8) Carnets de guerre du rémois Louis Guédet: visite du président de la République

8) Carnets de guerre du rémois Louis Guédet (28 novembre -31 décembre 1914)Visite du président de la République

Samedi 28 novembre 1914

77ème et 75ème jours de bataille et de bombardement .
9 heures matin- On a bombardé toute la nuit. Ce matin calme. Le calme des journées m’inquiète. Pourvu que les allemands ne fassent pas leurs derniers efforts sur Reims. Nous sommes déjà assez misérables comme cela. Mon Dieu quand cela finira-t-il ? je ne puis cependant croire que vous nous laisserez ainsi mourir de tourment, de misère si longtemps. Seigneur, délivrez-nous tout de suite !
6 heures soir- Je viens de passer, de 2h1/2 à 5h1/2 à la Clinique Mencière pour l’inventaire de tout le pauvre et sanglant mobilier de Maurice Mareschal. Vêtements, objets personnels, argent, cantine, etc… Quel calvaire. Quel martyr pour moi. Je suis anéanti. Je n’en puis plus. Mon Dieu, protégez-moi, sauvez-moi ! sauvez ma maison, tout. Que je revoie bientôt mes chers adorés et mon Père.

Dimanche 29 novembre 1914
78ème et 76ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin- La nuit a été tranquille, cette matinée aussi jusqu’à présent, mais je n’ai guère confiance en ces calmes qui nous ont toujours amené des tempêtes et des ouragans de fait ! Mon Dieu, quand donc serons-nous délivrés ?
5h1/2 soir- Journée tranquille. Vu Charles Heidsieck, l’abbé Andrieux qui m’apprend sa nomination comme aumônier des fusiliers marins et qui va prendre ses dispositions à Paris. Je lui confie une lettre pour ma chère Madeleine et sa chaîne de montre en or avec perles. Je lui recommande surtout qu’il ne lui fasse pas connaître mon chagrin, ma peine, mon découragement. Dieu voudra peut-être qu’en même temps elle apprenne le recul des allemands et la délivrance de Reims. Alors le bonheur, la joie… de se revoir !! Dieu exaucez-moi !
Absence des feuillets 173 à 176

Mercredi 2 décembre 1914
81ème et 79ème jours de bataille et de bombardement
…Ensuite signature des certificats de Vie à la mairie. Après-midi correspondance pour les messes pour Maurice Mareschal, 100F à l’abbé Landrieux curé de la Cathédrale, 200F au chanoine Colas, ancien curé de Trigny, et rentré pour écrire à ma chère femme que je désespère presque de revoir ainsi que mes enfants et mon pauvre Père. Je n’en puis plus! J’ai peur de tomber malade et de mourir de chagrin, d’ennui. Je ne peux plus!

Nuit humide à la cave
9h1/2 soir- Je n’y puis résister. Je souffre trop de coucher à la cave, dans cette atmosphère humide qui me pénètre jusqu’à la moelle des os. La nuit et le matin, quand je me réveille, j’ai de l’eau sur la figure et mes draps près de ma tête sont comme trempés de brouillard. Non ! Je n’en puis plus. Je couche ce soir ici dans le lit de Jean. Je reprends ma triste vie mais je suis seul, chez moi, et je n’ai plus cette promiscuité avec cette pauvre Adèle qui est une brave fille, mais non ! J’ai un autre sang dans les veines, et la brave fille ne saura jamais ce qu’elle m’aura fait souffrir, et cependant… Elle n’était pas gênante.
Désormais si je redescends à la cave où est mon lit de réserve ce ne sera que si je ne puis faire autrement.
Mon Dieu, quelle vie atroce! Si seulement déjà je pouvais dormir loin d’ici en attendant la délivrance ! Espérons toujours, et à la grâce de Dieu ou du Diable… J’en ai assez. Mon Dieu protégez-moi ! mais il n’est pas permis d’abuser des forces humaines comme cela! Vous devez nous délivrer de suite de ce cauchemar allemand, et enfin nous accorder la paix, la tranquillité, la joie et le bonheur de revoir bientôt ma femme, mes enfants… Et mon Père ! Et reprendre notre vie commune ici dans notre maison indemne, saine et sauve. Pour retravailler et continuer moi à faire du bien et à me dévouer pour les autres.
Bénissez-moi mon Dieu ! et que comme Turenne ou Napoléon je dorme tranquille, calme, à la veille de la victoire, de la délivrance et du retour de tous mes aimés ! Bientôt, demain, tout de suite.

