(3) Carnets du rémois Louis Guédet (4-9 septembre 1914) Les Prussiens sont en ville

reims 1914 occupation

Vendredi 4 septembre 1914
9h matin . Quelle nuit j’ai passé à songer aux miens. Ou sont-ils ? Souffrent-ils ? Ont-ils pu gagner leur refuge ? Ne les a-t-on pas molestés ? Oh ! Ce que je souffre ! Et que je me reproche de ne pas les avoir appelés près de moi ! Et cependant j’ignorais ce qui arrive. Que c’est dur de se sentir ici à peu près en sécurité au milieu de l’ennemi et de sentir que ses chers aimés sont en train de fuir où ? Comment ? Mon Dieu ! Sauvez-les. Protégez-les. Je souffre assez pour que vous ne m’accordiez pas cela.
Les allemands sont à l’Hôtel de Ville, trois ou quatre  officiers (cuirassier, hussard et uhlans) se sont présentés hier vers  5 h à la mairie pour l’occuper. Ils l’ont gardé toute la nuit. Ce matin affiche apposée sur les murs de la Ville signée du commandant de place, le capitaine Louis Kiener, promettant la sécurité et donnant jusqu’à ce soir 6h pour remettre toutes les armes, sous peine de la plus grande sévérité et de la dernière rigueur.
10h50 matin.  à 9h 1/2 – 9h 3/4 un obus éclate vers St Jacques. Comme j’expliquais un avenant notarié à faire pour 2 h pour M. Bouxin rue du Docteur Thomas…

Puis un autre obus puis un 3e ou 4e qui éclate derrière chez mon beau-frère Marcel Bataille 50, rue de Talleyrand. Je ferme les persiennes et en fermant celles de ma chambre j’aperçois un nuage de poussière derrière chez lui dans sa cour ou celle de M. Martinet au n°48. Je redescends, prends des bougies, allumettes et dis de descendre à la cave à Heckel, mon brave caissier et à mon petit clerc Gaston Malet 49, rue de Courcelles ainsi qu’à Adèle qui n’arrête pas de dire « Ah les cochons ! ah ! les cochons ! » Je les fais descendre à la cave, pendant ce temps que je rallie tout le monde les obus éclatent autour de la maison. Comme je m’apprête à descendre le dernier à la cave, j’en entends un éclater près du mur du fond de mon jardin, dans la cour du Casino. Je regarde, ne vois pas grand-chose. Il est temps de descendre. Je retrouve mes trois réfugiés et nous nous retirons dans la deuxième cave du fond, mais nous nous tenons dans le petit retrait qui forme à gauche un réduit près du soupirail qui donne sur le jardin entre la salle à manger et le salon.
Canonnade intense, on entend les obus siffler puis éclater un peu partout. Cela dure 1 heure environ pendant laquelle Heckel s’inquiète des siens. Le petit clerc pleure. Je me tais. Adèle, elle, continue son refrain : » ah ! les cochons ! » Durant cette canonnade nous n’arrêtons pas d’entendre des gens courir dans la rue. Enfin le silence se fait, nous attendons dix minutes, je donne une bouteille de Mesnil 1906 à Heckel et à Malet pour boire chez eux en l’honneur de notre baptême du feu. J’espère qu’ils retrouveront les leurs sains et saufs.
Nous remontons, peu ou pas de dégâts ! Dans mon cabinet cinq carreaux cassés, trois à la fenêtre près de la bibliothèque, volet gauche, les trois de cette fenêtre et deux  à la fenêtre près de mon bureau, 1 fenêtre gauche en haut et celui du milieu fenêtre droite. Dans le cabinet du caissier et du principal clerc rien. Dans l’étude des autres clercs 1 carreau cassé volet côté gauche en haut. J’aurais du laisser mes fenêtres ouvertes. Rien ailleurs, sauf dans notre cabinet de toilette ou ma glace à pied qui me sert pour me raser qui est affalée sur côté vers la baignoire, mais heureusement reste suspendue par le ruban qui la retient à un clou.
Bref plus de peur que de mal ! Peur non ! Angoisse en entendant siffler l’obus qui passe, on se dit : « Est-ce pour nous ?… » A la fin j’entendais très bien le coup de canon, puis l’obus siffler au-dessus de la maison. En moi-même je me disais : « Pas pour nous, trop court… trop long » selon le sifflement et l’éclatement sec. Dieu soit loué et qu’il continue à nous protéger !!
Je vais tâcher de savoir ce qui est arrivé, je suppose que les allemands ont été obligés de se retirer de Reims et en guise de carte de visite P.P.C.  (1)

Ces messieurs nous ont envoyé quelques obus: c’est la loi de la Guerre comme disait hier un uhlan à mon Beau-père en tenant son revolver prêt à faire feu, pendant qu’ils parlementaient avec le maire de Reims.
2h1/2.  De 11h à 12h1/2 j’ai fait le tour de la Ville côté ouest. Mon voisin M. Legrand 39 ou 41 rue de Talleyrand a reçu un obus qui le met en communication avec le boulanger de la place d’Erlon. Dégâts oui, mais je puis dire que j’ai bien entendu claquer celui-là quand j’étais dans la cuisine au moment de descendre à la cave rejoindre mes réfugiés et que je regardais si ce n’était pas dans mon jardin. Je suis mon exode : rue du Clou dans le Fer maison Collomb saccagée, plus un carreau chez Camuset banquier, je débouche rue de Vesle. En face de Matot, au coin de la rue de la Salle, obus tombé avec trou de 50 centimètres au bord du caniveau. Incendie de sa maison et de celle du marchand de chaussures. On me dit : « Allez voir rue Libergier ». L’École Professionnelle criblée… Une mare de sang. Premier sang humain versé, éclaboussures de cervelles aux murs et aux portes, une femme et un enfant tués là… En face à l’ancien couvent la maison de retraite a une porte criblée, traversée. Plus loin maison Mauclaire, syndic, rasée intérieurement, la bonne coupée en deux.
Rue Clovis deux  trous dans la loge du concierge de la synagogue, tout est fauché, la grille hachée. A 10 mètres plus loin, au 59, je crois, intérieur de la maison effondré. Je cours chez Maurice Mareschal. Bonnes un peu affolées, un obus a éclaté au fond du jardin au pied d’un pommier. Un trou et des pommes tombées les Pôves ! Je ramasse à 50 mètres de là dans le sable de l’allée derrière chez M. Hébert ancien Directeur de la Banque de France, la fusée du susdit obus (2)

Bref il y a eu erreur. Les allemands croyaient que leurs parlementaires étaient pris ou tués et 10 h étant le dernier délai, le drapeau blanc n’étant pas arboré, les Prussiens n’avaient trouvé rien de mieux que nous bombarder. Morts, blessés, dégâts en attendant que j’aille voir ce qui est à l’Est et au Sud. Au premier obus les parlementaires allemands, eux-mêmes se sont parait-il demandé ce que cela voulait dire… puis Auguste Goulden en prit deux avec lui et fila avec eux, le drapeau blanc volant, vers les lignes prussiennes qui canonnaient de l’Ouest. Est-ce vrai ? ou est-ce manœuvre pour nous effrayer et nous forcer à céder devant leurs seigneurs, tout est possible de la part de ces gens-là. En somme peu de chose, car je n’aurais jamais cru qu’on pourrait s’habituer aussi facilement au bruit des obus. La prochaine fois je les compterai. Combien en a-t-il été envoyés ? Je serais curieux de le savoir.
5h soir.  Vers 3h je suis sorti faire un tour du côté nord-ouest. Place des Marchés : obus rentré dans la cave Girardot, une baie large de 2 mètres et plus une vitre. Halbardier m’a dit que l’appartement de M. Girardot son beau-frère était saccagé. Je file rue de Mars, même dégâts, de là par la rue de Sedan (3).

