Tous les articles par Alain Moyat

Journaliste à l'union de 1975 à 2013. Auteur de "50 ans d'histoire rémoise de 1950 à 2000." + une biographie d'Adeline Hazan Webmaster de quatre sites internet: https://www.reimscimetieredunord.wordpress.com https://www.reimsactu.wordpress.com https://www.reims1418.wordpress.com https://www.reimsconfinement.wordpress.com

Bermericourt-Sept-Saulx: quand la Grande guerre séparait les familles

ELLE habite à Sept-Saulx. S’il n’y avait pas eu la guerre 1914-1918, au cours de laquelle ses grands-parents ont dû quitter leur village, Joëlle Moncuit habiterait Bermericourt. Quand la guerre 14 a éclaté, les grands-parents de Joëlle Moncuit, Elisée Millard et son épouse Marie (née Molée) tous deux originaires de Loivre, mariés depuis dix ans à Courcy, menaient une vie tranquille à Bermericourt avec leurs quatre enfants Henri, Fernand, Roger et Gabrielle et le grand-père exempté de service. Bombardement oblige, ils durent d’abord quitter leur village pour s’installer à Auménancourt-le-Petit.

Marie attendait son cinquième enfant qui fut mis au monde par un médecin militaire allemand qui s’est vertement fait recevoir quand il demanda à être le parrain de Suzanne. La vie était rude. En guise de chemises, la petite dernière en avait, taillées dans les chaussettes des occupants prussiens. Sur la zone de front les enfants inconscients pointaient leurs petits minois au ras du mur du jardin en guettant le passage des balles qui sifflaient un peu partout. Les soldats allemands apportaient parfois de la nourriture et prenaient plaisir, est-ce pour la propagande, à se faire photographier avec eux à l’insu de leurs parents.

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Pour la propagande, les Prussiens aimaient se faire photographier avec les enfants
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Les soldats allemands aimaient se faire photographier avec les population civiles.

Début 1917, les grandes offensives chassent alors les populations rurales vers l’inconnu. Le début d’une incroyable aventure pour Marie qui se retrouve, malgré elle, sur les routes avec ses cinq enfants et son père handicapé âgé de 78 ans. Sans son mari, arrêté par les Allemands et emmené comme prisonnier civil dans un hôpital de campagne dans les Ardennes à Blanzy-la-Salonnaise où il resta jusqu’à la fin de la guerre. Premier voyage en train pour l’équipée, destination Tongrinne dans la province belge de Namur où Henri et Fernand, les deux enfants aînés se voient offrir un costume par une Chatelaine pour leur communion et un morceau de lard et un quignon de pain pour faire un peu la fête malgré tout. Juillet 1917 il faut à nouveau partir. Marie perd la trace de son père mais effectue, sa carte de rapatrié dans la poche, un incroyable périple avec toute sa marmaille via les chemins de fer français. Jugez plutôt.

1MILLARD ELISEEElle va successivement aller à Liège, Aix-la-Chapelle, Cologne, Francfort, Strasbourg, Colmar, Mulhouse (annexée), Bâle, Zurich, Evian, Chambéry, Valence, Orange et on vous en passe, pour arriver finalement à Avignon et Apt. En Suisse la Croix Rouge s’est occupée un peu d’eux tandis que d’autres personnes déchiraient les habits des réfugiés et les poupées des enfants pour y chercher de l’argent et des valeurs. « Dans le Midi les réfugiés rapatriés d’Allemagne étaient mal vus des habitants qui disaient : c’est à cause de vos terres que nos hommes sont partis se faire casser la g… ! » La famille est hébergée trois semaines dans une Maison des œuvres. Si la guerre fait toujours rage, les services de la préfecture du Vaucluse s’occupant du contrôle des réfugiés de France et des alliés arrivés à Avignon fonctionne bien. Autorisés par le préfet de la Marne, ils donnent un sauf-conduit de 19 jours, pas un de plus, du 7 au 25 septembre 1917 à Marie pour rejoindre Fontaine-sur-Coole (Marne) où elle affirme avoir de la famille. L’aventure était loin d’être achevée.

Alain Moyat

——————– Des retrouvailles seulement le 15 novembre 1918
5MILLARD ELISEE
La famille Millard-Molé enfin réunie après l’Armistice.

