(7)Carnets du Rémois Louis Guédet (29 septembre-27 novembre 1914): Les Allemands avaient-ils prémédité l’incendie de la Cathédrale ?

Carnets du Rémois Louis Guédet (29 septembre-27 novembre 1914)(7)  « Les Allemands avaient-ils prémédité l’incendie de la Cathédrale ? »

 

Mardi 29 septembre 1914
18ème et 16ème jours de bataille et de bombardement
8 heures matin .A partir de 10 heures du soir plus rien entendu, nuit calme et ce matin quelques coups de canon espacés et au loin. La Ville reprend sa physionomie d’antan avec en plus ses ruines et ses queues devant les boutiques ! On ne nous donne plus depuis deux jours que du pain de troupe. La Ville en a reçue 80. 000 et ne veut pas livrer de la farine aux boulangers tant qu’ils n’auront pas écoulé ce stock.
Une belle journée d’automne se prépare ! Qu’il ferait bon de se promener, d’arpenter les plaines, un fusil en main ! Le referais-je jamais ce rêve ! Ne nous attristons pas, je m’ennuie déjà assez de tous les miens, de mon pauvre Père ! Que devient-il ? Qu’est-il devenu ?
Allons aux nouvelles…
3h1/2 soir.  A 9h, sortant de chez moi, j’aperçois Loeillot au Petit Paris, je l’accoste et il me dit que l’on se bat à Montcornet (la patrie de notre illustre député Camille Lenoir), que Bétheny et La Neuvillette, pris et repris, n’existent plus. Le Linguet rasé par la batterie de son frère, de même pour Witry-lès-Reims. Un tour vers le gare et j’apprends que tous les jours je puis remettre des lettres aux surveillants, près de la sortie de la gare et qui sont menées à la Poste.
Je rentre, l’abbé Andrieux est à ma porte, nous causons de choses et d’autres et nous convenons de visiter ensemble les désastres de la Cathédrale à 9 heures du matin, demain mercredi. Il me raconte que le cardinal aurait dit que lors de l’arrivée des allemands à Meaux nos gouvernants auraient été disposés à proposer à l’Allemagne de traiter la paix moyennant 10 milliards et la cession de l’Algérie!
Ce n’est que sur la résistance de Millerand, Sembat et Delcassé que ce projet aurait été abandonné !!
Appelé par Mme Collet-Lefort, une voisine, pour un renseignement sur son testament, je suis retenu chez elle jusqu’à 11h1/2, quand je rentre je trouve mon Beau-père avec une lettre de ma chère femme du 23 septembre 1914.
Le paragraphe suivant, illisible, a été rayé.
La lettre de mon épouse Madeleine est du 23, et elle me dit qu’elle n’a encore reçu que ma carte postale, envoyée avec la dépêche du 17 par Price. Pourvu qu’elle ait reçu mes autres lettres depuis le 23 qui l’auront tranquillisée sur notre sort, car elle sait l’incendie et le bombardement de Reims. Je vais lui écrire par tous les moyens que je pourrai pour la tranquilliser. Pourvu qu’elle ait reçu mes lettres précédentes.
Trouvé aussi carte de Lefebvre d’Ay, mon confrère de Chambre. Je regrette beaucoup de l’avoir manqué. En ce moment, 4h1/2, quelques coups de canon, rien de plus.
Nous avons déjeuné chez moi, Charles Heidsieck et Maurice Mareschal. Celui-ci heureux de trouver une maison hospitalière. On a bavardé, causé, et Charles Heidsieck nous a causé assez longuement de l’affaire des parlementaires du 3 septembre de La Neuvillette. Les deux officiers se nommaient Von Arnim et Von Kummer ! Histoire fort obscure et où Léon de Tassigny a du jouer un singulier rôle. On est toujours sans nouvelle de lui et de Kiener qui lui, a joué un rôle au dessus de tout éloge.
8h1/2 soir Après-midi quelques obus du côté de la rue Coquebert. Ce soir aucun bruit. Quelle sérénité auprès du bruit et de vacarme d’hier à pareille heure ! Je me l’explique assez, car en ce moment il fait un clair de lune qui ne peut convenir à des chacals comme les allemands, ces oiseaux de nuit n’aiment que les ténèbres !
8h3/4 J’ouvre mes fenêtres, nuit splendide, il fait clair comme en plein jour, et un calme, on n’entend pas un bruit !

Mercredi 30 septembre 1914
19ème et 17ème jours de bataille et de bombardement
7 heures matin. Ce matin à 4h les mitrailleuses crépitent, on se bat jusqu’à 5 heures. Coups de canons intermittents en ce moment. J’achève ma lettre pour mes aimés et vais la porter à la pharmacie de Paris. Puisse-telle leur parvenir. A 9 heures j’irai voir les dégâts de la Cathédrale avec l’abbé Andrieux.
11 heures.- Je suis allé à 9 heures porter ma première lettre à la pharmacie, ensuite la seconde à la gare. En revenant je rencontre l’abbé Abelé qui arrivait de Châlons, et va à la clinique Mencière ou est Maurice Mareschal, il me donne des nouvelles de Touzet qui se porte très bien et est à Châlons, il sera ici demain ou après. Je cours au 164 , rue des Capucins chez son beau-père M. Pion (à vérifier), ou je trouve Mme Touzet et toute sa famille, leur annonce cette bonne nouvelle. Ils sont enchantés. Je rencontre M. Hébert qui me dit qu’on a établi un service postal rue Libergier 32, à l’École des Filles. Je remonte, vois mon boulanger Metzger rue des Capucins 34, qui est fort fâché contre Goulet-Turpin qui se serait fait délivrer sur réquisition 100 sacs de farine, tandis qu’aux autres boulangers on leur refuse cette farine tant qu’ils n’auront pas écoulé les 80. 000 boules que Paris a envoyé à Reims. Reims paiera donc toujours pour Paris.

La  cathédrale blessée gravement 


Je vais à 9 heures exactement trouver l’abbé Andrieux et nous entrons dans notre pauvre Cathédrale ! Des débris de toutes sortes, poutres à demi-consumées, vitraux épars brisés, fondus, plomb fondu et réduit en poussière, en grenaille. Les chapelles du pourtour de l’abside n’ont pas trop soufferts, la nef non plus. Dans le chœur le trône du cardinal est à demi-consumé. La Jeanne d’Arc de M. Abelé est enfumée seulement. Les stalles de chanoines, du côté de l’Évangile, sont entièrement brûlées, celles de l’Épître ainsi que le petit orgue sont sauvés. L’horloge à personnages, près des Grandes Orgues, ainsi que ces dernières, paraissent intactes. Les deux chaires, celle de la nef et celle du cardinal qui vient de l’ancienne église St Pierre, les deux je crois,  sont sauvées. Un ou deux grands lustres sont à terre, les autres sont restés suspendus et n’ont semblé n’avoir rien. Les deux grands tambours du Grand Portail sont consumés, et le feu a abîmé les jolies statuettes qui tapissent la partie intérieure du Grand Portail autour des deux petites portes. Les statues qui sont à droite et à gauche des deux grandes portes et au-dessus sont intactes, notamment les deux chefs d’œuvres : le moine donnant la communion à un chevalier et celui-ci sont absolument saufs.
La moitié de la Grande Rose du côté nord, qui avait été entièrement refaite par M. Paul Simon il y a quelques années n’existe plus comme vitraux, l’ossature en pierre est indemne.
Nous montons ensuite par le transept nord au sommet de la cathédrale, au-dessus du Petit Portail et de la Galerie des rois, nous regardons le combat qui se déroule vers le champ d’aviation. Duels de canons. Toute la plaine est constellée de tranchées et de levées de terre. Nous allons sur le sommet des voûtes, à l’endroit où était le carillon, plus rien, toute la charpente a été consumée et ne forme plus que des cendres, pas dix fragments de poutres à demi-consumées ne subsistent. Cette forêt de charpente a brûlé comme un feu de paille! Nous redescendons, moi fort impressionné de ce que j’ai vu !


Cet incendie de la Cathédrale est un désastre, mais j’estime que l’on pourra la réparer, sauf bien entendu ses nombreux détails de sculptures, les statues détériorées, brûlées ou brisées qui sont irréparables ! Nous ne sommes malheureusement plus au Moyen-âge, et n’avons plus ni la patience ni le sentiment et l’esprit de l’art de cette époque. Chaque ouvrier sculpteur de ce temps était un artiste qui travaillait beaucoup et coûtait peu. Ce n’est plus de saison à notre époque : on travaille pour de l’argent et non pour des siècles l’Art pur d’une époque ! et pour les siècles !
5h3/4.  On se bat toujours ! Je suis découragé. Sans nouvelles ou à peu près des miens et sans nouvelles de mon pauvre Père. Ce que je souffre est intraduisible. Je n’ai plus la force d’espérer. Je suis complètement anéanti, moi qui résistais au bruit du canon.
Je tressaille, je m’énerve à chaque coup, je n’en puis plus ! Voila un  mois qu’on se bat autour de nous, sans compter l’occupation prussienne et saxonne avec toutes ses souffrances et ses angoisses. Je n’en puis plus!
Il y a en effet un service des Postes établi à l’école maternelle de la rue Libergier, il faut que les lettres soient mises à la Poste avant 3 heures. J’écrirai demain à ma chère femme et à mon bien aimé Père, s’il existe encore ! Oh ! Quelle torture !
J’ai reçu cet après-midi du Parquet une notification à marchage à faire ! Je vais donc instrumenter sous les bombes. Pas moyen de déléguer un confrère puisque je suis le seul notaire qui ne se soit pas sauvé de peur sur les quatre que nous devions être à notre poste d’Honneur ! Bigot, Hanrot et Peltereau ont fui (rayé) Je suis resté ! et probablement on ne me saurait imbu de reconnaissance ?! Les autres ont sauvés leur peau! Moi j’ai exposé la mienne tous les jours ! voilà toute la différence!
6h05- Voilà la bataille de nuit qui commence ! Mon Dieu ! Quand donc ce sera fini ! Ce n’est pas de la peur ! Oh non ! mais c’est de la lassitude ! Quelle vie! Quel martyr! Je n’ose plus espérer ! Je désespère de revoir père, femme, enfants ! et mon cher St Martin ! si calme ! si tranquille ! où je me retrempais, où je retrouvais des forces pour penser à nouveau quand j’y allais !
7 h50 soir- A 7 heures plus de mousqueterie ! mais à l’instant deux coups de grosse artillerie qui font trembler la maison. On tire de St Charles et j’entends les obus siffler au-dessus du faubourg de Laon. Voilà le duel d’artillerie qui va recommencer, du reste il n’a pas cessé de la journée ! On me racontait ce matin un fait assez amusant accompli par un caporal et deux  soldats. C’était du côté de Merfy, sur les 10 heures du matin. L’officier qui commandait une des tranchées françaises désirait être fixé sur une tranchée ennemie qui possédait une mitrailleuse fort gênante pour nous. On demande à trois  hommes de bonne volonté pour aller reconnaître cette tranchée. Un caporal et deux soldats se présentent ! Ils s’affublent de gerbes de paille et en rampant ils arrivent inaperçus sur la tranchée visée, pleine de prussiens. Quelques coups de baïonnettes lancés à droite et à gauche par nos lascars mettent en fuite nos allemands qui n’aiment pas la fourchette (du reste ils ne se servent que de leurs couteaux pour manger… même la soupe !) Nos trois troupiers, maîtres de la tranchée, ne perdent pas de temps et retournent la fameuse mitrailleuse qui intriguait tant leurs officiers sur nos prussiens et se mettent à déchirer de la toile sur leur dos, en veux tu en voilà!
Les camarades arrivent à la rescousse, et dans le tohu-bohu tuent pas mal de prussiens et font nombre de prisonniers !! Notre cabo (caporal) a attrapé la Médaille militaire du coup, ainsi que ses deux hommes. Ceci montre bien l’initiative innée de nos soldats. Les allemands n’auraient certainement pas pensé à cela ! Renvoyer le panier par l’ange !

Jeudi 1er octobre 1914

20ème et 18ème jours de bataille et de bombardement
9 h euresmatin. Combat très violent cette nuit vers 2h1/2 du matin, quelques coups de canon seulement. Cette matinée est d’un calme absolu ! Le Courrier de la Champagne reparait et donne espoir. Quelle vie !
11 heures- On me dit que la Division Marocaine aurait pris les bois de Berru, si c’est exact ce serait un vrai succès et un nouveau retour d’un bombardement de Reims plus problématique. Nous verrons, en tout cas en ce moment, depuis 4 heures du matin nous jouissons d’un calme que nous ne connaissions plus depuis longtemps. Que Diable peuvent-ils mijoter nos Prussiens ? Encore quelque tour du Diable, ou de l’Enfer, c’est tout comme.
5h50- Été déjeuner chez Charles Heidsieck avec Mareschal, et revenu chez moi vers 2 heures fumer un cigare, notre hôte ayant oublié les siens à sa maison de commerce rue de la Justice. Notre ami habite chez son fils Robert 8, rue St Hilaire, depuis que sa maison rue Andrieux a été éventrée par deux  obus. J’enverrai Adèle poster mes deux lettres, une pour ma femme Madeleine et une pour mon père à la poste de la rue Libergier. Maurice Mareschal qui nous avait quittés en route pour voir son médecin-chef, arrive avec M. Van Cassel, commandant d’État-major, associé de la Maison Deutz et Geldermann d’Ay, on bavarde sur notre situation qui n’a pas changée. Van Cassel et Maurice nous quittent vers 3h1/2, puis survient M. Raoul de Bary qui venait cause à M. Heidsieck d’une combinaison et d’avances sur les signatures de huit  négociants en vins de Champagne avec la Banque de France et les banques locales Chapuis et Cie, etc… (800. 000 francs) pour pouvoir faire des avances aux vignerons, payer leurs vins en hiver et payer leurs ouvriers et me demander de leur rédiger un projet s.s.p. (sous seing privé) relatant cet emprunt et constatant la solidarité entre eux pour le renouvellement, l’aval ou le remboursement de la somme empruntée. C’est fait. Ils me quittent à 4 heures.
Je vais faire un tour, entré causer chez Michaud avec les trois braves filles qui gardent la maison. Je lie conversation avec un capitaine du 27e d’artillerie et un soldat du même régiment qui l’accompagnait. Nous nous connaissons des amis communs. Le capitaine est un M. Delattre, de Roubaix, cousin de Mme Louis Abelé, dont j’ai reçu le contrat de mariage à Roubaix en mars dernier! et le jeune soldat se nomme Adolphe Vandesmet, de Watten près de St Omer, dont les parents étaient des amis de Maurice Lengaigne. Je lui dis que je suis même allé chez ses parents il y a quelques années avec les Lengaigne, et que j’ai visité leur maison de jute (filature de jute) et la fabrique de bâches et de cordages!
Alors nous avons causé un bon moment, rappelant nos souvenirs et les noms de diverses personnes que nous connaissions. Ils paraissaient enchantés d’avoir pu causer de leur pays avec moi. Ils sont en batterie du côté de Concevreux.
7h3/4- Toujours rien. Pas un coup de fusil, pas un coup de canon depuis 11 heures où sept ou huit obus sont tombés sur le quartier Cérès. Et enfin un obus tombe d’un aéroplane allemand rue de Vesle vers 5h1/2. C’est tout. Est-ce que comme le bruit court que déjà les allemands se seraient retirés sans combat ?! Attendons la nuit et demain nous dira ce qu’il en est.
8H05 -Toujours le calme plat ! Est-ce que vraiment nous serons délivrés de ces oiseaux-là ?! Alors ! ce serait la délivrance ?!… la… Victoire! Mon Dieu ! serait-ce possible !

Vendredi 2 octobre 1914
21ème et 19ème jours de bataille et de bombardement
11 heures matin -Cette nuit a été relativement calme, et contrairement à mes espoirs de la soirée il y a eu un combat vers 1h1/2 du matin, et ensuite un aéroplane est venu survoler la ville, poursuivi par la fusillade de nos troupes.
Depuis ce matin pas un coup de canon, pas un coup de fusil.
J’ai préparé le projet de convention demandé par M. Charles Heidsieck et M. Raoul de Bary pour s’engager solidairement (les huit négociants en vins de Champagne) entre eux à rembourser et se porter caution des 800. 000 Francs que les banques locales leur font pour faire des avances aux vignerons, leur verser des acomptes sur le prix de leurs vins et payer leurs ouvriers, et ensuite la porter chez M. Charles Heidsieck rue St Hilaire 8. Hier soir vers 5 heures, au coin de cette rue et de la rue de l’Échauderie (rue disparue en 1924 à la création de la place Léon-Bourgeois) est tombé un obus lancé par un aéroplane, dégâts insignifiants. Il en a été lancé une rue de Vesle également.
Vu Heckel qui est installé chez M. Georgin. Il me dit qu’on lui aurait appris que Louis Leclerc, mon clerc liquidateur, soldat au 151e de ligne aurait été blessé à Verdun. Pourvu que ce ne soit pas grave, car c’est un bien brave garçon si dévoué ! De tous mes clercs partis combien m’en reviendra-til !?
Depuis le 4 septembre on estime de 600 à 700 les victimes civiles des bombardements. Je reçois à l’instant de M. le Procureur de la République une invitation à me rendre à la salle d’audience du Tribunal (Augustins) aujourd’hui à 2 heures de l’après-midi : « Audience de rentrée « . «  Discours «  porte la lettre. J’irai, mais c’est la première fois que je reçois semblable invitation.
1h1/2- Toujours rien, pas un bruit, pas un coup de fusil ni un coup de canon ! C’est singulier ! Allons au tribunal. Nous trouverons peut-être à glaner quelque chose et à avoir des nouvelles !
3 heures-  Je rentre de l’audience de rentrée, présidée par M. le Procureur de la République Bossu qui a prononcé le discours d’usage devant les trois sièges vides du président et de ses deux assesseurs. Villain, greffier du tribunal civil était à son siège.
Étaient en outre présents :
M. Mennesson-Dupont, avocat, bâtonnier sortant
M. Huc, avocat
M. Dargent, avoué, le seul restant à Reims comme moi comme notaire.
M. Lottin, juge de Paix des 1er et 3ème cantons de Reims
M. Guédet, notaire à Reims, seul resté à Reims.
M.M. Mathieu, Jonval, Charpentier, greffiers auxiliaires du tribunal.
M.M. Poterlot et Lepage, anciens huissiers.
Et Touillard (à vérifier), concierge du Tribunal
En tout treize présents.
La séance est levée après le discours du Procureur et quelques mots de remerciements de M. Mennesson-Dupont et M. Dargent.
Procès-verbal de l’Audience de Rentrée du Tribunal de 1ère instance de Reims

