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1914 -Incendie de la cathédrale de Reims: témoignage posthume de Juliette Maldan

François-Xavier Guédet-Guépratte, nous a fait parvenir les écrits sur la vie à Reims d’août et septembre 1914 rédigés à l’époque par Juliette Maldan sa grand tante .

Juliette Maldan


Samedi 29 août 1914
Pour la première fois, le grondement du canon parvient jusqu’à nous… Il est encore sourd et lointain, mais très perceptible. Anxieux, on écoute, le cœur serré, ce son lugubre. La guerre vient sur nous… En dépit du laconisme des journaux, et de l’incertitude des nouvelles qui nous arrivent, et de plus en plus se font contradictoires, il convient de ne plus se faire d’illusions. Il faut être prête à tout.
Ce soir-là, j’apprends de source sûre que le gouverneur militaire a l’intention de défendre la ville, autant qu’elle peut être défendue. Les forts doivent donner. On veut gagner du temps et retarder à tout prix l’ennemi dans sa marche sur Paris.
Reims, s’il le faut, sera donc sacrifié.

Dimanche 20 août 1914
Le matin, à la cathédrale on annonce qu’il n’y aura pas de vêpres dans les paroisses, et que la population toute entière est conviée à St Remy pour une cérémonie de supplication. L’ennemi est à nos portes, et dans les heures de péril, il convient d’implorer les saints qui sont les protecteurs de la cité.

A la messe de 9h Mr le Curé insiste encore sur l’épreuve qu’il sent monter et à laquelle il voudrait préparer les âmes : « La croix se fait plus lourde chaque jour sur l’épaule meurtrie de la France. Elle gravit son calvaire, mais n’oublions pas que c’est au Calvaire que s’opère la
Rédemption !… »
A la sortie de la cathédrale, je suis enveloppée par un groupe lamentable de réfugiés. La ville, plus encore que les jours précédents, est inondée du flot errant de ces malheureux. Je ramène à la maison deux de ces pauvres femmes, traînant leurs petits enfants. En route, elles me racontent leur triste histoire. L’une des femmes tient dans ses bras son bébé de huit jours, et il y a cinq jours qu’elle marche avec lui, fuyant devant l’ennemi. L’enfant manque de tout. Pendant que je cherche en hâte un peu de linge et quelques petites affaires, les femmes s’affalent sur une marche de l’escalier, avec l’air épuisé et les yeux las de bêtes traquées qui ne savent plus où fuir… Quelle misère!
L’après-midi, la foule se porte en masse vers St Remy. Le désir instant du clergé, des fidèles, du peuple, eut été de voir sortir la chasse du saint, et de porter publiquement les reliques à travers les rues de la ville, comme cela s’était fait jadis et toujours dans le temps des grandes calamités, alors qu’un danger public menaçait la Cité. De tous côtés, le vœu en a été exprimé. Mgr Neveux et l’abbé
Landrieux sont allés vendredi soir trouver le gouverneur militaire pour en demander l’autorisation.
Hélas, elle a été refusée. On a prétexté je ne sais quelles vaines raisons de prudence humaine, de crainte d’impressionner la foule… Cependant, elle ne peut guère être plus affolée et démoralisée qu’elle ne l’est, la population !
Dieu eut béni, et… peut-être exaucé cette prière publique !
La discipline est grande parmi la population où la dévotion à St Remy est conservée très vivace.
Il a fallu se borner à une cérémonie à l’intérieur de l’église.
Une foule énorme se presse vers la vieille basilique qui se détache sur le bleu lumineux du ciel. Un chaud soleil d’arrière-saison dore les pierres usées du portail et donne à toutes choses un air de fête, mais l’angoisse est dans tous les yeux. Le grondement sinistre du canon, se fait sur cettehauteur, plus sonore, plus impressionnant. On sent qu’il est plus proche de nous qu’hier, et dans l’église, quand les chants se taisent un moment, dans l’intervalle des litanies, ce roulement lointain résonne sous les voûtes comme une basse lugubre, qui serre les cœurs…


Lundi 31 août 1914
La vague de tristesse et d’angoisse, qui enveloppe la ville, va toujours montante.
Les départs se précipitent en masse. D’heure en heure en quelque sorte, on voit disparaître les figures de connaissance. Aussi bien dans les quartiers du centre que dans les faubourgs, les maisons se ferment, et des rues entières se vident. C’est extrêmement démoralisant pour ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas partir.
En haut-lieu, on essaie de rassurer, d’arrêter ces lamentables exodes, mais peine perdue.
Les réfugiés qui continuent à nous arriver par centaines, par milliers, contribuant par leurs récits, à l’affolement de la population. Sur les places, dans les rues, autour de leur literie, les groupes
se forment, et ce font d’interminables et effrayants récits des cruautés ennemies : fermes, villages, qu’ils ont laissé flambant derrière eux, barbarie sans nom des soldats allemands… Chacun a son histoire, comme une note différente sur le même thème de douleur, et, par toutes voix, l’épouvante gagne et se propage.
A St Remy où des prières angoissées continuent à monter, je rencontre la Sr Joseph, qui me confie que l’on vient de faire évacuer les blessés de son hôpital. C’est bien mauvais signe !
A la fin de cet après-midi, en entrant à la cathédrale par le grand portail, je remarque que toutes les belles tapisseries sont enlevées. Cela aussi sent l’approche des barbares !
Les murs de la nef, ainsi dévêtus, ont un aspect triste et froid qui fait peine.
Sous les voûtes déjà assombries, un enterrement a lieu devant le chœur. Un cercueil recouvert d’un drapeau tricolore sur lequel est posé un képi d’officier. Autour, quelques infirmière de la Croix-Rouge, dans leur costume blanc, sont agenouillées. Un prêtre récite hâtivement les
prières, et il y a quelque chose de poignant dans cette vision de deuil…
Le même soir, en sortant du Chemin de Croix avec Léonie Gérard, nous nous dirigeons vers l’Hôtel de ville, pour distribuer des vêtements aux pauvres réfugiés, entassés dans les salles et dans les cours. Tout de suite nous sommes enveloppées, étouffées par un grouillement de misères. Que de mains se tendent ! Puis ce sont des récits navrants dans lesquels reviennent toujours les mêmes mots : les obus… la maison brûlée avec tout ce qu’elle renfermait… la fuite éperdue avec ces scènes d’horreur derrière soi, et l’inconnu angoissant devant soi !…
Combien on se sent impuissant devant ces détresses ! On ne peut que jeter un grain de sable dans un océan de misères !
Demain matin, les trains seront multipliés, et ces pauvres gens dirigés en masse vers le Midi, le Centre, l’Ouest…
La place de l’Hôtel de ville est noire ce soir, de cette foule lamentable.
On se presse encore autour des dépêches officielles, de plus en plus laconiques et énigmatiques, et qui pourtant se résument toujours par l’aveu que nos troupes ont du se “replier”.
La nuit tombe, une nuit triste d’été, et avec l’ombre, une tristesse infinie faite d’anxiété et d’angoisse, plane sur la ville. Au fond des âmes, c’est la même crainte vague, les mêmes visions sinistres, qui, peu à peu prennent forme et se dressent… L’ombre de l’envahisseur s’étend sur nous, et semble grandir d’heure en heure…

Mardi 1er septembre 1914
Toujours même attente, même impossibilité de rien savoir. Les bruits les plus contradictoires circulent autour de nous. Les uns disent l’ennemi tout proche, d’autres prétendent au contraire que l’effort des troupes, la coulée ennemie va vers Paris au plus vite, laissant Reims de côté. Ce qui est certain, c’est que le grondement du canon qui se fait plus précipité et plus proche, dément toutes nouvelles rassurantes pour nous… C’est comme un terrible orage qui plane et se rapproche peu à peu !…
Dans les rues, c’est toujours un lamentable défilé de misères errantes, chassées par l’invasion de refuge en refuge. Devant nos fenêtres, la procession est ininterrompue : hommes et femmes, portant et traînant des grappes d’enfants, pauvres vieilles ployées sous leurs maigres baluchons, tout ce monde encombré de paquets sans formes et sans couleurs, débris de literie et de vêtements, roulés dans des couvertures passées, nouées de cordes. Il y a de petites voitures à bras, auxquelles la famille s’attèle, des voitures d’enfants qui cahotent sur le pavé, pleines d’objets de ménage qui débordent. Puis, de lourds charriots belges et ardennais, faits pour rentrer la moisson, et dans lesquels s’entassent pêle-mêle meubles, literie, batteries de cuisine et enfants. On y voit côte à côte, des cages à poulets, des lapins, des chèvres ; puis de pauvres vieux à demi ensevelis sous de lourds édredons rouges, et qui se laissent emporter avec des yeux douloureux, déroutés, las de tout…
C’est comme un déménagement gigantesque qui va on ne sait où ?… A coup sûr vers la misère et la souffrance !
Pauvres épaves humaines emportées la tempête et que l’on regarde passer le cœur serré, avec une impuissante pitié…