Jeudi 3 décembre 1914
82ème et 80ème jours de bataille et de bombardement
11h3/4 -J’ai couché dans mon lit, tout heureux de cette décision. J’ai dormi bien tranquille. Dieu que c’était bon ! D’être seul, chez moi ! Pas de canonnade la nuit. Ce matin nos canons grondent, mais les allemands ne paraissent pas répondre! Je n’ose espérer. J’ai peur d’espérer. D’apprendre qu’ils s’en vont.
8h40 soir- Journée tranquille. Les allemands n’ont pas répondu à nos canons ! et nos canons ont peu tiré du reste. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Allons nous avoir une trombe d’obus, ou est-ce que ce sera la délivrance ? Je suis inquiet. Tout cela n’est pas naturel, et c’est l’impression de tous !
Manqué cet après-midi vers 3h1/2 la visite de S.E. le Cardinal Luçon, accompagné de Mgr Neveux. J’irai demain la lui rendre et savoir si c’est une visite ou autre chose! Ce doit être une visite. Ma bonne Adèle était toute effarée et surtout ennuyée d’avoir dit que j’étais là! Quand je venais de sortir ! Nous verrons demain.

Vendredi 4 décembre 1914
83ème et 81ème jours de bataille et de bombardement
9 heures- matin Nuit absolument calme. Canon chez nous et rien de l’ennemi. C’est étrange ! Cela devient inquiétant, pourvu que ce ne soit pas encore un ouragan de feu et de fer qu’il nous prépare, et que ce soit plutôt sa fuite, notre délivrance ! Notre liberté !
9h1/2-soir Tout est calme. Je suis allé ce matin à la Caisse d’Épargne, de moins en moins de monde. Signé à la Mairie des certificats de vie. L’après-midi, rendu ma visite à S.E. le Cardinal Luçon. Très courageux, très bon, très aimable pour moi. Comme tout le monde il trouve l’épreuve longue!  Rentré chez moi, écrit à ma chère femme, au Conseiller A. Renard, porté à l’Hôtel du Nord ces deux lettres. Là j’apprends que l’Union des eaux de Reims a été atteinte par trois obus cet après-midi. Allons, nous manquer d’eau ? Le Directeur me dit que non ! Rentré dîner, remonté à 8 heures où j’écris au docteur Guelliot en me laissant aller un peu à lui conter mes souffrances, celles de la ville, nos sueurs, les heures douloureuses et tragiques de la mort de mon ami Maurice Mareschal et cette scène inoubliable et poignante de notre course à pied par un temps gris et maussade à 4h1/2 du soir, au jour tombant, avec Jacques Wagener, le chauffeur si dévoué de Maurice et moi derrière le fourgon qui amenait mon pauvre ami au cimetière du Nord à sa dernière demeure, et tous deux agenouillés au bord de la tombe béante, et aussitôt ensuite au travail des fossoyeurs au bruit du canon, sous le sifflement des bombes et l’éclatement des obus à quelques centaines de mètres de nous. C’était un vrai tableau digne de la plume d’un Victor Hugo ou d’un Edgar Poe.
Toujours le calme ! Pas de canon ! Mais un vent de tempête terrible. Dormirons-nous tranquille ce soir ? Malgré les objurgations (NR: vifs reproches)  d’Adèle je couche dans ma chambre. La cave ne me dit rien. Adèle n’est pas contente, pas rassurée, ce que je m’en moque! Elle m’est bien dévouée quand même la pauvre fille.
Quand donc pourrons-nous reprendre notre vie normale ? Et enfin revoir tous mes aimés et nous retrouver tous réunis ici reprendre nos habitudes, nos ennuis journaliers, nos joies… Enfin revivre une vie un peu humaine et surtout moins douloureuse, moins misérable que celle que je mène depuis trois mois, oui il y a trois mois jour pour jour que Reims a été bombardé pour la première fois par erreur! Le 4 septembre, et depuis combien ai-je entendu d’obus siffler, éclater, broyer, briser, incendier !… si seulement c’était fini, bien fini, et qu’ils partent, qu’ils soient partis et qu’enfin nous puissions… …Respirer et nous revoir tous.
Lettre de Louis Guédet au Docteur Guelliot
Entête : Louis Guédet – Notaire à Reims – Rue de Talleyrand, 37 – Téléphone 211
Reims, le 4 décembre 1914
Mention en travers de l’entête : « Garder un brouillon »
Mon cher Docteur,
J’ai bien reçu vos deux lettres du 1er décembre 1914.J’en prends bonne note et aviserai pour le mieux : je dis cela : j’aviserai… car je ne sais pas, mais il se passe quelques chose d’anormal à Reims et aux environs : voilà trois jours et trois nuits que nous sommes à peu près tranquilles.
Depuis la tempête de la semaine précédente – et je vous l’avoue, (oh ! en tremblant presque !) que je me reprends à espérer entendre sonner l’heure de la Délivrance!