Les caves Werlé ont un obus dans leur cellier. Je passe rue Andrieux chez Stroebel, une baie creusée par un obus au ras du trottoir et de son mur large de 4 mètres. Heureusement qu’il n’était pas là. Un peu partout de même en revenant par la rue Cérès. Aussi je ne continue pas mon calvaire, c’est trop triste.
En un mot toute la ville a été couverte d’obus pendant 3/4 d’heure, exactement 40 minutes. Erreur dira-t-on et a-t-on dit, singulière erreur qui coïncide à 44 ans de distance avec l’entrée des Prussiens à Reims le 4 septembre 1870. Ne serait-ce pas plutôt le don de joyeux anniversaire envoyé par ces Messieurs. Cent un coups de canon, comme pour la fête d’un souverain avec les shrapnels en plus. C’est trop d’honneur ! pour une pauvre Ville, avec une population sans arme. En revenant je n’ai pu m’empêcher de passer à la Cathédrale. Plâtras, morceaux de sculptures, débris de verrière. Notre Grande Rose percée à jour par les éclats d’un obus tombé au coin du trottoir à l’intersection de la place du Parvis et de la rue Robert de Coucy, à 10 mètres du pied de la tour gauche du Grand Portail et de l’entrée où l’on entre habituellement. Simple coïncidence ? Erreur ! sans doute ?
Or dans l’allée du milieu de la grande nef, quand je traversais la Cathédrale, au moment de dire un Ave Maria, je vis un grand allemand, un officier chauffeur à casquette plate qui était arrêté là au milieu, à l’endroit où se trouve la pierre commémoratrice du martyr de St Thimothée.
Celui-ci était arrêté, droit, face au Christ de douleur du Grand Autel et la tête haute il avait l’air de dire : Seigneur des Armées, je suis le Germain Vainqueur « Allgemeine über alles » ! Il me rappela l’Évangile du Pharisien et moi pauvre vaincu je me suis mis à prier en demandant, en disant à Dieu, au Christ des pauvres, des petits, des humbles, des affligés : « Mon Dieu ! ayez pitié de la France ! »
Qui sera exaucé de lui ou de moi, pauvre vaincu au cœur saignant ??
A 44 ans de distance, avoir vu Gambetta entrer à pareille heure (4h) au ministère de l’Intérieur à Paris lors de la proclamation de la République, et voir aujourd’hui à pareille date et à pareille heure l’allemand fouler de sa botte la Cathédrale de la Maison de France, c’est beaucoup. C’est bien dur ! Quel anniversaire !!
8h soir. Quand on voit le calme de cette soirée d’automne (car dimanche à St Martin et hier soir le soleil couchant était bien sanglant !) on ne se douterait pas de ce qui s’est passé ce matin pendant 3/4 d’heure, 40 minutes m’a-t-on affirmé, de 9h3/4 à 10h1/2, plutôt m’a-t-on affirmé, de 9h1/2 à 10h1/4. Nous ne sommes sortis des caves que vers 10h1/2 – 10h40 de la canonnade que nous avons subie. (Deux soldats allemands passent en ce moment devant ma maison au milieu de la rue en faisant sonner leurs bottes sur le pavé : soudards !) J’en reviens au bombardement de Reims car c’en est un, même quand ce ne serait qu’une centaine de coups de canon, bombardement il y a eu ! (Mes deux  soudards repassent pour bien faire entendre leurs bottes à coups de talons !) Eh bien de ce bombardement je ne puis dire que ça a été un cauchemar ? Non… à peine un léger mauvais rêve ! J’en fais de plus douloureux quand je pense aux miens qui sont… Dieu sait où ! Faites sonner vos bottes Messieurs les allemands, j’en ai déjà entendu le son en 1870 et puis à Metz, Strasbourg et en Alsace en 1883, 1903, 1912 et je ne m’en effraie pas.

« Tapez ! Tapez du talon ! Vos bottes s’useront ! »
Et dire que quatre officiers ont maîtrisé 100.000 âmes ! Ce soir en venant de revoir mon beau-père, je me suis heurté aux canons braqués autour de la place de l’Hôtel de Ville. Vers toutes les rues qui y conduisent. Canonniers assis sur les affuts à droite et à gauche… C’est le XIIe Corps que nous aurons à loger.
On raconte beaucoup de choses :
1) D’abord que le bombardement de Reims serait le fait d’une erreur.

2) Que ce serait une occasion de nous terroriser.

3) Que deux officiers parlementaires, Von Arnim et Von Kummer, qui se seraient présentés à Villers-Franqueux ou La Neuvillette et éconduits par le colonel du 94e de ligne (régiment d’André Laval) qui auraient reçu de nos paysans des pommes de terre et des trognons de choux, puis seraient restés introuvables, et la menace de fusillade de quelques cochons de Rémois (sic !)

 » Ihre himdert tausend schweinkopfe de Rémois sind nicht verth unsere drei Parlementaires): « Cent mille têtes de cochons de rémois ne valent pas nos deux parlementaires (sic) »

– Réponse du tac au tac par l’interprète M. Wenz : « M. l’officier je prends acte de vos expressions !! et j’en ferai mon rapport à votre Général en chef M. de Bulow ! »

