que c’était morne, et je ne savais pas le reste ! Ce soir à 8 heures, réunion du conseil municipal, que va-t-il se passer ? Oh ! nos Rémois sont si braves !! Une bombe jetée rue Hincmar par un « Taube » a suffi pour les agenouiller, non les aplatir !! Ils diront : Raison, sagesse, prudence et surtout négoce : juifs ! va !! Du reste les Rémois ont toujours été comme cela depuis César jusqu’à nos jours en passant par la Guerre de cent ans et 1814 (voyez A.Dry) (Reims en 1814 pendant l’invasion, par A.Dry, Plon 1902) !! J’entends encore quelques coups de canon du côté d’Ormes et Bezannes, (la capitale des Bataille). Les Prussiens ont tourné la ville et ils refoulent nos troupes, qui se sont volatilisées ! En somme depuis hier matin nous n’avons pas vu un soldat, français ou prussien !! C’est singulier ! 20 Je me demande ce que le Beau-Père va me sortir de sa réunion du Conseil Municipal de ce soir. Il trouvera cela très bien, sa peau ni sont ventre ne seront crevés. Et sa bonne bourse pas trop ébréchée. A quand le Champagne offert par lui à nos bons allemands ? Ce que je vais entendre de lui et d’autres Nobles Rémois dont les femmes sont si braves !! Ce sera curieux, oui, mais surtout fort triste. On aura évité le pillage, l’incendie etc… soit !… mais la France ne vaut, ne vaut-elle pas mieux qu’une Rançon de 25 millions ? Avec ces 25 millions Reims aurait pu facilement à mon avis panser ses blessures et relever ses ruines !! Mercants !! Mercants !! (marchands avec un sens péjoratif) disais-je. Non. La Bédite Gommerce ! Y compris le Beau-Père. Peu lui chaud que sa fille, ma pauvre Madeleine, soit dans le flot de l’exode avec ses 5 petits !!! Vieux lâche, vieux ladre. Vieux banquier Juif de Frankfort an der Main !! Il a sauvé sa peau, cela suffit ! Malédiction sur lui et son lâche de fils. Le Directeur de la Pièce humide, ce qu’il a dû faire dans ses culottes quand il lui a fallu chercher des blessés à 25 kilomètres s’il vous plait de la ligne de feu, mais aussi il a fuit aussitôt vers Montereau, pourquoi pas au-delà des Pyrénées. Et mes pauvres petits, et ma pauvre femme qui sont sur les chemins. Oh ! Quel cauchemar !! J’aurais préféré être bombardé, tué par un shrapnel allemand. Ce qui ne serait pas du goût des Rémois !! Oui, chacun son goût !! L’Honneur ou l’argent, quoi ! Les Rémois n’ont pas hésité !! Vous n’en doutez pas !

Une réflexion sur « 1.-Carnet de guerre du Rémois Louis Guédet: 29 juillet – 31 août 1914 »

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