– Bientôt! Aux croyants : Dieu m’entende! mon cher Docteur, jamais on ne saura ce que nous avons subi, souffert !! Mais malgré moi, je ne sais. J’espère que nous nous reverrons bientôt! et c’est pourquoi je vous dis : j’aviserai pour le même ! – et j’ajoute vous pouvez compter sur moi – vous le savez du reste. J’ai écrit tout à l’heure à votre beau-père et lui disais que je vous écrirai incessamment, or comme les allemands sont silencieux, je me suis lancé à vous écrire = il est neuf heures du soir = pourvu qu’ils ne me coupent pas une phrase ou un mot en deux pour m’obliger à descendre à la cave! Je ne compte plus les fois que pareille chose m’est arrivée ! c’était pas que tous les jours ! M. Lamy, notre trésorier de l’académie est mort lundi dernier après une longue agonie ! J’en ai averti M. Jadart.
Oui, mon cher Docteur, vous qui savez ce que c’est que souffrir. J’ai souffert beaucoup de la mort de mon ami Maurice Mareschal, qui a été littéralement fauché par un obus avec Salaire et deux autres officiers, sans compter les blessés parmi lesquels M. Barillet (jambe broyée), le 22 novembre 1914 à 8h1/2 du soir, avenue de Paris, au moment où, sortant de leur « popote », ils retournaient à Mencière.
Je n’en suis pas encore remis – c’était un ami de la première heure et ceux-là ont ne les oublie jamais ! De plus sa mort m’impose un nouveau devoir, promis de longue date, celui de veiller et sur sa veuve et sur ses deux enfants. Je n’y faillirai pas ! Mais quel déchirement ! Le revoir exsangue – broyé – ensuite les obsèques et la course derrière le fourgon le ramenant au cimetière du Nord près des siens – au son du canon et sous le sifflement des obus ! puis seul avec son chauffeur tant dévoué, personne d’autre, devant la fosse béante et les obus éclatant à quelques centaines de mètres de là !! Assister au travail des fossoyeurs ! Ce sont des heures tragiques d’horreur, de tristesse poignante qu’on n’oublie jamais. C’est digne de la plume d’un Victor Hugo ou d’un Edgar Poe ! –
Pardon ! mais je sais que vous me comprendrez !
Je suis encore indemne homme et maison mais la rue de Talleyrand en a reçu la semaine dernière! Reims devient un monceau de ruines ! Reims Meurt ! agonise ! Savez-vous combien de maisons sont encore habitées rue de Talleyrand, actuellement – cinq ou six  – et deux seulement gardées pour les meubles, et de maisons nous sommes deux  : Cahen, du Petit Paris, et moi. Toute la ville est à l’avenant, vous voyez déjà la… Nécropole ! moins le gigantisme ce sont les ruines d’Angkor. Tout le reste est fermé, abandonné.

Samedi 5 décembre 1914
84ème et 82ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin -Nuit tranquille, mais une tempête de vent formidable qui continue encore maintenant. Mon Dieu pourvu que les allemands s’en aillent bientôt, tout de suite.
Je vais faire mon dernier jour de service de semaine à la Caisse d’Épargne, je ne suis pas fâché de le voir se terminer, car cela me prenait toute ma matinée.
Journée tranquille dans notre quartier, mais on sent que tout le monde se décourage et si la délivrance n’arrive pas bientôt les courages et bonnes volontés tomberont et s’abandonneront au découragement et au désespoir.
Reçu les clefs de la maison de mon voisin et de sa maison particulière (M. Legrand), me voilà donc sans voisin. J’ai demandé au gardien qui part qu’il me confie ses pics, pinces et leviers en cas de besoin pour la cave ou la maison.
J’ai passé mon après-midi à voir à toutes sortes de choses, été chez Mareschal pour n’arriver à rien ! C’est inouï le temps que l’on perd à courir, voir et agir ! pour n’arriver à aucun résultat…
9 heures soir- Silence complet. Je devrais écrire et répondre à mon Jean et à Marie-Louise, à Madeleine, mais je n’en n’ai ni le courage ni la force après une journée de fatigues. Il faut me coucher et tâcher de dormir !