« Nous traitons avec vous, vous n’avez pas à nous insulter ! »
Et durant cela que deviennent mes petits et ma pauvre chère femme ? où sont-ils ? Oh ! quel cauchemar celui-là !! Car les obus de ces vandales ne sont que pétards pour moi !
Samedi 5 septembre 1914
1h1/2 soir .Ce matin je suis allé faire un tour du côté de St Remi. J’ai pu compter autour de St Remi sur les deux places dix trous d’obus dont un en haut des marches du Grand Portail, au pied du pilastre à gauche de la petite porte basse à droite du Grand Portail par lequel on entre habituellement un trou d’un mètre de profondeur. Un autre obus est tombé à gauche du portail sud au pied de la statue qui fait pendant à celle de St Christophe qui est elle à droite, et un autre sur les marches du transept sud. Ces deux obus n’ont rien laissé du vitrail flamboyant, pas un verre, de ce portail sud. Il est tombé des obus dans St Remi même. Le tombeau de St Remi n’a rien, par contre presque tous les vitraux sont saccagés. Dans la chapelle de la Ste Vierge au fond de la nef le vitrail derrière la statue de la Ste Vierge est broyé, et la statue ne parait n’avoir rien eu. Dans le transept sud à droite auprès du tombeau du Christ, dans le petit réduit où se tient toujours la vieille marchande de médailles, un vieux retable en pierre est broyé. De même les tables des bienfaiteurs de l’église St Remi depuis Hincmar jusqu’à nos jours cassées en nombreux morceaux dont quelques uns restent suspendus aux clous qui les fixaient. Tout cela est fort triste. Je reviens par la rue du Barbâtre, la rue Ponsardin, rien de grave, mais rue St Pierre les Dames où il y a eu des tués et blessés. La maison de l’Union des Propriétaires est réduite en miettes à l’intérieur. Je repasse place du Parvis et je vois la statue de Jeanne d’Arc entourée de soldats allemands qui paraissent la garder prisonnière. Je n’en puis voir plus je rentre navré chez moi.
Les victimes du bombardement paraissent être tant les tuées que les blessées au moins d’une centaine dont 50 morts… Belle victoire Messieurs les prussiens ! Vous devez être fiers de votre travail.
En ce moment on attend l’arrivée des allemands en entrée triomphale ! C’est beaucoup d’éclat et de faste pour entrer dans une ville qui n’était pas défendue ! Enfonçons des portes ouvertes, mais leur orgueil est satisfait ! Il faut les voir dans les rues, ils sont comme chez eux. On doit tirer vingt coups de canons au moment de cette entrée triomphale ! Est-ce qu’il n’y aura pas de nouveau une petite erreur (?) comme celle d’hier et nous gratifiera-t-on pas de quelques nouveaux schrapnels ? Biens gentils ! bien innocents qui assassinent comme hier ?
8hsoir .Vers 4h je fais un tour vers la rue Ste Marguerite  (4), fort flagellée, au coin de la rue de la Gabelle je rencontre Melle Osouf, le professeur de piano de Marie-Louise (ma pauvre petite ! où est-elle en ce moment !) qui me raconte les lâchetés, les désertions de toutes ces nobles dames de la Croix Rouge lors de la panique du 7 septembre 1914 (Mme Werlé, en tête et la grande Mme Pierre de la Morinerie, ce qui ne m’étonnes pas : « La Gloire c’est pas de l’argent ! »
Je repars vers chez les Henri Collet, je rencontre celui-ci vers l’Esplanade Cérès (5) avec Pol Charbonneaux et son fils Jean forts soucieux. Cela ne va pas, les allemands reviennent sur la question des quatre officiers parlementaires disparus vers Merfy. Avec Henri Collet nous revenons place des Marchés (6) aux nouvelles, en passant devant la maison des Stroebel, rue Andrieux, 9, que je désirais voir pour m’assurer si on avait bien bouché l’excavation faite de la rue à sa cave par un obus bénévole allemand (une des fractions de l’erreur ?) et par laquelle on avait commencé à faire des prélèvements sur la cave aux vins. C’était fait.
Arrivés place des Marchés foule idiote contenue vers l’Hôtel de Ville à l’entrée du Comptoir d’Escompte de Paris et du Café à droite, foule houleuse, bête, fraternisant presque avec les Prussiens. J’aperçois Halbardier. Je dis à Henri Collet « Tenez nous allons avoir des nouvelles. » En effet Halbardier qui sortait de chez Girardot son beau-frère dont la maison a été massacrée, nous dit que ça ne va pas, que les allemands reviennent sur l’histoire des parlementaires disparus à Merfy etc… etc.
Puis nous nous cognons dans Léon de Tassigny avec sa femme qui lui nous raconte ceci : Les allemands reviennent sur la question des parlementaires allemands disparus vers Merfy. Ceux-ci qui ne seraient rien moins qu’un oncle et un neveu de Wilhelm (C’est bien de l’honneur pour Reims !) s’étaient présentés le 3 septembre à la Neuvillette chez de Tassigny comme parlementaires au colonel du 70e de ligne pour traiter de la reddition de Reims. Le colonel en présence des papiers des mandats parlementaires répondit qu’il n’avait pas qualité pour répondre et entrer en conversation. Le fameux (en blanc, non cité) grand architecte son état et… (De Tassigny hausse les épaules) grand imbécile, arrive et se présente soi-disant comme citoyen de Reims. Les allemands lui répondent que lui non plus n’a pas qualité pour répondre à leur démarche puisqu’ actuellement il est commandant (et comment donc !) de génie quelconque, par suite militaire et non citoyen Rémois… Bref ou renvoie nos parlementaires de sang royal ! avec escorte vers Merfy et là… le vide, disparition, volatilisation des maudits parlementaires de « sang royal ».
Tempête dans le Landerneau prussien, menace à la Municipalité de Reims, vous avez assassiné des parlementaires de « sang royal » (re-sic) vous les avez séquestrés, etc…

Bref ajoute de Tassigny avec sa blague habituelle ! Je vais partir demain avec des officiers allemands vers les lignes françaises pour rechercher le « sang royal » disparu vers Merfy.  Du diable si les Rémois en savent quelque chose, mais le Germain menace ! et à telle enseigne !
Mon Beau-père m’avait demandé hier de venir déjeuner ce matin à midi avec lui, j’avais accepté sur son insistance et je m’amène rue des Consuls 27 à midi tapant. Comme j’entrais un appariteur de la Ville me remet une carte de visite sur laquelle mon Beau-père me disait : « Retenu à la Mairie avec le Maire et quelques autres, commencez à déjeuner en m’attendant » Je déjeune à 1h. 1h1/4 personne. Je rentre chez moi.
Je fais mon tour vers 4 h comme je le dis plus haut et quand j’entends de Tassigny nous raconter son histoire je me dis voilà pourquoi le Beau-père n’est pas venu déjeuner à l’heure. Il est conservé comme otage ou prisonnier. Je cours rue des Consuls et là Angèle me dit (il est 4h1/2) : « M. Bataille n’est pas encore rentré !… »

– « Plus de doute, ça y est ! » me dis-je. Je rentre à la maison assez soucieux !!
Vers 5h1/2 un coup de sonnette. Mon Beau-père, prisonnier, tout joyeux, mais d’une joyeuseté sentant la frousse, et il m’apprend que depuis 11h du matin jusqu’à 4h10  il avait été gardé à vue à la Mairie par deux sentinelles fusil chargé et baïonnette au canon pendant tous les pourparlers relatifs à la Rançon de Reims (on se croirait au Moyen-âge à ce mot de Rançon) et à l’histoire des Parlementaires de la Neuvillette (de sang Royal) qui passe à l’état de scie…
Or le Maire, M. Langlet, M. Jacquin, adjoint, Pierre Lelarge, Émile Charbonneaux, Charles Demaison, de Bruignac, Bataille, Charles Heidsieck conseillers municipaux, Robert Lewthwaite, Alexandre Henrot, le consul d’Amérique étaient gardés, conservés comme otages jusqu’à la conclusion de la reddition de Reims. A ce moment même l’officier supérieur allemand (un intendant je crois) aurait dit à M. Langlet : « M. le Maire vous pouvez vous considérer comme prisonnier de Guerre, vous êtes Prisonnier de Guerre » alors le Maire, prenant son pardessus lui répondit : « Eh bien soit ! Je suis votre prisonnier de Guerre, ce n’est, ne sera qu’une épreuve de plus ! »
Bref on fit déjeuner ces pauvres conseillers otages à l’Hôtel de Ville avec des vivres pris chez Degermann et on les tint séquestrés jusqu’à les faire accompagner par un soldat baïonnette au canon pour aller aux W.C. Ce qui, entre parenthèses, avait fort inquiété le Beau-Père qui a toujours des envies intempestives. Du reste, il devait serrer les fesses ! Car quand il m’eut quitté tout guilleret (sa peau était sauvée), il ne pensait guère à sa fille !! Adèle ma cuisinière me dit : « Oh ! M. Bataille a beau dire, mais je vois bien qu’il a la frousse ! » J’te crois ! Ce qu’il a dû faire dans ses culottes celui-là. Certes, la fusillade, le mur ou l’envoi à Magdebourg, ce n’est pas réjouissant pour un ventre comme lui !

La Rançon, comme conclusion, sera de 50 millions, et si on ne retrouve pas les « sangs Royaux » ce sera 100 millions. Commerce quoi ! de part et d’autre, la peau sera sauvée ! Je trouve que les contractants français et allemands ne sont pas les plus glorieux.
Toujours, tout en écrivant, passe de 1/4 d’heure en 1/4 d’heure, la patrouille qui fait sonner ses bottes sur nos trottoirs, pour bien montrer que le Prussien est là. Ma foi ! en l’entendant taper si fort du pied il me rappelle l’enfant qui chante quand il traverse un bois sombre. Non on ne m’enlèvera pas l’idée que ces soldats là eux aussi ont la frousse, la peur. Peur de quoi, du silence des rues de la ville ? Peur de conscience peu tranquille alors ? Cela ne fait aucun doute après les assassinats d’hier.
Hier ! cette patrouille était de deux soldats, ce soir elle n’est que d’un seul ! Pourquoi ? on entend beaucoup le canon à l’ouest.