Mercredi 2 septembre 1914
Réveillé de grand matin par le départ précipité des Bagnéris, j’apprends que le bureau des renseignements et les Postes sont partis pendant la nuit.
On a fait sauter les ponts et les voies de chemin de fer, toutes les lignes sont coupées.
C’en est donc fait, nous sommes prisonniers dans Reims. A la Grâce de Dieu !
Ce soir-là, après le dîner, seule dans la cour avec Maman, dans le silence de la nuit, une belle et douce nuit d’été, toute semée d’étoiles, nous écoutons le grondement lugubre du canon, maintenant tout proche de nous. Nous ne sommes pas encore familiarisés avec le son qui étreint les
cœurs, et qui résonne si douloureusement dans le silence de cette soirée !… Nous nous sentons bien isolés, pauvres femmes que nous sommes, dans cette grande maison peuplée de tant de souvenirs, où semble planer encore autour de nous, l’ombre des chers absents…Chère vieille maison, elle a vu passer plus d’une révolution, que va-t-elle voir encore ??…

Jeudi 3 septembre 1914
Toute la nuit, des troupes ont défilé sous nos fenêtres, et les lourdes roues des caissons d’artillerie ont fait résonner le pavé. Anna qui ne s’est pas couchée a passé la nuit à regarder avec angoisse ces troupes de toute arme, dont l’attitude hélas, sent trop bien la retraite…
Au début de l’après-midi, en rentrant du patronage, encore une fois expulsé, et que j’ai dû cette fois définitivement fermer, je rencontre l’abbé Andrieux qui m’arrête pour m’annoncer que la ville est rendue et que les allemands vont y faire leur entrée. Pendant la nuit, les forts ont été hâtivement désarmés, des émissaires allemands sont venus parlementer à la Neuvillette avec le drapeau blanc, et c’est chose faite. La ville s’est rendue sans coup férir… On a l’impression amère et lourde de s’enfoncer dans la honte…
D’où vient ce changement brusque, alors que tout était préparé pour une défense, et que des travaux considérables avaient été faits dans ce sens ?… Mystère…
Je me dirige vers la place de l’Hôtel de ville qui est noire de monde.
Une foule agitée se presse autour d’affiches hâtivement placardées… On commente, on discute, la tristesse des événements est dans tous les yeux…
On essaie de recueillir quelques détails… Une auto fend péniblement la foule, et un officier en descend, imposant silence pour lire une proclamation que je n’entends qu’à demi. Il termine en répétant que tous ceux qui possèdent encore des armes doivent, sous les peines les plus sévères, les déposer à la Caserne Colbert avant 4 heures. Garder une arme chez soi, c’est s’exposer à la peine de mort.
Des affiches collées partout annoncent que la ville est rendue. Il faut s’attendre à l’entrée des troupes ennemies pour ce soir ou pour demain matin.
A la cathédrale, après le Chemin de Croix, Mr le Curé dit quelques mots pour recommander le calme, le sang-froid, le courage et, malgré tout, la confiance.
Le même soir, cachée dans l’ombre d’une fenêtre du rez-de-chaussée, je vois passer dans la rue Cérès, la première patrouille de uhlans… Quelle douloureuse impression !… et que le pas de leurs chevaux résonne péniblement dans le cœur !…
Mais le gros des troupes ennemies n’a pas encore fait son entrée. Sans doute, on réserve cette démonstration pour demain, 4 septembre, anniversaire du jour où quarante-quatre années
avant, les allemands sont entrés à Reims, après la bataille de Sedan.

Vendredi 4 septembre 1914

Les soldats allemands ont envahi la place de l’hôtel de ville


En sortant ce matin pour aller à la messe, il faut se résigner à côtoyer les uniformes ennemis… Quelques-uns de ces grands diables, sanglés dans leurs costumes réséda, rodent aux abords de la cathédrale. C’est aussi nouveau que douloureux comme impression.
L’assistance est nombreuse à la messe du Sacré-Cœur. Mr
le Curé parle du « rôle de la souffrance dans l’Evangile », la souffrance, voie unique et nécessaire de rédemption, et il termine par quelques paroles d’actualité sur les souffrances présentes qui, il faut en avoir la ferme confiance, sont destinées à conduire notre cher pays vers la régénération… Mais les coups les plus douloureux
ne dont sans doute pas encore frappés, et quand tout sera terminé, la France se retrouvera à genoux et en deuil sur des ruines !…
A neuf heures, les troupes allemandes n’ont pas encore fait leur entrée triomphale.
Qu’attendent-elles donc ?… Seuils, quelques officiers passent, de loin en loin, emportés dans des autos à toute vitesse.
Je sortais quand maman me fait remarquer des détonations dans le lointain… Je n’y fis nulle attention, croyant qu’il s’agissait comme les jours précédents, de rails et de ponts que l’on continuait
à faire sauter.
Les rues du reste sont pleines de monde, la foule circule sans méfiance, puisque maintenant, tout est terminé pour notre pauvre ville. Au bout de quelques minutes de marche, obéissant à je ne
sais quelle impulsion que je ne puis expliquer, je retourne vers la maison… A peine ai-je franchi le seuil, que de violents détonations me laissent plus de doute sur ce qui se passe : la ville est
bombardée !…
Nous nous dirigeons vers les caves. J’étais sur la première marche quand une effroyable détonation retentit, accompagnée du fracas de toutes nos vitres se brisant à la fois. Une bombe est tombée sur la maison d’en face !…
La commotion est si violente qu’il semble que les grosses murailles de pierre vont tomber sur nous. A tâtons, nous nous enfonçons dans l’obscurité de la cave. Anna nous rejoint avec une petite lampe, et là, toutes les trois agenouillées sur le sol, nous récitons notre chapelet, pendant que ce terrible orage gronde sur nos têtes. Les obus passent en sifflant presque sans arrêt, éclatent tout
autour de nous. Que ravagent-ils ? Qu’atteignent-ils ? Angoissantes questions qui étreignent le cœur !
Puis surtout que s’est-il donc passé qui puisse justifier pareil traitement, alors que la ville s’était rendue et désarmée ? Les suppositions les plus angoissantes montent à l’esprit pendant ces
terribles minutes.
Au bout de trois quarts d’heure environ, le bombardement cesse.
Je remonte en me frayant péniblement un passage à travers les débris de tous genres et les vitres brisées qui jonchent et encombrent la maison. Mais quelle scène alors autour de moi !
Sous le ciel d’un bleu si lumineux qu’il semble ironique, des nuages de poussières épaisses emplissent les rues. Des décombres, des pans de murs écroulés gisent partout. Puis ce sont des cris,
des appels déchirants. On compte les victimes, on emporte les cadavres. Il y en a de nombreux dans les rues voisines. Rue Eugène Desteuque, une femme avec son petit enfant, s’est affaissée dans une mare de sang, sur le seuil de la maison des Cabanis, une autre femme est tombée, foudroyée, quelques pas plus loin. La nièce de MmeHourlier a été tuée également, devant la porte de sa maison,
alors qu’elle cherchait à se rendre compte de ce qui se passait. Toutes les maisons ont des brèches et sont criblées d’éclats d’obus.
La nôtre n’a plus une vitre du côté de la façade qui est criblée d’éclats d’obus. Le toit est comme une écumoire. Des éclats d’obus ont pénétré un peu partout, surtout au second étage où les livres d’une bibliothèque sont complètement pulvérisés.
Le calme se rétablit peu à peu après cette terrible secousse. On se renseigne et on se rassure sur le sort de ses amis.
Charles Heidsieck, venu tout de suite pour prendre de nos nouvelles, nous raconte qu’il était ce matin à l’Hôtel de ville, occupé à discuter les conditions de reddition de la ville avec le général
allemand, quand le bombardement a éclaté. Le général a feint la surprise. « Si ce sont les français qui tirent, a-t-il dit en fronçant les sourcils, c’est une mauvaise affaire pour vous ! »- « Et si ce sont les
vôtres ?… » – « Oh ! cela ne changerait rien à la question, c’est la guerre ! »
Un éclat d’obus ramassé, a pu lui prouver immédiatement que l’engin venait de chez lui…
« C’est donc une erreur ». a-t-il conclu avec calme. Que penser de cette erreur, et de la bonne foi de ces gens dont dépend maintenant notre sort ?…

