Tous les articles par Alain Moyat

Journaliste à l'union de 1975 à 2013. Auteur de "50 ans d'histoire rémoise de 1950 à 2000." + une biographie d'Adeline Hazan Webmaster de quatre sites internet: https://www.reimscimetieredunord.fr https://www.reimsactu.wordpress.com https://www.reims1418.wordpress.com https://www.reimsconfinement.wordpress.com

Maurice Lassale: La toile de tente sert à tout au front et même après (2/5)

ImageMaurice Lasalle est observateur. Jugez plutôt. À propos de toile de tente, je crois ne pas exagérer en disant que c’est l’objet le plus nécessaire au troupier. On voit beaucoup d’hommes sans chaussettes, on en voit beaucoup plus sans chemise, mais on n’en voit pas sans sa toile de tente. Est-on au bivouac en plein air par un beau temps, on passe la nuit enveloppé dans la toile de tente; pleut-il, on est dessous; est-ce de jour par un beau soleil, on se garantit de celui-ci et des mouches avec la toile de tente. Est-ce cette fois dans un gourbi, la toile sert de portière : pleut-il et le toit est-il perméable, la toile sert de plafond. Dans la tranchée de deuxième ligne par un grand soleil, placée sur quatre piquets elle sert d’ombrelle. Elle sert de manteau s’il pleut très fort. Le matin on balaie le cantonnement et l’on enlève les ordures, toujours dans la toile de tente, et le hasard voudra que ce soit justement sur cette même toile de tente qu’à l’heure de la soupe le cuisinier dépose le pain. Joue t on aux cartes au repos, c’est la toile de tente qui sert de tapis; manque t-il des boutons au pantalon, on découd les boutons qui sont sur ses côtés et servent à la rattacher à d’autres toiles semblables. Est-on blessé au bras ou à la cuisse, un morceau déchiré en hâte de la toile sert de ligature. Est-on grièvement blessé cette fois et le brancard n’est-il pas sous la main, la toile de tente en fait office. […] Elle a aussi un bien plus pénible usage : elle sert de cercueil au malheureux soldat qui tombe dans la tranchée. Voilà l’utilité de cette toile jaune imperméable de deux mètres de côté.

 Curieusement cette toile de tente ne sert jamais de toile de tente. Des piquets spéciaux sont nécessaires, ces piquets on les touche au dépôt avant de partir, mais la coutume veut qu’on les sème au courant du trajet en chemin de fer et de fait je n’en ai jamais vu arriver jusqu’ici. Brave toile de tente je crois que tu serviras au troupier jusqu’à la fin; je prévois qu’attachée par les quatre coins au bout d’un bâton, tu lui serviras de baluchon le jour de la libération. »

 

Maurice Lassale: de Sillery aux combats d’Argonne (1/5)

En nous confiant la reproduction des carnets et lettres écrites 1915 par son oncle Maurice Lasalle tué à son créneau de tranchée le 26 septembre 1915 d’une balle dans la tête quelque part entre Auberive et Saint-Hilaire-le-Grand, Jean-Marie Loret de Sillery tient à rendre hommage à ce valeureux soldat. Il a une pensée aussi pour son frère Maurice, militaire de carrière aujourd’hui décédé et qui avait pris la peine de recopier toutes ces feuilles volantes jaunies et ses lettres retrouvées dans un carton pieusement gardées par sa grand mère puis sa mère jusqu’à son décès.

À Londres en 1914

Fils d’Henri Lasalle, vigneron et tonnelier à Sillery et de Mathilde Lasalle, née Henrion, fille de cultivateurs de Prunay, Maurice Lasalle, garçon doué fait des études à l’école de commerce de Reims. Après avoir passé deux ans de stage à Berlin, c’est à Londres qu’il se trouvait quand à 19 ans fut déclarée la Première guerre mondiale. Bien décidé à s’engager dans l’armée britannique qui lui proposait un poste de traducteur, il dut revenir en France, ses parents considérant que son devoir était plutôt de servir dans l’armée française.