Dimanche 6 décembre 1914
85ème et 83ème jours de bataille et de bombardement
11h1/2 matin- Quelques obus cette nuit, assez loin. Ce matin, beau temps, ainsi les aéroplanes volent, et un allemand a lancé pas très loin d’ici une bombe vers 10 heures. Je viens de voir Jacques pour les messes de mon ami Maurice. Pour les messes que Mme Mareschal m’a prié de faire dire, pour leur entretien (Jacques et Line) et leurs gages. J’irai chercher de l’argent ce soir ou demain pour mettre tout en règle. J’ai écrit ensuite une longue lettre à Mme Gambert, répondant à la sienne et à la dernière lettre du 30 novembre de Mme Mareschal, et ma matinée est finie. Il est 11h3/4. Moralement je me fatigue beaucoup et n’ai plus guère d’espoir de voir la fin de notre martyr. Ce serait miracle si les allemands partaient avant Noël. Alors ce sera le bombardement de la ville jusqu’au printemps, c’est-à-dire sa ruine complète ! A moins que la Sainte Vierge le 8 les chasse sans bruit, sans éclat en bonne Mère ! Dieu et Elle nous doivent bien cela !

Lundi 7 décembre 1914
86ème et 84ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir -La nuit a été calme, toujours du vent en tempête. Journée fastidieuse et fort occupée. Banque de France, Ville, rue de Chatives la maison Gambert, Alain architecte, Melle Valentine Laignier. Retour valeurs Guelliot du Crédit Lyonnais et renvoi à Mme Léon de Tassigny, procuration pour un militaire du 86e de ligne. Je suis obligé de demander au caporal qui l’accompagne et qui est clerc de notaire dans le Finistère de me la remplir. Ils viendront signer demain à 11 heures. Puis mon courrier dont je ne vois jamais la fin. Ajoutez à cela le dégoût de notre VIE de misère, le découragement, la faiblesse physique et morale. Et l’on aura une idée d’une journée du siège de Reims !

Mardi 8 décembre 1914
87ème et 85ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir– Toujours même tranquillité relative. Je mets à peu près ma correspondance à jour. Renvoyé les objets réclamés par ma chère femme à Mme Léon de Tassigny qui a bien voulu s’en charger. Je suis toujours las! Et désespérant presque de la délivrance prochaine. On insiste beaucoup pour que j’aille à Paris mais j’hésite toujours, à laisser ma maison à l’abandon. Si seulement on apprenait qu’ils se retirent, je partirais aussitôt.

Mercredi 9 décembre 1914
88ème et 86ème jours de bataille et de bombardement
5h3/4 – Journée calme. Ecrit beaucoup de lettres, me voila à jour à deux ou trois près. Répondu à Mme Ernest Schoen de Mulhouse, rue du Sundgau, qui est réfugiée à Genève, son mari est resté à son devoir à Mulhouse. Causé avec mon officier (celui de M. Legrand mon voisin) pour mon passeport. En me quittant il me laissait presque espérer que nous serions décollés d’ici 10/12 jours.

 » Alors, lui ai-je dis, je ferais peut-être mieux d’attendre? »

« Je vous dirai cela demain ! » me répondit-il.
Je lui disais aussi combien les rémois qui n’aimaient déjà pas beaucoup les militaires, seraient intraitables avec eux après la guerre, à cause de toutes ces petites méchancetés dont on nous abreuve. Il m’écoutait avec beaucoup d’attention. Et comme il sortait M. Albert Benoist venait me voir : je lui contais ce que je venais de dire à cet officier. Celui-ci qui…
Quart de feuillet suivant découpé.
…L’aurait bien voulu. Ce sera bien de leur faute. Je viens d’envoyer à ma pauvre chère femme le bulletin de naissance de mon cher enfant, mon Jean, pour qu’il puisse se faire inscrire à Versailles pour la classe 1916. Puisse-t-il ne pas partir. Et puisse la Guerre être terminée avant que sa classe ne parte. Dieu le veuille ! mais quelle épreuve! quelle angoisse ! j’en ai déjà pourtant assez. Dieu devrait bien m’éviter ce nouveau sacrifice! Sainte Vierge, ayez pitié de mon enfant ! Gardez-le moi ! Je deviens vieux, je sens mes forces s’en aller, il faut qu’il reste pour me remplacer !