Rentrée du tribunal de 1ère instance

2 octobre 1914
Reims Typographie et Lithographie de l’Imprimerie Nouvelle 11, rue du Cloître, 11 – 1914
L’an mil neuf cent quatorze, le vendredi deux Octobre, à deux heures de relevée :
M. le Procureur de la République a fait son entrée dans l’auditoire et a déclaré ouverte l’audience solennelle de rentrée,
Étaient présents :
M. Louis Bossu, Procureur de la République, chevalier de la Légion d’Honneur ;
MM. Gustave Villain, greffier ;
Mathieu, Jonval et Charpentier, commis greffiers.
Absents à l’armée :
MM. Lyon-Caen, substitut ;
Grenier, Lucas, Braibant et Mathieu, juges suppléants ;
Laurent et Mayot, commis greffiers.
Absents et empêchés par les événements de rejoindre leur poste :
MM. Hu, président, chevalier de la Légion d’honneur ;
Bouvier, vice-président ;
Delaunay et Baudoin-Bugnet, juges d’instruction ;
Creté, Texier et Hautefeuille, juges.
Absent comme délégué à un autre tribunal :
M. de Cardaillac, substitut.
M. le Procureur de la République a déclaré l’audience solennellement ouverte et a prononcé le discours suivant :
« Nous sommes bien peu nombreux, Messieurs, pour solenniser aujourd’hui une audience de rentrée.
 Cinq d’entre nous, et c’est à eux que doit aller notre première pensée, sont à ce moment devant l’ennemi : M. le substitut Lyon-Caen, MM. Les juges suppléants Grenier, Lucas, Braibant et Mathieu, sans compter nos deux commis greffiers MM. Laurent et Mayot, font bravement leur devoir de Français à la frontière et nous les connaissons assez pour être sûr qu’ils le font tout entier.
 Nos autres collègues attendent, pour la plupart, depuis huit jours, dans la ville voisine, que les communications avec Reims soient autorisées et qu’il leur soit permis de reprendre leur poste.
Pourquoi avons-nous pensé cependant qu’il convenait de ne point laisser passer la rentrée des Cours et Tribunaux sans solenniser cette audience ? C’est, Messieurs, pour un double motif.
 Tout d’abord, parce que nous avons jugé indispensable que la réunion, si tronquée puisse-telle être, d’une compagnie judiciaire française, vienne purifier l’air de notre palais de Justice éventré par les obus allemands et effacer la souillure que lui avait infligée une occupation de dix longs jours par l’ennemi national.
Et en outre aussi, parce qu’au moment où le droit international comme le droit privé sont odieusement violés par un peuple qui a la prétention – ô ironie, – de se croire à l’avant-garde de la civilisation ; au moment où une ville ouverte râle bouleversée par les obus, détruite par les bombes incendiaires, mutilée dans ses monuments les plus chers et les plus sacrés, frappée dans ses habitants, femmes, enfants, vieillards, innocentes victimes de la guerre sauvage qui lui est faite, il est nécessaire de rappeler à tous qu’au-dessus de la force brutale, au-dessus de l’ultima ratio du canon qui tonne encore à nos portes à l’instant même où nous parlons, il existe l’idée intangible de la Justice et du Droit qui eux auront un jour leur revanche, et je l’espère dans un avenir prochain.
 Sous les obus de l’ennemi, il convient de crier bien haut que la justice immanente aura son heure et que le moment est proche où, grâce à notre valeureuse armée et à celles de nos alliés, grâce à la force que nous donne la sainteté de notre cause et des grandes idées que nous défendons, idées d’indépendance nationale, de liberté et de justice, le droit, à son tour, viendra primer la force brutale et reprendre dans le monde la place prépondérante qui doit être la sienne.
 Et je ne parle pas seulement ici du droit privé et des luttes paisibles de nos prétoires, mais aussi du droit des gens outrageusement violé, de ce jus gentium défini déjà il y a vingt siècles par les Romains et foulé aux pieds aujourd’hui comme autrefois par les armées de la Germanie, – de ce droit qui impose un frein aux brutalités de la guerre, qui police les armées, leur impose la loyauté et le respect des innocents et des faibles et qui est le frein indispensable aux sauvageries des combats et aux débordements de la soldatesque, – de ce droit enfin que notre cher pays de France a toujours proclamé et hautement pratiqué depuis des siècles sur tous les champs de bataille du monde entier.
 Et je veux parler aussi, Messieurs, de ce droit plus nouveau qu’ont les peuples de ne plus être traités comme un vil troupeau et de n’appartenir qu’au pays auquel va leur piété filiale, ce droit né au milieu du siècle dernier, éclipsé sur sa fin et qui, j’en ai la conviction, à notre aurore du XXème siècle, refleurira de nouveau en rendant à notre France nos malheureuses provinces mutilées.
 Voilà, Messieurs, pourquoi nous estimions indispensable que cette audience fut tenue.
 Aussi, au bruit du sifflement des obus allemands, du fracas de la bataille qui se livre depuis dix jours à nos portes et jusque dans nos faubourgs, du grondement de nos batteries installées sur nos boulevards même et sur nos places publiques, est-ce avec fierté devant vous tous qui avez bravement supporté ces dix-huit jours de bombardement sans précédent dans l’histoire d’une ville non fortifiée, je déclare ouverts les travaux de l’année judiciaire 1914-1915, espérant que cette fiction va devenir à un très prochain jour une réalité.
 Et vous, Monsieur et cher Bâtonnier sortant, vous avez noblement représenté le barreau dans les jours sombres qui viennent de s’écouler : votre présence à cette barre est pour nous une joie et il nous est doux de saluer en vous le Français patriote et l’avocat scrupuleux et délicat que vous fûtes toute votre vie.
 Nous saluons avec vous, Messieurs les Juges de Paix, Avocats, Officiers publics et ministériels présent qui, eux aussi, ont fait vaillamment leur devoir et bien mérité de la Patrie. »
Maitre Mennesson-Dupont, bâtonnier sortant de charge, s’est alors levé et s’est associé en quelques paroles élevées au discours de M. le Procureur de la République.
M. le Procureur de la République a ensuite levé l’audience solennelle.
Assistaient à l’audience sur convocation :
MM. Lottin, juge de paix des 1er et 3ème cantons ;
Huc, suppléant, faisant fonction de juge de Paix des 2ème et 4ème cantons ;
Mennesson-Dupont, avocat, ancien bâtonnier ;
Dargent, avoué ;
Guédet, notaire ;
Lepage et Poterlot, huissiers suppléants ;
Seuls magistrats cantonaux, avocats t officiers publics ou ministériels présents à Reims à ce jour. De tout quoi il a été fait et dressé le présent procès-verbal qu’ont signé le Procureur de la République et le Greffier du Tribunal.
Signé : Louis Bossu, G. Villain
Comme j’allais rue des Augustins pour cette audience, on entendait le canon très, très loin, vers Sommepy.
3h1/2- Six  lettres. Une de ma femme du 15 septembre, une racontant son exode vers Granville. Quel voyage ! mon Dieu, cinq jours pour y arriver ! Enfin ils sont bien portants, Dieu soit béni ! mais toujours pas de nouvelles de mon Pauvre Père !
8h1/2 soir Canon très lointain, mais rien près de Reims. Que cela veut-il dire ? Je suis si triste ce soir ! Tout me fait mal.

Samedi 3 octobre 1914
22ème et 20ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin- Nuit relativement calme, fusillade mais rien de plus. Ce matin vers 6h1/2, la même, on n’entend plus de canon à proximité de la Ville, à quelques exceptions près.
11 heures- Toujours le calme et le canon lointain. Tout à l’heure mon… La suite est illisible, elle a soigneusement été rayée.
11h1/2- Je vais chez Tricot aux Galeries Rémoises porter ma lettre à Armand Tricot de sa fille Yvonne (qui épousera en janvier 1920 Marcel Lorin), lettre qui vient de m’être remise avec d’autres pour Mme Potoine, M. Dargent, M. de Granrut, voir pour moi, de la part de Price du « Daily Mail », qui a été arrêté à Sermiers par les autorités militaires qui ne lui ont pas permis de pousser jusqu’à Reims.
En revenant, en face des Sœurs de la Charité, j’aperçois un jeune officier, un lieutenant, dont le numéro de régiment me semble être le 208e d’infanterie. Je l’aborde et je lui demande s’il est bien du 208e. « Oui Monsieur », me répond-il. Puis nous nous regardons. C’était René Magnier, de Boulogne-sur-Mer, dont la sœur Henriette a été mariée à ce pauvre Félix Duquesnel (1873-1909, époux d’Henriette Magnier, née en 1882), cousin des Bataille ! Surprise ! et moi de lui dire : « Je cherchais depuis hier où pouvait être votre régiment, car j’ai reçu hier une lettre de votre sœur me disant que vous deviez être dans les environs de Reims et me priait de vous remettre une lettre que j’ai chez moi. » – « Venez ! et vous déjeunerez avec moi, cela vous permettra de répondre à cette lettre et nous causerons ! »
C’était une lettre de sa femme, à laquelle il répondit aussitôt. Et tout en déjeunant il me raconte qu’il est en cantonnement à Pargny, et ses aventures depuis Dinant où il a fait le coup de feu, la retraite précipitée jusqu’à Vervins, aux environs duquel il a reçu un shrapnell dans le mollet, qui lui a permis cependant de suivre son bataillon. La refuite jusqu’à Champaubert où on a fait des hécatombes. Dans une tranchée allemande d’un kilomètre de longueur prise en enfilade par une de nos mitrailleuses il a compté plus de 300 cadavres allemands restés dans la position du tireur debout ! C’était un vrai carnage. Il se plaint du manque d’officiers ! et de cadres ! mais il a bon espoir. Il me confirme que Reims est le pivot des tenailles qui cherchent à enserrer les allemands dans leurs pinces. La grosse partie se joue du côté de Roye et de St Quentin.
Quand serons nous enfin débarrassés de cette angoisse de sentir l’ennemi si près de nous, à nos portes, et quand n’entendrons nous plus ces coups de canon, cette fusillade ! qui nous obsède depuis 22 jours ! Quelle vie ! Quel Martyr !
Journée triste et de découragement absolu pour moi.
Si cela continue je n’y résisterai pas. Je n’ai même plus le courage d’écrire ces quelques mots. A quoi bon ! les écrire. Je ne reverrai sans doute plus mes chers aimés, mon pauvre cher Père ! L’épreuve est trop forte. Je n’y puis résister. Mes épaules ne plient pas sous son poids, non ! elles se brisent, elles sont écrasées.
En allant au Courrier de Champagne vers 5 heures à la Haubette où il s’est réfugié chez Bienaimé, j’ai vu, avenue de Paris, les maisons incendiées, numéros 24 et 26, la nuit où j’étais otage. En les contemplant je pensais : « Et dire que ces deux bicoques pouvaient être le prétexte de me faire loger douze balles dans le corps le 12 septembre au matin! » – « Vraiment, c’eut été cher payé ! »
M. Dargent que je viens de voir me dit que son beau-frère l’abbé Borne, lieutenant d’infanterie, serait blessé, prisonnier, ou mort ou disparu. Il en est fort inquiet. Et combien d’autres seront dans le même cas et ne reviendrons pas au bercail familial ! Dans nos contrées de l’Est ce sera le désert !La dépopulation complète !
8h10 soir -Le canon retonne, cela devient un refrain, mais vraiment on est… à bout de patience ! on est réduit à l’état inconscient, je n’ai même plus le courage d’écrire à ma femme, à mon Père. A quoi bon ! Je ne puis dire de revenir de son exil à la première et au second je n’ai et ne puis avoir aucune nouvelle ! A quoi bon !

Un parfum de désespoir

Dimanche 4 octobre 1914
23ème et 21ème jours de bataille et de bombardement
9h1/2 matin- Vers 2 heures du matin, comme d’habitude canonnade et fusillade. Ce matin rien, temps chaud, de la pluie probablement.
Je suis toujours aussi abattu, découragé. Voilà déjà un mois que nous sommes sous les bombes ennemies et sous leurs canons. Il n’y a pas de raison pour que cela cesse. Alors, à quoi bon espérer la délivrance, espérer à revoir les siens ! sans nouvelles de qui que ce soit on ne peut que s’éteindre de chagrin et de douleur. Mon courage est brisé, je n’ai plus de ressorts, mes nerfs sont en coton. Je n’ai même plus la force de vouloir, d’entreprendre, de faire quelque chose. C’est de trop, on n’en peut plus, ma tête… Chagrin, tortures morales, inquiétudes, tout, tout m’accable. Souffrir continuellement, et voilà 20 ans que cela dure ! Non. Je n’en puis plus, ma tête se vide !
9 heures soir- On m’apprend que René Tricot a été récemment blessé sous Verdun, mais légèrement, ainsi que l’abbé Borne. Le capitaine Gelly (Jean Gelly, officier, 1888-1970, époux de Marguerite Soullié 1891-1967), gendre de M. Soullié (Alexandre Soullié 1858-1924), a reçu un éclat d’obus à la poitrine, on ignore si c’est grave. Lucien Masson est ici depuis quelques jours et a dit à M. Bataille que St Martin n’aurait nullement souffert, on ne s’y est pas battu, et il n’a vu aucun toit déformé. Il n’a malheureusement pas songé à voir mon pauvre Père. Pourvu qu’il vive encore.
4h1/2- En portant des lettres à la Poste de la rue Libergier j’apprends par le fils Francis Lefort (18801950, notaire) que Montaudon (Albert Montaudon, 1880-1916, notaire, mort au champ d’honneur le 27 janvier 1916 à Neuville St Vaast) a été blessé au bras à Pontavert. Le fils d’Henri Collet (18611945), Robert (né en 1893), est blessé depuis un mois et est à Saumur. Ses parents viennent de l’apprendre seulement, ils vont aller le rejoindre. L’abbé Camu que je rencontre me prie de tâcher de l’informer de la santé de son neveu André Charpentier, soldat au 106e de ligne, blessé à Longuyon le 29 août 1914 (André Charpentier, né en 1885, est mort aux Éparges(55) le 5 avril 1915). Je m’en occuperai. Visite de M. et Mme Fréville que je reçois dans ma chambre, ils venaient me remercier de leur avoir fourni l’hospitalité le 24 septembre pendant le bombardement de ce jour.

Des bidons de pétrole dans la tour Nord de la cathédrale

On papote et ensuite M. Fréville me parle d’un article de M. Albert de Mun, paru dans l’Écho de Paris du vendredi 2 octobre 1914, dans lequel celui-ci disait qu’on avait trouvé dans la tour Nord de la Cathédrale de Reims, après le départ des allemands, des bidons de pétrole dont les allemands avaient l’intention de se servir pour mettre le feu à cette tour et à la Cathédrale. Et comme il savait que j’étais monté le 13 septembre à 8h du matin avec l’abbé Dage et Ronné, peintre, 87, rue de Merfy, sauveteur envoyé par le Maire de Reims pour arborer le drapeau tricolore en haut de cette tour Nord, il me demandait ce que j’avais vu et trouvé là-haut : Je suis répondis ce que j’avais écrit le 19 septembre dans ces notes et vu là-haut.
En arrivant seul et le premier sur la dernière plateforme de cette tour, à laquelle on accède par l’escalier à jour qui y conduit, je vis :
1°) l’échelle qui permet d’accéder, de grimper à la plateforme en bois qui dépasse les rebords en pierre de la tour, en sorte que la plateforme de la tour proprement dite est comme dans un puisard.
2°) à droite de cette échelle, fixé à un des montants (des pieds), qui soutiennent la plateforme en bois une espèce de cadre en bois qui m’a semblé avoir servi à fixer un appareil téléphonique. Un fil descendait extérieurement le long de la tour, on le voit encore côté Est, et deux fils jaunes montaient le long de ce montant en bois jusqu’à la balustrade sud de la plateforme en bois, et quand je fus monté en haut de celle-ci, je vis, attaché à une douille en cuivre, une lampe avec une ampoule électrique Mazda 2.H-16Bg 220v que je détachais et mis dans ma poche. Je l’ai ici.
3°) et derrière l’échelle, sous la plateforme trois bidons (carrés et longs) de pétrole (deux gros de 10 litres et un petit de 5 litres), ils étaient tous trois pleins et l’autre à demi-plein. Je montais seul le premier sur la dernière plateforme, et mes deux compagnons vinrent me rejoindre quelques instants après. Nous enlevâmes le drapeau blanc et le drapeau de la Croix-Rouge, et fixâmes notre drapeau tricolore. Sur cette plateforme il y avait deux mortiers (planches épaisses de 3 centimètres), une caisse de Chocolat Menier vide, couchée sur le côté, dans laquelle les allemands avaient mis des cailloux pour la rendre plus stable et pouvoir monter dessus pour faire leurs signaux de veille, et une chaise paillée, prise sans doute dans la nef de la cathédrale.
Quand nous eûmes fini notre travail, nous redescendîmes par l’échelle sur la plateforme de pierre. Je rédigeais là mon procès-verbal constatant l’heure du déploiement de nos couleurs et le fit signer par Ronné et l’abbé Dage, puis je le signais moi-même. Nous nous disposâmes ensuite à descendre définitivement. Je pris mon ballot de drapeaux et la chaise que j’avais descendue de la plateforme en bois. Ronné pris les deux grands bidons de pétrole et l’abbé Dage le troisième bidon. Ronné a du déposer ces bidons à la mairie. Nous laissons le balai en forme de tête de loup brisée qui avait servi de hampe au drapeau blanc, hissé sur l’ordre des saxons qui étaient à l’Hôtel de Ville le 4 septembre pour faire cesser le bombardement par les Prussiens (Garde Royale prussienne) qui tiraient surtout des Mesneux.
J’abandonnais ma chaise sur la plateforme où on retrouve la voute cimentée qui surplombe la Grande Rose et raccorde les deux  tours de la façade Nord et Sud.
Voilà ce qu’il y a de vrai au sujet de cette histoire de pétrole.