Chassée d’Auménancourt suite aux offensives de mars 1917, Marie Millard, après avoir sillonné l’Europe en train avec ses cinq enfants dut faire des pieds et des mains pour pouvoir revenir dans son département d’origine, chez la mère de son mari. Elle arriva le 13 septembre à Fontaine-sur-Coole et c’est plus d’un mois plus tard, quatre jours après l’Armistice qu’elle a retrouvé son mari Elisée de retour de captivité. « Quand l’institutrice a annoncé : les enfants Millard, vous pouvez rentrer chez vous, quand ils ont vu leur père, ils ne l’ont pas reconnu tant il était amaigri ; avait les cheveux longs, une barbe et une moustache qui lui barraient le visage. Son fils Henri, 13 ans, lui a dit, bonjour Monsieur. » La famille est restée à Fontaine-sur-Coole un an. Les parents de Joëlle Moncuit enrageaient. Impossible de retourner là où ils avaient vécu tant d’années. Auménancourt, Brimont, Courcy, Loivre, toute la région était classée en zone rouge. Ils cherchèrent une ferme à louer le plus près possible de leur lieu d’origine, condition pour toucher les dommages de guerre. Logés à Mourmelon-le-Petit ils travaillèrent chez M. et Mme Subtil. Ils trouvèrent enfin à louer la ferme de Mme Veuve Colmart née Chauffert à Sept-Saulx Ils s’y sont installés le 1er mars 1920 et sont toujours restés dans leur village. Ils reposent aujourd’hui dans le petit cimetière contigu à l’église. Quant à l’arrière-grand-père de Joëlle, évacué avec Marie et perdu de vue en Belgique, il se serait réfugié à Maltat (Haute-Saône). Qu’y a-t-il fait ? Elle l’ignore. Ce qu’elle sait, c’est que son aïeul a terminé sa vie le 9 février 1922 à Brimont. Lui avait pu se rapprocher un peu plus près de ses racines.

Alain MOYAT

Léon Satabin, une belle « gueule cassée » de Verdun

JEU@REI@P02@DCN#LEON_SATA_2.jpg« Après son décès le 5 juin 1947, son fauteuil me racontait encore ses douloureux récits jusqu’à m’inspirer une poésie en février 1995 que mon fils Pascal, peintre dessinateur a bien voulu illustrer. »

Demeurant rue Cazin, Pierre Boillet est toujours ému en parlant de son oncle Léon Satabin, qui est aussi son parrain et qui a failli plusieurs fois perdre la vie durant la guerre 1914-1918. Contrairement à beaucoup de Poilus, bien peu bavards, sauf entre hommes, son oncle était assez prolixe pour aborder la question de la Première guerre mondiale.

Mobilisé jeune père de famille

Natif de Rethel où il avait vu le jour le 7 avril 1882, entré très tôt à la société de gymnastique : » la Rémoise » menait parallèlement une belle carrière professionnelle au Crédit Lyonnais. Il participa notamment comme caissier aux grandes semaines d’aviation de Champagne de Bétheny en 1909, 1910 et 1911 et a inondé famille et amis de nombreuses cartes relatant les exploits, les records de vitesse, de hauteur battus par Voisin et autres as des débuts de l’aviation.

Marié à Adèle Dietrich le 26 mai 1906 il avait eu le plaisir d’être en juillet 1913 le papa d’une petite Paulette. » C’est un homme plein d’allant et de vitalité de 32 ans qui est rappelé sous les drapeaux au 154e régiment d’infanterie début août 1914.

De l’Oise à Verdun

« Son parcours de combattant, il me l’a raconté cent fois » explique Pierre Boillet. « tant il avait été marqué par tous ces instants de misère traversés sur les différents fronts où il avait été envoyé. » Par contre, point de traces de lettres adressées à son épouse, à sa famille.

Ce fut d’abord la Somme et l’Oise puisque dès la déclaration de guerre les Allemands avaient envahi le Luxembourg, la Belgique et le Nord de la France avec une rapidité déconcertante.