« La cathédrale et St Remi ne sont plus que des squelettes »
Lettre de Louis Guédet à Madame Ernest Schoen
Entête : Louis Guédet – Notaire à Reims – Rue de Talleyrand, 37 – Téléphone 211
Reims, le 9 décembre 1914
Mention en travers de l’entête : « Voir copie 2ème lettre et copie lettre »
Chère Madame,
Votre carte du 24 novembre m’est parvenue ces jours-ci et m’a fait grand plaisir.
Combien de fois j’ai pensé à vous tous et à votre cher mari qui lui aussi est resté fidèle à son Poste, à son devoir. De mon côté je suis resté ici seul notaire sur onze (dont sept à l’armée) quant aux trois autres ils ont… fui !) Je ne vous dirai pas nos souffrances ici ! Reims n’est plus qu’un monceau de Ruines ! J’attends d’un moment à l’autre une série de cartes postales qui vous montreront le beau travail des Barbares ! Notre pauvre Cathédrale, St Remi que votre cher mari admirait tant, ne sont plus que des squelettes. J’estime que les 3/4 de Reims n’existent plus, et… ce n’est pas encore fini. Les sauvages tirent sur la Ville à tort et à travers d’abord et ensuite sur la cathédrale et St Remi pour le plaisir de détruire : car ils n’ont aucune raison de prendre ces monuments pour objectifs, attendu qu’il n’y a ni un soldat, ni un canon dans notre Ville ! Alors ! le plaisir de détruire. Ils ont prétendu que les tours de la cathédrale servaient de poste d’observation à nos officiers : jamais ! Oui, eux durant l’occupation s’y sont installés, moi le 12 septembre 1914, je les ai vus, de mes yeux vus, sept ou huit  en haut de la tour nord faire des signaux avec des drapeaux, et cela de 2 heures à 5 heures du soir. Et quand ils nient la préméditation de l’incendie de la Cathédrale le 19 septembre 1914! Eh ! bien moi je dis qu’ils l’ont prémédité. Je suis témoin d’un fait qui est irréfutable, et nous sommes trois à pouvoir le prouver ! Je me tais car le moment n’est pas venu pour parler. Et si Guillaume II nie, je demanderai à le voir face à face, avec les généraux qui ont donné l’ordre de tirer sur la cathédrale ! J’ai été otage du Prince Henri de Prusse, on devra me croire! Nous croire ! Mais il faut se taire maintenant, nous sommes encore sous leurs bombes incendiaires et il est inutile d’attirer encore plus de Zinner. Mais quand on pourra causer, les Huns et leur Attila devront baisser les yeux et la tête devant moi. Allons donc ! le moment  du règlement des comptes si je survis à la tempête. J’ai planté le premier drapeau tricolore sur la fameuse tour Nord le 13 septembre à 8h1/2 du matin, c’est vous dire que je suis fixé sur l’incendie de la cathédrale!
Mme Guédet et ses enfants sont en ce moment à Paris. Quand les reverrai-je ? Les reverrai-je jamais ?! Nous menons ici une vie de martyr, si seulement la délivrance arrivait bientôt. Enfin attendons et demandons à la Providence de nous revoir bientôt… en France, car vous allez redevenir français tout en l’étant resté toujours de cœur, je le sais.
Ne m’oubliez pas auprès de tous les vôtres, dites à votre cher mari qui, lors de son dernier voyage à Reims, ne pouvait avouer que le kaiser voulait la guerre et elle était bien proche : un mois avant! que je pense souvent à lui et qu’un Français fidèle à son poste, à son devoir, l’embrasse de tout son cœur en attendant le doux Revoir! Bientôt ! je l’espère !
Adieu, chère madame, veuillez agréer, je vous prie, l’assurance de mes hommages les plus respectueux, les plus… affectueux et Vive toujours la France !
Très affectueusement.
Signé : L. Guédet
Mme E. Schoen, pension Mathey 11, rue Florissant Genève (Suisse)

Jeudi 10 décembre 1914
89ème et 87ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir- Même situation, même calme relatif. Temps triste, brumeux, pluvieux. Eté déjeuner avec le Dr Lardennois à leur popote route de Paris, 29, à l’imprimerie Bienaimé. Là j’y retrouve tous les camarades de Maurice Mareschal : Lardennois, Bouchette, Favier, de Villars, Minet, Morange, Sanson et ? (en blanc, non cité). Nous avons causé de lui et ils m’ont promis bien de documents et souvenirs qui viennent de lui. Mais que cette entrée dans l’Hôpital Mencière m’a été pénible !
Douloureuse !
De l’avenue (la route) de Paris je suis descendu à Mencière reconduire le bon Dr Lardennois, et puis je suis revenu par le chemin connu que je prenais toujours, réconforté et heureux quand je venais de voir mon cher Maurice. Que j’étais triste, Mon Dieu!
Quart de feuillet suivant découpé, les trois lignes suivantes sont illisibles.