« Les Allemands avaient-ils prémédité l’incendie de la Cathédrale ? »

N’avaient-ils pas eu le temps d’apporter plus de pétrole ? mais s’ils avaient eu cette pensée, les trois bidons auraient largement suffi. Ce point restant toujours obscur, car les allemands auront intérêt à nier cette pensée, et ce dépôt de trois bidons pleins abandonnés là sans raison plausible si ce n’est une, or un obus pouvait très bien mettre le feu aux bidons, le pétrole enflammer la plateforme en bois et couler par le trou de la clef de voûte de la dernière plateforme en pierre. De là il coulait enflammé, et embrasait le plancher de la première plateforme et de là allait lécher l’échafaudage qui communiquait le feu à la toiture. C’est ce qui est arrivé, d’une autre manière, par les bombes incendiaires lancées le 19.
En tout cas, ils ont contre eux le fait de ces trois bidons de pétrole abandonnés par eux dans la tour Nord de la Cathédrale, et que nous avons retrouvés le 13 septembre à 8 heures du matin. Ceci c’est de l’Histoire. Pourquoi aussi tiraient-ils surtout sur la tour Nord le 19, qui est la plus flagellée ? Celle du Sud n’a rien, et c’est surtout le côté Nord de la Cathédrale et ses alentours nord qui ont reçu le plus d’obus. Il y avait là l’échafaudage que flanquait la tour Nord, et… … les fameux bidons de pétrole trouvés par moi, singulières coïncidences ! Singuliers rapprochements ! Singulières constatations ! Qui me laissent fort rêveur ! et… fort sceptique sur l’innocence de Messieurs les allemands et sur leur préméditation.
5h1/2 soir- Le canon a tonné très fort, au loin vers Berry-au-Bac et plus loin.
7h50- Calme complet. La journée a été fort tranquille. Les habitants se promenaient comme au bon temps de dimanche après-midi. Il ne manquait plus que la musique au kiosque des promenades. Non aujourd’hui la foule se portait vers le quartier de La Haubette, et comme depuis nombre de jours (3 semaines), l’avenue de Paris était noire de monde. On descend le matin là (je l’ai déjà dit) et le soir on remonte se coucher dans les quartiers exposés. Ce flux et reflux de peuple est fort curieux, et me rappelle, dans un autre ordre d’idée, le départ par le train du matin des pêcheurs pour Guignicourt et leur retour le soir. On s’en va tranquillement avec son ouvrage, ses provisions et aussi tranquillement le soir on remonte chez soi en bavardant. Marée descendante, marée montante humaine et grouillante !
9h soir Calme plat !

Lundi 5 octobre 1914
24ème et 22ème jours de bataille et de bombardement
7 heures matin- Nuit absolument calme, pas un coup de fusil ni de canon de la nuit. C’est la première fois depuis le 12 septembre ! Je vais faire ma notification et porter mes lettres à la Poste.
10h1/4- J’étais à 8 heures rue de Fléchambault, au 69, où ma bonne femme était inconnue. Je vais au 69 du boulevard de Fléchambault, puis au 69 du faubourg de Fléchambault : inconnue. Je n’ai plus qu’à déposer ma copie à la Mairie. Je reviens par la rue de Courlancy et la rue du Pont-Neuf. Là un obus éclate vers la rue de Vesle au 112. C’est un aéroplane qui l’a envoyée, je passe devant cette maison. J’entre avec Hérold qui demeure en face. 3Troisvictimes, l’immeuble n’existe plus, il ne reste que la façade. Je remonte chez moi, passe rue St Jacques, les loges de la Place d’Erlon, et, au coin de la rue de l’Étape je cause avec un brave homme que je connais de vue, M. (en blanc, non cité), mais pas de nom, quand nous entendons un sifflement au-dessus de nos têtes. C’est un obus qui éclate rue de Thillois, il y aurait des victimes. Ils cherchent à tirer certainement sur la Poste qui leur a été signalée rue Libergier par des espions, car ces deux bombes sont justes tombées le long de la ligne de la rue Clovis, or la Poste est à l’École de Filles rue Libergier au coin de la rue Clovis. Le public fait la queue aux deux portes de ces rues, sur la rue Libergier pour les lettres à envoyer et sur la rue Clovis pour les lettres à retirer pour les habitants des quartiers Cérès et de Cernay où on ne fait pas de distribution. Quand donc aura-t-on fusillé le dernier espion de Reims ?
Je rentre chez moi, mets au panier mon acte et vais porter une copie au Maire qui me reçoit très aimablement, ainsi que M. Dhommée le sous-préfet de Reims. Je lui explique l’objet de ma visite et lui dispose ma notification ! En même temps entre mon juge de Paix M. Lottin qui m’offre de légaliser immédiatement ma signature… Quant… au sceau ! du juge de Paix ! vous ne le direz pas : le brave juge de Paix :  » Je n’ai pas le sceau sur moi, il est chez moi, mais le vôtre fera l’affaire, »  et en souriant, en le tournant un peu, « on n’y verra que du feu ! « 

– « Entendu ! » Et nous nous serrons la main. Je rentre chez moi, et… l’opération est faite ! Vrai qui m’eût dit que j’aurais joué pareil tour il y a un mois ! enfin, à la guerre comme à la guerre… !
Je vais rapporter les pièces de l’expédition au Procureur de la République et je serai débarrassé de cette corvée ! Que j’ai accompli, je puis le dire, sous les bombes ! Et dire que cet acte est gratuit, et ne me rapporte pas un maravédis ! Enfin, c’est le métier !!
11h1/4- Eh ! bien je suis rentré sans avoir fait ma course, arrivé dans la rue de la Salle, à la hauteur de l’impasse de la Salle, en face de la maison du général Berge (Henri Berge, 1828 – 1926, guerre de Crimée, Mexique, 1870), un sifflement et une détonation formidable : un obus venait de tomber sur le Théâtre. Fumée intense, plâtres et débris de toutes sortes qui tombent autour de moi. Je n’insiste par et je rentre à la maison.
J’écris un mot à M. Fréville pour m’excuser si je ne vais pas déjeuner chez lui tout à l’heure comme il m’en avait prié hier, mais je préfère rester chez moi au cas où le bombardement continuerait et veiller sur ma pauvre maison.
Non ! je suis las et déprimé. En allant aux Galeries Rémoises pour trouver une occasion qui portera ma lettre chez M. Fréville, je rencontre M. Bataille qui me remet une dépêche de ma chère Madeleine ! Ma pauvre femme ! tu ne sais pas dans quel état je suis. Je n’en puis plus.
6h1/4 soir- Des obus ont été lancés de temps à autre toute l’après-midi dans le secteur de la rue de Vesle, assurément les allemands cherchent à atteindre la Poste qui leur a été signalée rue Libergier. J’ai encore reçu une dépêche de ma chère femme par Pierre Givelet (1864-1955).

Louis Guédet persifle…

Toute mon après-midi a été employée à répondre aux lettres en retard qui affluent, et toutes ne songent qu’à leurs biens personnels plutôt qu’à eux. Si je les écoutais je serais obligé d’aller aux quatre  coins de la Ville pour savoir s’il manque une tuile à leurs immeubles. Je réponds ! par charité, mais j’ai la… plume levée pour leur dire : « Venez donc voir, ce serait plus simple ! »
Oui, c’est très simple, mais… il y a un mais… il faudrait venir exposer sa petite peau tandis qu’on est si tranquille, si bien sur nos plages de Bretagne et autres lieux. C’est beaucoup plus simple de demander à un bon ami que l’on connait plus ou moins, qu’aux heures du passé et de prospérité on voyait et recevait plus ou moins, d’aller recevoir les shrapnells à votre place… On ne risque ainsi rien, et on est tout heureux d’apprendre quelques jours après, par ce fidèle ami dont on lui aura une reconnaissance… éternelle !! c’est du style que sa maison ait été épargnée, qu’on retrouvera ses pantoufles, chemises, bigoudis, etc… à leur place, et de plus on aura sans péril des nouvelles de Reims, la pauvre ville à moitié anéantie… Cela fera si bien sur la plage aux chauds rayons de soleil ou dans le hall de l’hôtel de raconter à ses amies, les nouvelles et les… horreurs de Reims… ma chère ! Que ce bon ami vous a écrit… bien entendu le peu qu’il a dit sur la Ville sera amplifié, délayé, etc… Mais on aura eu sa petite heure sensationnelle… on vous aura écouté en cercle, on aura fait son petit effet sans risque ni péril, en attendant le… thé… tandis que nous, nous digérons des éclats d’obus de 100 kilos accompagnés de shrapnells !!
Bégueules ! Va !
8h1/4- Calme ce soir ! Et ce matin, quand j’écrivais la même phrase, qui eut dit que les obus nous guettaient et allaient encore faire des victimes ! C’est la Guerre !
Quand sera fini, cessera notre holocauste ?!

Mardi 6 octobre 1914
25ème et 23ème jours de bataille et de bombardement
2 heures matin- A minuit tapant un coup formidable me réveille en sursaut. C’est un obus qui est venu éclater près de chez mon beau-frère ou chez lui-même. Adèle toute effarée vient me trouver, elle s’habille en claquant des dents, puis je la fais descendre à la cave. J’ouvre mes fenêtres pour voir où elle a éclatée. Quand Auguste et sa femme et une autre qui est avec eux me demandent de venir se réfugier chez moi, je vais leur ouvrir et la mère Auguste, toujours aussi bête, crie à deux personnes, un homme et une femme qui tient un roquet dans ses bras! que je ne connais nullement et qui sont déjà réfugiés chez M. Lefèvre, près de « l’Indépendant Rémois », de venir chez moi ! Elle nous ramènerait l’Arche de Noé si on l’écoutait. Je subis cette augmentation de population, à la guerre comme à la guerre, mais le cher Auguste cette vieille peau ne l’emportera pas au Paradis !
Nous descendons donc à la cave et y restons jusqu’à 2 heures. A 1h50, n’y tenant plus, je remonte me coucher dans mon lit. Quelques minutes après toute la bande s’en va retrouver ses pénates, Adèle me dit en passant remonter dans sa chambre. Il est tombé au moins dix obus dans le quartier. Maintenant si non seulement ils nous arrosent le jour mais encore la nuit, ce sera à devenir fou ! Mon Dieu, quand cela sera-t-il fini !! Mais c’est honteux que le haut commandement laisse saccager ainsi notre Ville de gaité de cœur : on peut le dire !
10 heures matin -Réveillé vers 6h1 /2 du matin, on n’entend plus d’obus, si, un par hasard. Mais je suis rompu, désemparé, découragé de cette nuit. Nous voilà revenus à nos plus mauvais jours ! Mon Dieu ! Quand cela sera-t-il fini ? Et notre artillerie qui ne bouge pas, qui ne répond même pas. Elle ne s’emploie nullement à détruire la pièce qui nous fait tant de mal. C’est inouï ! Oui, nous sommes bien sacrifiés ! C’est une honte ! C’est un assassinat perpétré froidement! C’est indigne !
La bombe qui nous a fait tant peur est tombée chez Mme Collet-Lefort, 52, rue de Talleyrand. Dans son jardin, heureusement. Dégâts importants ainsi que chez le P. Colanéri, relatifs chez mon beau-frère, des carreaux de cassés ! Pas d’accidents de personnes !
9h1/2- Voilà un obus qui éclate assez près, nous descendons à la cave… mais rien ! Nous remontons ! Ces allemands ont du sang de bourreaux charriés dans les veines, ainsi maintenant ils envoient un obus de temps à autre pour nous tenir… en haleine et nous faire sentir leur étreinte ! Sauvages !
Voilà les petits marchands de la rue qui reprennent leurs tournées et leurs cris habituels. Il en est ainsi chaque fois qu’on bombarde. Tout le monde se sauve au premier sifflement et va se terrer. Les rues se vident en un clin d’œil ! Puis la rafale passée, 1/2 heure à 3/4 d’heure après les rues reprennent leurs physionomies accoutumées ! Mais quelle vie ! Quelles tortures ! Quel martyre ! et nous pauvres innocents impuissants nous attendons le coup de la Mort qui peut nous arriver à chaque instant! Nos généraux, en nous laissant ainsi sous le feu de l’ennemi et n’envisageant pas de le refouler un peu de quelques centaines de mètres environ afin que nous ne recevions plus d’obus. Je ne le répéterai jamais assez. C’est indigne. (La fin du paragraphe a été rayée).
Mousselet, le caissier de ce pauvre ami Jolivet vient de me confier un paquet de vieux papiers et d’objets qui se trouvaient dans le coffre-fort de sa caisse. Les charpentiers doivent venir ce matin faire le nécessaire pour retirer les trois autres coffres-forts qui se trouvent fixés, ou restés accrochés aux murs du premier étage, dans le cabinet de Jolivet, la chambre à coucher et dans une autre pièce en sorte qu’il y avait quatre coffres-forts et non trois comme on me l’avait dit auparavant, et comme du reste je l’avais constaté moi-même. On verra ! De plus celui-ci vient de me déclarer qu’il allait quitter Reims parce que sa femme (?!) avait trop peur !
Bon voyage ! J’ai donné l’ordre qu’on dépose ces coffres-forts à la Chambre des notaires et sur lesquels j’apposerai des scellés.
1h1/2 – Un rossignol des murailles est venu pendant que je déjeunais gazouiller dans le jardin ! Que c’était bon ! Que c’était reposant après la nuit passée !Pauvre petit, est-ce que lui venait nous dire que c’était fini, et que nous n’entendrions plus les obus siffler, ronfler, éclater !?
Je le souhaite, je le désire ! Car on n’en peut plus ! je vois M. Ravaud qui m’annonce la fuite éperdue de cette pauvre Mme Collet ma voisine qui a reçu un obus dans son jardin ! Je la comprends à son âge ! Nous nous sommes entendus, nous avons causé et pris les mesures nécessaires pour ne pas laisser cette pauvre dame sans ressource… ! Nous ferons pour le mieux : c’est un acte d’humanité, de charité à faire. Elle est partie avec le Dr Colanéri pour Paris. Dieu la protège, la guide et la soutienne ! Pauvre Dame !
En ce moment nous sommes au calme ! Mais ? Enfin je vais tâcher d’aller à la Chambre de Notaires pour Jolivet et apposer les scellés sur ses coffres s’il y a lieu, car les ouvriers charpentiers sont-ils venus ce matin faire leur travail de décèlement ?
5 h 09 soir Il me semble avoir vu passer devant mes fenêtres à l’instant l’ancien gardien de Hanrot qui a été arrêté ces jours-ci comme espion. Il venait de la rue Noël et est allé jusqu’au coin des Lapchin (Chapellerie Lapchin, à l’angle de la rue de Talleyrand et de la rue du Cadran Saint-Pierre), il a regardé et ensuite il est revenu sur ses pas et tourné le coin de la rue Noël et vers les Promenades !
Mon Dieu ! pourvu qu’il ne nous fasse pas bombarder cette nuit ! J’en tremble d’avance, que Dieu nous protège ! Faites que je me trompe !
La demi-page suivante a été coupée aux ciseaux.
…toute chaude bien préparée. Un taudis sera toujours assez bon pour Elle et ses enfants !! mais moi, mon petit moi ! Je m’installe… ! Misérable !… Enfin nous verrons le règlement des comptes !… si j’en reviens !
8h1/2- Calme absolu ! Gare à la sarabande la nuit comme hier à minuit !! Dieu nous… préserve !! Car je ne pourrai y résister !J’écrirai demain à ma chère femme et lui joindrai les lettres de Julia !
Tâchons de dormir et espérons que nous n’aurons pas les alertes, les terreurs de la nuit dernière !

Mercredi 7 octobre 1914
26ème et 24ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin- Nuit tranquille, il fait un soleil splendide, mais ils nous envoient encore des obus. Quand cela cessera-t-il ? Je n’ose plus l’espérer. Je suis dans un état de nervosité, d’impressionnabilité que si cela continue encore quelques jours je tomberai, je succomberai.
La demi-page suivante a été coupée aux ciseaux.
… Ils en ont tué pas mal… mais à quoi bon, ils sont tant et tant.
Ce soir les nouvelles sont moins bonnes et alors la panique reprend parmi la population, si cela continue la ville sera vidée et désertée, et alors, gare à la populace. Nous avons cependant déjà assez de misères comme cela sans que des troubles se mettent de la partie. Je ne puis croire que Dieu ne mette sa main là et arrête l’ennemi, fasse cesser nos peines, et nous donne de suite la Victoire, et qu’enfin nous puissions respirer au calme absolu. Nos épreuves sont suffisantes. Qu’il nous délivre !

Jeudi 8 octobre 1914
27ème et 25ème jours de bataille et de bombardement
3 heures soir- Nuit tranquille. Je reçois à 8 heures une longue lettre de ma chère femme, datée du 4 octobre 1914. Je lui réponds au sujet de Jean et de Robert, et de son projet de revenir à Paris. Je vais mettre à la Poste ma lettre avec une pour le R.P. de Genouillac pour la rentrée de Jean au Collège Ste Geneviève à Versailles. Je suis de plus en plus d’avis qu’il continue, car après la guerre il y aura certainement pénurie d’ingénieurs et Jean pourra trouver sa place au soleil. Je pousse jusqu’au collège St Joseph pour donner à M. Gindre, supérieur, des nouvelles de sa femme dont ma chère femme m’a chargé. Il est tout ému, car il était fort inquiet du sort de sa femme, étant sans nouvelles.
Je repasse rue Brûlée, voir l’abbé Dage pour faire le point au sujet des bidons de pétrole abandonnés sur la plateforme de la tour Nord de la Cathédrale, et trouvés par nous le 13 septembre au matin. Il y avait trois bidons d’essence, un gros et deux plus petits. Il insiste sur ce point. C’est que si un obus était tombé sur ces bidons, comme ils étaient placés, en s’enflammant l’essence devait s’écouler par le trou qui se trouve au centre de la clef de voûte, se répandre sur la première plateforme au-dessous qui est en partie planchéiée et de là venir enflammer l’échafaudage et la toiture. C’est ce qui est arrivé d’une autre manière. N’empêche que la préméditation des Allemands parait de plus en plus évidente. Ils voulaient détruire la Cathédrale, c’est clair !… Net !
En allant voir mon Beau-père pour lui donner des nouvelles de sa fille, je rencontre Mme Léon de Tassigny avec M. Robert Lewthwaite qui m’apprend qu’elle a reçu des nouvelles de son mari qui est interné en Allemagne.
Reçu à l’instant deux  lettres de Madeleine. J’y répondrai en son temps, du reste ma réponse est partie ce matin, et une lettre de la pauvre Mme Jolivet qui me demande des détails sur l’incendie de sa maison. Je tâcherai de lui répondre pour demain.
6 heures soir- Que les journées sont longues et tristes à passer. On est désemparé. On ne vit pas sous la menace incessante des obus envoyés de temps à autre. On est comme un moment entre la vie et la mort. Quelle existence ! Pourvu que quand on se battra ils ne rentrent pas en Ville et qu’ils n’achèvent pas de ruiner, brûler, détruire la Ville ! Mon Dieu ! protégez moi, sauvez moi, sauvez ma pauvre maison !! Faites que je résiste à ces souffrances et qu’elles cessent bientôt !
Je me dis parfois : à quoi bon prendre ces notes si elles doivent être détruites et si je ne survis pas à notre malheureuse situation ?
8 heures- soir Pas un bruit. Un silence extraordinaire quand on songe qu’à quelques mille mètres d’ici des masses de troupes sont en présence, se surveillent et que des canons sont là, mèches allumées ! C’est à rendre fou ! Vraiment ! nos nerfs, ma tête, sont mis à une rude épreuve !