Blessé à Crèvecoeur dans l’Oise, il a reçu à la mâchoire un projectile qui lui fracassa la mâchoire. Il resta longtemps étendu parmi les morts Toute sa vie il porta une cicatrice sur la joue et faisait donc partie de ce qu’on a vite ensuite qualifié de gueule cassée..  Il fut très marqué par le désastre de cette armée française débordée et impuissante qui subissait des pertes inutiles en voulant maintenir ses positions. »

Envoyé à Lyon pour être soigné Léon Satabin fut comme beaucoup de ses camarades blessés remis sur pied rapidement et envoyé à Verdun où il connut le summum de l’horreur.

7verdun

Verdun était devenu la plaque tournante reliant la France du centre à la France de l’Est. Le kronprinz qui attachait beaucoup d’importance à ce site disait même : « Verdun est la principale forteresse de l’ennemi. Nous allons la prendre et dans quelques jours je vous passerai en revue sur la place d’Armes de la ville et ce sera la paix. »

Les forts de Vaux et Douaumont permettaient de s’accrocher au terrain. Il fallait en fait une résistance exceptionnelle pour tenir dans la boue et un déluge de feu. De plus Léon Sabatin comme tous les fantassins devait creuser sans cesse des kilomètres de tranchée, une épuisante besogne effectuée le ventre creux car les rations étaient limitées. Les Poilus tenaient grâce à une horrible piquette et le bromure qui était mis dedans.

Sortir vivant de cet enfer était devenu un miracle. Enterré deux fois dans des trous remplis de boue, le 2e classe Léon Satabin n’eut son salut qu’à la présence d’un compagnon resté

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Àpaisé par Mgr Luçon

Libéré après l’armistice du 11 novembre 1918, Léon Satabin est parti retrouver son épouse et sa fille réfugiée à Paris, Place des Vosges, dans un appartement où avait paraît-il dormi Victor Hugo.

Ils revinrent à Reims pour retrouver leur maison du quartier de la Porte de Paris heureusement conservée. Traumatisé par le conflit, Léon voulait se libérer du choc. Dans une vile et une cathédrale dévastée, il sollicité une audience auprès de Mgr Luçon pour lui évoquer la souffrance des hommes et la misérable vie qu’il avait vécue pendant quatre ans. De cet entretien il est revenu apaisé. C’était le mercredi 15 janvier 1919.

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Le vieux soldat

Voici le poème écrit en 1995 par Pierre Boillet pour son oncle, son parrain.

Le vieux soldat

Où est-il ce vieil oncle qui parlait de sa guerre

Celle de 14/18 de l’Aisne jusqu’à Verdun

Que m’a t-il tant de fois raconté ses misères

Camarades ensevelis, perdus dans le lointain

Blessé à deux reprises dans l’immonde bataille

Dans sa chair et son sang dans Verdun assailli

Marqué à tout jamais du son de la mitraille

Il me narrait sans cesse l’incroyable folie

Ainsi pendant des heures j’ai entendu parler

Des récits sanguinaires qui marquaient son esprit

Longtemps sur son visage la guerre restait gravée

Et il la revivait dans son âme meutrie

La faim, la soif, les rats, parcouraient ses récits

C’était si bien décrit qu’encore on s’y croirait

Blottis dans les tranchées les membres endoloris

Ils attendaient la fin que le sort choisissait

Mais voici bien longtemps des années ont passé

Le fauteuil parle encore des funestes batailles

Le souvenir est vivace je ne peux oublier

Tant ces maux de la terre ont marqué mes entrailles.

Maurice Lassale au coeur des combats (3/5)

Le Sillerotins Maurice Lasalle a bénéficié de treize jours de permission pour se requinquer. Moralement certaines choses l’ont tout de même énervé. « Tous les jours il y a un concert par la musique d’un régiment quelconque. Je me demande s’il devrait être permis de faire de la musique à l’arrière, alors qu’à quelques kilomètres, sur le front, il y a des hommes qui se font tuer, déchiqueter, et que l’on emporte en morceaux affreux à voir dans les toiles de tente. […] Peut-être que les militaires qui se trouvent dans le village et qui pour une raison ou une autre ne vont jamais aux tranchées, trouvent du plaisir à écouter de la musique, mais pour nous qui ne prenons que quelques jours de repos, le cas est différent; cette musique nous fait sentir que pendant que nous souffrons dans la tranchée, il y en a qui s’amusent à l’arrière. »

 2 juillet.-Préparatifs faits pour charge à la baïonnette : « Bien que ce ne fût pas une perspective bien intéressante, nul d’entre nous ne tremblait. »

13 juillet.