Correction 4M LASSALE - copieAprès avoir fait ses classes au camp de Coëtquidan, nommé caporal, il est affecté au 3e bataillon du 94e Régiment d’infanterie et envoyé au front en Argonne, à une quarantaine de kilomètres au Nord de Sainte-Menehould,

Notes au crayon de mine

Sur des feuilles il note avec précision au crayon de mine (mais sans jamais indiquer sa position), tout de qu’il voit et ressent. En voici quelques extraits.

Vendredi 25 juin 1915 : J’ai établi un service au poste pour que ce ne soit pas toujours le même homme qui ait la plus mauvaise place. Mais de tous les périls qui nous guettent c’est la mine la plus redoutable.

C’est énervant d’observer crapouillot, cylindre noir qui décrit une courbe en l’air avant de tomber avec une forte explosion en soulevant la terre des tranchées. Il faut suivre leur trajet en l’air jaune et se garer au moment opportun. Nos premières lignes sont bombardées par des minen. C’est le nom que nous donnons aux projectiles lancés par les Minenwerfer; leur effet est terrible. Ces projectiles d’un poids de 80 kg sont chargés de 50 kg de tolite, explosif remplaçant la dynamite et qui explose avec un bruit cinglant en détruisant d’un seul coup des éléments de tranchée. Heureusement que leur vitesse n’est pas énorme et qu’on les voit arriver souvent; cependant on ne peut pas se garer et on est alors fatalement déchiqueté. »

« Je commence à nettoyer mes bandes molletières et le bas de ma capote qui sont couvertes de boue jaune. Cette boue forme des plaques sur les vêtements et ressemble absolument (la comparaison est vulgaire, mais c’est celle qui s’applique le mieux dans ce cas) aux jambes des vaches dont la litière n’est que rarement changée. Il faut gratter au couteau, puis battre à la baguette flexible, et encore ne parvient-on qu’à enlever le plus gros. »

Lundi 28 juin 1915 :  « le bruit court que durant les attaques d’hier on a utilisé du pétrole enflammé. C’est si monstrueux que l’on ose à peine y croire. »

Mardi 29 juin.-Bonheur de la relève : 13 jours et treize nuits sans pouvoir ôter ses molletières complètement. Le sang circule difficilement. Quinze jours sans faire une bonne nuit, sans pouvoir se donner un coup d’eau sur la figure.

Vienne le château pans de murs noircis et morceaux de décombres. -Vienne la ville. Moiremont : Un carillon, il y a longtemps qu’on n’avait pas entendu un son de cloches.

ImageA suivre…

Frédéric Berger : 9 citations mais pas de Légion d’honneur (2/2)

Du 25 août 1914 au 26 février 1919, Luxembourgeois de naissance, Frédéric Berger, de Reims,  s’est battu pour la France. Il a eu deux blessures, 9 citations, mais on ne lui a jamais remis la Légion d’honneur.

fred berger -3copie - copieLes archives du musée de la Légion étrangère dans laquelle s’est engagé Frédéric Berger sont très complètes. D’Orléans où il est incorporé au 2eme régiment de Marche du 2er étranger constituant la 1ere brigade de la division marocaine à sa démobilisation en 1919 après avoir fait partie des forces d’occupation en Allemagne elles témoignent du parcours étonnant et courageux du 2eme classe, mitrailleur, qui a terminé sergent fourrier.