Vendredi 9 octobre 1914
28ème et 26ème jours de bataille et de bombardement
8h1/2 matin- On s’est battu toute la nuit. Calme relatif ce matin. Le cauchemar continue donc toujours !
11 heures- Porté mes lettres à la Poste, et en revenant rue de Vesle, en face de chez Varet (louage de voitures) je rencontre Gaston Laval qui m’apprend que son frère André, sous-lieutenant au 294e de ligne, vient d’être blessé du côté de Vienne-la-Ville, le bras broyé qu’on est obligé de lui amputer. Pauvre enfant ! Quel coup pour sa mère ! (Il décèdera des suites de ses blessures à l’ambulance n°2 du 2ème Corps d’Armée, il est enterré dans l’ossuaire de Sainte Menehould).
5h1/4- Reçu à 3 heures une lettre de ma chère femme mise à la Poste le 6 octobre 1914. On peut donc écrire facilement. Reçu également deux lettres du Dr Guelliot me demandant divers renseignements sur sa maison rue d’Hermonville (rue Goussiez depuis 1932) qui n’est pas abîmée, et me charge de rechercher une liste de ses valeurs dans la commode Louis XV de son bureau. C’est fait, avec le brave Papa Clément. Vu aussi à l’Étude Jolivet, le travail de déblaiement et de descente des coffres-forts dans la cave se fait très bien. Quand tout sera descendu j’ai donné l’ordre de combler avec des décombres l’entrée de la cave afin d’éviter les cambrioleurs.
Vu le Sous-préfet M. Dhommée qui m’a dit d’écrire au Préfet de la Marne pour demander des nouvelles de mon Père. Il se chargera volontiers de ma lettre. Merci mon Dieu, et pourvu que les nouvelles soient bonnes…
8 heures soir -Je ne sais si j’ai dit plus haut que dernièrement, il y a 3/4 jours, j’ai reçu une lettre d’une certaine Mrs Baker, de l’Ile de Wight (England) qui me priait de vouloir bien lui faire parvenir, le plus tôt possible, dans une boîte en bois, par colis postal des fragments de la verrière de la Cathédrale de Reims, des morceaux de boites des portes de « Your Lovely » cathedral of Reims, pourquoi pas celle-ci toute entière, afin qu’elle puisse la revendre ! ne vous en déplaise !J’ai exprimé à cette digne fille d’Albion tous mes regrets de ne pouvoir accéder à ses… nobles et lucratifs désirs, pour la bonne raison que la Grande et la Petite Vitesse ne marchaient pas, et ensuite que ce n’était ni l’heure ni le moment, mais que par contre elle pouvait, s’il lui était possible, si elle le désirait, venir à Reims faire sa récolte en « fragments » sensationnels, mais que cependant je tenais à la prévenir que les Allemands étaient encore à nos portes et pouvaient envoyer pour sa collection quelques joujoux siffleurs de 100 kilos plutôt indigestes, même pour l’estomac d’une majestueuse « merchant » anglaise !!
Elle pourra faire encadrer ma lettre si bon lui semble ! Non, elle… la vendra ! Business ! Business !…
Voir en annexe cette lettre de Mrs Baker et la carte postale qui l’accompagne.

Samedi 10 octobre 1914
29ème et 27ème jours de bataille et de bombardement
Nuit calme, quelques coups de canon. Hier à 1 heures de l’après-midi… (la suite a été rayée). Repoussons cela du pied ! Nous verrons plus tard.
5 heures soir Je suis allé au jardin de la route d’Épernay, fort abîmé ou presque tout a été volé. Je suis revenu fort tard, appris la mort du fils Cahen, du Petit Paris (Pol Cahen, sergent au 132e RI, décédé le 7 septembre 1914 à Nançois-le-Petit), et de M. Pérardel (André Pérardel, lieutenant au 132e RI, décédé le 7 septembre 1914 à l’hôpital de Bar-le-Duc), gendre de M. Dupuis, rue de Talleyrand, ce dernier laisse une jeune veuve avec deux petits enfants.
La page suivante a été découpée entièrement, ainsi que le tiers de la page suivante.
… Enfin à 11 heures une lettre de mon cher Père sain et sauf. St Martin n’a pas souffert. Dieu soit loué. Je n’ai plus qu’à attendre notre délivrance des allemands qui sont toujours à nos portes ! Pourvu que maintenant nous nous en sortions sains et saufs, indemnes comme jusqu’à maintenant. Dieu ne peut que me l’accorder. J’ai tant souffert !!
6 h eures- soir Porté ma lettre pour mon père. Été rendre visite aux Fréville pour les remercier de leur invitation que j’avais déclinée au dernier moment à cause du bombardement. Ils m’ont invité pour mardi et j’ai accepté. M. Fréville me dit qu’il n’y a pas de danger de revenir à Paris. J’hésite à le conseiller à Madeleine. Il m’apprend aussi la chute d’Anvers ! Mauvaise nouvelle ! En les quittant je rencontre Alard, architecte (Adolphe Alard, 1874-1957), à qui je recommande de mettre tout le mobilier Jolivet à l’abri. Ce sera fait.

Lundi 12 octobre 1914
31ème et 29ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin- Le canon a tonné cette nuit à partir de 11 heures à intervalles réguliers, encore en ce moment. Adèle est encore venue dans ma chambre, toute claquante des dents, elle devient impressionnable en diable. J’ai beau la morigéner doucement, mais quand le trac, la peur la prend il la tient bien.
Le passage suivant a été supprimé.

Les bidons de pétrole oubliés par les Français?
… Trouvé le 13 septembre, ils avaient oublié les bidons de pétrole, si précieux alors !
M. Fréville dit savoir de source sûre que les bidons de pétrole que j’ai trouvés le 13 septembre à la tour Nord de la Cathédrale avaient été laissés par les français lors de la retraite, dit-il, et aussi que l’installation téléphonique qui avait été faite par eux.
Continuons, en admettant au moins cet oubli dans la fuite. Comment se fait-il que les allemands, qui étaient à la recherche de toute l’essence qui pouvait se trouver à Reims, car ils ont raflé tout, tout, ils en manquaient. Comment se fait-il, dis-je, qu’eux aussi n’aient pas, non seulement vu ces précieux bidons, mais les avaient aussi oubliés!
Je ne sortirai pas de là, même en suivant Fréville sur ce terrain ?! Attitude mystérieuse de (rayé) que j’espère bien percer au clair un jour, un jour ou l’autre. La Providence m’y aidant !
Il y a un fait certain, j’ai trouvé trois bidons pleins d’essence le 13. Pourquoi étaient-ils restés là ? Quand on sait combien cette matière était si précieuse pour l’un ou l’autre des belligérants ? Dilemme qui pour moi est trouble … par la préméditation bien avérée des Allemands qui, avec leur fourberie habituelle seraient heureux que l’on répéta l’oubli ?! sur nos soldats ! Et Messire Fréville de se prêter à cela ! Bizarre ! Étrange ! Attendons ! La chance et l’avenir me permettront peut-être un peu d’éclaircir les ténèbres Fréville ! fort (rayé) !
3h50- Nous venons encore de recevoir douze ou treize obus dans notre quartier, le premier fut sur le théâtre qui a fait une fumée insensée, de ma fenêtre on ne voyait plus la rue de Vesle et le commencement de la rue Chanzy. Ce bombardement a duré de 2 heures à 3 h 10. On est las ! Je n’ai plus le courage d’espérer la fin de nos misères. Reverrai-je jamais les miens, mes chers aimés ?! Je suis à bout de tout : courage, espérance, confiance !
5h3/4 soir -Nous voila revenus aux plus mauvais jours, que va être cette nuit ? Mon Dieu protégez nous, sauvez nous. Que notre nuit soit au contraire reposante, et que demain notre misère soit finie en apprenant que les allemands sont partis ! Dieu exaucez moi. Et que je revoie bientôt mes chers aimés et mon pauvre Père ! Car je n’en puis plus !
8 h euressoir  -Demain il y aura un mois que nos généraux nous aurons laissé sous le canon des allemands. Soudards ! Va… (rayé) et que dès qu’une (rayé) coup à Ville-Dommange, Ecueil et autres lieux sûrs ! Crime… Le quart de page suivant a été découpé.

Mardi 13 octobre 1914
32ème et 30ème jours de bataille et de bombardement
9h1/2 matin -A 2h1/2 du matin un obus tout près, il faut descendre à la cave. Jusqu’à 2 h 40 les obus tombent. Où ? Je ne sais, mais il me semble que cela s’éloigne vers le Théâtre (le Centre de Reims), à 3 h 20 nous remontons nous coucher.
Ce matin calme, mais je n’espère plus la fin de nos malheurs, de nos souffrances. Reçu lettres de Mme Bethouart et de Mme Gombert, auxquelles je répondrai quand… je pourrai !
6 heures soir- Déjeuné chez les Fréville, avec un commandant trésorier payeur de l’armée, M. Gérard, trésorier payeur à Étampes, et le percepteur de guerre M. Pujol (à vérifier). Causé des événements et bien entendu Reims n’est pas intéressant comme situation insupportable, etc… M. Gérard prétend qu’aujourd’hui la grosse batterie qui nous fait tant de mal sera démontée. Que Dieu l’entende !
M. Fréville s’est chargé très obligeamment de faire parvenir à Versailles la pension de Jean par sa famille à Versailles. Je lui rembourserai ces 500 F incessamment. J’ai appris seulement aujourd’hui que son fils Robert, qui est dans le corps d’aviation, avait été fait prisonnier. (Pilote à l’escadrille R15, le récit de son évasion a été publié par Jacques Mortane dans « Traqués par l’ennemi »).
Madeleine m’apprend que Jean est parti pour Versailles et que Robert passe son baccalauréat le 16.
Les feuillets du 14 septembre et du début du 15 septembre ont disparu.
… Je crains bien que non ! Seul ! isolé ! abandonné de tous ! Je n’ai plus qu’à me laisser mourir. Du reste ma vie n’a été qu’une succession de misères et jamais rien ne m’a souri ! Aux autres les joies, les satisfactions, les succès, à moi… toutes les souffrances ! La… (passage rayé).
6 heures soir-  Je viens de faire un tour par les loges de la Place d’Erlon, vers la gare qui est sinistre dans son abandon. Toujours sous les marronniers des Promenades l’artillerie qui s’y dissimule depuis un mois. Jamais les « Taube » ne les ont découverts ! Et Dieu sait qu’ils ont tournoyé au-dessus maintes et maintes fois ! Le canon gronde fort du côté de Berry-au-Bac ! Arriverons-nous à les déloger de là ? et à les couper ? Ce serait la délivrance pour nous.
8 h euressoir -La bataille recommence, du côté de La Neuvillette, surtout de la fusillade. Le canon tonne plus loin. De ce côté-là, vers la rue Thiers, ce sont des éclairs continus, et certains persistent comme si c’étaient des feux de Bengale ! Quand donc n’entendrons nous plus cela et que ce sera fini ? Voilà notre canon qui tonne plus près (8h10), gare ! voilà une mauvaise nuit qui commence, nous avions été trop tranquilles depuis deux  ou trois jours.
8h1/2 soir- A certains moments j’entends les cris, les clameurs des combattants ! La bataille fait rage ! Quelle nuit en perspective, pourvu que nous n’en recevions pas les éclaboussures !

Vendredi 16 octobre 1914
35ème et 33ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin On s’est battu une partie de la nuit, ce matin calme général. Est-ce que nous allons rester ainsi tout l’hiver ?! On les dit retranchés sur les hauteurs de Brimont, Berru et Nogent de telle sorte que leurs positions sont imprenables ! Alors !… ?!
10h1/2- L’autre jour M. (rayé) nous a lu l’odyssée de son fils prétendant que c’était une lettre qu’il avait écrite à sa sœur, mais… malheureusement… le style était trop reconnaissable et trop particulier… c’était du père ! Et voilà comme on écrit l’histoire. J’ai donné des ordres pour que l’on abritât les pièces de notre Chambre des Notaires défoncées. Bompas s’est chargé d’en causer à l’architecte M. Gennesseaux et le prie de faire le strict nécessaire.
1h1/2- Reçu une lettre de M. Duval me faisant diverses recommandations. J’y verrai et ferai pour le mieux et dans la mesure du possible ! Les nouvelles des combats de cette nuit (Cernay et Berru) sont satisfaisantes, nous aurions, du côté de Courcy (cavaliers de Courcy) gagné 1.000 à 1.500 mètres ! Espérons qu’ils seront bientôt délogés ! Que c’est long!
6 heures soir -M. Archambault, domestique de Mme Rogelet vient me dire que demain matin il aurait une occasion de faire mettre des lettres à la poste à Paris. J’en profite pour écrire à ma pauvre femme et à mon Grand Jean qui est rentré à Versailles.
J’ai reçu tout à l’heure une lettre du Chef de gare de Barbentane ! P.L.M. du 13 septembre 1914 n°5057 qui m’annonce qu’il a trouvé dans un wagon abandonné sans destination une bicyclette à mon nom, et qu’il l’a dirigée vers le Magasin Central de la Cie P.L.M. à Paris. Je viens d’écrire à cette compagnie pour qu’on la mette de côté jusqu’à ce que je puisse aller la chercher. Comment Diable ! ma malheureuse bécane a-t-elle pu aller échouer à Barbentane, pays de Mme Charles de Granrut !Je n’y comprends rien ! Enfin, nous verrons.
Page suivante découpée entièrement.
… Cet après-midi je suis allé faire un tour vers Courlancy. J’ai vu Mareschal qui est toujours aussi noir d’idées. J’ai tâché de lui remonter le moral. De là je suis allé à Roederer voir la supérieure des Religieuses de l’Hôtel-Dieu… qui sont toujours aussi résignées. Puis chez les Frères à leur maison de retraire pour voir l’abbé Abelé pour un renseignement. El l’attendant, j’ai causé avec les soldats du bureau, et l’un d’entre eux, ancien clerc chez Lapegier (à vérifier) l’avoué, me disait que nos troupes étaient à Prouvais et avaient coupé les communications de Guignicourt à Laon. Gros point et gros avantage, car Guignicourt formait tête …
La demi-page suivante a été découpée.
En rentrant je trouve une lettre de ma chère femme, datée du 30 septembre, redatée à la fin du 6 octobre, avec une lettre de Marie-Louise, la première que je reçois de mes enfants. Cette lettre m’a été remise par un bicycliste avec un brassard de la Croix-Rouge quelconque, il m’a réclamé 0,20F pour les frais de transport. La lettre était timbrée à 10 centimes, et le timbre n’étant pas oblitéré, cela fait égalité ! Je répondrai demain quand même à ma pauvre fillette. Pauvre petite ! la reverrai-je ?

Dimanche 18 octobre 1914
37ème et 35ème jours de bataille et de bombardement
11 heures matin- Nuit tranquille, matinée de même. Reçu lettre de Henri Chamoy (à vérifier) qui me demande des nouvelles. Je verrai ce soir son beau-père M. Boullaire.
Reçu une lettre du 14 de Robert m’annonçant qu’il est à Paris, et qu’il passe son bachot le 15 et le 17.
La demi-page suivante a été découpée, les deux premières lignes de la page suivante rayées.
6 heures soir -Après-midi longue, fastidieuse et triste. Eté voir Mareschal pour lui demander de venir déjeuner avec moi et l’abbé Andrieux.
Tous disent que nous progressons, mais les allemands sont toujours là devant nous, et nous sommes toujours sous leurs canons. Ils n’ont qu’à le vouloir pour nous assassiner ! Quelle vie ! Quelles tortures ! Nous avons enfin Brimont et nous sommes à Mazagran, le manoir de Gard (à vérifier) sur la route de la Bertonnerie à Beine, au-dessus de Courcelles, et… C’est tout ! Si cela continue je crois que je tomberai.
8h10 soir Voilà le canon qui se remet à tonner tout près, bien près, que nous réserve cette nuit, c’est à devenir fou !

Lundi 19 octobre 1914
38ème et 36ème jours de bataille et de bombardement
9 heures- matin Contrairement à ce que je craignais la nuit a été tranquille. Reçu ce matin une lettre de Madeleine qui restera à Granville jusqu’à la fin de ce mois et qui me dit que Jean trouve son cours un peu fort. Cela m’inquiète. Je n’ai pourtant pas besoin de ce souci. Ma pauvre femme me dit qu’elle va écrire à Mativet (le directeur de Ste Geneviève à Versailles) pour voir à cela ! Mon Dieu je n’ai pourtant pas besoin de cela ! Je n’en sortirai donc jamais de mes misères. Je n’ai cependant plus la force d’y résister. A sa liste était jointe une lettre fort gentille d’André. Aurais-je la force, le courage d’y répondre, ainsi qu’à Marie-Louise ! Je ne sais. Cela me fera trop de peine, je souffrirai trop. Oh ! non ! je n’y résisterai pas. Reverrai-je mes aimés ? Je crois bien que non ! Je suis à bout de forces.
5 heures soir – Ai eu à déjeuner l’abbé Andrieux et Maurice Mareschal. Idées peu gaies. Attendu tout ce que nous avons souffert et que nous souffrons, sans parler de ce qui peut nous attendre. Reçu à 2 heures lettre de ma pauvre femme, qui ne m’égaie pas, loin de là. Je ne cesserai d’avoir des inquiétudes à droite et à gauche que quand je serai mort. Oh mon Dieu ! Je n’en suis pas loin peut-être, car tout à l’heure, en allant porter des lettres à la Poste, j’ai eu comme des étourdissements et mes jambes flageolaient. (Rayé) … ne doit pas compter… Le passage suivant a été rayé entièrement.
Je me sens la tête vide ! J’ai peur de perdre la raison !!