Vendredi 11 décembre 1914
90ème et 88ème jours de bataille et de bombardement
6h1/2 soir- Même nuit, même journée que la précédente : nos canons cependant tonnent fortement et les leurs ne paraissent pas répondre. En ce moment, pluie diluvienne. Tout à l’heure M. Auguste Bernaudat, négociant en grains, 2 rue Gambetta, actuellement lieutenant d’État-major au corps du service d’automobiles me disait qu’il croyait qu’il se préparait quelque chose. Il parait qu’il y a des quantités telles de troupes massées derrière Reims qu’il ne peut que supposer qu’on va faire un effort. Il le voit tous les jours et nous causons ! Il va même me faire viser par le général de son Corps d’Armée mon passeport pour aller à Paris. Probablement jeudi 17 décembre. Il est fort aimable et très intelligent. Je l’ai fait tomber de son haut quand je lui ai conté l’histoire des bidons de pétrole de la tour Nord de la Cathédrale, qui établit nettement la préméditation des allemands d’incendier la Cathédrale.
Pourvu qu’il n’arrive rien à la maison quand je serai parti ! Dieu protégez-la ! Protégez-moi et que mon voyage soit un voyage heureux, joyeux avec de très bonnes nouvelles.

Samedi 12 décembre 1914
91ème et 89ème jours de bataille et de bombardement
10 heures soir -Journée calme. Entendu un obus siffler au-dessus de ma tête sans éclater! ce qui est fréquent maintenant, au-dessus de ma tête vers 11h1/2 place du Parvis en allant à l’archevêché prévenir que je partirai à Paris le 17. Après-midi passée à faire courses sur courses pour obtenir mon passeport, que j’ai obtenu sans difficultés. Portevin et le commandant Colas, commandant de Place, rue Dallier, ont été plus que charmants avec moi. M. Portevin insistant auprès du commandant Colas pour lui faire remarquer que j’étais le seul notaire de Reims resté à son Poste, à mon devoir sous le feu de l’ennemi. Çà a rompu tout de suite la glace avec le commandant Colas, officier très froid, calme, très militaire réfléchi, qui a été au devant de mes désirs ! Il doit me donner des lettres pour Paris jeudi matin avant mon départ.
Pourvu que rien n’arrive durant mon absence!
10h1/4 Quel calme!

Le président de la République à Reims

poincaré
Dimanche 13 décembre 1914
92ème et 90ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir -Même nuit, même journée, même canonnade. Cela devient un  » leitmotiv ».
Dans la matinée préparé tous les documents pour aller à Paris, reliques de Mareschal, etc… soleil jusqu’à midi. Je rentre déjeuner quand vers midi 20 Bompas arrive comme un coup de vent :  » M’sieur ! M’sieur ! Voulez-vous voir le Président de la République qui vient d’arriver à la Ville ? Venez ! Venez ! il est peut-être déjà parti !  »

J’avale ma dernière bouchée de ma maigre pitance (un haché de bœuf bouilli avec des carottes de la veille !) et je file avec lui ! J’arrive sur la place de l’Hôtel de Ville par la rue des Boucheries – place déserte !

– Deux, trois personnes, deux autos contre l’Hôtel de Ville, entre la porte côté Consuls et l’urinoir, c’est tout.
On ne se douterait pas que le Président de la République est ici! Bompas me quitte devant les marches de l’escalier de l’entrée de l’Hôtel de Ville. J’entre, personne. Je vais à la salle d’attente à gauche en entrant précédant la salle du Maire et des adjoints. Deux ou trois agents de la Police présidentielle, les employés de la sous-préfecture, tout le monde muet, silencieux. J’aborde M. Martin secrétaire de la sous-préfecture, nous causons. Le Président est bien là ! Il est midi 29 ! Pas de mouvement, pas de bruit. Et le brave M. Martin me dit, assis l’un contre l’autre :  » Si les allemands savaient que le Président de la République est là » Quelle dégelée !