Image-La Hazarée.-Baïonnette au canon. Il y a des faces couvertes de sang, des fronts, des poitrines, des jambes qui saignent, et au milieu du vacarme des bombes, on n’entend que le gémissement des mutilés. […] « Il y en a qui se traînent sur les genoux, leurs pieds ne pouvant plus les supporter, d’autre tenant d’une main leur main affreusement mutilée. Je ne vois plus que du sang partout et l’éclatement des bombes me rend fou; pourtant je reprends mon sang-froid et comprends qu’il faut avancer pour remplacer ceux qui sont blessés […] l’ennemi avait eu l’audace d’amener une mitrailleuse juste à l’entrée du boyau. »

 14 juillet.- Il est surpris de voir soldats arriver avec petite échelle en grand nombre. Il s’agit d’une attaque à la baïonnette et les hommes grimperont sur le parapet au moyen des échelles.

Mercredi 14 juillet.-pas manger depuis lundi soir. « Nos blessés défilent, je vois passer mes meilleurs camarades; pas même le temps de leur serrer la main; une odeur intense de poudre nous grise et la poussière soulevée par les bombes nous aveugle. (.. Je vois mon pauvre Quentin meilleur camarade de compagnie s’abattre, une balle en plein front; de ma vie je n’oublierai cette vision; je me rapproche de lui, il est étendu là, sur le dos, les yeux fixant quelque chose qu’il ne voit plus. Il est mort, déjà, la balle lui a traversé la tête et son casque est brisé, par sa bouche s’échappe un mince filet de sang. Je deviens comme fou. »

jeudi 15 juillet.– « Au créneau j’observe le secteur ennemi. Les boches creusent une nouvelle tranchée car on voit la terre, lancée par les pelles, retomber sur le parapet (…)je vois un boche qui sort de la tranchée et fait quelques enjambées. J’épaule mon fusil, mais au moment de tirer, il disparaît dans un trou. Ah, cette fois je peux dire que j’ai vu un boche. »

 samedi 17 juillet.- Il s’est fait voler son sac posé sur un parapet. «J’avais eu soin d’en retirer mes provisions à l’avance, et je ne perds que quelques objets de lingerie. »Relève : il éprouve quelques difficultés à trouver le chemin!

 Dimanche 18 juillet.- Retour par Moiremont, Daucourt, Vieil -Dampierre, Bournonville.

20 juillet : Sur la route sans cesse passent des moissonneurs, aidés par les soldats. « Alors que partout on manque de bras, je ne puis me figurer que tout près on tue des hommes inutilement.  Avons-nous été placés sur cette terre pour nous entre tuer, ou pour la faire produire?»Il donne un coup de main à l’agriculteur pour faucher et lier le blé.

À suivre…

Maurice Lassale de Sillery meurt à 20 km de chez lui (4/5)

 23 juillet 1915 : Maurice Lasalle est heureux. Il a été nommé sergent, le plus jeune de la compagnie. Il retrouve Marcel Trousset à Vieil Dampierre qui lui dit en voyant tout le bataillon : « ça fait un joli troupeau de boucherie. »

 25 juillet : messe dans une grange à la mémoire des morts du 94. Quand le curé dit : « il faut chasser l’ennemi de chez nous et venger ceux qui sont morts Maurice Lassale ne peut s’empêcher de penser : « ces paroles pleines de patriotisme sont très belles et très bien dites, tous nous avons la ferme volonté de repousser l’ennemi, mais il faut voir quelle est la situation; il ne faut pas oublier que nous et les Allemands sommes terrés face à face, ceci depuis dix mois, et le plus gros des efforts ne nous permet pas de gagner plus que quelques lignes de tranchée que l’on se dispute ensuite des semaines entières en tuant des hommes sans but bien important.. Il faut bien comprendre que cette nouvelle méthode de faire la guerre, si elle ne nous lasse pas, n’est pas faite non plus pour nous encourager beaucoup. (…) Voilà pourquoi tout en voulant faire son devoir, on comprend trop bien que les pertes sont beaucoup trop élevées, vus les résultats obtenus. »

 28 juillet.-Viel Dampierre : le vent souffle, les chevaux hennissent. : « votre 94 est un des régiments de France qui a eu le plus de pertes et aussi le plus d’honneur. » (16.000 hommes hors de combat)

 31 juillet.-Départ en train à Sainte-Menehould, Somme Bione, Somme tourbe : Suippes, Cuperly, Mourmelon. » trois pas me séparent d’Ambonnay où est papa. Il voit des tentes pour la première fois.