La foule recommence à circuler dans les rues, une triste foule, hélas, la lie de la population, qui, désœuvrée, privée de travail et de ressources, promène par la ville, avec sa misère, sa curiosité
de mauvais aloi. Des femmes vêtues de nippes voyantes, toisent, le sourire gouailleur aux lèvres, les belles maisons endommagées : « C’est chez du bourgeois, mieux vaut chez eux que chez nous ! »
Cette lamentable populace fera la honte de la ville les jours suivants.
Des allemands, mais en petit nombre, circulent dans les rues. C’est une auto rapide emportant des officiers supérieurs, quelques soldats cyclistes qui regardent d’un œil curieux et narquois, les maisons éventrées.
Encore une fois, que s’est-il donc passé ?… Pourquoi avons-nous été bombardé ?…
Les versions les plus contradictoires continuent à circuler sans qu’il soit possible d’y reconnaître la vérité. On prétend qu’un corps d’armée arrivant sur Reims a tiré sans savoir que la ville était rendue. Mais cette erreur si peu plausible ne trompe guère !… D’après une autre version, les émissaires qui se sont présents aux portes de la ville, c’est-à-dire à la Neuvillette, ont disparu après
leur mission remplie. Léon de Tassigny, très ému, étant directement intéressé dans cette affaire, comme Maire de la Neuvillette, vient dire aux de la Morinerie que la ville est menacée d’un nouveau
bombardement si les parlementaires ne sont pas retrouvés ce soir pour six heures. Léon s’est offert en otage et s’attend à tout. C’est sous l’impression de cette conversation que les Raymond de la
Morinerie, l’oncle et la tante, et d’autres, viennent chercher asile à la maison. Toutes les heures de cet après-midi se passent donc encore dans une attente angoissante, mais six heures viennent enfin,
et rien ne se produit…
A la nuit tombante, les troupes ennemies en grand nombre, font irruption dans la ville. Les rues résonnent sous le pas de leurs chevaux, et sous les lourdes roues de leur matériel de guerre.
Les officiers, très raides sur leurs chevaux, promènent autour d’eux, un regard vainqueur qui fait mal.
Dans l’ombre d’une pièce du rez-de-chaussée, nous les voyons passer, Hélène et moi. La main d’Hélène tremble dans la mienne, et je l’entends qui murmure : « Ce sont ceux-là qui tuent nos
enfants ! … »

Samedi 5 septembre 1914
Les troupes allemandes sillonnent la ville en tous sens.
On n’est pas encore tranquille, tant s’en faut ! L’autorité allemande soulève mille difficultés à propos des émissaires, toujours pas retrouvés, des réquisitions de guerre, des énormes quantités de
pain, de viande, de fourrages qu’ils veulent se faire livrer, et que l’on ne peut trouver dans une ville déjà épuisée par des continuels passages de troupes.

Les Allemandes exigent une rançon de 1MF
Une difficulté n’est pas plus tôt résolue qu’une autre surgit. Les conseillers municipaux, chargés de mener les discussions avec l’Etat-Major allemand, ont une lourde tâche. Aujourd’hui, ils ont exigé un million à verser dans la journée, et gardent pendant ce temps des otages, dont Jean de
Bruignac. Je vois le soir, chez lui, Charles Heidsieck harassé de fatigue, après avoir passé toute la journée à rassembler le million. Il croit que nous aurons une nuit tranquille, mais ne me cache pas
que les difficultés sont loin d’être aplanies !
J’apprends aujourd’hui, un bel acte de courage de l’abbé Andrieux, pendant le bombardement d’hier. C’est lui, qui sous le feu des obus, accompagné d’un envoyé de l’Hôtel de ville, est monté sur une des tours de la cathédrale pour y attacher le drapeau blanc, ce drapeau qui a fait cesser le bombardement.
Pendant ce temps, sous une pluie d’obus, Mr le Curé arrivait à la cathédrale par le grand portail, pour mettre le Saint-Sacrement en sûreté, et veiller auprès de lui.
Notre chère cathédrale n’a pas trop souffert, malgré les bombes qui sont tombées tout autour d’elle. Des éraflures dans l’épaisseur de ses gros murs, des vitraux brisés, des croisillons de fer
tordus, et c’est tout. St Remy a été bien autrement abîmé !


Dimanche 6 septembre 1914
A la messe de 9 heures, les enfants sont bien disséminés dans le grande nef. On sent qu’ils sont tous effarouchés et dispersés par le danger. Après quelques paroles d’actualité sur la mort, que
vendredi, nous a tous frôlés de si près, le commentaire de l’Evangile du jour est bien de circonstance pour préparer aux détachements futurs !

Les Allemands sur le parvis de la cathédrale. On voit derrière eux le Palais de Justice

A la sortie, devant le grand portail, triste impression à la vue de tous ces allemands campés sur la place du Parvis. Ils ont étendu de la paille, et bivouaquent avec leurs lourds charriots autour de
la statue de Jeanne d’Arc. Ce qui est plus triste encore, c’est de voir la lie de la population se grouper autour d’eux, comme autour de bêtes curieuses, oubliant tout souci de patriotisme et de dignité !
J’en pleurerais d’indignation !
L’après-midi, à la sortie des vêpres, on se communique les nouvelles plus rassurantes de l’Hôtel de ville. Il a pu être prouvé que les parlementaires avaient été reconduits à cinq kilomètres de la ville
comme l’exigent les lois de la guerre, ce qui dégage la responsabilité de la municipalité. Cependant, comme une fois-là, ils ont disparu sans que l’on puisse retrouver leurs traces, l’Etat-Major allemand
exige que Léon de Tassigny, accompagné de Mr Wenz et d’officiers allemands, parte en auto à leur recherche, à travers les lignes de feu. C’est une périlleuse mission, Jeanne est dans l’angoisse. « si je
ne reviens pas, lui a dit Léon, tu sauras que j’ai fait mon devoir, et que je suis mort en brave, pour mon pays ! »
Les rues sont couvertes d’affiches sur lesquelles on peut lire que l’armée allemande « ayant pris possession de la ville et de ses forteresses », ceux qui se livreraient aux moindres infractions
seraient immédiatement punis de mort, et la ville livrée aux pires représailles.
Pour les dépenses les plus insignifiantes du reste, ce sont toujours les mêmes mots qui reviennent : « Sous peine de mort », sous peine d’être « pendus ou fusillés ». Par exemple, il est
affiché partout que toucher à un fil télégraphique est un crime puni de mort. Or, je m’aperçois qu’à notre insu, un de ces fils vient d’être accroché le long de la façade de la maison. Il passe sous la
fenêtre de ma chambre, de telle façon que rien n’est plus facile que de le briser involontairement en tirant les persiennes.
Nous vivons sous le régime de la terreur, mais les allemands non plus, n’ont pas l’air de se trouver en sécurité au milieu de nous. Ils se méfient de tout. Le soir, ils prennent possession de
l’aérodrome militaire, mais exigent que des conseillers municipaux aillent y coucher avec eux, possédés qu’ils ont de la crainte que l’aérodrome ne soit miné et en saute. Même crainte aussi pour
l’Etat-Major installé à l’Hôtel du « Lion d’Or ». Il faut que deux conseillers municipaux viennent chaque soir, à tour de rôle, coucher près des officiers supérieurs.
Dans les magasins où les officiers achètent des bonbons, ils exigent, dans la crainte qu’ils en soient emprisonnés, que les vendeuses en goûtent devant eux.
Probablement sous l’emprise de cette crainte, ils ne font aucune incursion dans les maisons particulières où y manifestent leur méfiance comme chez les André Prévost, où les maîtres de la
maison, enfermés dans leur chambre, ont été gardés à vue toute une nuit, par un soldat armé faisant les cent pas !…
Les soldats sont corrects dans les rues, une discipline sévère semble régner. Le pavé résonne sous leurs pas lourds et cadencés, et par moments, vers le soir, ces hommes tous ensemble, chantent
des chœurs francs et vraiment impressionnants.
A la fin de cet après-midi du dimanche, quelques amis sont venus peupler le grand salon rouge. On met en commun les tristesses, on essaie mutuellement de se réconforter en gardant
toujours et quand même l’espoir qui soutient. Quels que soient les événements, la vieille maison doit rester fidèle à son rôle, et demeurer un centre de famille.
Du reste, le compte est vite fit, des parents, des amis demeurés à Reims !…
Le bruit d’une troupe nombreuse qui défile en parade me fait lever les yeux vers les fenêtres de la rue.
Musique en tête, serrés dans leurs uniformes couleur poussière, les soldats allemands passent, d’un pas lourd et scandé de parade. Enveloppé dans leurs rangs pressés, un pauvre petit
soldat français, un prisonnier, est contraint de marcher avec eux. Ils le promènent ainsi, sans pitié, dans cette marche triomphale plusieurs fois répétée autour de la ville… Que c’est allemand, cela !…
et que l’expression d’intense souffrance de notre petit soldat fait mal à voir ! Elle se poursuit tout le reste du jour. Qu’auront fait ces barbares de leur prisonnier ?…


Mardi 8 septembre 1918
Il faut se résigner à vivre au milieu des troupes allemandes, à frôler leurs uniformes dans la cathédrale, aux messes du matin, aux Saluts du soir.
Ce soir encore, des soldats allemands se mêlent à l’assistance, pour entendre l’abbé Landrieux qui parle de la Ste Vierge… de ses prédilections pour la France… des raisons d’espérer
toujours… Et nous espérons toujours et quand même, enveloppés que nous sommes par l’envahisseur !…