Mardi 20 octobre 1914
39ème et 37ème jours de bataille et de bombardement
9h1/2 matin – On s’est battu toute la nuit, ce matin calme. Je vais faire quelques courses, et je reviendrai écrire à ma chère femme. Si je pouvais aussi avoir la force et le courage d’écrire à Marie-Louise et à André ! Pas de nouvelles de ce pauvre Robert ! Mon Dieu si seulement il était reçu.
5h1/4 -soir Vu Madame Léon de Tassigny qui a des nouvelles de son mari qui serait à Chauny !! prisonnier des allemands. Je me suis entendu avec elle pour procurer des subsides à son Père, qui est à Paris. Elle trouve le temps long comme moi et elle croit que nous ne serons pas débarrassés de sitôt des allemands. C’est décourageant !
Elle me disait qu’on parlait qu’ils hiverneraient peut-être aux portes de Reims !Que Dieu nous préserve d’une telle calamité. Alors il n’y a plus qu’à se laisser mourir. Pour mon compte je n’y résisterai pas.
En parlant nous nous communiquons nos impressions sur les départs, les défections, les fuites éhontées de certains rémois. Comme je lui disais que j’avais pris quelques noms de notables qui avaient fuis :

-« »Oh ! » me dit-elle, » ils sont trop nombreux, mais c’est plus simple que cela, j‘ai compté ceux des rémois de notre société comme de la vôtre qui sont restés !! Devinez ! »

Comme je donnais un assez fort chiffre, elle me répliqua : « Vous êtes trop généreux, il y en a tout et pour tout 37 hommes et 16 femmes, dont 6 avec leurs maris, qui sont restés à Reims ! » J’en suis resté ébahi ! Voilà la bravoure rémoise, la bravoure de ces fiers rémois ! Ils n’ont pas fait de progrès depuis 1814.

Mercredi 21 octobre 1914
40ème et 38ème jours de bataille et de bombardement
8h1/4- soir Journée fort occupée, et mon Dieu journée que je dois marquer d’une pierre blanche, puisque ce matin j’ai appris à 8h1/2 que mon Robert était reçu à son baccalauréat de rhétorique ! Dieu soit béni ! Merci mon Dieu ! mais reprenons les événements, car j’ai passé une journée un peu de rêve, et laissons vagabonder notre plume au fil des idées, tout en y mettant de l’ordre, plume qui aura été ma grande consolatrice durant cette période tragique de ma vie. Oui, ces notes écrites au courant de la plume auront été mes consolatrices, mes compagnes qui m’ont aidé… à vivre !
Or donc ce matin je recevais à 8h1/2 une lettre de mon Robert m’annonçant son succès, et de ma chère femme m’annonçant sa joie. J’y répondis aussitôt, et j’ai laissé ma lettre ouverte pour la terminer demain et la remettre à la Banque de France avant midi. Je lui donne mes idées sur Robert pour la continuation de ses études, et ensuite sur Jean, ayant également reçu une lettre du R.P. de Genouillac à son sujet.
Aussitôt cette lettre je vais au Collège St Joseph pour annoncer la bonne nouvelle à M. Gindre qui a paru enchanté. De là je suis revenu et suis passé au Palais de Justice pour voir le Procureur de la République pour lui signaler que la succession de Louis de Bary était appréhendée pour les 11/12èmes par des allemands et des autrichiens, et qu’elle tombait ainsi sous le coup du décret de séquestre promulgué tout récemment. Il me reçut fort aimablement et il me demanda de lui écrire dans ce sens, afin qu’il fit un rapport sans mise sous séquestre, car, d’accord avec la Préfecture, la Municipalité n’avait pas encore usé de ce moyen, les allemands étant trop près. Je lui fis allusion à nos … … Mumm! mais il se presse de me dire et le félicitait de ce que d’après ce que je voyais, ce ne devait être que des contorsions ! Alors digne ! :

-« M. Guédet, plus que cela, j’ai reçu le coup de vent… de l’obus ! et les gaz délétères dégagés par cet engin m’ont causé des étourdissements et comme un empoisonnement ! dont les effets ne se sont produits, comme du reste ils se produisent toujours avec ces bombes ! Que deux  jours après ! Je m’en ressens encore du reste ! Mais ce fut comme une bourrasque qui me suffoqua. Je n’en suis toujours pas remis ! »
La phrase suivante a été raye, et la demi-page suivante découpée.
… de Rethel à Charleville : ce serait comme je l’ai toujours pensé, la reculade sans tapage ! à la Prussienne !
Hier Adèle était outrée !… Notre boucher lui avait dit qu’ayant voulu aller se ravitailler en viandes, l’État-major chargé de ce service lui aurait dit, en lui refusant son laissez-passer : « Nos troupes ont ce qu’il leur faut, les civils ne nous inquiètent pas ! » C’est Honteux ! Et surtout quand ces galonnés font la noce, une noce dégoûtante, et pillent nos campagnes sur l’arrière. Que nous crevions ! Leur luxe les emporte ! Pourvu qu’ils se gavent. Et ils ont l’audace de venir se promener, se ravitailler, se munir de tout ce qui leur faut pour leurs petites personnes ici en Ville. Qu’on les fiche donc à la porte s’ils ne sont pas capables de nous protéger.
La demi-page suivante a été découpée.
… L’autre jour l’abbé Andrieux me contait un épisode des événements qui se déroulent autour de nous, et dont un de ses collègues l’abbé Hans (Abbé Auguste Hans, curé de Repaix, mobilisé le 2 août 1914 comme infirmier, puis dans l’Artillerie et enfin dans le Génie jusqu’à sa démobilisation en décembre 1918) a été un des acteurs. Cela se passait à Hermonville il y a une dizaine de jours.

L’abbé Hans espionne les conversations téléphoniques des Allemands

La compagnie dont faisait partie cet abbé Hans se trouvait dans les tranchées entre Hermonville et Loivre. Quelqu’un trouva le moyen de se prendre par dérivation sur une ligne téléphonique allemande. Ils installèrent donc un poste téléphonique dans leur tranchée, et l’abbé Hans, qui connaissait l’allemand tenait l’acoustique. Il parait que cette bande de loustics s’amusait comme de petites folles au fur et à mesure que le bon abbé traduisait et transmettait ce qu’il entendait du poste allemand. Parfois il restait court ! car… la traduction n’était… pas toujours facile… canonnade et… Horrible pour un abbé… Mais il y allait toujours et mouchait tout de même ! Or pendant quatre ou cinq jours ils parvinrent ainsi à surprendre les ordres donnés à l’ennemi et à les déjouer, car ce poste téléphonique allemand était au service d’une batterie d’obusiers qui nous faisait beaucoup de mal auparavant. Or chaque fois que l’ordre était donné de placer telle pièce à tel endroit pour le lendemain, au premier coup… nos batteries, sans hésitation se mettent à arroser copieusement, et pour cause la malheureuse batterie qui avait tonnée ! Il parait que pendant cet arrosage c’était une tempête de « Donnerwert ! (Mon Dieu !) »« Drunken Teufel (Diable ivre) » et tous les « Sacrament torteufel (Sacrement du diable) » de toute la Prusse qui tombaient sur le pauvre poste. Bref nos bons allemands en perdaient absolument la tête et le sommeil. Ils avaient beau changer, avancer, reculer leurs pauvres pièces, toujours au premier coup l’arrosage arrivait imperturbablement comme réponse ! Et la tranchée continuait à se tordre! Mais tout a une fin, et tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ! Un beau jour un de nos obus alla malencontreusement tomber sur le camion ou se logeait le poste téléphoniste allemand qui nous renseignait si bien. On entendit un « Boum ! Krack ! » formidable, et un « Donnerwert » tonitruant, et puis plus rien ! La communication était coupée.
Il parait qu’il a fallu faire filer la pièce et les artilleurs qui avaient fait ce joli coup. Nos Dumanet (argot de l’époque, soldat ridicule et fanfaron) voulaient les bouffer !!
Furieux de ce que ces imbéciles d’artigots (artilleurs en argot militaire) leurs avaient supprimés leur… distraction ! et leur communication téléphonique ! Et maintenant allez dire à ces braves artilleurs qu’ils savent trop bien pointer leurs pièces ! Vous verrez de quel œil ils vous regarderont. Surtout n’insistez pas !
L’aventure est arrivée à une batterie du 41ème d’artillerie !
9h1/2 soir Il est temps d’aller se coucher.

Jeudi 22 octobre 1914
41ème et 39ème jours de bataille et de bombardement
10 heures- matin Nuit à peu près calme. Ce matin vers 5h1/2 coups de canons toujours de la même batterie, quartier Cérès probablement. Tir lent et irrégulier.
5h1/2 soir -Le moment le plus dur de la journée est à cette heure ci. On a passé la journée comme on a pu, à souffrir, et on rentre chez soi esseulé, sans courage et en se disant que sera ce soir ? cette nuit ? Non… Je ne résisterai pas à cette vie, qu’elle cesse ou continue, je ne me relèverai pas, je suis à bout de forces.
A 10h1/2 j’ai entendu dans le jardin à nouveau les coups de sifflets d’une locomotive, autant ceux-ci m’ont fatigué, obsédé lors de la mobilisation, autant ils m’ont fait plaisir à ce moment.
On vient de me dire que M. de Juvigny, qui avait été pris comme otage le 12 a écrit au Maire de Reims pour lui réclamer 10. 000F de dommages intérêts pour l’avoir mis sur la liste. On ne peut pas être plus inconscient. Mon beau-père me dit que les allemands doivent être très peu nombreux devant Reims, et que l’on a vu des Uhlans faire le service des tranchées. D’autre part l’officier payeur que j’ai logé en août, M. Brizard, est passé à la maison pour me voir et aurait dit à ma bonne qu’il faudrait sacrifier 20.000 hommes pour chasser les prussiens des environs de Reims. Alors ! on restera donc ainsi éternellement. Il n’est pas permis de se moquer plus des habitants d’une ville déjà suffisamment malheureuse ! C’est comme (M. Lallier) ce commandant d’État-major qui venait voir Mareschal qui était chez moi un jour, s’écriant en entrant devant ma bonne : » Tiens, mais votre patron n’a pas d’obus ? Tiens c’est singulier ! »  ‘Adèle l’aurait étranglé ! On ne peut pas pousser plus loin le cynisme ! Et tout ces galonnards sont de même ! C’est ignoble.

Vendredi 23 octobre 1914
41ème et 39ème jours de bataille et de bombardement
10 heures matin On s’est battu toute la nuit, ce matin silence complet. Il parait qu’hier il n’est pas tombé d’obus sur Reims. Depuis quelques jours du reste ils en envoyaient peu, et toujours sur l’extrémité du 2e canton, vers le cimetière de l’Est, où un fossoyeur avant-hier a été tué en ouvrant une tombe !

6h3/4 soir Ce matin vers 11h 2 bombes d’aéroplanes rue Marlot et rue du Couchant (Depuis 1924 rue des Jacobins). Déjeuné chez Fréville avec Charles, receveur de la Ville. M. Fréville a écrit à sa belle-sœur Mme Luneau à Versailles pour qu’elle verse à la Pension de Jean 500F en consignation, et il est entendu que je les lui rembourserai que s’il me les réclame et si cette dame a pu faire cette avance.
M. Luton, fondé de pouvoir de M. Mareschal, me disait tout à l’heure au pont de la rue Libergier vers 4h1/2, que la Chambre de Commerce de Reims évaluait les dégâts occasionnés dans la Ville par le bombardement à 250 millions au bas mot, non compris et sans compter les dégâts faits aux monuments publics.
Comme je le quittais au pont tournant, une bombe éclate place du Parvis, en face de nous, et jusqu’à ce que je sois rentré chez moi j’en ai compté une douzaine. Voilà que cela va recommencer ? Comme nos galonnards vont être heureux ! Reims est si peu intéressant !
En tout cas ce ne sont pas des « marmites », mais de simples obus (seulement des obus) de campagne.

Samedi 24 octobre 1914
42ème et 40ème jours de bataille et de bombardement
9 heures- matin Toute la nuit on s’est battu et le canon n’a cessé de tonner.
Gare à la journée ! car les allemands désireront se venger sur nous les non-combattants de ce qu’on les ait empêchés de dormir cette nuit ! Et nous ?… Oh ! Çà ne compte pas, diraient nos officiers du … derrière! (Deutchland über alles).
4h50- soir Eté déjeuné chez M. Henri Abelé avec Charles Heidsieck. Là M. et Mme Henri Abelé et leur jeune bru Mme Louis Abelé-Delattre. La pauvre jeune femme, quand en février dernier je signais son contrat de mariage à Roubaix, avec mon confrère Ghesquières ! Nous ne songions guère à la guerre !! Que d’événements depuis cela! Et quand ce sera-t-il fini ? Nos conversations n’étaient pas gaies, et nous nous demandions tous quand nous serons délivrés des allemands à nos portes. Quand ? Quand ? Personne n’avait répondu!
Tout à l’heure, à 3h3/4, en étant avec M. Bataille dans son jardin, dans le petit jardin du fond j’aperçus un aéroplane allemand, un Taube, qui venait sur nous comme venant de Berru, quand toutà-coup surgit, alors que nous regardions vers l’Est, un aéroplane Français, un Deperdussin qui prit audessus de nous la chasse au Taube qui s’enfuyait. C’était vraiment impressionnant. Le Français tira un premier coup de feu, puis un deuxième, un troisième, à ce moment il gagna énormément de vitesse sur l’allemand qui ralentissait sensiblement et s’enfuyait vers l’Est (les lignes allemandes), puis le Deperdussin arriva sur lui (par rapport à nous, au-dessus de la maison Jolicoeur) et faisant un à droite il fit rouler sa mitrailleuse : Pan – Pan – Pan – Pan – Pan – Pan – Pan ! et alors le Taube descendit, descendit, il était tombé ! Nous saurons demain s’il est tombé dans nos lignes ou les leurs. C’était vraiment un spectacle poignant ! Je pensais à Bock (le chien de son père à St Martin) poursuivant un lièvre blessé.
Le Français aussitôt son air de musique joué, continua majestueusement son virage à droite et revient à une hauteur prodigieuse au-dessus de nous et continua son inspection vers La Neuvillette et Hermonville. Voilà une histoire pour Momo ! Il était 3h3/4.
Tixier et Lesourd, adjoints, revenus ici après leur fuite honteuse, ont eu l’audace d’assister hier à la réunion du conseil municipal. La réception a été plutôt glaciale ! Le Maire a lu la démission de M. Lesourd comme adjoint. Il ne reste plus que l’illustre Chappe, avocat, chevalier de la Légion d’Honneur, bâtonnier des avocats, consul de… etc… qui est toujours dans les délices de Cythère et de Capoue avec Mme Cama et la petite Marguerite Ponsinet !!
8h soir- Calme sur toute la ligne ! Dans l’après-midi une demi-douzaine de bombes, en plus de la visite d’aéroplanes et du tombage (le terme abattu n’était pas encore utilisé…) d’un Taube. C’était magnifique !!
Malgré tout on reste découragé, car nos troupes semblent ici cristallisées, marmorisées. Nous sommes pourris de tous les freluquets plus ou moins gradés et galonnés de l’administration militaire ! Cela me rappelle les Communards ! J’aimerais mieux ceux-ci que ceux-là, parce qu’au moins les Communards se battaient et se faisaient tuer, tandis que les autres… ?! Les coteaux de Ville-Dommange, Chamery, Jouy, Pargny, etc… sont à peine assez loin des lignes prussiennes pour mettre à l’abri leur… petite peau. Allons nous coucher, ces gens-là me dégoutent trop !
Eux ? Ils pourront dormir tranquilles, tandis que moi… ?! Je me réveillerai peut-être avec… un obus dans mon lit !! Et je ne suis pas militaire !Le civil est fait pour les coups et le… militaire… pour les galons !
Lettre de Louis Guédet à son fils Maurice
Entête : Louis Guédet – Notaire à Reims – Rue de Talleyrand, 37 – Téléphone 211
Reims, le 24 octobre 1914
Mention en travers de l’entête : « A changer un peu, à rendre plus vif. » L. Guédet
5h1/4 soir
Mon cher Momo,
Je t’ai promis une histoire pour toi, à toi tout seul, et aussi un peu pour André et Marie-Louise : elle est toute chaude !
Tout à l’heure, à 3h3/4 je me promenais avec ton Grand-Père dans son petit jardin du fond, rue des Consuls, quand j’aperçus un aéroplane allemand, « un Taube » qui, paraissant venir de Berru, s’avançait dans notre direction : Grand-Père Bataille n’était pas satisfait !
Il était presque au-dessus de la Caisse d’Epargne quand surgit sur notre droite un aéroplane français, avec un oriflamme tricolore à sa queue, « un Deperdussin », qui prit au-dessus de nous la chasse au prussien : celui-ci vira de bord et chercha à se sauver… Le Français marchait bien, il tira sur le Taube un seul coup de mitrailleuse d’abord, puis un deuxième et enfin un troisième : alors nous vîmes l’allemand ralentir et le Français arrivait, arrivait sur lui comme un aigle sur une proie, puis arrivé à peine à une centaine de mètres et un peu au-dessus du prussien, dans la direction de la maison de Mme Jolicoeur, notre aéroplane fit un virage à droite et aussitôt joua au « Taube » un petit air de mitrailleuse : Pan ! Pan ! Panpan ! Pan ! Panpanpan ! Pan ! Pan ! alors le pauvre allemand descendit, descendit : il était touché !! alors le Français remonta majestueusement bien haut au-dessus de nous et retourna dans sa maison du côté d’Hermonville !
C’était vraiment un spectacle impressionnant ! je pensais à Bo-bock courant après un lièvre blessé !
Voilà mon histoire ! Es-tu content ? Alors embrasse-moi bien fort comme je vous embrasse tous de tout mon cœur.
Remercie bien André et Marie-Louise des leurs lettres qui m’ont fait tant plaisir. Dis leur que, si j’en ai le cœur et le courage, je vous écrirai encore une histoire vraie qui s’est passée près de chez M. de Granrut à Loivre : ce sera pour vous trois.
Embrasse bien ta maman pour moi.
Ton Père, Louis Guédet

Dimanche 25 octobre 1914
43ème et 41ème jours de bataille et de bombardement
6h1/2 soir- Nuit tranquille, matinée idem, déjeuné chez M. Charles Heidsieck, 8, rue St Hilaire, où il occupe la maison de son fils Robert depuis que la sienne rue Andrieux…
Les feuillets 144 à 146 ont disparu, le feuillet 147 se résume à une petite feuille de 13cm sur 17cm. Ils concernaient les journées des 26 et 27 octobre 1914.
… Le siège de Paris m’a été utile dans un sens, parce que je connaissais déjà le bruit du canon, le sifflement des obus qui n’a guère changé depuis 44 ans et le fracas de l’éclatement.