» J’approuve du bonnet ! « Oui ! quel déluge de bombes sur notre pauvre Hôtel de Ville »
Tout à coup j’aperçois un petit homme sec, nerveux, encore plus petit parce qu’à côté notre maire développe sa longue et maigre silhouette ! C’est le Président de la République, M. Poincaré qui surgit du cabinet du Maire et s’avance au milieu d’un silence complet vers la petite salle d’appariteur puis disparaît, se dirigeant vers le perron par la sortie Mars vers son automobile !
Un commandement : « Portez, Armes! Présentez Armes ! Garde à vous ! » et l’auto présidentielle s’en va par la rue Colbert ! Voir nos ruines! Pourvu que ce soit les dernières !
Le bas de page du feuillet a été découpé.
C’est fini. Je rentre finir de déjeuner !
Et voilà comment en l’an 1914 le 13 décembre, entre midi et midi 1/2 le Président de la République est venu rendre visite à notre ville de Reims, la Ville martyre ! la Ville qui meurt ! la Ville Morte !
L’après-midi je vais voir le Président et le procureur de la République pour me mettre en règle avec eux au sujet de mon voyage à Paris. Accueil cordial, charmant dans le parc de La Haubette. J’ai toutes les libertés pour aller voir mes aimés! Je crois que vraiment on me trouve très crâne ! En tout cas, c’est de la crânerie du Devoir!
A Dieu-vat !

 

Lundi 14 décembre 1914
93ème et 91ème jours de bataille et de bombardement
6 heures- soir Calme, sauf nos grosses pièces qui nous ont assez assourdis. Journée quelconque. Prévenu tout le monde, mes préparatifs pour jeudi matin sont à peu près finis. Que mon voyage s’accomplisse bien et qu’il n’arrive rien à la maison ici durant mon absence. Je crois que Dieu ne peut me refuser cela. Et qu’à Paris je trouve mon monde bien portant et que j’ai bon espoir que mon pauvre Jean ne sera pas pris à la révision (le conseil de révision vérifie les aptitudes physiques des conscrits en vue de leur éventuelle incorporation) parce que trop faible. C’est déjà assez que j’ai payé pour tout le monde. La Providence ne peut pas m’imposer cette nouvelle épreuve, car c’est bien au tour des autres.
Le bas de page du feuillet a été découpé.
…Dure et ferme. C’est leur… les deux lignes suivantes ont été rayées.

Mardi 15 décembre 1914
94ème et 92ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir- Toujours la même tranquillité. Cela devient inquiétant et attendons demain. Vu Melle Valentine Laignier qui m’a appris la mort de son neveu M. le Lieutenant-colonel Richard du 41e d’artillerie, tué par un obus près de Fismes (tué le 4 décembre 1914), qu’il est enterré et laisse cinq enfants ! Appris aussi la mort d’un fils de Pol Charbonneaux, Marcel, il laisse trois  enfants à 34 ans, tué à Ypres. Vu Charles Heidsieck toujours aussi entrain.
Reçu lettre de mon pauvre Jean, et un télégramme pour que je fasse le nécessaire pour l’inscrire ici et obtenir qu’il passe la révision à Versailles. Quel calvaire. Dieu n’aura donc pas pitié de nous ! de moi !
8h1/2 soir-  A titre de curiosité vers 1 heure de l’après-midi nous avons eu sur Reims un orage formidable de pluie, grêle, éclairs et tonnerre, roulement de tambour comme une pierre qui chute, au point que je me demandais si c’était le canon ou le tonnerre, et je n’ai pas été le seul à faire cette remarque.  A 1h1/2 soleil magnifique.
Tout est changé, même les saisons et les éléments, que sortira-t-il de ce chaos formidable. C’est curieux et tragique en même temps. Allons ! travaille pour les autres, tu n’as jamais fait que cela !

Mercredi 16 décembre 1914

95ème et 93ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir- Même calme, canonnade régulière, je fais mes derniers préparatifs. Suis allé vers 10 heures au cimetière du Nord prier sur la tombe de Maurice Mareschal, c’est une visite pour sa femme et ses enfants afin qu’il me donne courage et m’inspire sur ce que je dois leur dire.
9h35 soir- Journée fatigante, comme celle de demain, avec le souci de laisser la maison seule et sous le feu de l’ennemi. Toute mon après-midi a été une succession de remises de lettres, de recommandations, etc… y suffirai-je ? Pourrais-je ? Je suis plutôt exténué. Et puis ma vue semble faillir, j’ai peur de devenir aveugle ! Où n’est-ce pas que la lassitude et la fatigue, et surtout la souffrance. Pourvu que demain se passe bien, mais je suis bien fatigué ! Et je m’en vais d’ici subir d’autres souffrances et voir d’autres douleurs! Quand donc mon martyre finira-t-il, ainsi que mon calvaire. Dieu protégez-nous tous, femme, enfants et mon pauvre Père.