Mercredi 9 septembre 1914
Comme hier, je passe ma matinée aux fourneaux de la rue Brûlée, à aider les Sœurs qui sont débordées.
C’est là une procession de misères, qui s’allonge chaque jour.
La ville, qui a dû verser toutes ses réserves pour les indemnités de guerre exigées par l’ennemi, s’est vue obligée de cesser les distributions de secours.
C’est donc un défilé navrant où passent côte à côte des mendiants en loques, des ouvriers sans travail qui meurent de faim, puis des gens qui n’ont pas l’habitude de demander : mères de famille, petits employés correctement vêtus qui tendent leur marmite avec une gêne qui serre le cœur.
On ne sait auquel entendre tant ces malheureux sont nombreux. 800 rations en moyenne sont distribuées chaque matin.
L’autorité allemande semble désireuse de voir rentrer dans leurs pays les émigrés belges et ardennais.
Des affiches sont placardées en ville pour les y inviter. Un exode recommence donc dans l’autres. Nous voyons repasser sous nos fenêtres, les lourds charriots belges avec leurs bizarres
entassements. Mais les lignes de chemin de fer n’existant plus, c’est surtout à pied que se font ces tristes retours vers le foyer que prétend maintenant sauvegarder l’autorité allemande.
Parmi tant d’autres choses pénibles, nous souffrons du manque absolu de nouvelles. C’est dur de sentir tous les fils coupés avec ceux que l’on aime !
Et puis, que se passe-t-il dans le reste du monde ! Mystère ! et impossible de rien savoir. Par exemple, nous ignorons encore si nous avons un pape.
Au point de vue de la guerre, les officiers allemands annoncent sans cesse de nouvelles grandes victoires de leurs troupes. Ceci ne trompe personne, mais tout de même on aimerait connaître la vérité!
Le canon gronde toujours dans le lointain.
Reims semble plutôt un chemin de passage pour les troupes ennemies, qu’un centre d’occupation sérieuse.
Ils n’ont pas arboré leur drapeau et c’est toujours le, drapeau blanc qui flotte sur l’Hôtel de ville et sur la cathédrale.
Le général allemand qui avait pris possession de la ville a été successivement remplacé par un colonel, puis par un capitaine. C’est nous faire peu d’honneur !
L’Etat-Major ayant annoncé l’intention de ne laisser que cinq cents hommes de troupe pour garder la ville, le conseil municipal a dû en réclamer au moins mille. Il est impossible en effet que l’ordre soit assuré avec cette poignée d’hommes, et si quelque incident survenait, la ville serait rendue responsable et livrée aux pires représailles.


Jeudi 10 septembre 1914
Des blessés allemands arrivent en grand nombre. On les distribue dans certains quartiers. Les maisons abandonnées ont leurs portes ouvertes à coup de hache.
Les de la Morinerie quittent précipitamment la maison sur l’annonce que huit blessés allemands sont installés chez eux. Il est prudent que ma tante aille présider à leur prise de possession.
Le mouvement des troupes allemandes grossit sans cesse. Certaines rues sont barrées pendant des heures par le défilé de leur matériel de guerre.
J’avais tenté de traverser la place du Parvis pour regagner la maison, mais un sergent de ville m’arrête et me conseille charitablement de n’en rien faire, car un général allemand est occupé à y
passer une revue, et il est préférable de ne pas se fourvoyer par là.
Un des fils de l’empereur est installé au « Grand Hôtel » qu’entoure un cordon renforcé de troupes.


Vendredi 11 septembre 1914
Le canon continue toujours à gronder… il semble même qu’il se rapproche.
Nous ne savons toujours rien du reste du monde. Mais des bruits courent dans l’air qui disent
la situation bonne…
Plusieurs centaines de blessés allemands ont été amenés dans les ambulances pendant la nuit. On parle d’une défaite pour eux du côté d’Epernay.
Du reste, il est simple que si la colonne allemande qui a occupé Reims, avait continué sans difficulté vers Paris, nous n’aurions plus entendu le canon tous ces jours derniers, et au lieu de s’éloigner, les grondements vont toujours en se rapprochant…
La ville est plus que jamais envahie par les troupes. Aujourd’hui leurs lourds châssis sont campés sur la Place Royale qu’il est laborieux de traverser au milieu de cet encombrement.
Devant nos fenêtres, c’est un défilé ininterrompu de leur pesant matériels, le bruit assourdissant des grosses roues sur le pavé n’a pas cessé de la nuit. Le soir, dans l’ombre, la longue file de ces charriots primitifs, aux bois à peine dégrossis, couverts de lourdes bâches gonflées par le pillage, donnent bien l’évocation des grandes invasions barbares.
Toutes ces troupes, tout ce matériel, s’en vont en sens inverse, vers le faubourg Cérès. Est-ce là un mouvement stratégique ? Faut-il espérer une retraite ?…


Samedi 12 septembre 1914
En arrivant à la cathédrale pour la messe de 8 heures, je remarque qu’un certain désarroi semble régner dans l’église. On s’agite, on enlève précipitamment les chaises de la grande nef pour les entasser ailleurs…
J’apprends que l’Etat-Major allemand a exigé hier que la cathédrale lui soit livrée pour y installer des blessés.
Les Docteurs ont vainement protestés en objectant l’humidité de l’immense nef, le vent qui souffle à travers les vitraux brisés par le bombardement, et tous les inconvénients de cette installation pour des blessés. « C’est possible, a-t-il été répondu, mais l’ordre part de trop haut pour que nous puissions nous y dérober ».
Les officiers exigent que toute la grande nef soit couverte d’une couche de paille épaisse de cinquante centimètres.
Il n’est pas facile de se procurer tant de paille, mais n’importe, il faut obéir, et ce matin, on s’est mis en devoir d’exécuter cet ordre étrange.

Le capitaine allemand commandant de la place demande à ce que la cathédrale de Reims doit être immédiatement aménagée pour recevoir des blessés.

Pauvre chère cathédrale ! En la quittant après la messe, combien peu pourtant je ne doute que c’est la dernière fois que je la contemple intacte, dans son rôle de prière !… Il semble qu’elle soit
trop grande, trop sainte pour que les hommes osent s’attaquer à elle, et déjà ce matin, la main misesur elle par l’Etat-Major allemand nous indigne.
Bientôt un épais lit de paille couvre toute la nef, et une frêle cloison de bois et de toile sépare l’arrière-chœur, qui seul reste conservé au culte.
Vers neuf heures, le canon commence à gronder d’une façon formidable, et ses roulements vont toujours en grandissant. Les détonations se suivent, s’entrecroisent sans interruption. Avec
quelle angoisse on écoute cet orage sinistre qui gronde plus fort, sans cesse plus fort sur nos têtes !…
Il n’y a plus de doute, on se bat aux portes de Reims, et notre sort, le sort de la ville va se décider…
Les heures passent, et nulle interruption ne se produit dans la bataille.
Les vitres du grand salon tremblent et vibrent perpétuellement sous ces coups qui déchirent l’air. On essaie de l’occuper, de tirer quand même l’aiguille, sans savoir ce que l’on fait, tant l’esprit est ailleurs, tendu vers la région toute proche où le sang coule, ou chacun de ces coups fauche des vies !
Vers 2 heures, Marie de la Morinerie, suivie de Maurice et de sa mère, arrive toute en larmes, et raconte à travers des sanglots que Raymond vient d’être pris comme otage ! Les allemands
réclament cent otages parmi les notables de la ville.
Un peu après, une patrouille s’arrête en face de la maison. Ils emmènent déjà MM. Albert Benoist et Osouf, et viennent chercher Mr Gaudefroy. Nous assistons à son départ que hâtent avec
impatience le groupe de soldats.
Le bruit terrible du canon ne cesse pas un instant, la pluie tombe, les rues sont désertes, une sorte de stupeur pèse sur la ville…
Le défilé des troupes allemandes reprend au milieu de l’après-midi. Le pesant matériel, des files interminables de lourds charriots qui entassent sous leurs bâches grises les objets les plus
hétéroclites, produits du pillage.
Puis la cavalerie, l’artillerie… Nous comptons 26 canons qui passent sous nos fenêtres, tout cela en hâte, mais pourtant avec ordre. Serait-ce une retraite ?… Est-ce un mouvement
stratégique ?…
Tout à coup, des troupes qui défilent en rangs pressés, jaillissent des chants de guerre. Ces hommes ont des voix graves et sonores, et ces chants étranges sont d’un effet impressionnant.
Que signifient-ils ?… Nous ne savons que penser…