Mercredi 28 octobre 1914
46ème et 44ème jours de bataille et de bombardement
7 heures matin- Canon dans la soirée. La nuit est calme, mais pluie diluvienne. Ce matin temps gris, maussade, journée de novembre.
8h1/2 soir Journée occupée. Je redeviens notaire. 2h1/2, Procuration pour un pauvre soldat de l’infanterie territoriale du 102ème à Thil, à sa femme. A 3h1/4, un autre client de Jolivet m’annonçant la mort de sa femme et il y aurait un testament chez mon malheureux confrère. Je le rassure, et avec raison puisque son coffre-fort où il y avait les testaments est, à mon sens intact et est dans sa cave maintenant. 3h1/2, testament d’une vieille femme qui est à la Maison de Retraite, qui m’a chargé de distribuer authentiquement les draps, plumards, lampes, pendules en marbre (toc) avec sujet en bronze, à mon avis c’est du zinc d’art, et même des serviettes.
Absence du feuillet 148 qui a été découpé, la première moitié du feuillet 149 est rayée, illisible.

Jeudi 29 octobre 1914
47ème et 45ème jours de bataille et de bombardement
10 heures matin A 5 heures du matin canon formidable et tout près de nous. Il a dû tomber des obus en Ville. Nous verrons cela.
6 heures soir- Journée monotone, ai eu à déjeuner Charles Heidsieck, Mareschal et Jacques Charbonneaux (1884-1967) notaire à Épernay, successeur de Dubois et en ce moment sous les ordres de Mareschal. Nous avons causé de choses et d’autres relatives aux événements et l’impression est que les nouvelles sont bonnes. Mon Dieu pourvu que nous soyons bientôt débarrassés des allemands afin que je puisse revoir les miens et mon pauvre Père dont j’ai reçu une lettre découragée, il s’ennuie ! Pourvu que je puisse aller le voir bientôt! Reçu aussi une lettre de Robert qui m’écrit très gentiment. Moi je n’ai plus le courage d’écrire. Je suis las, découragé ! Ai vu pour envoyer les affaires de Jean. J’aurai sans doute un employé de la compagnie de l’Est qui s’en chargera jusqu’à Paris, je lui donnerai aussi une lettre pour ma chère femme.
C’est vraiment honteux et terrible d’être ainsi prisonnier de ces officiers qui ont toutes les libertés ! Quel martyre ! Y résisterai-je ? Verrai-je la délivrance ? Je n’ose plus l’espérer !
8 heures soir-  Voilà le bombardement qui recommence, ou le canon, je ne sais. Et je n’ai même plus le courage et la force d’ouvrir la fenêtre pour m’assurer si c’est l’un ou l’autre. Dieu protégez moi ! Faites que ce martyre cesse, je n’en puis plus.

Vendredi 30 octobre 1914
48ème et 46ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin- Nuit tranquille. Quelques coups de canons en ce moment. Les journaux de ce matin ne sont ni bons ni mauvais. Allons-nous nous éterniser ainsi ? Je vois tout en sombre. Comment mes pensées ne seraient-elles pas tristes ! Non ! Je ne crois pas que je résisterai longtemps à cette vie, surtout quand je réfléchis en outre à l’avenir ! Mon Dieu aurez-vous pitié de moi ?
6 heures soir – Vers 4 heures bombardement assez proche d’ici. Un obus serait tombé place Royale. J’étais en face du Lion d’Or, je l’ai entendu siffler en tout cas et cela a duré jusqu’à 5 heures. On se battait très fort et bien près du faubourg Cérès. Cela chauffait. Et dire que ce n’est sans doute pas fini encore. Je désespère vraiment de revoir tous les miens, car si je ne péris pas je mourrai de souffrances morales, de chagrin !! Je n’en puis plus. J’ai vu mon petit employé des Chemins de Fer qui viendra prendre sans doute dimanche le colis pour Jean, dont il fera l’expédition à Paris. Je lui donnerai des lettres pour mes chers aimés.
6h1/2 soir- Je reçois à l’instant la visite d’un certain M. Olive (Marius), représentant de commerce, si à Reims, 51, rue de Courcelles, qui vient de la part de mon petit clerc Malet 49, rue de Courcelles, qui lui avait dit que j’étais à la recherche des plans détaillés de la ferme de Bonnisson (Jeanne) qui appartenait à Louis de Bary. En effet hier, M. Procureur (à vérifier), dessinateur à la Ville, était venu me demander si je savais où ces plans étaient, et si je les avais retrouvés dans le sauvetage des papiers de mon confrère Jolivet, chargé du règlement de la succession de Louis de Bary. Le Génie Militaire était à la recherche de ces plans pour les aider à découvrir où se situe la batterie allemande qui se tenait là et qui nous fait tant de mal !
M. Olive venait me dire qu’il avait vu ces plans de la ferme et de toute la chasse dans le bureau de la Maison de Commerce de Louis de Bary, 15, rue Lesage. Ces plans étaient pour la plupart épinglés et accrochés aux murs du bureau qui est à droite en rentrant (cette maison est l’ancienne Maison Létandrée (à vérifier)). Il y a un concierge qui garde la maison.
Je cours à la Place rue des Boucheries, personne, puis à la Ville pour dire cela à un officier de la Place. C’est Brissac qui me reçoit et m’envoie presque promener. Je ne me rends pas, je saute chez Pingat où je trouve le fils Simon, peintre, qui y prend pension, à qui je dis que nous j’explique que le Génie Militaire est à la recherche des ces plans, et lui dit que je sais où ils sont. Qu’il veuille bien le dire à un officier du Génie qui est à Courlancy. Rien de plus. Attendons ! et si on vient je dirais ce que je sais et Dieu veuille que M. Olive ait dit vrai, et que ces plans soient retrouvés et servent à nos artilleurs pour bien arroser cette maudite batterie.
9 heures soir- Le canon ne cesse de tonner près de nous. Quelle nuit encore à passer ! Verrai-je enfin la fin de ces tortures ? J’en mourrai certainement ! Je n’en puis plus ! Et si j’arrive à la délivrance, ma santé sera singulièrement ébranlée ! Je ne m’en relèverai certainement pas ! Pourvu que je revoie ma femme, mes petits, mon Père !
10h3/4 soir- A 9h1/2 les obus sifflent et tombent tout proche, on entend trop le sifflement, il faut descendre à la cave ! Et dire qu’il y a quelques 2 jours, en allant chercher des papiers chez Jolivet je croyais que je n’y retournerai pas ! Cela tombe jusqu’à 10 heures. C’est bien notre quartier qui écope. Je me suis donc habillé, repris mon équipement de cave, et nous voilà descendus comme deux âmes en peine dans notre caveau. A 10h1/2 nous remontons. Allons, couchons-nous, et espérons que nous pourrons dormir un peu tranquille. On n’entend pas un bruit en ce moment, il est 11 heures. Quelle vie misérable je mène !

Samedi 31 octobre 1914
49ème et 47ème jours de bataille et de bombardement
9h25- matin La nuit s’est passée à peu près tranquille depuis cette alerte de la soirée, mais je n’en puis plus, je ne peux plus ! Si la délivrance n’arrive pas aujourd’hui ou demain, je mourrai.
6h10 soir- Beau temps, beau soleil et journée triste, triste ! Des aéroplanes ont survolé Reims, on leur a tiré dessus, c’est tout.
Ce matin vers 10 heures j’ai rencontré M. Provençal, de la Schappe, lieutenant d’artillerie au parc de La Haubette, il m’a donné l’explication du bombardement d’hier et de la soirée. Nos 155 avaient bombardé et dévasté Caurel à 11 kilomètres d’ici, où était cantonné tout l’État-major allemand qui a fortement pris pour son rhume parait-il. Inde, Inde (Indien, Indien ! en allemand) ! Furieux, pour se venger ils nous ont bombardés, et comme toujours ce sont les habitants de Reims qui ont écopé. Nous comptons pour si peu !
Ensuite, comme nous causions d’obus tombés sur la Ville cette nuit dernière, et que je lui disais que je les avais entendus siffler très près, et que je ne serai pas surpris qu’ils soient tombés dans le rue des Telliers ou du Carrouge, celui-ci me dit : « Mais on nous avait dit que c’était rue Henri IV »  (elle est située avant).
Les feuillets 151 et 152 ont disparu, ils concernaient les journées des 1er et 2 novembre 1914.

Mardi 3 novembre 1914
52ème et 50ème jours de bataille et de bombardement
9h1/4 matin- Un aéroplane survole de notre côté, et voilà deux bombes qui tombent dans les environs ! Affolement général ! Non ! Quand donc finira notre martyr !
5 heures soir- Canonnade toute la journée. Journée triste malgré le soleil. Journée de découragement ! Un employé du Petit Paris vient de m’affirmer que les aéroplanes allemands auraient jeté un factum disant que si Reims ne se rendait pas, il serait réduit en cendres demain !
Que Dieu ne permette pas cela, il ne peut permettre cela, qu’il me protège moi, ma maison, mon étude, c’est tout ce que j’ai. Je ne puis croire qu’il permette de laisser faire cela contre moi et même contre la Ville. J’espère que ce n’est qu’une vaine menace ! Que Dieu nous protège, me protège, me préserve de toute ruine et mort ! Non, je l’ai trop servi ! J’ai trop souffert pour qu’il permette cela ! ainsi que notre malheureuse Ville. Mon Dieu ! ayez pitié de ma femme et de mes enfants en ayant pitié de moi et en me protégeant. Sacré cœur de Jésus, vous êtes le gardien de ma maison, vous êtes mon gardien ! Il ne peut donc m’arriver aucun mal, aucun malheur !
7 heures soir-  allons bon ! Voilà des obus qui sifflent. Reprenons notre attirail de cave, et descendons, nous dînerons… plus tard. Nous voilà descendus, installés. Adèle se lamente sur sa soupe (un morceau de jambon et une saucisse avec des légumes). C’est tout. « L’avez-vous laissée sur la cuisinière ? »

– « Oui, M’sieur ! »

– « Eh bien alors ! nous ne moisirons pas ici j’espère ! »

« Mais elle sera froide ! »

– « Tenez, çà ne tombe plus, remontons dîner ! »

« Oui, M’sieur ! » (Reprise de l’antienne) : « Ah ! les cochons ! »

C’est comme les « amen » dans les prières, ce que je l’ai entendu celle-là !! »
Je dîne seul, et fort triste ! Nous laisseront-ils dormir cette nuit ?
A 7h1/2 je remonte dans ma chambre. Que faire ? me coucher ? pour me rhabiller peut-être 1/4 d’heure après pour descendre à la cave. Lire ? Nulle envie de lire, et puis quoi lire ? Ecrire ? Je n’en n’ai pas le courage, je devrais plutôt dire… la force !
7h3/4 Voilà de l’artillerie qui passe, c’est une la troupe qui passe sous mes fenêtres. J’éteins, ouvre la fenêtre du cabinet de toilettes. Ce sont des artilleurs, une 60taine (soixantaine) à pied, suivis d’une voiture d’équipage chargée d’obus à déborder. Les essieux de la pauvre voiture craquent, gémissent, geignent sous le poids de la charge, c’est de la provende pour les Allemands ! Puissent ces obus en tuer, massacrer beaucoup. Il fait doux, doux dehors, je reste à la fenêtre !!
Au loin des coups de canon un peu partout, de tous côtés quelques crépitements de fusillades… Et … Le grand calme ! Nuit nuageuse qu’éclaire par moment la lune comme à travers un léger brouillard.

Mercredi 4 novembre 1914
53ème et 51ème jours de bataille et de bombardement
6h1/2 soir -Journée relativement calme, du canon, des obus loin d’ici. Temps pluvieux, puis maussade. Répondu à quantité de lettres, ce dont je me passerai bien ! Vu à la Mairie pour obtenir un certificat de bonne française pour Julia, afin de lui permettre de rejoindre ma pauvre femme à Paris. Je viens de le recevoir, et l’ai porté aussitôt à l’Hôtel du Nord pour qu’on le remette à ma chère Madeleine demain soir.
Rencontré ce matin vers 10 heures le Général Cassagnade sous les loges (de la place Drouet d’Erlon) avec qui j’ai fait les cent pas pendant 1/2 heure. Nous avons causé de choses et d’autres, après je lui ai demandé si je pouvais obtenir facilement un passeport pour aller voir ma chère femme pendant un jour ou deux, mais avec la certitude et la preuve formelle que je pourrai rentrer à Reims. Il m’a dit que c’était assez difficile, mais qu’il croyait qu’on ne me le refuserait pas, attendu ma qualité, ma situation et comme le seul notaire resté à Reims à son Poste, ce qu’il savait. Puis en bavardant il est revenu sur la question des espions à Reims. Je l’ai justement plaqué quand je lui ai dit que cela dépendait de lui et de ses collègues qu’il n’y en ait plus en ville ! et que si j’en étais chargé cela ne durerait pas longtemps. Cela lui en a… bouché un coin, alors je lui ai conté tout ce que ses… embusqués faisaient en ville, et lui ai exprimé ma surprise qu’il laissait faire pareil désordre, et que c’était surtout par ces petits officiers pomponnés que les femmes espions étaient renseignées. Cela a paru le frapper. Nous nous sommes quittés fort bons amis. Je ne doute pas que nous recausions encore ensemble. Il me disait que les allemands étaient supérieurement préparés, et il déplorait notre légèreté quand on refusait la loi des trois ans et les subsides nécessaires ! Il a nos politiciens dans le nez en tout cas !
Vu Charles Heidsieck, qui m’a appris qu’Henri Abelé allait partir à Paris, et que par lui je saurai comment il avait obtenu un passeport. J’y ai sauté, et ce brave ami m’a dit ses démarches, mais il y a toujours la question du retour dont il n’est pas sûr. Enfin je tâcherai de tirer cela au clair demain ou après-demain. Ce serait bien le Diable que je n’y arrive pas.
9h soir Depuis 7h1/2 cela n’a pas cessé de tonner, aurons-nous une nuit tranquille ? Je viens de répondre à quantités de lettres, c’est un vrai travail. J’en ai encore une dizaine à faire, ce sera pour demain.

Jeudi 5 novembre 1914
54ème et 52ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin -Tout a été calme, les journaux ont l’air (?) de dire qu’ils reculent. On ne s’en aperçoit guère ici !
Mon petit clerc Malet vient de passer pour me donner sa nouvelle adresse, attendu qu’une des bombes de l’aéroplane d’avant-hier est tombée sur sa maison 49, rue de Courcelles et l’a démolie. Leur appartement n’a pas été trop abîmé ainsi que le mobilier, mais il a fallu déloger. Pas d’accident de personnes heureusement.
10h3/4 soir- Journée tranquille. Ai eu à déjeuner l’abbé Andrieux qui cherche à se faire enrôler comme aumônier militaire. Ecris pas mal de lettres. Dîné, puis monté dans ma chambre pour écrire à Marie-Louise et à ma chère femme. Il est 8 heures. Comme j’écrivais cette dernière, j’entendis une canonnade et une fusillade terrible vers 8h1/2. A 8h3/4  J’interromps ma lettre… par un mais… Je disais à ma pauvre femme : « J’entends du canon, j’arrête un instant, il est 8h3/4, mais… » Je vais voir à ma fenêtre d’où cela vient et ce que c’est, mais, à mon mais… Un sifflement et un boum formidable à 10 mètres! Je laisse ma lettre en plan, je prends mes clefs de cave, mon pardessus, j’allume une bougie, j’éteins l’électricité et je descends à la cave, à l’entrée de laquelle m’attend ma fidèle… Adèle ! A 8 h 40 nous étions dans notre tanière. Le bombardement a duré de 8h3/4 à 9h3/4, 4 à 5 obus ont dû tomber fort près. Nous saurons cela demain. Nous remontons à 10h1/4. Je regarde dans la rue en fermant la porte d’entrée. Clair de lune ! Pas de décombres dans la rue, donc c’est plus loin, mais c’est une alerte qui a compté.
Je vais tâcher de dormir ! si les… barbares le veulent… le permettent! Dieu quand verrons-nous la fin de cette vie misérable ?!

Vendredi 6 novembre 1914
55ème et 53ème jours de bataille et de bombardement
8h1/2 matin -Nuit fort agitée, mal dormi, à 7h1/2, au moment où je pensais me reposer un peu encore un obus qui n’a pas dû tomber loin. Ceux d’hier soir seraient tombés à la Maison Jehanne d’Arc, au 49 de notre rue, au Casino, chez M. Ravaud pharmacien. Nous étions donc dans la vraie tranchée. Je n’ai plus de courage. Sortirai-je enfin sain et sauf de cet enfer ? Dieu continuera-t-il à me protéger et l’ennemi ne partira-t-il pas bientôt ?
6h3/4 soir- Journée grise, terne, du brouillard. Calme sur toute la ligne, mais que va être la nuit ? Estce qu’elle va être comme celle d’hier une nuit de tortures, d’angoisses, de désespérance ?
7h3/4 soir- A 11h du matin deux obus sont allés tomber sur les abattoirs, on aurait cru qu’ils étaient tombés place d’Erlon. Une question d’acoustique assez bizarre. Un fourrier du 86e de ligne de Quimper est venu me demander des certificats de vie. Je lui en ai donné deux et promis pour ses camarades ce dont il aurait besoin.
Ce soir vers 5 heures reçu la visite de M. Boucher (décédé à Reims avant le 25 janvier 1915, lettre de Lucien Pinet), charcutier rue de Vesle 61, accompagné d’un inspecteur de la Sûreté de Paris, M. Simonin. Ce dernier venait me demander divers renseignements sur M. Jacques Amsler, dont la fabrique est rue de Taissy 8, au point de vue de ses sentiments français ou anti-français. Il est soupçonné d’espionnage. J’ai dit ce que je savais sur son compte et sur sa famille d’origine alsacienne. Son père avait opté pour la nationalité française en 1872/73. J’estime que c’est une vengeance et une accusation calomnieuse, l’avenir nous dira le reste !