1914 reoims allemand
Dimanche 6 septembre 1914
9h matin.  Me voilà seul et à 44 ans de distance à quelques jours près (étant arrivé à Paris le 24 août 1870 et y étant resté jusqu’au 18 février 1871). Ma femme, mes enfants et moi nous sommes dans la même situation où se trouvaient mon Père, ma Mère et moi ! Je suis seul ici à Reims, et ma pauvre chère femme et mes petits je ne sais où. Si je savais seulement qu’ils sont en bonne santé et sains et saufs à Granville ! Moi peu m’importe que je souffre plus ou moins, mais pourvu que j’ai de leurs bonnes nouvelles. Mon Dieu, faites que je ne sois pas, comme en 1870, six mois sans avoir de leurs nouvelles. Je n’y résisterai pas. Voir deux fois la Guerre c’est trop.
En revenant de la messe de 7h1/2 à St Jacques je suis passé par la place Drouet d’Erlon square Colbert côté gare, boulevard de la République et rue de la Tirelire pour reprendre la rue de Talleyrand et rentrer.
Un obus a éclaté dans la rue place Drouet d’Erlon, au coin de l’Hôtel Continental qui m’a paru assez abîmé. Chez Mme veuve Marguet, 35,  rue de la République, un obus lui a enlevé son balcon et a éclaté dans l’immeuble, cela doit être bien arrangé. Cet obus venait de Bétheny.  Preuve nouvelle qu’ils ont tiré de tous les côtés et non des Mesneux seulement comme ils l’affirment. Non ce n’est pas une erreur, c’est de la Terreur qu’ils ont commis.
En rentrant je faisais cette réflexion en moi-même, or cette remarque que presque tous ceux qui avaient été les plus atteints par les bombes étaient des gens qui, ma foi ! (Pardonnez-moi mon Dieu !) ne l’avaient pas trop volé. Est-ce que Dieu les auraient dirigés en châtiment ? Peut-être bien !
En en faisant le bilan : Collomb, rue du Clou dans le fer, Camuset, Léon Collet, esplanade Cérès. Le bureau de Mesurage, rue Eugène Desteuque;  Marguet, 35,     Boulevard de la République. L. de Tassigny, (maison Debay) rue de l’Écrevisse, Girardot, Place des Marchés, École Professionnelle, rue Libergier, Mauclaire syndic rue Libergier, Veuve Gilbert, rue du Carrouge, Lanson, boulevard Lundy, Hourlier, rue Eugène Desteuque, Maison Prévost et Lainé, rue St Pierre les Dames, Grandbarbe, rue St André, 1, Veuve Sarrazin, esplanade Cérès (1 tué), Banque Adam, rue de l’Hôpital (rue du Général Baratier depuis 1937). Vaillant, 1 rue Legendre, Dr Gosset, 2 rue Legendre, (en blanc) au 21, rue Cérès et Luxembourg (coiffeur du coin), de Tassigny-Maldan 18, rue Cérès (maison où habitait Clémence d’Anglemont de Tassigny (1856-1953), veuve de Théodore Maldan (1844-1899), elle aurait quitté sa maison en feu sans son chapeau, au grand dam de sa gouvernante) (elle est par ailleurs l’arrière grand-mère maternelle de François-Xavier Guédet), Rémond-Faupin (maison de Colbert) rue Cérès, Place Royale, Habitation d’Alexandre Henriot. Kunkelmann rue Piper 1/3, Goulden (Auguste) 5, rue Piper, Dufay, rue St Symphorien, l’Éclaireur de l’Est.
Mais ils ont surtout tiré sur les alentours des églises Cathédrale, St Remi et St André qui leur servaient à n’en pas douter de point de mire. La Cathédrale a eu trois obus près d’elle rien que dans la rue (Notre-Dame). Deux  dans le terrain vague de l’ancienne prison. L’église St Remi en a eu une quinzaine autour d’elle, plus les deux  qui sont tombés dedans. Pauvre verrière flamboyante du portail sud, il n’en reste pas un verre. Je n’ai pas encore vu St André, je n’en ai pas encore eu le courage, mais il parait que la sacristie est en miettes. Le buffet et les orgues sont abîmés.
En passant devant chez le confrère Hanrot j’ai remarqué que comme ses deux braves confrères Bigot et Harel il avait, avant de fuir, fait enlever ses panonceaux et… devinez, sa plaque de cuivre qui était au-dessus de sa sonnette de son étude (« Étude Mt Hanrot », notaire, fermée de midi à 1h1/2) ! Si ce n’était pas trop triste et surtout trop bête, ce serait à s’en tordre de rire !! Quel froussard. Mais l’imbécile il n’a oublié qu’une chose, c’est qu’il a laissé, dans le cadre à côté où il faisait ses affiches, de belles affiches blanches et jaunes où s’étalent en lettres majuscules des « Étude de Mt Hanrot » qui sont visibles à vingt pas ! Lâche, imbécile ! Va. La peur l’a rendu fou ! Ce qu’il devait être… humide quand il a quitté Reims celui-là !
Sans doute comme son cher et tendre ami Harel, dont les mains ruisselaient dès le 1er jour de la mobilisation ! Plats culs ! Va ! Ils sont plus lâches que des femmes !
11h matin. Vers 9h3/4, je ne peux m’empêcher de faire un tour par le boulevard de la République. Je passe rue de la Tirelire et remonte le boulevard vers la Porte Mars, puis je prends le boulevard Lundy.  Pas de dégâts sauf un trou qui n’a pas du faire beaucoup de mal à la maison de M. Wenz fils.  Deux soldats allemands entrent à l’hôtel Werlé, ces messieurs les officiers se logent bien. Deux plantons d’ambulance à la Maison de Commerce Roederer.  Chez Henri Lanson un obus est entré par la fenêtre du salon, il doit y avoir de beaux dégâts. Rue de Bétheny  (7) rien. Rue St André 1 (8) maison Grandbarbe, côté ouest sur la place, une baie de 5 mètres de haut sur 3 à 4 de large, ça doit être beau à l’intérieur. Église St André, la sacristie est saccagée, les vitraux brisés, on chante la Grand’messe en grande pompe.
Je reviens sur mes pas par la rue du faubourg Cérès. Esplanade Cérès, rue Legendre 2, maison du Docteur Gosset et Maison Vaillant en face gros dégâts, l’obus du Docteur Gosset venait de l’ouest et celui de Vaillant de l’est. Je le répète on a tiré de tous les côtés, rue de l’Hôpital maison Banque Adam un trou énorme, gros dégâts. Le coiffeur du coin rue Cérès et rue de Luxembourg est en miettes. La maison de Tassigny-Maldan en face est aussi fort endommagée. Rue de la Gabelle, chez la pauvre petite dame Mahieu, 5 rue de la Gabelle, la toiture est sautée, tout est pulvérisé. Elle me donne un vieux livre, une petite Histoire de France sur lequel on lit le nom Louise Marchais, traversé par un éclat d’obus. Je reviens sur mes pas. Place Royale, au coin de Christiaens le pharmacien un obus a éclaté sur le pavé, peu de dégâts, quelques glaces de cassées, une vitrine intérieure traversée. Dégâts beaucoup plus graves chez Alexandre Henriot, le poseur, le libre-penseur qui n’a pas fait baptiser ses enfants, au coin de la place et de la rue du Cloître. Les 2 étages et le rez-de-chaussée doivent être broyés à l’intérieur. Au rez-de-chaussée succursale de Mignot, ancien café de la Douane où j’ai pris pension pendant près d’un an en arrivant à Reims en mai 1887 comme 3e clerc de Mt Douce, notaire, 24 rue de l’Université.

Je rentre et ma bonne m’apprend que mon Beau-père est venu et m’a laissé un mot  pour me dire qu’il allait à l’usine Deperdussin avec des officiers du Génie qui prétendent qu’elle est minée. Qu’est ce que c’est encore que cette histoire. Vraie chicane d’allemand ?