Il côtoie Blaise Cendrars

Formé dans  la 3e compagnie de mitrailleuses, il reste dans le secteur de Reims avant d’être envoyé   en mai 1915 dans les combats sur le front d’Artois où près de 2.000 légionnaires trouvent la mort. Retour sur Sillery et Saint Thierry, déplacement en Haute Saône, Frédéric Berger qui côtoie Blaise Cendrars sera blessé comme l’écrivain le 25 septembre 1915 à la ferme de Navarin, lors d’une attaque sous une pluie diluvienne. Blessé tout comme Lazare Ponticelli le dernier poilu qui vient de s’éteindre, comme les photographes Diblick et Peppy qui mourra bien plus tard en déportation ;

Cela lui vaut sa troisième citation : « mitrailleur brave et dévoué, a été grièvement blessé d’un coup de feu à la tête en se portant à l’assaut des positions allemandes. »

Mettant à profit sa période de convalescence pour faire le peloton des élèves caporaux dans l’Ain. Il suit avec succès des cours de mitrailleurs tandis que la division marocaine dont il faut partie est intégrée à la Vie armée.

Il repart au front pour la bataille de la Somme en juillet 1916. Son régiment prend le village de Belloy et fait 750 prisonniers. Dans la foulée il devient légionnaire de 1ere classe puis caporal de la 3e compagnie de mitrailleuses.

Prise d’Auberive

En avril 1917 du régiment a pour mission d’attaquer entre la Suippes et le Mont sans nom à Moronvilliers. Il participe à la prise d’Auberive (19 avril). Cela lui vaut une citation avec son régiment : « Merveilleux régiment qu’anime la haine de l’ennemi et l’esprit de sacrifice le plus élevé. Le 17 avril 1917, sous les ordres du lieutenant colonel Duriez, s’est élancé à l’attaque contre un ennemi averti et fortement retranché et lui a enlévé ses premières lignes. Arrêté par des mitrailleuses et malgré la disparition de son chef mortellement touché, a continué l’opération par un combat incessant de jour et de nuit  jusqu’à ce que le but assigné fut atteint, combattant corps à corps pendant cinq jours, malgré de lourdes pertes et des difficultés considérables de ravitaillement ; a enlevé à l’ennemi plus de deux kilomètres carrés de terrain. A forcé, par la vigueur de sa progression, les Allemands à évacuer un village fortement organisé (Auberive)où s’étaient brisées toutes nos attaques depuis plus de deux ans. »

Mourmelon, Berry au bac, il est envoyé à Verdun en aout pour enlever Cumière-le-Mort-Homme. Il est nommé caporal fourrier en janvier 1918, part combattre en Picardie puis dans la Somme où il  truste les citations.

 Son frère tué

Le 2 septembre 1918, Frédéric Berger vit un drame à quelques jours de l’armistice. Sur le plateau de Laffaux, Henri Berger, 18 ans, son frère qui n’a pas encore terminé son instruction, pour le premier jour de sa participation au combat comme chef de pièce à la 3e compagnie du RMLE est tué à son poste par un obus.

Frédéric Berger s’illustrera encore avec les légionnaires au château de Lamotte, à Allemant.

Il continue à servir la France après l’Armistice en pénétrant à Hornach en Allemagne le 1 décembre 1918.

 Honte à la France

Mon grand père est mort en 1955. Il nous emmenait souvent au monument de Navarin. Habitant au Foyer Rémois, tout gosse,  il nous emmenait aussi à la Pompelle en traversant les tranchées du Moulin de la housse.

Malgré ses nombreuses citations, Frédéric Berger ne fut jamais citoyen français. Il eut fallu pour cela qu’il fît la démarche administrative requise pour solliciter ce titre. Pour lui, c’était lui faire injure. Il estimait qu’en ayant payé de son sang il devait lui être acquis d’office, tout comme la légion d’honneur qu’il aurait amplement méritée mais que, dans sa fierté, il n’a jamais voulu s’abaisser à solliciter lui-même. »

Frédéric Berger, le plus Français des Luxembourgeois (1/2)

Ancien correcteur au journal l’union, Pierre Berger, 80 ans, tient à  évoquer l‘étonnante histoire de son grand-père Frédéric, Luxembourgeois par les hasards de l’histoire, mais engagé volontaire dans la Légion étrangère de 1914 à 1918.