Les Allemands désignent des otages


Vers quatre heures, sous nos fenêtres, dans la boue et sous la pluie qui tombe par rafales, nous voyons passer les otages… Le Maire est en tête. Il y a là Mgr Neveux, l’abbé Camu, l’abbé Andrieux, MM.Abelé, Raoul de Bary, etc. Ils marchent enveloppés de soldats ennemis, la baïonnette au poing… On les entraîne vers le faubourg Cérès. Que vas-t-on faire d’eux ?…
Maurice, d’une fenêtre, a vu passer son père dans ce triste cortège. Il demande que l’on ne dise rien à sa mère dont l’angoisse serait encore accrue. Nous donnons aux domestiques une consigne de silence.
Les heures continuent à passer sans amener aucun répit dans la canonnade, qui va toujours en se rapprochant…
C’est bon signe, sûrement les français avancent !
Les troupes ennemies ont repris leur défilé précipité, entrecoupé, de loin en loin, par des chants de guerre sauvages. Certains régiments, couverts de boue, les vêtements déchirés, ont bien l’aspect des troupes qui viennent de battre… ou plutôt d’être battues. Mais, si c’est une retraite, ce n’est pas une déroute. Cet ordre, cette force, me donnent la crainte que ces troupes ne se reforment
bien près d’ici.
La nuit tombe, on n’y voit plus du tout, et le canon gronde toujours!
Un peu avant 8 heures, un coup de sonnette retentit dans le silence de la rue devenue déserte… C’est Raymond !
Quelle joie pour sa femme après cette journée d’angoisse !
Trempé, brisé, Raymond nous raconte sa journée :
Du Palais de Justice où ils avaient d’abord été parqué, les otages ont été transportés au Grand séminaire. De là, les soldats sont venus les prendre pour les faire marcher derrière les troupes,
de façon à couvrir leur retraite, dans le cas où on aurait tenté de tirer sue elles. Les otages savEnt que si un civil s’avise de bouger, ils seront immédiatement « pendus ». Et comme ils protestent contre ce
genre de mort, et réclament au moins le privilège d’être fusillé, les autres insistent « Non, non, pendus ! »
Sur l’Esplanade Cérès, une longue halte a lieu sous la pluie. « Où nous emmenez-vous ? » –
« C’est bon, vous verrez ! »
La troupe se remet en marche et les entraîne au-delà du faubourg Cérès et du cimetière, loin dans les champs. Là on les fait ranger en lignes, le long des arbres de la route, tandis que les officiers,
révolvers au poing, se promènent de long en large devant eux.
La nuit est venue, une nuit d’automne, où la pluie, accompagnée d’un vent de tempête, fait rage. Un immense incendie qui monte de le ville, éclaire tout le ciel de ses lueurs sinistres, tandis que
le canon gronde plus formidablement que jamais dans la campagne déserte. Au milieu de ce lugubre décor, tous, parmi les otages, ont bien cru leur dernière heure venue !…
Au bout d’un certain temps, après avoir suffisamment joui de ce cruel effet, un officier a fini par dire aux otages : « La population de Reims a été calme. Vous êtes libres ! … »
Toutefois, Raymond rentre plein d’inquiétude sur les travaux de défense qu’il a pu contempler pendant cette lugubre promenade.
Au-delà du faubourg Cérès, les allemands ont creusé d’énormes tranchées, et se sont installés fortement sur ces positions. Il faut donc d’attendre à voir la lutte se continuer aux portes de
la ville.
Le canon a enfin cessé de gronder, mais une immense lueur d’incendie monte dans la direction de l’aérodrome et du parc à fourrages. La moitié du ciel est en feu.
Ce matin, dans toutes les maisons, les allemands prévoyant leur départ, ont réquisitionnés « sous peine de mort » tout ce qui restait encore de bidons d’essence. Ils s’en sont servis pour mettre
le feu aux quatre points de la ville avant de la quitter.
Le vent gémit, lugubre, à travers les fenêtres sans vitres de la maison.
Le crépitement des mitrailleuses, des coups de fusil tout proches, résonnent encore dans la nuit.
Anxieux, nous observons le ciel tout rouge par-dessus les toits, et les nuages cuivrés et livides qui montent à l’horizon. Quelle nuit après quelle journée !…


Dimanche 13 septembre 1914 Reims libéré

Les troupes de Franchet d’Esperey libèrent Reims


Au petit jour, vers cinq heures, des coups de fusil retentissent dans le silence de la nuit. Que se passe-t-il ? … Nous guettons, angoissés, les vagues rumeurs, les détonations lointaines…
Tout à coup des acclamations retentissent, des cris : « Les français ! ce sont les français ! »
En un instant, le cœur battant, on est aux fenêtres…
En effet, quelques soldats français, noirs de poudre, couverts de boue, exténués mais rayonnants, font irruption dans les rues !
De toutes les maisons, en un clin d’œil, comme un incendie qui s’allume, le drapeau tricolore surgit ! L’heure est indescriptible et inoubliable…
Nous courons vers la Place Royale.
Sous le soleil du matin, nos troupes d’avancent fièrement, portant la fatigue du combat, mais surtout la joie de la victoire. Sur leur passage, on applaudit frénétiquement, on leur jette des fleurs…
Les soldats ont tous le canon de leurs fusils enguirlandés, et des gerbes improvisées se tendent vers les officiers.
Dans la foule reconnaissante, enthousiaste, qui se presse au-devant de nos troupes, des larmes d’émotion tremblent dans bien des yeux… Mais le drapeau, surtout le drapeau, quelle
émotion salue son passage, sa rentrée !…
Il faut avoir mesuré toute la tristesse, l’humiliation que comporte l’occupation ennemie, pour apprécier à sa valeur, la fierté et la joie de cette heure où un patriotisme ardent vibre dans tous les
cœurs !
Non, vraiment, les jours de souffrance qui ont précédé, n’ont pas acheté trop cher une telle heure !

Je quitte ce spectacle pour aller entendre une messe matinale à la cathédrale… Là, les traces de la domination allemande pèsent encore. L’odeur de paille qui monte de la grande nef, ferait croire
que l’on pénètre dans une grange immense, toute pleine de récoltes nouvelles. Puis, cette cloison qui se dresse dès l’entrée du petit portail, confine les fidèles dans l’arrière-chœur.
Mais, ce qui console de tout, fait tout oublier, c’est la vue des uniformes français remplaçant  les uniformes allemands ! Nos chers soldats prient, communient avec ferveur, et comme cela semble bon de les contempler de nouveau au milieu de nous !
Dans la matinée nos troupes, qui emplissent la ville, campent un peu partout. L’artillerie reste pendant une partie de la journée installée dans notre rue. Ils sont fatigués, ils ont faim, nos braves soldats, et de toutes les maisons, on leur apporte et leur distribue des vivres. Des femmes du peuple tendent leurs tabliers, tout gonflé de morceaux de pin, qu’ils dévorent à belles dents.
Nos dernières provisions y passent, mais combien volontiers on vide les armoires ! Dans la rue, et tout le long du jour, nous distribuons, et avec enthousiasme, tout ce que nous pouvons trouver, à ces chers soldats qui ont faim, et font honneur à ce qu’on leur offre. Ce sont les régiments du Nord, toujours sur le front depuis le début de la guerre. Ils se redressent et disent fièrement avec leur accent : « Nous sommes les gars du Nord ! Nous avons bien travaillé ! »« Oh ! oui, vous avez
bien travaillé, merci ! »


On applaudit les officiers qui passent, on leur tend toujours des fleurs. Il y a tant de fleurs aux canons des fusils, que l’on se demande d’où peut surgir une telle moisson…

Des prisonniers allemands dans les rues de Reims


Devant la maison, des artilleurs qui n’en n’ont pas, en réclament.
En hâte, je cueille les dernières fleurs du jardin, frêles fleurs d’automne, qui finissent de s’épanouir, et je les distribue à ces mains noires de poudre qui se tendent vers moi…
La joie enthousiaste de ces heures a détourné l’attention du canon qui gronde toujours autour de nous, et qui, aujourd’hui, ne semble plus pouvoir faire du mal, puisque les troupes françaises sont là, revenues au milieu de nous pour nous défendre.
Avec la mobilité du caractère français, la foule passe brusquement, et sans transition, de l’angoisse à la confiance. Pourtant, hélas, tout est loin d’être fini ! Le canon gronde plus violemment
que jamais, à la fin de l’après-midi. Quand je sors de la cathédrale, après les vêpres célébrées dans l’arrière-chœur, un Te Deum était chanté, non pas encore, certes, pour le succès de nos armées, lu ?
le curé l’avait précisé, car ce succès est trop fragile encore, mais pour l’élection du nouveau pape, dont le nom nous est enfin connu.
Tout le chapitre, les vicaires généraux, sont groupés autour de l’autel. Les beaux offices solennels sont loin ! Cette cérémonie réduite, hâtive, au son du canon, dit bien haut la guerre. Mais
qui pourrait prévoir que c’est le dernier office dominical célébré dans la cathédrale !
A la sortie on se retrouve, on cause avec joie après les émotions de la veille et du jour.
Comme le dimanche précédent, on se retrouve encore groupés dans notre grand salon. Charlotte de Bruignac nous donne d’intéressants détails, et nous raconte ses émotions de la veille, et le danger qu’elle et son mari ont couru, hier soir, sur la place du Parvis, où ils ont été poursuivis par un allemand qui braquait sur eux son révolver… Les sorties du soir sont à éviter en ce moment !…
Après le départ des visiteurs, nous sortons encore vers six heures pour aller prendre des nouvelles d’une amie.
Une foule en fête emplit les rues.
Pourtant, les grondements tous proches ne cessent pas. Des obus éclatent avec un bruit sec, sur le faubourg Cérès, des avions allemands survolent la ville, et passent comme des oiseaux sinistres
au-dessus de nos têtes. Ils lancent des bombes, et surtout, cherchent à repérer les positions de notre artillerie. Nos aviateurs les poursuivent, et le bruit de ce combat aérien, mêlé au combat
ininterrompu de la terre, n’est pas rassurant pour les promeneurs. La paix est loin de nous, hélas !
Reims, plus que jamais se trouve dans la bataille !…
Le soir, on proclame l’interdiction de sortir de ses maisons, où d’y garder de la lumière une fois huit heures.
En face de ma chambre, à l’entrée de la rue de Luxembourg, des soldats construisent hâtivement une barricade.
D’autres sont dressées dans le faubourg Cérès, et un peu partout. Evidemment, on craint pour cette nuit un retour offensif de l’ennemi, et un combat dans les rues.
Les consignes ne plaisantent pas. Des soldats viennent frapper violemment à la porte de la maison, parce qu’une faible lueur filtre encore d’une des fenêtres.
La ville entière est plongée dans l’ombre. Dans l’obscurité des rues, on entend résonner le pas lourd des chevaux et le cliquetis des armes. De ma fenêtre, j’essaie, dans le noir, de me rendre compte du mouvement des troupes, mais c’est peine perdue…