Tout à l’heure M. Wenz fils m’apprenait devant le temple protestant du boulevard Lundy qu’on avait retrouvé la trace à Épernay des officiers allemands tant recherchés hier (ceux de sang royal) qu’ils étaient prisonniers de nos troupes, on parle de demander qu’on les relâche. Cette chicane leur échappe pour voler quelques millions de plus et pour fusiller quelques notables, ils ont recherché autre chose. Quelle race ! Ce sont des démons !)
Bref M. Bataille m’écrit qu’il part comme otage avec Diancourt, Lejeune, Chavrier, Chézel à l’usine Deperdussin pour accompagner ces officiers du Génie, et que je ne me tourmente pas. Que va-t-il encore sortir de cette histoire ? Ils ne se rendent pas ! Après celle-ci c’en sera une autre.
11h3/4 Le canon tonne furieusement du côté de Soissons à l’ouest, c’est un roulement continu. Que Dieu nous protège ! Nous ne risquons ici que plaies, malheurs et bosses. Si les allemands avancent ils nous étrangleront, s’ils sont obligés de reculer, il ne faut pas se faire d’illusion, ils nous brûleront, bombarderont, saccageront, ils nous tueront tous. A moins d’un miracle ! Faisons le sacrifice de notre vie, c’est le plus simple et je le fais bien volontiers. Pourvu que ma pauvre femme et mes chers petits soient sains et saufs et bien portants.
6h soir. Comme une âme en peine je pars faire le tour de la Ville. Boulevard de la République, rue du Champ de Mars, au 2 une bombe, rue Havé des ponts je vois les rails sautés à l’intersection des aiguillages rue Léon Faucher. Sur les lignes personne, à la gare de triage et au garage des locomotives un homme, deux tout au plus. Au champ d’aviation quelques officiers et soldats. En haut du pylône de l’orientation des vents le drapeau prussien noir, blanc, rouge. C’est le premier que je vois. Rue du Chalet, cimetière de l’Est, boulevard Dauphinot, les casernes dans lesquelles sont quelques soldats. Je n’ai pas le courage d’aller plus loin. En résumé nous sommes maîtrisés par quelques hommes qui ont l’audace, la superbe de l’oser !
Une ville de 100.000 âmes dominée par quatre hommes et un caporal !
Je reviens par les Vieux Anglais qui ont reçu quatre obus, rue Piper trois obus, un chez Goulden qui a fort abîmé sa cour d’honneur. Un chez Kunkelmann et un dans la rue, rue St Symphorien, Maison Dufay architecte, l’étage supérieur est dévasté, il n’y a plus de toiture. Rue de l’Université à l’Éclaireur de l’Est une bombe. Place Royale, une affiche au coin de la « Société Générale » .
Ordre Ayant pris possession de la ville et de la forteresse (?!) de Reims, je signifie aux habitants etc… etc… toute la lyre ! quoi ! otages, fusillades, rançons etc… Je les reconnais là, signé ! Le Général commandant la Place. On n’est pas plus prussien. Nous ne savons même pas le nom de notre… fusilleur.
8h1/2 soir. Rentre de dîner chez Charles Heidsieck avec Pierre Givelet qui y est pour quelques jours. Mon Beau-père a été relâché vers 4 h après avoir trouvé chez Deperdussin quarante  moteurs Gnôme et trente  aéroplanes intacts !! Le général Cassagnade (ancien gouverneur militaire de Reims) a été d’une incurie et d’une incapacité inqualifiable. Si celui-là ne passe pas en Conseil de Guerre ! Dans les forts on a retrouvé quantité de munitions intactes, dans les magasins des quantités de farine, pailles, etc… C’est honteux.
Pendant le dîner on cause des événements et on espère. Il parait que des Allemands et des Prussiens c’est le XIIe Corps saxon qui nous a occupés. Les Prussiens (la Garde) sont furieux étant arrivés trop tard. Ces troupes n’avaient plus de pain depuis neuf jours ! C’est-à-dire leur état plutôt lamentable. Aussi ne sont-ils pas aussi sûrs que cela du succès final. Il parait qu’il ne nous restera à loger qu’environ 500 hommes. Tant mieux.
L’hôtel de Mme de Polignac route de Châlons (Hôtel Restaurant Les Crayères depuis 1983) est occupé par quinze officiers ! Ils savent choisir. M. Givelet m’a raconté deux histoires assez drôles sur notre bon et pacifique secrétaire général de notre Académie de Reims, j’ai nommé le bon et doux M. Jadart, les voici !
Quand on a parlé de l’entrée des troupes allemandes à Reims pour le 4 septembre, M. Jadart s’est souvenu qu’il y avait un musée lapidaire à Clairmarais et qu’en sa qualité de bibliothécaire et un peu conservateur des Musées de Reims, il devait à n’en pas douter sauvegarder ce petit musée oublié contre toute atteinte de l’ennemi. Il s’empressa de faire préparer un écriteau : « Ville de Reims Musée Lapidaire de Clairmarais. Défense d’entrer. » Et muni de cette pancarte il se dirige sur les 9 h du matin, de son pas paisible et trottinant vers le susdit Musée. Il la fixait à l’entrée quand les premiers coups de canons du bombardement, (par erreur) se font entendre. Notre digne secrétaire se dit : « Tiens voilà qu’on bombarde Reims il est temps de rentrer ! » et de son pas menu il file vers le Bureau de Police du Mont d’Arène pour s’y réfugier. Là un inflexible agent le prie de circuler d’un ton péremptoire et mon bon M. Jadart s’en va et se dirige vers son logis sans plus s’inquiéter des obus, des schrapnels et de leurs éclats et mon Dieu, il y a un saint aussi pour les braves gens, il arrive sain et sauf au logis rue du Couchant (9) sans le moindre accroc et Dieu seul sait par quel miracle !
Voici mon autre histoire : le lendemain matin de ce jour mémorable ce  rencontre le même M. Jadart, un récidiviste quoi ! sortant de chez lui et tenant à la main une carabine Flobert qu’il avait dû retrouver et qu’innocemment il allait remettre aux allemands à la Mairie. Ce Monsieur  lui montra son imprudence et lui conseilla de jeter l’arme chez lui dans un puits. Il n’en n’avait pas bref on la jeta dans le plus proche égout de la Ville.
Mon bon La Fontaine, mon cousin, si tu vivais encore tu ne serais pas le seul à avoir des distractions. Je n’ai pu m’empêcher de noter, de consigner ces deux petites aventures arrivées à mon bon M. Jadart, et je suis sûr d’avance qu’il me l’a déjà pardonné ! Je souhaite aussi surtout que nous en rirons ensemble quand nous ne serons plus sous la botte du teuton.
En allant chez Charles Heidsieck j’ai vu que la salle des adjudications de notre Chambre des Notaires servait de poste à la Garde préposée à la surveillance de l’Hôtel de Ville. Qui eut dit ou cru cela il y a presque un mois le 29 juillet 1914 à pareille heure, lors de notre dernière réunion de Chambre. Je ne me doutais guère que j’y verrais des prussiens vautrés dans la paille qui jonche cette salle.
Lundi 7 septembre 1914
6h1/2 matin. Nuit tranquille, une des premières depuis longtemps. Temps magnifique. Il est à remarquer du reste que depuis l’ouverture des hostilités nous avons joui d’un soleil splendide et aussi par contre d’une grande chaleur, mais pas une goutte d’eau. Les nuits sont assez fraîches.