Fred Berger
Fred Berger

« Mon grand père était né en 1890 alors sous la domination allemande. Il était donc officiellement luxembourgeois bien quand il est arrivé bébé à Epernay. Typographe à l’âge de 11 ans, employé chez Matot-Braine à Reims à 16 ans  puis au journal l’Indépendant  comme linotypiste, Frédéric Berger assiste, impatient à la mobilisation en août 1918. » C’est depuis l’hôpital de Luchon où il se remettait d’une blessure à la tête faite à Soulins en septembre 1915 qu’il a décrit l’ambiance qui régnait alors à Reims.

L’ordre de mobilisation concernait déjà les vieilles classes chargées de garder les ouvrages militaires. « On a appelé Droma pour garder la voie ferrée à Bétheny et Hervé le mécanicien, qui se mariait le matin à 11 heures et partait l’après-midi même pour rejoindre son bataillon de chasseurs à pieds ; le pauvre malheureux ne devait jamais revoir sa femme. Il était tué le 9 août devant Mulhouse, ainsi que son jeune frère, imprimeur également. »

Informé par Havas que l’ordre de mobilisation tomberait le 2 août,  il note une agitation anormale dans les rues. « Strohm, le photographe du faubourg Cérès est pris à partie par une bande d’énergumènes qui l’accusent d’être un espion allemand. ».Frédéric est tout de même un peu inquiet. « L’ordre de mobilisation disait qu’à partir du 6 août tous les ressortissants ennemis seraient dirigés sur des camps de concentration, les autres étrangers devant être munis d’un permis de séjour. » Il fait sa demande en mairie et a plus de chance qu’un copain qui se marie le 8 pour acquérir la nationalité française. Dans son atelier, 26 ouvriers sont déjà partis à la guerre. Le journal se fait quand même mais il n’a plus que deux pages. La dépêche des Ardennes ne parait plus. Des bus parisiens traversent Reims, direction les Ardennes qu’ils vont ravitailler. Frédéric Berger va plusieurs fois à la caserne Colbert pour s’engager, mais en vain. Le 9 août, les Français prennent Mulhouse. Les drapeaux pavoisent, pas pour longtemps. C’est la retraite de Morhange. Des réfugiés d’Affléville (Meurthe et Moselle)sont hébergés une nuit à Reims. Ils racontent que pendant que les gens étaient aux vêpres, les Allemands ont mis le feu au village.

Enfin. Le 20 août, Frédéric Berger peut s’engager à la Légion étrangère pour la durée de la guerre. Du bureau de la rue des Marmouzets à la signature rue des Murs, il a pris sa décision. Départ prévu : le 25 août. Pour ses frais de route : 2,50F, on lui dit qu’il sera remboursé en arrivant à destination. Il ne touchera pas un sou.

Une bavure dans l’armée

24 août 1914 : Depuis sa maison de la rue Cérès, Frédéric Berger entend une fusillade, voient des fusées tricolores rayer le ciel noir.  Il ne s’agissait pas comme il avait d’abord été dit d’un zeppelin allemand se dirigeant vers paris et qui avait été mitraillé au dessus de Reims par les Français. Il s’agissait en fait d’une bavure.

« La réalité que j’appris plus tard était tout autre. Notre dirigeable : « le Fleurus », le plus beau et le plus récent de notre flotte aérienne avait reçu une mission de venir atterrir au terrain du champ de manœuvres, route de Châlons. L’officier de service qui n’était pas à son poste n’a pas eu la dépêche annonçant son arrivée. Lorsque les postes de garde à la gare et au champ d’aviation, non prévenus, aperçurent le dirigeable, ils le prirent pour un boche et tirèrent dessus avec leurs mitrailleuses. « Le Fleurus » son enveloppe traversée de part en part, son commandant blessé mortellement alla s’écraser à quelques kilomètres de Reims, au carrefour de la route de Laon et du chemin de Courcy.

Frédéric prend son train le 25 août. Direction Paris

(à suivre…)

Pierre Bergé, ancien correcteur au journal l'union
Pierre Bergé, ancien correcteur au journal l’union