Samedi 7 novembre 1914
56ème et 54ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin – On s’est battu la majeure partie de la nuit, mais nous n’avons pas été bombardés. Ce matin, journée de novembre, sombre, grise, lugubre. Ce n’est pas cela qui met du soleil et de l’espoir au cœur !…

 

Les bidons bien laissés par les Allemands

11h3/4- Eté posté à la Poste une lettre à l’Étude de Rousseau-Dumarcet, notaire à Nantes, passé de là jusqu’à St Joseph, rue de Venise. Rue des Capucins, près du coin de la rue du Jard, je rencontre Ronné avec lequel j’ai été hisser nos couleurs sur la tour Nord de la Cathédrale le 13 septembre 1914 au matin. Nous causons, il me dit qu’il va bientôt partir pour Guingamp. Alors je lui reparle de notre escalade et escapade du 13 septembre 1914, et lui demande : « Ronné, c’étaient-ils bien deux petits bidons et un gros bidon de pétrole que les prussiens avaient laissés là-haut sur la dernière plateforme de la tour Nord de la Cathédrale, sous la plateforme en bois ?

« Oh ! non ! Monsieur Guédet, c’étaient deux gros bidons et un petit. » (deux de 10 litres et un de 5 litres).

« C’est moi qui ai descendu les deux gros et M. l’abbé Dage le petit. » – « Dites donc ! Ronné, on prétend que ce sont les Français qui les auraient laissés là ces bidons le 2 ou le 3 septembre, quand ils se sont retirés devant les Prussiens ? »

« Çà, ce n’est pas vrai, M. Guédet, car ces bidons là n’étaient pas où nous les avons trouvés avec vous quand je suis allé avec l’abbé Andrieux arborer le Drapeau blanc des allemands, lorsqu’on nous canardait le 4 septembre 1914 à 10 heures du matin. Pour çà non, ils n’y étaient pas ! Je les aurais bien vus, puisque nous sommes restés un moment sur la dernière plateforme et sous la plateforme en bois où nous avons trouvés ensemble le 13, en attendant que çà siffle moins. Je les aurais bien vus ! Pour çà non ! Ce sont les allemands qui les ont mis là depuis et les ont laissés. Çà ne prend pas çà avec moi ! »
Voilà donc le point d’Histoire fixé par le témoin oculaire du 4 septembre, et par nous trois  les témoins du 13 septembre.
Il était 10 heures du matin quand j’ai eu cet entretien avec Ronné pris au coin de la rue du Jard, deux ou trois  maisons côté pair avant le coin de la rue du Jard qui descend vers le canal, devant les numéros 72, 74 et 76. Ce que (rayé) être si bien (rayé) ?
En tout cas je suis enchanté de cette déclaration de Ronné qui fixe ce point, point impartial et historique en premier chef.
Dans un autre ordre d’idée, tout en s’en rapportant, je bondis de rage quand chaque fois que je sors je trouve et rencontre des tas d’automobiles garnies de fanions de toutes les couleurs et de toutes natures, des Croix-Rouge, et qui sont là devant des cafés, des brasseries, des bouibouis et attendent mélancoliquement leurs… Seigneurs et Maîtres qui sont là devant des hommes en des boui-bouis qui s’amusent à boire, à rire avec des femmes de toutes espèces !… Oh ! ceux-là on ne verra que rarement leurs autos stationner devant les Hôpitaux, les Lazarets, ou les maisons ou établissements où leur devoir les appelle, et d’où ils ne devraient jamais sortir ni quitter !
Je viens de recevoir la visite de M. Tassinier (à vérifier), commissaire spécial à la gare de Longwy, détaché ici et adjoint en ce moment à M. Mailhé (à vérifier), commissaire à la gare de Reims où il demeure 13, rue Blondel, chez M. Letellier, qui est venu me dire qu’il pouvait m’avoir un permis (passeport) pour Paris, aller et retour pour la semaine prochaine, mais il m’a demandé instamment de ne pas dire comment je me le suis procuré. J’irai donc voir le Procureur de la République lundi pour m’entendre avec lui sur le jour de mon départ. Mon Dieu ! merci et pourvu que je puisse faire ce voyage sans arrière pensée et sans le souci de ma maison, de mon étude. Je souhaiterais plutôt qu’en partant je sache que les allemands sont partis de Reims. Enfin, à la Grâce de Dieu.
Nos artilleurs disaient ces jours-ci à Jules Meunier, mon petit employé des chemins de fer, que les allemands envoyaient des obus qui avaient 1m05 de hauteur, rien que l’obus, sans la gargousse.
8h10 soir J’ouvre la fenêtre du cabinet de toilette, une lueur et un éclatement vers l’Hôtel de Ville. Un deuxième, un troisième. Je referme et vais chercher mes affaires, et au moment de descendre un bruit formidable, c’est tout près. Nous descendons à la cave. A 8h40 je n’y tiens plus, nous remontons, et par la porte vitrée du jardin une lueur formidable d’incendie derrière le grand mur de notre voisin M. Legrand. C’est dans la direction de la rue Noël, mais de la chambre de Marie-Louise ce doit être plus loin.
9 heures- Faut-il se coucher ou pas ? oser attendre ? encore ?
En tout 6 à 8 obus pour ce moment !

Dimanche 8 novembre 1914
57ème et 55ème jours de bataille et de bombardement
6 heures- soir Journée calme et grise. Qu’aurons-nous ce soir ? Serons-nous tranquilles ? Quelle angoisse ! Quand arrive la nuit et que l’on est obligé de se demander ce qui va arriver ?! Mon Dieu, ayez pitié de notre misère !
Aujourd’hui j’ai reçu une lettre de ma chère femme et de Marie-Louise. J’ai employé une partie de mon après-midi à préparer les linges, vêtements, etc… qu’elles me demandent de leur envoyer ! En prenant, cherchant, rangeant tous ces chers objets, j’avais le cœur serré. Je pleurais malgré moi. Mes chers aimés, vous ne savez pas ce que j’ai souffert en faisant cela ! J’ai si peu de courage maintenant !! Je n’y survivrai pas, je crois !
8h20 soir C’est extraordinaire comme la vie, l’espoir, le désir de ne plus souffrir vous retient.
Ainsi hier soir à 8h10 je descendais à la cave. Et de ce moment je suis désemparé, désespéré.
Et en ce moment je me reprends à espérer et à… arriver à revivre ! Quel champ d’études, d’expériences, de remarques pour un psychologue, pour un analyste !! On est comme un misérable, un condamné à mort qui attend l’exécution de sa sentence, avec cette différence que la sanction n’a pas été rendue, jusqu’à décréter que malgré tout on est sous le coup de la mort qui peut arriver… brutale, nette, sans prévenance, sans jugement, en ce moment !!
Un obus qui siffle… déraille… l’éclat et… la sentence est rendue ! Voilà ma vie… la vie de nous tous rémois restés à leur poste… depuis 55 jours ! N’y a-t-il pas de quoi devenir fou ? Et malgré tout… l’espoir de vivre, de survivre à ces heures tragiques… me reprend malgré moi ! Que la puissance de vivre, de vouloir vivre est formidable !! Elle est toujours « Vainqueur ».
Le demi-feuillet suivant a été découpé.
8h37 soir- Voilà le canon qui regronde !! Attendons la réponse du berger à la bergère ! Pourvu que ce ne soit pas sur nous, pauvres hères ! qui n’en pouvons mais !
11h20- Effroyable fusillade et canonnade. J’en suis réveillé en sursaut ! Mon Dieu, ayez pitié de nous !
J’entends les cris des combattants et les « Hourras » de l’ennemi !

Lundi 9 novembre 1914
58ème et 56ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin- Le reste de la nuit a été relativement calme et nous n’avons pas reçu d’obus ! Ce matin journée fort grise.
5 heures soir Je me suis démarché pour m’assurer de voir si je pourrais aller à Paris voir les miens. Je crois que je le pourrais, mais je me demande si j’en aurai la force et le courage !
Le demi-feuillet suivant a été découpé, absence des feuillets 159 et 160.

Mercredi 11 novembre 1914
60ème et 58ème jours de bataille et de bombardement
4h35 soir- Depuis une heure le canon gronde sans discontinuer du côté de Berry-au-Bac, Cormicy, Loivre… Est-ce la délivrance ? Il parait que mon clerc Loeillot aurait dit à mon boulanger Metzger que Witry-les-Reims serait repris ?! J’en doute, car ce village est sous les feux croisés de Brimont, Fresnes et Berru ! Ce serait trop beau ! Nos galonnés seraient marris de ce succès ! Pensez donc, ils seraient obligés de quitter leurs cantonnements d’hiver si bien organisés !
8 heures soir- A 6 heures je somnolais au coin de mon feu après avoir traîné ma misère dans les rues pour aller chercher mon journal chez mon brave boulanger, et repassé à St Jacques… que dire ? Oh ! rien… on priait ! Je n’ai eu qu’un mot : « Oui, priez tous les autres pour moi, je ne puis plus prier ! » Je rentrais et là somnolais. Je m’endormais quand un coup d’obus éclatant me fait sursauter. Je descends à cet avertissement à la cave ! Bien humble, bien docile… mais brisé. Non, il ne faudra pas que cela dure trop longtemps, sans cela j’y laisserai certainement mon intelligence, ma volonté, mon vouloir et… ma santé ! Après tous les ébranlements de 60 jours de bataille et de 58 jours de bombardements plus ou moins intensifs, et aujourd’hui c’était une des rééditions des beaux désastres, eh bien non ! Je n’en puis plus !
Or vers 6h1/2 nous remontons, ma pauvre Adèle et moi, bien démontés. « Et M’sieur, quand çà finira-t-il ? »

– « Oui, quand cela finira-t-il ? »
Remontant dans ma chambre je regarde à ma fenêtre, il était exactement 6h35. Une lueur d’incendie, derrière chez Martinet, loin, et qui tonne encore (8h20). Ils ne laisseront rien de notre pauvre ville.
8h20- En ce moment il fait une tempête de vent terrible, vent du sud presque sans pluie, chaud et agréable en toute autre heure !
Vent des Avents qu’enfant j’entendais avec tant de plaisir, mêlé à un peu de crainte quand dans mon petit lit de St Martin, je ronronnais et rêvais à la joie de revivre le lendemain mes jeux d’enfants! et que je pensais à Noël et au jour de l’An ! Et mon Dieu nous étions, oh ! bien humbles ! bien simples ! (passage rayé) J’avais l’Espace, mon vieux chien et tout ce qui m’entourait !! Le vent qui soufflait, la pluie qui cinglait ! Les feuilles qui tourbillonnaient, la caresse chaude de ces vents de l’Avent qui, tout en vous faisant frissonner vous réchauffaient de leur air pur et vivifiant qui vous fouettait. J’étais heureux ! Je n’avais pas d’histoire ! Et las ! maintenant ? Je vis ma misère ! Reverrai-je jamais mon cher St Martin ? les coins aimés, les arbres que j’ai plantés avec une caresse du regard et de la pensée ? Serais-je encore dans mon pauvre jardin de mon Père ? Oui, j’ai tant vécu, tant pensé et surtout tant voulu le bonheur, la tranquillité, la sécurité des chers Miens, Père, Mère, Femme, et Enfants ? Leur joie de vivre sans soucis !! Et être digne d’eux ! Dieu me permettra-t-il d’y revenir mourir, dormir de mon dernier sommeil comme Chateaubriand sur son rocher de St Malo ! Oui ! Dormir ! Mourir ! Dans mon St Martin !
Saint Martin ! C’est votre fête aujourd’hui ! Sauvez ! Protégez ! Délivrez l’enfant de votre village de Champagne !! Et faites que bientôt il revoie, libre, les siens ses chers aimés et le foyer Paternel, et qu’il puisse prier en action de Grâces dans votre pauvre et chère église de St Martin !
Le demi-feuillet suivant a été découpé

Jeudi 12 novembre 1914
61ème et 59ème jours de bataille et de bombardement
… ce matin de Roucy faire un tour à Reims. Elle me disait qu’ils étaient absolument sur la ligne de feu comme nous et que parfois elle était obligée de descendre dans leurs caves (des creuttes (carrières et habitations troglodytes dans le département de l’Aisne)), elle est chez sa sœur, et n’a aucune nouvelle de son père ni de sa mère qui sont à Craonne ou Craonnelle, à quelques kilomètres de là ! En tout cas elle ne parait pas se faire beaucoup de bile ! Heureux caractère ou égoïsme ? Je ne sais.
8h soir Faut-il se recoucher ? ou non ? Ah ! dormir ! J’irais jusqu’à dire toujours ! Quelle souffrance de se dire tous les soirs : dormirai-je ? ou ne dormirai-je pas ? et cela pendant deux mois. Et quand nous conterons cela à nos amis, à nos connaissances, à nos parents qui vous portent tant d’intérêt, ils se moqueront de vous ! Eux étaient si bien, si à l’abri des coups ! « Comment, vous ne dormiez pas ? Oh que c’est drôle ! »
Le demi-feuillet suivant a été découpé
10 heures soir – A 9h1/2 comme d’ordinaire canonnade, sifflement de 2 ou 3 obus. Voilà Adèle qui déboule dans ma chambre en me disant : « M’sieur, n’entendez donc pas, moi je descends ! » Je me lève et m’habille sans grande conviction, je descends, et au moment d’ouvrir la lumière de la première cave je trouve l’électricité ouvert ! C’était mon Adèle que j’avais envoyé chercher une bouteille d’eau de Contrexéville à 7 heures qui l’avait laissé allumé. La grosse bête ! Nous sommes juste restés dix minutes, et nous voilà remontés. Elle n’est ni figue ni raisin ! Cette grosse imbécile la… En tout cas, çà m’a donné l’occasion de faire des économies de lumière, en me faisant trouver cette lampe allumée qui aurait pu brûler des heures et des nuits et des jours ! Elle ne pouvait pas nier que c’était elle ! C’est ce qui l’embête le plus ! Fiez-vous aux domestiques ! Enfin, çà a été un mal pour un bien !
Allons-nous pouvoir dormir tranquille ? Cette fois !
11h10- A 11h encore un obus, tout près celui-là. Je m’habille et je descends, jusqu’à l’entrée de la cave seulement. Ma grosse bête est là, assise, elle n’était pas remontée. Un obus seulement. Je remonte. Vais-je faire cette comédie toute la nuit ?

Vendredi 13 novembre 1914
62ème et 60ème jours de bataille et de bombardement
Midi Le reste de la nuit j’ai tâché de dormir, mais Dieu sait comment! Non ! Je n’y résisterai pas. Journée grise et triste. Rencontré tout à l’heure (rayé) toujours (rayé) .Quelle joie pour (rayé). Le bas de la page a été découpé.
5 heures soir Journée relativement tranquille. Il fait une tempête de pluie et de vent terrible. Mon Dieu ! Qu’ils ne nous bombardent pas cette nuit, ce serait épouvantable. Les éléments et le fléau de Dieu en même temps ! ce serait la fin du monde que ce ne serait pas pire ! Si seulement nous pouvions dormir tranquille! Mon Dieu, auriez-vous pitié de nous ?! et de notre misère!
9 heures soir -Dois-je prendre ma plume et dire les quelques minutes de tranquillité dont je viens de jouir depuis le dîner (8 heures) jusqu’à maintenant, car un coup de canon vient de tonner, le premier que j’entends depuis 1 heure.
Oh ! vous ne saurez jamais, vous qui me lirez peut-être, ce que c’est de ne pas entendre le canon tonner, grogner, gronder, les obus siffler, éclater, broyer pendant une heure !! Cette heure bénie, je l’ai vécue, j’en ai jouis, je l’ai caressée ! je l’ai bénie ! je me suis remis à… revivre… à reprendre à aimer la vie ! Comme c’était bon !… mais ce sera-t-il toujours bon ? pour toujours toujours ? Oh ! l’horrible chose quand je pense au songe passé, chaque seconde, chaque instant mon… rêve de joie de revivre à la vie peut cesser, peut s’évanouir… comme tous les rêves. Et que je vais retomber dans le cauchemar de la réalité !Le bas de la page a été découpé.
C’est si bon de pouvoir laisser voltiger, butiner à droite et à gauche, par-ci par-là sa pensée qui s’envole comme une folle vers… la tranquillité… la sécurité ! C’est si bon d’entendre son maigre feu, si maigre soit-il, flamber, ronronner ! et vous inviter à dormir… dormir ! à vous reposer… à oublier tout, tout et surtout notre misère !
C’est si bon d’entendre le vent souffler, gronder, rugir chaud et tiède, quand on lit un livre attachant et ce serait si bon de le faire si les obus ne venaient pas vous rappeler brutalement à la réalité, à la guerre sauvage que les Barbares nous font !
Ce serait si bon… non ! Je m’arrête, ce serait trop bon de songer que peut-être un jour j’aurais la joie, le bonheur suprême de jouir de tout cela avec mes chers aimés, près de mes chers aimés, entouré de mes chers aimés.
Cette joie et cette pensée me font peur… Tant j’ai souffert, tant je souffre. Dieu me l’accordera-t-il ? Quand ? Oh ! que ces heures sont lourdes à passer, à couler, à vivre goutte à goutte, minute par minute, seconde par seconde. Et verrais-je jamais la seconde suprême où je pourrais dire : « Les allemands sont partis. Nous sommes délivrés. »