Hier M.M. Charles Heidsieck et Pierre Givelet, des verreries de Courcy, me disaient qu’il y avait eu un grand combat il y a juste huit  jours à Tagnon (Ardennes). C’était le bruit du canon que j’entendais à St Martin où j’étais près de mes chers aimés pour la dernière fois!) et qu’il y avait eu de nombreux morts et blessés de part et d’autre. Il paraîtrait même que ces derniers étaient encore là sans secours ! C’est la loi de la guerre, diraient nos allemands, mais qui l’a établie cette loi, si ce n’est vous, Bandits !
Deux de nos adjoints M.M. Chappe et Lesourd ont fui, déserté le 2 septembre. Et quand j’ai vu Chappe ce matin du 2 septembre vers 9 h devant chez lui et que je lui demandais s’il pouvait me donner un moyen de prévenir ma pauvre femme pour lui dire de se mettre en sûreté à Granville avec ses petits et qu’il m’a dit, en levant les bras au ciel, de m’adresser à Georges Ravaux, chauffeur militaire, dont la voiture automobile était arrêtée devant sa porte, il allait chercher ses derniers effets ou valeurs pour se sauver avec lui. M. Georges Ravaux ne se sauvait pas, il rejoignait mais lui il se sauvait !! Il n’était pas nécessaire de plastronner comme il le faisait pour finir sa plastronnade de cette façon ! Nous en verrons encore bien d’autres !
M.M. de Bruignac et Émile Charbonneaux ont été nommés adjoints provisoires en lieu et place de ces deux lièvres. C’est du bon travail.
9h1/2 Je suis allé à la recherche des affiches apposées depuis l’occupation, je les ai à peu près toutes (NDR. Vieille passion, Louis Guédet  avait rassemblé une magnifique collection d’affiches et de journaux relatifs au siège de Paris en 1870, cette collection a été vendue aux enchères à Paris en 1970). J’en ai parlé à Jolly, 21 rue Gambetta, à l’Express, rue Chanzy n°79, j’irai au Courrier de la Champagne cet après-midi, on dit qu’il ferait paraître un petit journal, j’irai voir.
Je suis allé à l’Éclaireur de l’Est, tout est broyé dans les bureaux. Les machines ont peu de chose. Repassé à la Cathédrale où je rencontre M. l’archiprêtre l’abbé Landrieux. Il me raconte ses promenades sous les bombes du Courrier à chez lui et à la Cathédrale. Là, au coin du parvis de l’ancien archevêché rue du Cardinal de Lorraine il hésita beaucoup car toute la place était noire de fumée et de poussière, alors que faire ! puis me dit-il : « Je me suis dit si tu écopes ce sera aussi bien où tu es que plus loin, alors j’ai porté ma carcasse jusqu’à la cathédrale, j’y suis rentré et suis resté une 1/2 heure devant de St Sacrement à la réserve en attendant la fin du bombardement.»
Il m’a affirmé que les allemands qui tiraient (du parc ?) du château des Mesneux de M. Brulé-Luzzani (NDR. Émile Brulé (1853-1930), époux d’Adèle Luzzani (1857-1931) Maire des Mesneux), auraient répondu à celui-ci qui leur faisait observer qu’il savait que Reims ne se défendrait pas : « Nous avons des ordres, nous les exécutons ! » Donc pas d’erreur possible.
Il y a eu hier 28 enterrements de victimes à St Remi. On parle de 50 à 60 morts et autant de blessés ou éclopés.
Place du Parvis de la paille tout autour de la statue de Jeanne d’Arc, mais la garde a disparu. Dans toutes les rues on ne marche que sur des verres cassés ou du plâtras. Le « Chat perçant » au coin de la rue Carnot et des Deux Anges a une oreille traversée par un éclat d’obus qui a incendié Matot.
On a apposé de petites affiches un peu partout où on annonce que les transfuges peuvent rentrer dans leurs foyers situés dans les Ardennes et la Meuse (excepté la région de Verdun). Prendre son passeport aux commissariats de Police sur production de pièces d’identité et pour visas par l’autorité militaire allemande au Lion d’Or.
11h1/2 Le canon tonne toujours. Monsieur Français me dit qu’on s’est battu terriblement hier vers Montmirail. Ma pauvre femme, mes pauvres enfants, pourvu qu’ils soient loin et ne soient pas pris dans le flot de nos armées. Mon Dieu ! Aurez-vous pitié de moi, et ne me ferez-vous pas donner quelques nouvelles rassurantes d’eux. Ayez pitié d’eux. Sauvez-les ! Je viens de voir Gobert du Courrier de la Champagne qui va faire reparaître son journal. Il m’a demandé de lui faire une note sur l’affaire de l’usine Deperdussin d’hier. J’ai accepté, cela m’occupe et m’empêche de trop penser à mes chers disparus !
6h10 . Huit jours que j’ai quitté ma pauvre femme et mes enfants, et Jean et Robert à Châlons à pareille heure ! Oh ! que je souffre ! Quelle angoisse de chaque instant.
Je suis parti vers 3h1/2 faire un tour du côté de Courlancy, rue de Vesle puis de St Jacques. Je vois quantité de voitures diverses qui paraissent revenir assez vivement du côté de la Haubette. On dit qu’on s’est battu furieusement vers Champaubert et Montmirail. Depuis deux jours nous avons entendu beaucoup de canon. Et il parait que de nombreuses voitures seraient remontées vers l’est depuis midi. Ils auraient de très nombreux blessés 15 à 17.000 affirme-t-on. Par les Tilleuls je me dirige vers l’hospice Roederer. La bonne Supérieure a été bien effrayée mais tous les obus sont passés au-dessus de leurs têtes le 4 septembre. Comme moi elle assure que l’on a tiré d’au moins 3 côtés, des Mesneux, de St Thierry et La Pompelle. Elle me dit aussi qu’il y a eu au moins 200 coups de tirés, elle croit en avoir comté au moins 190. Repassé par Ste Anne, une maison démolie à la hauteur de la Chaussée St Martin. Revenu par la rue de Venise, au Collège St Joseph rien, rue du Jard chez les Sœurs de l’Espérance qui en ont reçu quatre dont trois éclatés et avec quel désastre ! Rentré à la maison, harassé et sans nouvelles saillantes. Je n’ai pas la force d’aller voir mon Beau-Père pour en apprendre.
8h20 soir. Comme je me mettais à table M. Bataille me dit qu’on pouvait avoir des sauf-conduits pour le département de la Marne. Il s’est empressé de s’en faire délivrer un pour Bezannes, le château du Prince, mais il s’est foutu de sa fille. Je l’ai prié de se renseigner pour savoir si je pourrais en avoir un et comment et pendant combien de temps, et par quels moyens ! Allez voir Émile Charbonneaux qui est très débrouillard ! Un point c’est tout. Toujours égoïste, toujours commerçant, il pense au château  de son fils, mais de sa fille il s’en fout un peu ! Il pense à aller à Bezannes ! mais que sa fille et ses petits-enfants (nos cinq  petits) après tout crèvent sur les chemins s’ils veulent. Pourvu que les Pierres du domaine du Prince du sang soient debout.
Attendons ! Mon Dieu ! Je vous demande pitié pour les miens mes petits et ma pauvre Madeleine dont son père se moque pas mal ! J’irai à St Martin, et ensuite nous causerons ! Et si ma pauvre femme est partie, je lui dirai ce que je pense, et si aussi elle est par miracle à St Martin et que je la ramène. Non vraiment je ne pourrai faire autrement que de lui rappeler la conversation de ce soir, je l’en priais ! « J’en ai un pour Bezannes » (un sauf-conduit), n’aurait-il pas pu, dû dire aussi je m’en suis inquiété d’un pour vous pour voir si Madeleine est encore à St Martin où ailleurs ! Non, rien ! Justice Mon Dieu ! Je vous le crie. Il s’occupe d’une bicoque ! mais de sa fille, non !! Misérable !! Et moi qui me suis inquiété de lui, non de sa peau le 5 et le 6 !..