Jeudi 17 décembre 1914
96ème et 94ème jours de bataille et de bombardement
8h1/2 soir- Parti à Paris. Pris train à 8 h 50 matin à Bezannes et arrivé à Paris à 8h1/2 soir. Revu les miens, chez des étrangers. J’ai souffert de ce revoir chez d’autres.

Vendredi 18 décembre 1914 –97ème et 95ème jours de bataille et de bombardement A Paris.

Samedi 19 décembre 1914 –98ème et 96ème jours de bataille et de bombardement

Dimanche 20 décembre 1914- 99ème et 97ème jours de bataille et de bombardement

Lundi 21 décembre 1914- 100ème et 98ème jours de bataille et de bombardement

Mardi 22 décembre 1914 -101ème et 99ème jours de bataille et de bombardement

Mercredi 23 décembre 1914- 102ème et 100me jours de bataille et de bombardement

Jeudi 24 décembre 1914- 103ème et 101ème jours de bataille et de bombardement

Vendredi 25 décembre 1914 -104ème et 102ème jours de bataille et de bombardement Noël

Samedi 26 décembre 1914- 105ème et 103ème jours de bataille et de bombardement

Dimanche 27 décembre 1914-  106ème et 104ème jours de bataille et de bombardement
10 heures soir-  Rentré à Reims, retour de Paris. Trouvé Reims dans la même situation ! je suis triste, découragé, ayant abandonné tous les miens. La suite a été rayée.
Chers aimés, pour rester dans la fournaise, le tombeau, et je ne sais quand ce martyre cessera.

Lundi 28 décembre 1914
107ème et 105ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir- Journée monotone. Vent et pluie de tempête qui ne permettent pas de distinguer le bruit de la bataille et du bombardement. Vu Procureur de la République pour les Études, rendu compte de mon entrevue avec M. Herteaux, Procureur Général à Paris. Qu’en sortira-t-il ? Rien et moi, le seul resté comme notaire à Reims je serai traité d’imbécile ! Voilà ce qui m’attend. J’aurai souffert, peiné pour les flancheurs et on se moquera de moi comme récompense et conclusion !
Je suis bien las – écœuré – en attendant peut-être d’être tué ; je n’aurai même pas la consolation de voir que j’ai souffert pour les miens utilement.

Mardi 29 décembre 1914 
108ème et 106ème jours de bataille et de bombardement
6h1/2 soir-  Journée calme, mais triste. Je souffre de plus en plus de l’isolement et en arrive jusqu’à désirer la mort. Loin des miens et de tous ceux que j’aime et pour lesquels je tâchais de vivre, mais maintenant je suis trop las, et n’entrevois pas l’espoir de me retrouver ici avec tous mes aimés ! Je n’ai même plus la force de pleurer ! Mon Dieu ! mon Dieu !
Le feuillet 184 a été soigneusement recopié sur un feuillet de format 13×21 cm, la journée du 30 décembre 1914 est manquante.

Jeudi 31 décembre 1914
110ème et 108ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir- Rien de saillant, journée de pluie, froid maussade. Vu M. Renaudat, officier automobiliste comme lieutenant près le général Franchet d’Espèrey, commandant la 1ère Armée ! qui venait presque me faire ses adieux, attendu qu’ils allaient partir tous pour une destination… inconnue. Il paraissait avoir bon espoir et me disait que cela allait très bien pour nous et pour Reims, et que s’il n’était pas revenu dans deux jours, je veuille bien m’occuper du courrier de M. Legrand, rue Thiers. Il m’a paru très sûr de lui ! Dieu l’entende et Dieu le protège ainsi que moi ! et que l’Aurore de 1915 éclaire notre Délivrance et soit pour moi joie, bonheur, tranquillité, sécurité et conservation de tous les miens, de mon Jean. Surtout qu’il ne soit pas pris et ne parte pas avant que la Paix soit faite !! Que Dieu m’exauce! je l’ai bien mérité ! J’ai tant souffert! Mais j’offre ces souffrances à Dieu pour m’exaucer et me conserver sains et saufs tous mes chers aimés. Femme, enfants petits et grands, et mon vénéré père. Dieu protégez-nous ! Délivrez-nous! Donnez-nous une année 1915 plus qu’heureuse! Et de plus que la France soit victorieuse, vite et bien ! Pour que mes chers aimés jouissent tout le reste de leur Vie, de la Paix et de toutes les joies qu’elle entraîne ! J’offre pour cela tout ce que j’ai souffert et que j’ai enfin une vieillesse heureuse !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s