Samedi 14 novembre 1914
63ème et 61ème jours de bataille et de bombardement
10 heures matin -Nuit tranquille. Mais à 9 heures deux  obus viennent tomber dans notre quartier nous rappeler à la triste et sombre réalité ! Il fait cependant un si beau soleil dont il serait si bon de jouir ! Que nous sommes inaccessibles ! Et avec cela sans une lueur d’espoir de savoir quand nous serons délivrés ! et qu’un jour nous pourrons dire : c’est fini, nous pouvons nous promener, agir, sans l’obsession qu’un obus peut venir nous assassiner. Car c’est de l’assassinat et non de la guerre que ce bombardement sauvage sans rime ni raison, sans but, sans donnée stratégique sauf le plaisir de détruire, pour rien, tuer des innocents, des gens qui n’ont même pas le droit de se défendre, de répondre aux coups qu’on leur donne ! Voilà notre situation, notre vie depuis plus de deux mois.
6 heures soir -Reçu la visite toujours bienvenue de M. Charles Heidsieck qui a bavardé une bonne heure avec moi au coin de mon feu. Tous les siens vont bien. Nous avons causé longuement de notre triste situation. Comme moi il trouve qu’on ne fait rien pour délivrer notre pauvre cité et de plus il croit que la guerre sera longue. Je souhaite que nous nous trompions.
Je dois aller déjeuner avec lui au Cercle de la rue Noël et nous passerons sans doute une partie de l’après-midi ensemble. Ce sera une journée à marquer d’une pierre blanche, elles sont rares pour moi. Mais nous sympathisons beaucoup ensemble et nous avons beaucoup d’idées communes. C’est un homme !
8h1/4 soir- Je ne puis résister au désir de consigner le dernier « ragot » qu’on vient de me rapporter (voyez d’ici la logique du dernier tuyau !)
« Les allemands ont arboré le drapeau blanc sur Brimont, partout, et on a amené des quantités de troupes dans le quartier du faubourg de Laon, rue du Coq (?)(Interrogation légitime, cette rue du Coq n’a jamais existée) pour voir s’ils se rendent bien ! On a même fait évacuer les habitants de ce quartier de la rue du Coq ! »
Les allemands se rendent ! Si on fait évacuer un quartier de rue pour… les recevoir ? Et combien d’autres du même genre !!
Dans une demi-heure, une heure, je serai malheureusement fixé sur cette grande nouvelle par la voix du canon qui grondera, ou par le sifflement des obus ! En ce moment on est trop tranquille. Pas un bruit, pas un souffle depuis 4 heures du soir ! Gare ! la casse !! Ce silence n’est pas naturel et me… me dit rien qui vaille !
Dormirai-je dans mon lit ?
8h35 soir Je regarde à ma montre l’heure ! 8h35, dans 1/4 d’heure, 1/2 heure le canon va gronder. Voilà, maintenant le sablier qui règle notre vie ! En regardant l’heure, on se dit : Oh ! dans tant de temps il peut nous arriver quelque chose !! Sur ce moment je dois me dire que dans 1/2 heure le canon va gronder ou je vais entendre les obus siffler au-dessus de la maison ou éclater autour de moi !! Jolie perspective !… Perspective qui dure depuis 61 jours !!… Matin et soir ! et soir et matin !… Non ! ceux qui n’y ont pas passé, qui n’y auront pas passés ne saurons jamais tout ce qu’il y a de douloureux, de pénible, d’angoisses, de tortures dans ce geste inconscient que l’on fait à chaque instant du jour en tirant sa montre pour savoir l’heure, et que l’aiguille fatidique, tout en sautillant, vous dit : « Il est telle heure, dans 1/2 heure, dans 1 heure, sache-le bien, Humain Mortel ! ce sera la voix du canon, la bombe et qui peut-être te tueras, et peut-être… la Mort !!… là ! au coin de ton feu… pendant que tu écris ! »

Dimanche 15 novembre 1914
64ème et 62ème jours de bataille et de bombardement
11 heures matin- Nuit calme. J’ai cependant mal dormi. On souffre tant, on est tellement inquiet de ce calme, que malgré soit on se demande ce qui pourrait bien nous arriver après ce calme !
Actuellement on canonne par intermittence. Est-ce que ce serait tout de même la retraite pour les allemands et enfin bientôt… tout de suite la délivrance !
4h1/2 soir Déjeuné au Cercle avec Charles Heidsieck. Là était avec nous : M. et Mme Léon Collet, Robert Lewthwaite, Théret (cave Pommery), Georget, Lelièvre (usines) d’Angers, arrivé après le déjeuner. Robert Lewthwaite, toujours aussi gai et entrain, nous a appris la libération et le retour en France de Léon de Tassigny et du capitaine Louis Kiener, les parlementaires envoyés pour retrouver les fameux deux parlementaires prussiens du 4 septembre, Von Arnim et Von Kummer.
Vers 2 heures- nous sommes allés, M. Heidsieck et moi à Clairmarais voir l’abbé François Abelé (1881-1949) qui nous a appris une triste nouvelle avec la disparation (tué, blessé ou prisonnier) de Louis Abelé, son frère, que j’ai marié à Roubaix en mars dernier (Louis Abelé 1883-1962, prisonnier de guerre, avait épousé Félicie Delattre), dans l’affaire de Vailly-sur-Aisne qui a été fort chaude. Le 332ème de ligne a été surpris une nuit par 15. 000 allemands, et il y a eu une reculade de 20 kilomètres sur l’Aisne et le canal que nos troupes ont repassé en déroute ! Pauvre petite jeune femme, après 8 mois de mariage ! Choc d’autant plus pénible que l’on n’est pas fixé sur son sort.
Comme M. Heidsieck désirait aller voir M. Gindre au Collège St Joseph, rue de Venise, je l’ai quitté sur le boulevard pour rentrer chez moi, fort fatigué. Tout cela me brise.
8h1/4 soir- Je fais un effort, je regarde par ma fenêtre voir, non pas si le temps sera beau demain, mais si nous pourrons dormir à peu près tranquille. Car mon pauvre cœur commence à battre trop souvent et trop fort la chamade, et pour toute la nuit !
J’ouvre : nuit sombre, pluie torrentielle, j’attends car il fait noir comme dans un four ! il faut que mes yeux s’habituent à la nuit. Peu à peu le ciel s’éclaire ! Soudain, c’est le canon qui tonne, c’est un des nôtres ! Il pleut ! Il pleut comme chez les loups, disait ma pauvre Mère ! Ne nous attendrissons pas ! Nous ne savons pas ce que sera demain !
8h3/4 soir C’est extraordinaire comme on reprend confiance à sa vie coutumière. Voilà à peine deux nuits que nous sommes à peu près tranquilles, et je me reprends… à vivre… à prendre plaisir de… vivre mon train-train de vie. Ah ! si cela pouvait continuer, que de choses j’écrirais, je confierais à ces Pages Vécues tragiquement, douloureusement vécues !
Mais « Gott mit uns » le permettra-t-il déjà ! Ah ! Dieu Saint ! Quand donc pourrais-je crier à pleine voix non pas : « Deutschland über alles ! », mais « Deutschland unter alles ! »…
Ce sera la délivrance et 1870 sera rayé de l’Histoire lugubre imposée à la France pendant 44 ans par les Sauvages, les Bandits, par Guillaume II, le Hesse ! Attila le second !… et dernier !

Lundi 16 novembre 1914
65ème et 63ème jours de bataille et de bombardement
6h1/2 soir -Toute la nuit dernière le canon a fait rage, mais nous avons été épargnés par les obus qui ne sont pas venus dans notre quartier. En sera-t-il de même cette nuit ? C’est si bon de pouvoir un peu dormir, d’oublier sa misère !
Journée fastidieuse, avec du canon toujours à la clef. J’ai écrit quelques lettres, j’ai pu enfin faire parvenir les effets de mes aimés, mais je ne vie que comme un pauvre malheureux sans énergie, sans courage. J’agis sans trop savoir ce que je fais. Comment avoir plaisir à faire quoi que ce soit !! avec la vie que nous subissons ! Sans espoir de voir nos malheurs cesser bientôt ! Dieu délivrez-nous donc bientôt !
Absence des feuillets 167 et 168.

Lundi 23 novembre 1914
72ème et 70ème jours de bataille et de bombardement
11 heures matin -Ce matin à 7h1/2 Adèle m’appelle à la cave pour me dire que M. Jacques Charbonneaux m’attend pour me voir. Je m’habille à la hâte, je monte à la cuisine. Et là je trouve M. Jacques Charbonneaux avec Jacques Wagener, le chauffeur de Mareschal, et en quelques mots il m’apprend que mon cher Maurice est mort, tué hier soir, (coupé en deux par un obus) vers 8 heures du soir, en face de chez Monnereaux (à vérifier), avenue de Paris, comme il revenait de dîner à sa popote de la rue de Vesle, en rentrant avec ses collègues coucher à l’Hôpital Mencière. Maurice Mareschal, Salaire, Soudain, Guyon ces autres tués et le Docteur Barillet a le pied droit enlevé !

La perte d’un ami Maurice Mareschal

Mon pauvre et cher Maurice ! Mon seul, mon vrai, mon premier ami! Mort ! Tué ! Je suis atterré ! Quelle épreuve, Mon Dieu ! Mon Dieu, recevez-le en votre paradis. Protégez-nous. Protégez-moi et que je sorte sain et sauf de la tourmente, car voilà un nouveau devoir, sacré celui-là qui m’incombe, sa pauvre petite femme, ses deux enfants !!
Mon Dieu ! Mon Dieu !! Mon Dieu !
5 heures soir- J’ai vu une dernière fois mon cher Maurice. Il semblait dormir, sa figure était calme ! Quelle déchirure pour moi ! Oh ! sa pauvre Jeanne (Jeanne Mareschal, née Cousin, 1873-1929), ses pauvres enfants (René et Henry Mareschal) !
On l’enterre demain mardi 24 novembre 1914, le service aura lieu à 9h1/2 à Ste Geneviève, et de là on le conduira au Cimetière de l’Ouest pour le transporter ensuite dans la journée au Cimetière du Nord. Encore une dure et cruelle journée pour moi ! Si c’était seulement la dernière avant la délivrance de Reims. Dieu ! Aura-t-il pitié de nous devant la mort de cette innocente victime !! Mon Dieu ! protégez-nous ! ayez pitié de nous, de nos misères ! Délivrez-nous de l’Ennemi. Qu’il s’éloigne tout de suite ! et n’ait plus le temps de nous faire du Mal. Dieu, vous devez bien cela à cette pauvre Ville de Reims ! Dieu ayez pitié de moi. Protégez-moi ! afin que je remplisse tous les devoirs dont mon cher Maurice m’avait chargé. Il m’a confié ses enfants ! Faites que j’en fasse des hommes, comme mes enfants ! Sauvez-moi ! Faites que je revoie bientôt mes chers aimés ! J’ai assez souffert pour que vous m’accordiez ce bonheur, ce grand bonheur de les revoir, moi sain et sauf et sains et saufs eux-mêmes : Femme, Enfants et Père ! J’ai confiance. Mon Dieu ! Vous ne pouvez me refuser ce grand bonheur !

Mardi 24 novembre 1914
73ème et 71ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin – Après-midi d’hier épouvantable, de 1 heure à 5 heures du soir bombardement partout, et cette nuit de 10h à 5h du matin. Ruines sur ruines. Je crois que je deviendrai fou. Je suis anéanti. Ce matin, enterrement de mon cher ami Maurice Mareschal à 9h1/2 dans l’usine Cama (bouchonnerie), à La Haubette et transport du corps dans la chapelle du Cimetière de l’Ouest en attendant le transfert dans le caveau du Cimetière du Nord. Les quatre  cercueils ont été laissés là en attendant. Discours du Docteur Lardennois très bon, de trois élus, du Docteur Langlet comme Maire de la Ville de Reims, d’un délégué des pompiers pour Salaire, de M. Georget, président du Tribunal de commerce pour Maurice et d’un Médecin Militaire en chef, Commandeur de la Légion d’Honneur, médaille de 1870, très élevés, très dignes et avec le mot chrétien à la fin de « Au Revoir ! »Je n’ai plus de courage, je suis anéanti.
5 heures soir-  A 4h j’ai été au Cimetière du Nord assister à la descente du corps de mon pauvre Maurice dans le caveau de sa famille ! Je viens d’écrire à Mme Mareschal. Je suis anéanti, brisé, broyé. Je n’en puis plus.

Mercredi 25 novembre 1914
74ème et 72ème jours de bataille et de bombardement
4h1/2 soir- Journée d’hier et nuit passent tranquille. Neige légère et fondue depuis ce matin. Ai pu mettre mon courrier au couvent. Vu l’abbé Andrieux qui m’a apporté ma pelisse et m’a donné des nouvelles de mes adorés. Tous vont bien, grâce à Dieu.
Il parait qu’un grand État-major est venu aujourd’hui à Reims (c’est exact) composé d’officiers français, anglais, belges. Alors mon Adèle qui vient d’apprendre cela de la bonne de Mme Janson rue Thiers me dit qu’elle lui a dit qu’il fallait se méfier cette nuit, car les Russes !, les anglais, les japonais, etc… Etaient venus ici, et que l’on allait se battre terriblement, et que sa patronne avait dit que ces officiers lui avaient dit qu’ils ne répondaient plus de rien ! et allez donc !
Ce que j’ai rabroué ma grosse bête d’Adèle ! Tout ce que je lui concéderais sera peut-être de se coucher de bonne heure, çà fera mon affaire si je puis dormir tranquille ! Enfin que Dieu nous protège et nous délivre, c’est tout ce que je lui demande. Et il m’exaucera. Je serai sain et sauf, corps et bien !Dieu ne peut me refuser cela, avec tout ce que j’ai souffert.
Toutefois je ne serais pas surpris qu’il manifestât quelque chose, car après l’ouragan des 21, 22 et 23 nous sommes trop tranquilles.
Si c’était seulement la reculade générale des allemands et notre délivrance. Que j’en sorte indemne ainsi que ma pauvre maison, c’est tout ce que je demande à Dieu. Il ne peut guère me refuser cela. J’ai tant souffert en silence et lui ai tant offert d’angoisses qu’il me doit bien cela. De sortir de cet enfer sain et sauf, et ma pauvre maison sans le moindre dégât. Après tout, ce n’est pas seulement mon bien que je demande à être sauvegardé, mais aussi ce que j’ai à mes clients. Mon Dieu ! Ayez pitié de moi. Protégez-moi, ainsi que ma pauvre maison. J’ai tant souffert !

Jeudi 26 novembre 1914
75ème et 73ème jours de bataille et de bombardement
10 heures matin –  Nuit tranquille à la cave, on n’entend rien, si ce n’est les obus qui peuvent passer audessus de la maison. Quant à de la fusillade et des engagements de nuit je ne puis n’en entendre là ! Ce matin à 8h bombardement, tous les obus passaient au-dessus de nous pour aller tomber vers la gare ! C’est toujours la vie misérable, quand cela finira-t-il ?
On n’ose rien entreprendre ni commencer car on ne sait si on terminera et on ne peut se mettre de suite à ce que l’on fait. On mène une vie végétative, sans but, sans rêve, à la diable, à bâtons rompus. On commence quelque chose, puis un sifflement ou un boum ! et il faut laisser tout là ! Je tâcherai cet après-midi de sortir un peu, mais où aller on ne sait où ? de peur de se trouver sous les bombes !! Je deviens craintif ! C’est insensé! Pourvu que je ne tombe pas malade !
4 heures soir – A 2h bombardement côté rue Libergier, Palais de Justice, rue Chanzy, Gambetta. Nombreuses victimes. Emile Charbonneaux fort abîmé ! St Marcoul (ancien hôpital entre la rue Brûlée et la rue Chanzy) 16 morts et 40 blessés dit-on ! A 2h1/2 je vais porter mes lettres à l’Hôtel du Nord avec une pour mes chers aimés, de là je pousse boulevard de la République. Au 39,  je trouve la porte de Brouchot, avoué, défoncée. J’entre, une bombe déjà vieille. Il y a-t-il eu cambriolage à la nuit, je ne crois pas. Je file à la Police où je suis plutôt reçu fraichement, je cours au Parquet. Une bombe venait de tomber 1/4 d’heure avant, tout est en désarroi. Le Procureur à qui j’explique l’affaire me dit d’aller voir le Commissaire de Police du 1er canton rue des Capucins, M. Pottier, qui me reçoit fort obligeamment et me dit que le nécessaire sera fait de suite pour barricader l’immeuble. Je le prie de ne rien dire à l’agent qui m’a si mal reçu à la Ville. Je veux aller chez Mareschal, mais un obus qui n’éclate pas me rappelle à la raison. Je rentre chez moi.
4h05- En voilà trois  qui sifflent sans éclater je crois, il est prudent de descendre… Et j’ai pourtant encore une lettre à écrire. Je puis dire que malgré les tempêtes et les rafales d’obus mon courrier a toujours été à jour ! Est-ce qu’il en sera autrement aujourd’hui ? Mon Dieu me protégera et me permettra de faire mon courrier.
5h35 Voilà mon courrier terminé, me voilà en règle et tranquille sur ce point. Maintenant je vais bientôt descendre dîner avec ma brave fille Adèle, et ensuite nous irons coucher à la cave. Dans un tombeau pour ainsi dire ! Quand donc pourrai-je revenir coucher ici dans cette chambre où il ferait si bon de rêver à mes aimés au coin du feu, seul en attendant le sommeil réparateur, tranquille d’une nuit sans tempête, sans rafale, sans combat, sans bombardement, sans canonnade ni fusillade, sans obus sifflant, hurlant, éclatant au-dessus de vous, broyant, effondrant, tuant autour de vous !! Mon Dieu, quand la Délivrance !
Et le doux revoir de tous mes chers aimés, femme, enfants, Père et St Martin !! Allons ! Pauvre martyr, lève-toi, prend ta lampe pauvre misérable, quitte ton coin où tu aimerais tant rester, passer la nuit, descend aux Catacombes !

Vendredi 27 novembre 1914
76ème et 74ème jours de bataille et de bombardement
5h40 soir -Nuit dernière tranquille. Journée de même jusqu’ici ! A déjeuner l’abbé Andrieux. Toujours bien gentil. Sorti pour répondre au Parquet à la dépêche du Garde des Sceaux au sujet des pensions militaires. De là je pousse chez Mareschal, son mur de jardin sur rue est crevé par des chocs, les deux maisons en face, aux 89 et 91, sont fort abîmées ! Revenu voir M. Lamy (Pierre-Edouard Lamy, architecte, membre de l’Académie de Reims, décédé à Reims le 30 novembre 1914) à toute extrémité ! Je rentre chez moi, pas de clef de la porte d’entrée que j’ai oubliée sur l’armoire de Robert. Adèle est sortie. Je l’attends, et voici qu’elle me dit avoir aussi oublié ses clefs. Nous voilà dehors ! après bien des essais, je vais au Casino, je monte avec un domestique de la brasserie sur la terrasse et la véranda en verre près du vieil acacia. Il descend comme un chat et va ouvrir la porte à Adèle. En même temps le serrurier arrivait et ouvrait. Sauvé mon Dieu ! Mais quelle alerte ! Dans l’état d’esprit où nous sommes. Heureusement que les bombes ne se sont pas mises de la partie ! Mon Dieu ! Je vous en supplie, délivrez-nous ! des allemands »

 

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