Le Conseil Municipal s’est réuni cet après-midi et on a nommé adjoints définitivement de Bruignac et Émile Charbonneaux. C’est bien ! en remplacement de Chappe et de Lesourd les transfuges !
Bref du Conseil Municipal se sont sauvé, pour ne pas dire ont fui, c’est synonyme : Chappe ! (il ne fera plus de mariages !) Lesourd ! Lecat, (le brave avoué à tous crins !) Tissier, le soutien du socialisme, le pilier de la Colonne triangulaire et de la Libre Liiibbbrrre (Brave Armoire) Pensée Pensée e e e e !! Mabille ! en tout 5 (cinq), à combien le Paquet ! comme en 1870 pour Badinguet !
Mon Dieu ! éclairez-moi, faites que je me dévoue encore et toujours et que je ne m’occupe pas de Château, mais plutôt de mes pauvres aimés. Dont le père et grand-père Bataille se fout.
Pourvu que le Castel ! de Beuzannes soit debout !! Vieille bête, va ! J’espère bien qu’on réglera nos comptes un jour !
Au lieu de crâner à la Mairie, il ferait mieux de penser à sa fille tout en voyant au Castel du Prince qui doit rudement faire dans ses chausses en ce moment ! qu’il ne songe pas à sa belle-fille ! qu’il pense à son fils le beau Marcel soit, mais sa pauvre femme de fille ! Qui était la confidente de sa femme à lui, sa mère à elle. Non, il pense surtout aux nouvelles contributions que l’on veut un jour à Reims pour le compte du département, 30 millions !! en plus des cinquante premiers ! Il parait que nous sommes riches, à toi racaille de bourgeoisie noble. C’est bien faire loin. Mais le Beau-Père songe à pleurer là-dessus, mais non sur sa fille et ses petits-enfants. Ma foi il a peut-être raison : il a des immeubles, et alors ? Que vaudront-ils… et sa foooortunnne ! tune !! du vent, si c’était pour moi sa fortune, je m’en ficherais bien !
Sainte Vierge protégez ma femme ! mes petits, mes grands, mon Momo ! Et rendons là-dessus… si je puis ! Demain je verrai à comment aller à St Martin pour… savoir !? Mon Dieu que je les revoie ! Vierge des Victoires, donnez-moi la Victoire pour la France !! pour les miens et… s’il en reste un peu pour… moi !
9h soir et 5 minutes. J’en reviens sur la question des Passeports, M. Bataille m’a dit : « On peut avoir des passeports »

« J’en ai un pour Bezannes ». Il aurait pu, je crois, en Père m’ajouter : « Je m’en suis inquiété d’un pour vous, pour voir si Madeline est encore à St Martin ! »

Non, rien !! Je suis bien seul, et Elle ma pauvre Madeleine, qui a toujours soutenu son Père est encore bien plus seule !!Non ! elle n’a jamais compté.
Le fils et rien… d’autres !
Justice ! Justice ! Mon Dieu ! et réparation ! et Rançon pour celle à laquelle on ne pense pas !
Mardi 8 septembre 1914
11h matin Ce matin réveil à 5h. Je ne puis me rendormir, je me lève et vais à la messe de 7h. Sur la place du Parvis des soldats allemands du 8e, 48e, 4ème, une salade, dorment là couchés à même sur de la paille. Comme je longeais le mur de l’ancienne prison pour arriver au grand portail un de ces soldats horriblement maigre appelle : « Hermann !! Hermann !! » Hermann ! ne répond pas, il pense sans doute à sa Dorothée. Au diable soit-elle !! Beaucoup de monde à la messe, beaucoup de communions.

En sortant je rencontre Émile Français qui me dit qu’il y a des autrichiens campés sur la place Royale. Ce sont tout bonnement des chasseurs saxons, au shako à cocarde blanche et rouge et la petite queue de cuir noir serrée sur le côté par le couvre-chef en toile grise.
M. Bataille vient me voir vers 10h et cause sur la porte avec M. Jolicoeur, beau-père de Mme Ramigé (Renée Ramigé, épouse du docteur Jolicoeur) et Heckel, il leur raconte que M.M. de Bruignac et Émile Charbonneaux ont été nommés hier soir officiellement adjoints hier soir, et que seul de tous les conseillers municipaux présents M. Diancourt n’a pas voté. Vieux sectaire protestant, va ! Il leur apprend aussi qu’il tient de Robert Lewthwaite que M. Gérardin-Dutemple, mandataire de H. de Mumm (acte de Mt Jolivet), il est capable de toutes les lâchetés, et le Père Nouvion-Jacquet (10), lors de la panique, ont fait descendre de leur compartiment du train en partance de pauvres voyageurs, sous prétexte qu’on allait y placer des blessés. Pas du tout ce sont ces deux messieurs (cocos-là) avec leur noble famille qui s’y installèrent confortablement ! On n’est pas plus cynique ! Les clouera-t-on au pilori aussi ceux-là. Robert Lewthwaite s’est juré de leur en dire un mot lors de leur (zurück) retour ! Il a conté cela au Maire il y a quelques jours, il était outré d’une telle lâcheté et d’une telle impudence !
Je reçois mon passeport allemand pour St Martin aux Champs et retour. Mais mon Beau-père me dit que M. Ochet lui a dit que ce ne serait pas prudent de partir en ce moment. Me voilà donc obligé de rester sans nouvelles des miens. Quelle souffrance ! Quel martyr!
2h .Déjeuné avec Monsieur Bataille. Depuis 11 h le canon gronde furieusement, il se rapproche, mais c’est un roulement continu du côté d’Épernay, Avize, Vertus, Champaubert, Saint-Quentin-le-Verger. Je n’ai pas encore entendu le canon tonner aussi fort et aussi près de Reims. Il est vrai que le vent vient du sud. Le temps nuageux avec un soleil pâle d’automne, mais il fait fort lourd et orageux et malgré cela de l’air, du vent chaud.
Mme Krug a donné ce matin 1.000F pour les pauvres. C’est bien !
Un peu en arrière : Quand les prussiens discutaient la rançon de la Ville, l’intendant militaire allemand a été très dur pour le Maire. Comme on n’arrivait pas à fournir les réquisitions de pain et que le Maire disait que l’on faisait l’impossible : « Oh ! M. le Maire, vous êtes un vieux (brave honnête) homme, c’est tout. Vous n’exécutez pas les promesses faites etc… etc… Il faudra bien que nous fusillions quelques cochons (sic) de rémois ».
« L’armée chez vous fait de la Politique, si votre armée est divisée par la Politique, chez nous l’armée entière obéit et n’en fait pas. On voulait la guerre avec la Russie, pas avec la France ».
Et pendant que j’écris le canon tonne et se rapproche. Dieu, préservez-nous du passage de ces bandits ! C’est le retour que je crains le plus. A moins qu’ils n’aient pas le temps de le reconnaître et que ce soit la déroute.
5h1/4. Le canon a tonné jusqu’à 4h, il m’a paru s’éloigner après s’être beaucoup rapproché. Quelle angoisse ! Et mes pauvres exilés ? où sont-ils, que font-ils ? Sont-ils hors de tous dangers ? Ont-ils de quoi manger ? Je ne crois pas que je résisterai à une pareille épreuve ! J’en ai pourtant déjà eu tant, que Dieu devrait m’éviter celle-là. Je crois que Dieu est trop haut pour m’entendre !