Lundi 14 septembre 1914
Eveillée de grand matin par le bruit du canon qui n’a guère cessé pendant la nuit. Les Raymond de la Morinerie qui nous ont quitté hier soir pour regagner leur demeure reviennent de
bonne heure se réfugier à la maison, en nous portant des nouvelles peu rassurantes.
De fait, les rues que je traverse pour gagner la cathédrale n’ont plus du tout la physionomies
de la veille. Les passants sont assez rares et se hâtent.
Autour de la chapelle du St Sacrement, l’assistance est nombreuse, la prière fervente.
L’admirable liturgie de ce jour aide l’âme à monter plus loin, plus haut, par ce chemin de douleur, dans lequel, chaque jour, il nous faut faire un pas de plus.
Dans l’ombre des voûtes, sous la clarté tremblante des cierges, les ornements rouges des prêtres ont des reflets de sang…
Vers neuf heures, le bombardement commence, et une pluie d’obus s’abat sur l’Hôtel de ville. L’Etat-major, trop hâtivement peut-être, était venu y coucher cette nuit, et il a été trahi, comme hélas tant de fois !
Cependant, il a été repéré trop tard, les bombes sont tombées quelques minutes après son départ.
Tout le jour, des obus pleuvent sur Reims. Notre quartier est peu visé, mais d’autres parties de la ville ont beaucoup à souffrir. Les faubourg de Laon, surtout a de nombreuses victimes.
L’ambulance de Mme de Ste Marie est ravagée. Deux infirmières tuées au pied du lit des malades qu’elles soignaient, ainsi que dix-huit blessés achevés par les éclats d’obus. Mme de Ste
Marie, presque seule au milieu de cette horrible scène, allant des morts aux mourants, déploie une énergie surhumaine. Dans cette jeune femme si frêle, il y a une âme bien forte ! Les blessés qui ont
encore un souffle de vie et les autres malades sont transportés dans un état lamentable à l’ambulance de la rue de l’Université, où ils achèvent de mourir.
Les consignes se font de plus en plus sévères, pour la lumière surtout. Les espions pullulent.
Des signaux lumineux ont été découverts dans certaines maisons des faubourgs. On continue à fusiller des espions chaque jour. Des femmes surtout ont joué un rôle particulièrement odieux.


Mardi 15 septembre 1914
Encore le canon de très grand matin. Messe de 7 heures. A la sortie, je cause un moment avec Jean de Bruignac, très préoccupé. Les visages se font de plus en plus soucieux. Nous avions pu
croire hier que l’ennemi ne tirait plus sur nous que pour couvrir sa retraite, mais il devient trop évident que c’est une nouvelle bataille qui recommence, ou plutôt une nouvelle phase du combat qui
s’ouvre. Les troupes allemandes sont trop fortement retranchées au nord de la ville, pour que l’on puisse facilement les déloger. Nos malheureux forts n’auront fait que servir d’asile à l’ennemi qui a
pu s’y fortifier tout à l’aise, pendant les quelques jours de l’occupation.
Le bombardement reprend dans la matinée, et il faut encore descendre dans les caves.
L’après-midi, un peu d’accalmie se produisant, permet de s’installer un moment dans la cour, pour y respirer tout en tirant l’aiguille.
Tout près de nous, le canon tonne effroyablement, car une batterie est installée à l’usine Lelarge, et elle tire sans arrêt.
La trêve est de courte durée, les obus recommencent à tomber, et il faut abandonner l’air pur et le ciel bleu.

Mercredi 16 septembre 1914
Messe de 6h ½. La dernière messe à laquelle je puis assister dans la cathédrale !… Le canon gronde formidablement, et retentit d’effroyable façon sous les hautes voûtes. C’est sinistre !…
Autour de la chapelle du Saint-Sacrement, l’assistance se fait de plus en plus rare. L’angoisse est dans tous les yeux…
On ne peut que remettre une fois de plus son âme et sa vie entre les mains de Dieu, en s’abandonnant à lui pour tout. Qui sait si cette communion ne sera pas un viatique ?…
Je rentre en hâte, à travers les rues désertes, sous les détonations stridentes.
Au début de la matinée, Charles Heidsieck passe avec Pierre Givelet. Ils viennent de la cathédrale, où après la messe de huit heures, ils sont montés sur les tours avec l’abbé Landrieux.  De
là, ils ont pu se rendre compte des positions de l’ennemi et des nôtres. Hélas, ils ont pu constater aussi que nos 75 n’atteignent pas les batteries d’artillerie lourde des allemands, qui eux tirent sur
nous avec de grosses pièces de siège.
En quelques minutes, ils ont compté une dizaine d’obus tombant sur la ville. Charles Heidsieck, qui toujours nous rassurait, parait très inquiet ce matin. Il n’est venu avec beaucoup de dévouement, que pour nous engager à descendre dans nos caves et à n’en pas sortir. Il insiste encore en me voyant sur le pas de la porte. « Vous n’êtes pas en sûreté là, il faut descendre ! » Lui-même va dans ses caves, où ses ouvriers sont déjà réfugiés en grand nombre, afin d’être au milieu d’eux, et de s’occuper d’eux.