Il creuse un boyau avec en fond la butte de Moronvilliers où il y a des tranchées allemandes. Depuis février ils n’ont eu aucun combat. « Un tel secteur serait pour nous un paradis » commente t-il.

 6 août : Départ vers le boyau à Baconnes. Demande permission pour aller voir son père. Dimanche  8 août, il voit son père à Mourmelon. Déjeuner à l’hôtel de l’Europe.

 Mercredi 11 août.-Permission à Ambonnay. Il y va à pied, en voiture et en bus

 Mardi 17 août : A Ambonnay la famille Cochet met une baignoire à sa disposition. Il dort dans un vrai lit.

Septembre : Fin du repos. Par Matougues, La Veuve et le camp de Châlons rejoint le front de Champagne

 Lundi 6 septembre. Il va en tranchée de première ligne qu’il doit tenir quatre jours. Le canon ne cesse guère.

Jeudi 9 septembre.- Il commence à creuser une tanière dans la craie où il sera à l’abri des shrapnells. « Dès qu’un sifflement se fait entendre chacun entre dans son trou comme une souris poursuivie par le chat. « Envoyé pour couvrir les travailleurs qui creusent en première ligne. 23 heures obus éclatent : douzaine de blessés. « dans le boyau il y a des morceaux de chairs détachés que l’on jette derrière le parapet. »

 Dimanche 12 septembre.-messe. Corvée de ravitaillement à Mourmelon de 13 à 16h30. « Je rentre juste pour voir la compagnie rassemblée et prête à exécuter des travaux de nuit sur le front. Je m’équipe à la hâte, ne prends même pas la peine de manger et part avec ma section. »Image

Maurice Lassalle tué à son créneau le dimanche 26 septembre d’une balle dans la tête à 20 km de son village Entre Auberive et Saint-Hilaire-Le-Grand. Le maire d’Ambonnay où travaille son père est averti officiellement un mois plus tard seulement du décès de Maurice Lasalle. Il a été inhumé dans une fosse commune à Mourmelon le Petit.

Le père va prévenir sa mère réfugiée à Vichy. Elle reviendra à Chalons et ne quittera jamais le deuil.

Le 22 novembre 1920 une cérémonie funèbre est célébrée par l’abbé Fendler de Sillery à l’occasion du transfert au cimetière de Sillery des restes du sergent Maurice Lasalle tué à l’ennemi, mort pour la France

Alain Moyat

Derniers courriers pour l’éternité

Dernier échange de courrier pour l’éternité

Maurice Lasalle écrivait souvent à ses parents.

Le 24 septembre 1915, deux jours avant sa mort, il s’adressait à son papa. « Un mot seulement pour te dire que tout va bien. Le bombardement des lignes allemandes continu est très violent; la première ligne est certainement intenable. C’est inouï ce qu’il nous passe d’obus au-dessus de la tête; c’est à devenir fou, tant les sifflements et les éclatements se suivent de près. L’attaque aura sans doute lieu demain dès la première heure, souhaitons tous qu’elle réussisse et que nous parvenions à percer le front allemand. L’ennemi ne répond pour ainsi dire pas. Toute la journée nous nous tenons dans des sapes creusées dans les tranchées. Je te quitte en t’embrassant de tout cœur. »

Il écrit le même jour à sa maman et toute la famille et il se veut plus rassurant : « J’ai reçu ce matin ta carte du 20. La situation ne change pas, nous sommes toujours dans les tranchées. Notre artillerie bombarde violemment les lignes allemandes qui doivent être intenables maintenant. Patientez encore un peu, la solution arrive certainement. »

26 septembre 1915 : Maurice Lasalle vit ses dernières heures.