8h soir. Les allemands sont à Germinon près de Vertus. Germinon est à 25 kilomètres à vol d’oiseau de St Martin. Pourvu que mes pauvres aimés soient partis, sauvés. En tout cas s’ils sont partis ils doivent être hors de danger, car tous les mouvements se resserrent sur Paris.
8h1/2 soir .Ce soir plus un pas, plus un talon plus rien résonnant sur nos pavés. Quelle différence depuis même hier ! Tout ce monde là est parti pour la grande bataille vers Germinon, Vertus, comme mon cher et aimé Père l’avait remarqué le 30 ou 31 Août 1870 (?) où ils étaient à St Martin accablés d’ennemis ; mais un soir vers 11h du soir tout le monde filait, ils allaient à Sedan. Est-ce que ce serait la même situation ce soir ?
Dieu des Armées, Dieu de la France infligez demain un Sedan français à ces bandits. Ils ne méritent même pas le nom d’Ennemis ! Mais hélas ! Je viens de relire les prophéties d’Hermann de Lehnin (13ème siècle), de Prémol (18ème siècle), de Mayence (19ème siècle) etc… il faut que Paris brûle. Quel bilan d’angoisses à amortir encore ! Dieu sauvez, protégez ma femme, mes enfants ! mais sauvez la France surtout ! Dieu vous ne pouvez qu’exaucer ce vœu, puisque tremblant j’ajoute : Dieu, sauvez la France surtout ! Quel sacrifice pour moi, nous ! Vous nous donnerez la Victoire et je reverrai mes Petits ! ma pauvre femme sains et saufs bientôt !… Demain !

Mercredi 9 septembre 1914
9h.  Temps un peu nuageux, gris, lourd. Vu passer du train militaire allemand descendant la rue Libergier. Il y en avait une centaine environ.
L’autorité militaire a décidé que deux notables désignés par la Mairie coucheraient comme otages une nuit à l’État-major général. Quand sera-ce mon tour ? Cela m’est bien égal ! Si je savais seulement que ma femme et mes enfants sont en sûreté.
Je viens de dresser une liste de tous les fonctionnaires publics ou ministériels (notaires, avoués, huissiers et commissaires-priseurs) pour signaler ceux qui sont, soit à l’armée, soit filés, soit restés et ceux qui ont enlevé leurs plaques et panonceaux. Ce sera une manière de tuer le temps et ce sera un document intéressant pour l’avenir. On connaitra les lâches et ceux qui ont eu au moins le courage de reste.
11h. Il parait que les allemands ont reculés de 15 kilomètres, hier. Mais ils sont tant et tant ! J’ai déjà relevé mes listes. Reste deux notaires : Peltereau-Villeneuve et moi, deux huissiers : Villet (à vérifier) et Touzet (à vérifier), un seul et unique avoué Dargent.
Ce qui est amusant ce sont les réflexions que les gardiennes de ces maisons de fonctionnaires, celle d’Huard, huissier : « M. Huard est parti pour 15 jours ! » Comment donc ! Baudot huissier, un que je retiens : « Il est parti se mettre en sûreté », et ce sera un sourire qui en dit long ! Et les panonceaux et les plaques enlevées si maladroitement qu’elle dénonce les fuyards ! qui croient que leur nom est disparu !
M. Gobert du Courrier de la Champagne me dit qu’un de ses rédacteurs a vu un numéro récent du Matin qui annonçait en manchette l’entrée des cosaques de Rennenkampf (commandant la 1ère armée russe) dans Berlin qui serait à feu et à sang. M. Gobert l’a même dit à un Général Allemand à qui il avait à causer, et ce dernier serait devenu rouge tomate, puis se ressaisissant il aurait répondu que c’était faux… et qu’au contraire ils avaient fait 80.000 prisonniers russes.

2h10 .L’abbé Andrieux est venu bavarder avec moi. C’est lui qui a conduit l’employé envoyé par la mairie en haut de la Grande tour du Grand portail, côté nord, pour arborer le drapeau blanc. Il me raconte ses impressions : dans l’escalier intérieur ils ont été aplatis tous deux sur les marches par le vent d’un obus. C’était formidable. Un avion allemand est venu les survoler pendant qu’ils attachaient le drapeau blanc.
Il me disait que causant avec un aviateur polonais allemand, celui-ci ignorait la mort du Pape Pie X, et quand l’abbé lui dit que les russes avançaient sur Berlin, qu’ils étaient il y a quelques jours à Koenigsberg, celui-ci disait : « Vous n’en tuerez jamais assez de ces allemands, et je souhaite que vous soyez vainqueurs, car être sous leur joug, c’est de l’esclavage. Dieu vous en préserve ! »
Il ignorait le manifeste de Nicolas II promettant la reconstitution de la Pologne ! Il n’en pouvait croire ses oreilles et il murmurait : « Je vais dire cela à cinq de mes autres camarades qui sont aussi polonais ! » Il en était tout ému.
4h1/2. Vu Telle (à vérifier) pharmacien, revenu de conduire sa femme à Épernay. Cette ville a été pillée, mais il parait que les allemands ont été écharpés du côté de Vertus. Pourvu que ma femme et mes enfants soient sains et saufs ! Je puis dire que je souffre de tant d’incertitude. Quand aurais-je des nouvelles ! Et quelles nouvelles ? Je n’y résisterai pas !
Je me force à sortir, à m’occuper, mais je suis comme un somnambule ! Fait ma tournée des francsfileurs. Il n’en ait resté pas beaucoup. J’ai admiré la petite affiche apposée sur la sonnette de Faupin : « L’étude est fermée… …provisoirement! « 
Plusieurs docteurs filés. Le cas du Docteur Lardenois est assez singulier. Il aurait dû suivre les armées françaises, ce qu’il a fait, mais ensuite il s’est ravisé et est revenu à Reims. Alors il risque d’être considéré comme déserteur.
Le bruit court que le commandement aurait été retiré au Général Joffre (source allemande, par conséquent fort sujette à caution).
9h soir.  Vers huit heures, entendant des quantités de voitures passer rue de Vesle, je me décide à pousser jusque là. Ce sont des voitures de blessés allemands qui arrivent. Elles sont nombreuses et nous allons en être inondés. Je rencontre M. Ochet, interprète, qui nous raconte ainsi qu’à M. (en blanc, non cité) propriétaire du Grand Hôtel, qu’il vient de quitter la Mairie où est arrivé un nouveau gouverneur de Reims, un député du Reichstag, sous-secrétaire d’agriculture, qui a annoncé à la Municipalité que l’on s’est battu dans la région de Montmirail pendant 4/5 jours et que maintenant trois  de nos armées sont encerclées autour de Paris et qu’en principe la campagne est terminée, et que Reims va devenir un chef-lieu de région très important qui deviendra probablement le quartier général Impérial avec l’Empereur. Que nous devons nous souvenir qu’eux les saxons en 1866 ont soufferts comme nous en ce moment et qu’il devine les pensées qui nous agitent, etc…
Alors c’est la fin de la France ?! Non cela n’est pas possible !… (Rayé). Ce saxon mâtiné de prussien nous ment !! Où alors Dieu n’existe pas ! Et le Droit, la Justice, l’Humanité ne sont même pas des mots ! Et le mensonge ! La fourberie ! La déloyauté sont les maîtres du monde !
9h1/2 soir. Un aéroplane marqué d’un grand trèfle noir vient de passer vers la place d’Erlon, traîné en deux parties par deux autos !

(1) PPC. Pour Prendre Congé:  indiquant un départ et que l’on ne veut plus rencontrer)

(2)  (Mise dans sa poche, le phosphore restant s’échauffa au contact de la chaleur de son corps, l’obligeant à la retirer et à la jeter précipitamment, témoignage de sa fille Marie-Louise en 1991).

(3) rue Albert-Réville depuis 1949

(4)rue Eugène-Desteuque depuis 1903

(5)Place Aristide Briand depuis 1932

(6) Place du Forum depuis 1932

(7) (rue Camille-Lenoir depuis 1932)

(8)  (rue Raymond-Guyot depuis 1946)

(9)rue des Jacobins depuis 1924)

(10)  Auguste Nouvion (1852-décédé le 3 juin 1917 à Reims, époux de Céline Jacquet)

Prochain article: (4) Carnets du rémois Louis Guédet: 9-13 septembre)Prise d’otages et bombardements

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