Jeudi 17 septembre 1914
Eveillée dès 4 heures du matin par des bombes. On nous fait descendre dans les caves où il faudra rester tout le jour. L’ennemi, chaque nuit, tente des attaques sur différents points des
faubourgs, et s’avance très près. Les forts sont successivement pris, perdus, et repris. Nous sommes à chaque instant à la merci d’un retour offensif de ces barbares, qui de loin, nous tiennent encore si
durement sous leurs griffes !
Les heures semblent mortellement longues, dans l’humidité froide de cette cave, dans cette obscurité à peine éclaircie par une petite lampe et quelques bougies. Il faut ménager l’éclairage
puisque nous sommes dans l’impossibilité de nous ravitailler, et que cet état de choses peut durer longtemps.
Et puis, notre groupe successivement augmentée a fini par devenir nombreux, et il est assez laborieux de pourvoir à sa vie matérielle.
Il y a là, mon oncle et ma tante de la Morinerie, avec leurs domestiques, Antoine, Françoise, Margueritte, et le petit Robert. Hélène Givelet. Raymond de la Morinerie, sa femme, son fils Maurice, Mme Pinon, deux bonnes. Nos voisins d’en face, les Théophile Leclère, dont la maison traversée par une bombe est inhabitable. La famille Osouf viendra se joindre demain, les Gaudefroy comptent aussi sur notre cave plus profonde que la leur. Nous sommes donc en moyenne une vingtaine de personnes pour partager cette triste et singulière existence. On se groupe, tantôt dans la première cave, moins froide et plus aérée, mais les larges ouvertures la rendent aussi mins sûre, et dès que le bombardement se fait plus proche et plus violent, il faut descendre dans la seconde cave où la sécurité est chèrement payée. Après différents essais nous abandonnons le berceau de droite qui servira de promenoir et de chapelle, et nous fixons notre campement dans le berceau de gauche, plus petit, mais un peu moins glacial. Entre les murs bas qui partagent la cave et s’arrêtent à mi-hauteur de la voûte, chacun s’installe comme il veut, ou plutôt comme il peut. Sur un petit lit de
camp, l’oncle de la Morinerie est assis ou étendu, à moitié enseveli sous un amoncellement de couvertures. Ma tante est près de lui, dans un vieux fauteuil de velours rouge qui n’a plus rien à
craindre de l’humidité. Les personnes âgées bénéficient de fauteuils d’osier précipitamment descendus de la cour.
Des paillasses posées à terre, servent de divans à ceux qui préfèrent s’étendre, ou qui sont trop courbaturés par les interminables séances sur les chaises non rembourrées. Des tables de jardin
en fer complètent l’installation. Dans un coin, une bêche, une pique, des outils ont été descendus pour le cas où un éboulement se produirait, il faudrait frayer un passage dans les décombres.
En dépit des doubles manteaux et des couvertures, nous sommes transies par l’air glacé et l’humidité pénétrante qui nous enveloppe.
De temps en temps, on quitte sa place pour marcher de long en large, dans la grande cave qui sert de promenoir. Puis, quand un peu d’accalmie se produit, on remonte bien vite pour jeter un
coup d’œil dans la rue déserte, tâches de se rendre compte de ce qui se passe, et surtout respirer un peu. Mais cela ne dure jamais longtemps et les sifflements sinistres au-dessus de nos têtes, forcent
bien vite à redescendre.
Les repas sont plutôt sommaires, malgré tout le dévouement qu’Anna apporte à leur confection. Le pain, si gris, et si commun soit-il, se fait rare. Les pommes de terre, cuites à l’eau, sont
un grand luxe car il faut pouvoir les cuire ! On mange en hâta, debout, dans un coin de cave, sur une marche d’escalier.
Ces souffrances matérielles, froid, privations de tous genres, manque de sommeil, paraissent bien peu de choses auprès des souffrances morales !…
Que se passe-t-il là-haut ? qu’atteignent ces coups qui ne cessent pas?
Nous sentons bien que la cathédrale est visée… Depuis ce matin, j’ai beau prêter l’oreille, je n’entends plus les sonneries. Le cher petit carillon qui égrainait l’antienne est devenu muet, ainsi que
les grosses cloches. Tout s’est tu… Sans doute, les obus ont déjà fait leurs ravages !…
Les heures, scandées par l’éclatement des obus, sont interminables ! Pour lutter un peu contre cette inaction lourde qui pèse sur tous, j’essaie d’occuper le groupe des femmes en les faisant
travailler pour les pauvres. A la lueur vacillante des bougies, je taille de petits vêtements d’enfants.
Ce n’est guère facile, mais c’est tout de même une petite diversion, et on me réclame sans cesse de l’ouvrage.
Mais notre meilleur réconfort est dans la prière… Un cierge béni brûle perpétuellement devant la statue de la Vierge, qui se détache blanche et lumineuse dans une petite excavation de la
grande cave sombre. Plusieurs fois dans la journée, nous venons là, réciter à haute voix le chapelet,
les litanies, les invocations… Des lèvres qui avaient perdu l’habitude de la prière se sont ouvertes pendant ces jours d’angoisse. On sent tellement le besoin du secours d’En Haut, et à certaines
heures, en face du danger, l’âme humaine, si naturellement, crie : « Mon Dieu ! … »
La mort qui rôde autour de nous, réveille les consciences endormies. Lors du premier
bombardement déjà, les prêtres ont pu constater de consolante façon, ce travail subit qui s’accomplit dans l’âme, quand devant elle, se dresse brusquement la vision de l’éternité… Un prêtre
nous confiait que sous les obus, il n’avait cessé de confesser des gens qui s’accrochaient à lui, et qui, depuis dix-huit ou vingt ans, avaient oublié la pratique.
Vers 7 heures, quand le bombardement s’apaise, et que nous pouvons quitter nos caves, le coup d’œil jeté sur la rue est lugubre.
Un obus a mis le feu à la maison Clouet et aux maisons voisines.
C’est un vaste brasier, et les secours manquent pour l’éteindre… Les flammes éclairent la rue de leur lueur sinistre, la tempête, pluie et vent, fait rage et gémit à travers nos fenêtres sans vitres.
Le canon gronde toujours, tout proche.
Nous arrêtons dans la rue deux petits soldats qui reviennent des tranchées et cherchent des vivres… Nous les faisons entrer à la maison pour leur servir du café chaud, et nous tâchons par eux de
savoir quelque chose, puisque nous sommes privés de toute communication avec nos semblables.
Ils nous donnent quelques détails sur les attaques de l’ennemi, et leurs positions dans les forts. Si périlleux que soient ces combats quotidiens, si dure que soit la vie rien ne décourage nos
petits soldats dont le moral est excellent, et la gaieté inépuisable. Ils rient et plaisantent toujours :
« Ce n’est plus rien de faire la guerre, concluent-ils, maintenant qu’on avance ! C’était au début, alors que l’on reculait chaque jour, que c’était terrible ! »
Du reste, c’est souvent que nous sommes au contact avec nos soldats. Dès qu’une accalmie se produit on en profite pour partager avec eux nos provisions, quand ils passent devant la maison,
blessés et fatigués par des heures de tranchées et de combats. Rien n’est triste, dans la lumière pâle du matin, comme ces files de soldats, couverts de sang tout frais, et qui se trainent douloureusement
vers les ambulances.
Pas moyen encore de se reposer cette nuit, il faut surveiller l’incendie, car des étincelles poussées par le grand vent volent de tous côtés…


Vendredi 18 septembre 1914
Le combat reprend à 2 heures du matin. Il faut descendre dans les caves sans avoir pu prendre du repos. Les obus se succèdent, le canon se rapproche de plus en plus, salves d’artillerie,
coups de fusils, nous avons l’impression qu’on se bat tout près de nous.
Du fond de nos caves, nous guettons anxieusement les bruits qui résonnent, éclatement des obus, canon, mitrailleuse. Cette matinée est horrible. Evidemment l’ennemi a tenté une attaque et
s’est approché très près. S’il parvient à rentrer, qu’adviendra-t-il de la ville et de nous ?
Impossible de rien savoir quand nous remontons un moment pour essayer de nous renseigner… Les rues sont désertes, seuls passent quelques voitures d’ambulances ramenant des blessés, ou des officiers au galop de leur cheval.
Les vivres commencent à faire défaut, impossible de sortir pour se ravitailler.
Le manque de sommeil et de nourriture rend plus sensible l’humidité glacé des caves. Les heures paraissent d’une longueur mortelle, nous sommes tous épuisés.
Le bombardement se poursuit jusqu’au soir…
Alors, dans la nuit tombante, d’immense lueurs éclairent le ciel.
Des incendies se déclarent aux différents points. La sous-préfecture est en feu, ainsi que les maisons voisines. Je voudrais mettre différentes choses en sûreté, mais à peine remontée au premier
étage dans une chambre, ou nous appelle et nous fait descendre, parce que des bombes viennent d’éclater dans le lointain. On entraine vers la cave le pauvre oncle de la Morinerie à moitié vêtu, et
plus fatigué que jamais. Il ne peut plus tenir sur ses jambes, et tombe au bout de quelques pas.

« Je n’en puis plus ! » gémit-il. Tant bien que mal, on l’installe dans la cave pour la nuit. Les autres essaient d’y dormir sur des paillasses.
On manque tellement d’air, que n’y pouvant plus tenir, je remonte au bout d’un moment, pour tâcher de dormir un peu dans le salon.
Ce n’est pas facile avec le canon qui gronde à intervalles réguliers.
A trois heures du matin, on sonne à la maison, et je vais ouvrir. C’est la famille Osouf qui vient demander asile, se mourant d’inquiétude dans son appartement. On les installe dans la cave où ils se sentent plus en sécurité.
Les détonations continuent toujours. Quelle nuit !


Samedi 19 septembre 1914
La plus douloureuse journée de cette douloureuse période. La lie du calice pour la ville de Reims !
Au lever du jour, un grand silence contraste avec la canonnade des matins précédents.
L’ennemi ne répond pas aux décharges de nos canons. Que prépare-t-il ? Que se passe-t-il ?
Un moment de fol espoir nous traverse l’esprit. S’il avait abandonné ses positions ?
Dans la rue, les troupes passent toujours en hâte. Un artilleur tombe de cheval. On le relève, je le fais conduire à la maison, ou Melle Osouf le panse.
Sur les trottoirs, se presse comme chaque matin, l’exode des pauvres gens du faubourg Cérès. Ceux qui sont restés là-bas, quittent chaque jour de bonne heure leur pauvre installation,
qu’ils ne retrouveront peut-être pas debout le soir, et trainant mioches et paquets, ils se dirigent vers les champs, là où les obus ne pleuvent plus. Ils y passent la journée, sous la pluie, à l’abri d’une
meule, et à la nuit tombante, quand le bombardement se calme, reprennent le chemin de leur domicile.
Ce matin, je regrette presque, cédant à la crainte d’inquiéter les autres, de n’être pas sortie pour aller jusqu’à ma chère cathédrale…
Soudain, vers huit heures, une véritable volée d’obus passe sur nos têtes, allant s’abattre dans la direction de la cathédrale. C’est le signal. Les détonations se succèdent alors, terribles, précipitées, ininterrompues. Le sifflement sinistre des obus ne cesse pas. Les bombes pleuvent sur notre quartier, comme une effroyable grêle de fer. Que de ravages, mon Dieu, sur notre pauvre ville !
Le cœur est à l’étau !…
Nous sommes à genoux devant la petite vierge blanche, seule éclairée dans la cave sombre.
Elle veille sur nous du ciel. Nous en avons l’impression, et les prières, les supplications, montent vers elle, ininterrompues. Quand le chapelet à haute voix est terminé, un autre reprend. La prière est
perpétuelle pendant ces heures affreuses, où le sinistre orage gronde sur nos têtes, sans une minute de répit. Par moment, l’éclatement sec et plus rapproché d’une bombe, fait tressaillir, et
instinctivement, on courbe le tête sous la commotion.
Quand la prière à haute voix s’arrête, alors, anxieux, haletants dans un silence angoissant, on entend siffler les obus, éclater les bombes…
Vers deux heures, une effroyable détonation vient ébranler nos voûtes, suivie d’un fracas de
vitres brisées et de débris qui viennent s’abattre sur le sol. Une acre odeur de poudre, accompagnée d’une épaisse fumée, pénètre dans nos caves… évidemment, la maison est touchée… Quelques
minutes s’écoulent, et une seconde et formidable explosion éclate au-dessus de nous…