Le même jour, son papa, inquiet de ne pas avoir de nouvelles depuis trois jours lui écrit, lui parle du pressurage du raisin qui n’est pas fini à Trépail et des livraisons qu’il fait seul. Il lui souhaite bon courage ainsi qu’à tous ses camarades et lui dit bonne chance.

 Prémonition. Sa maman qui est réfugiée à Vichy depuis treize mois lui écrit deux fois ce jour-là. Pour lui dire qu’elle voit dans les communiqués que « la canonnade est toujours forte en champagne, qu’on y emploie de ces obus suffocants et cela ne fait tout de même pas plaisir de lire cela. ». « En tremblant » après avoir appris que les soldats Français sont entrés dans les lignes allemandes sur une largeur de 25 km et une profondeur de 1 à 4 km en Champagne. « On a chanté le Magnificat. Hélas! J’ai voulu le chanter aussi, mais l’appréhension m’étouffait; qu’es-tu devenu mon cher soldat, dans cette pareille tourmente; où es tu à cette heure? Combien de ces vaillants comme toi, gisent maintenant sur le sol de Champagne? J’élève mes yeux au ciel l’implorant ardemment pour que mon fils ne soit pas de ce nombre. »

Nouvelle lettre de sa maman le 27 septembre : « J’espère que tu défends encore le sol de notre Champagne et que tu es passé au travers cette horrible mêlée. »

29 septembre Mathilde écrit : « Quelquefois je m’imagine que tu es peut-être blessé dans un hôpital. Quelquefois je pense que tu es sain et sauf et heureux de ces beaux exploits. Hélas! à d’autre moment on voit des choses atroces et tu comprends notre triste vie à l’heure présente. »

Margueritte qui n’a pas eu de nouvelles de Maurice depuis le 22 septembre écrira encore à son fils le 1 et le 3 octobre. Elle a reçu sa carte du 24 et s’étonne qu’il ne parle pas de l’offensive imminente. Elle veut garder confiance mais dit vivre un calvaire. Mais Maurice était déjà mort. Depuis longtemps.

(à suivre)

A.M.

Maurice Lassale: La toile de tente sert à tout au front et même après (2/5)

ImageMaurice Lasalle est observateur. Jugez plutôt. À propos de toile de tente, je crois ne pas exagérer en disant que c’est l’objet le plus nécessaire au troupier. On voit beaucoup d’hommes sans chaussettes, on en voit beaucoup plus sans chemise, mais on n’en voit pas sans sa toile de tente. Est-on au bivouac en plein air par un beau temps, on passe la nuit enveloppé dans la toile de tente; pleut-il, on est dessous; est-ce de jour par un beau soleil, on se garantit de celui-ci et des mouches avec la toile de tente. Est-ce cette fois dans un gourbi, la toile sert de portière : pleut-il et le toit est-il perméable, la toile sert de plafond. Dans la tranchée de deuxième ligne par un grand soleil, placée sur quatre piquets elle sert d’ombrelle. Elle sert de manteau s’il pleut très fort. Le matin on balaie le cantonnement et l’on enlève les ordures, toujours dans la toile de tente, et le hasard voudra que ce soit justement sur cette même toile de tente qu’à l’heure de la soupe le cuisinier dépose le pain. Joue t on aux cartes au repos, c’est la toile de tente qui sert de tapis; manque t-il des boutons au pantalon, on découd les boutons qui sont sur ses côtés et servent à la rattacher à d’autres toiles semblables. Est-on blessé au bras ou à la cuisse, un morceau déchiré en hâte de la toile sert de ligature. Est-on grièvement blessé cette fois et le brancard n’est-il pas sous la main, la toile de tente en fait office. […] Elle a aussi un bien plus pénible usage : elle sert de cercueil au malheureux soldat qui tombe dans la tranchée. Voilà l’utilité de cette toile jaune imperméable de deux mètres de côté.

 Curieusement cette toile de tente ne sert jamais de toile de tente. Des piquets spéciaux sont nécessaires, ces piquets on les touche au dépôt avant de partir, mais la coutume veut qu’on les sème au courant du trajet en chemin de fer et de fait je n’en ai jamais vu arriver jusqu’ici. Brave toile de tente je crois que tu serviras au troupier jusqu’à la fin; je prévois qu’attachée par les quatre coins au bout d’un bâton, tu lui serviras de baluchon le jour de la libération. »