La mort plane sur nos têtes, nous en avons l’impulsion, et chacun silencieusement remet son âme entre les mains de Dieu…
Une troisième et terrible détonation, dont la commotion sonne jusqu’au fond de l’être, nous avertit que la maison est encore atteinte.
L’odeur de poudre se fait plus forte et la fumée plus dense. Par les ouvertures des caves, nous essayons de voir ce qui se passe au dehors, mais un épais nuage de poussière lourde flotte dans
la cour et empêche de rien distinguer. La maison brûle-t-elle ?… Est-elle effondrée ?… Impossible de rien savoir.
Dans les caves, l’atmosphère devient irrespirable, et donne une impression d’asphyxie. Notre dernier asile nous échappe… Raymond craint toujours un éboulement qui nous emprisonnerait. Que
faire ?… A quoi s’arrêter ?… Nous sommes là une vingtaine de personnes. Un tout petit enfant
comme Robert, une aveugle malade, comme Mme Osouf, a qui l’ébranlement nerveux vient de donner une crise de cœur. Le pauvre oncle de la Morinerie,  incapable de faire un pas, à moitié
effondré sur sa paillasse, fait pitié. Ma tante est auprès de lui, serrant dans sa main une petite croix indulgenciée pour l’heure de la mort, et priant silencieusement. « Mes chers enfants, dit-elle, si le
danger rend nécessaire une fuite, non seulement je demande, mais j’exige que vous me laissiez avec mon infirme. On ne peut pas le transporter, nous partagerons le même sort. Vous êtes jeunes, vous
avez une tâche à remplir, la nôtre est finie, nous avons essayé de vous tracer la voie droite, gardez-là, marchez-y… »
Vers 3h ½ un peu d’accalmie se produit. On se risque hors des caves pour jeter un coup d’œil au-dehors, et essayer de se rendre compte de la situation…
La maison est jonchée de vitres brisées et de débris, une poussière épaisse y flotte. La lourde porte de la rue de la Gabelle, s’est ouverte toute grande sous la poussée d’un obus. La remise est
pulvérisée. Les portes du grand salon sont tombées dans la salle à manger, d’autres encore sont arrachées. La cuisine est pleine de débris et d’éclats d’obus. Les gros barreaux de fer de la fenêtre
ont été brisés et coupés comme des fétus de paille, et les volets gisent sur les dalles de pierre…
Dans la rue Cérès, les incendies ont repris, car l’ennemi a lancé tout le jour, avec les gros obus de siège, des bombes incendiaires… L’eau manque, les secours manquent, on laisse brûler sans que personne puisse éteindre. La situation est effroyable. Les obus sifflent toujours.
Des gens affolés courent dans les rues, essayant de fuir. Les Raymond veulent à tout prix quitter la maison où ils trouvent que nous ne sommes plus en sûreté, et nous entraîner… « Partir,
mais c’est aller à la mort ! … » dit Hélène. Anna, qui est montée au second, redescend bouleversée, en larmes, criant : « La cathédrale brûle ! »
Ceci, c’est le reste… l’âme même de la cité qui est touchée ! On a l’impression d’un irréparable effondrement !…
Je descends dans la rue et je regarde…
Du côté de la place Royale, un immense et lourd nuage, aux tons inquiétants de cuivre et de souffre, emplit tout le ciel, et plane sur la ville d’une façon sinistre.
Dans la rue, des maisons sont effondrées, d’autres brûlent…
En quelques instants, notre départ est décidé… Nous allons aller chercher refuge dans des caves plus profondes, où nous passerons la nuit plus en sécurité. On remonte péniblement de la
cave, le pauvre oncle de la Morinerie qui ne tient plus sur ses jambes, et deux hommes l’entraînent vers les caves Lanson. Raymond et Marie qui sont partis par la rue de Luxembourg reviennent
précipitamment sur leurs pas. Des incendies sont déchainés de ce côté, on leur a dit de l’y pas passer.
Ils nous crient : « Vers la Haubette ! » Nous suivons machinalement, ne sachant pas où nous allons…
Peut-être à la mort ?… et abandonnant sans même y penser, la maison et tout ce qu’elle renferme…
Nos voisins, les Gaudefroy, se sauvent aussi, traînant dans une petite voiture leur vieille mère infirme.
Dans la rue, nous marchons sur un tapis de vitres brisées qui jonchent le sol…
Partout des décombres, des incendies, des maisons qui s’écroulent…
Nous arrivons sur la place Royale dont le côté droit est en flammes…
La sinistre vision qui m’attendait là, rien en ce monde ne pourra l’effacer de mon souvenir !

La cathédrale en flammes 

La chère silhouette émergeant d’un épais nuage de fumée… L’abside, le clocher de l’ange, enveloppés par le feu, la toiture s’effondrant, les flammes sortent des tours, courant le long des galeries…
A travers un voile de larmes, on contemple cet horrible spectacle, qui semble un cauchemar dont on va s’éveiller…
L’imagination n’avait pu prévoir cela, parce que c’était trop affreux… C’est une douleur sans nom, une tristesse qui ne trouve pas de mots, où confusément se mêlent avec tous les souvenirs
personnels, si chers, si précieux, qui par mille liens, attachent l’âme à la merveilleuse église, le sentiment d’un deuil national qui frappe la France en plein cœur !…


Nous poursuivons notre route à travers le feu et les ruines. Les obus sifflent toujours. Les bombes incendiaires ont laissé sur le sol de longues trainées de souffre…
Des gens affolés courent par les rues, et dans tous les yeux, il y a les mêmes larmes, dans toutes les voix le même cri d’angoisse : « La cathédrale ! »
Une fois le pont de Vesle franchi, nous sommes à l’abri des obus qui n’atteignent plus jusque là.
Une foule apeurée se presse, cherchant à fuir, sans trop savoir où…
Nous-mêmes, marchons machinalement ; sans but. Jusqu’où s’étendent les lignes ennemies ?… Nous n’en savons rien…
Des amis que nous rencontrons, fuyant comme nous, conseillent de prendre la route de Bezannes, et d’y passer au moins la nuit. Nous nous dirigeons de ce côté, et le faubourg franchi, nous,gagnons les champs. Sur la route, c’est une hâtive et lamentable procession de pauvres gens qui fuient Reims…
Des groupes se pressent, traînant des enfants, de maigres bagages, d’autres sont échelonnés contre les meules, sous les arbres.
Le canon résonne dans la campagne d’effrayante façon, et couvre tout de son rugissement, des avions passent et se mitraillent au-dessus de nos têtes.
On marche, écrasé sous un poids trop lourd de pensées qui s’entrechoquent, de sentiments qui étreignent le cœur et l’étouffent…
Au sortir de l’ombre et de l’humidité glacée des caves, après les jours horribles que nous venons de vivre. C’est une impression indéfinissable de se retrouver brusquement sous le grand ciel,
au milieu des champs, des moissons…
Les lueurs roses et dorées du couchant s’étendent et teignent tout un côté de l’horizon. Elles enveloppent la campagne de cette lumière pénétrante, chaude et douce à la fois, qui est le privilège
des belles fins de jour d’arrière-saison…
Puis, on tourne la tête… De l’autre côté de l’horizon, le ciel est rouge aussi, d’un rouge sinistre, et au milieu d’un immense nuage de fumée qui plane sur la ville, se dresse la silhouette de la cathédrale, mais une silhouette étrange et brisée, toute enveloppée de flammes…

Alors, on ferme les
yeux, qu’emplissent les larmes, et on baisse la tête, sous une tristesse trop lourde…
Nous atteignons les premières maisons de Bezannes, mais où trouver un abri ?… Tout est envahi par les réfugiés, fermes, granges, remises, tout est plein, et nous parcourons en vain le village.
Raymond se souvient alors des Albert Poullot et se dirige à tout hasard vers leur propriété. Nous ne demandons qu’un coin de grange et un peu de paille pour la nuit. L’accueil est des plus empressé.
Cent cinquante personnes sont déjà installées dans le garage, mais malgré nos protestations, on tient à mettre deux chambres à notre disposition. Les messieurs s’installeront pour la nuit dans les
fauteuils du salon, et le reste de la bande, sur la paille d’une grande remise.
Nous pouvons donc nous étendre sans rien craindre cette nuit. Mais, naturellement, c’est une nuit sans sommeil, hantée par la tragique vision de la cathédrale en flammes, et scandé par le grondement formidable du canon, qui semble devoir ébranler dans ses fondations, l’élégante et frêle maison de campagne qui nous abrite.
Nous nous levons quand le jour parait, et de la fenêtre, sur la route de Reims, je suis dans la lumière rose du matin, le flot lamentable et sans cesse grossissant des émigrés qui, eux aussi, quittent la ville. Il y a des figures de connaissance dans ces groupes, des figures angoissées, des yeux dans lesquels se reflète l’horrible spectacle laissé derrière soi…

Des soldats français devant la cathédrale bombardée


Que sont devenus les amis dans cette tourmente ?… J’ai beau interroger, je n’arrive pas à me renseigner, et c’est une angoisse poignante que l’incertitude sur le sort de tant de chères existences.
Depuis le début de cette terrible semaine chacun a vécu, terré dans ses caves, sans communications possibles avec le dehors. Il y a eu des victimes nombreuses, mais qui a été frappé ?…
Quelle tristesse de s’éloigner avec cette incertitude !

Ce qu’il reste de la charpente de la cathédrale après l’incendie de l’aile nord

Dimanche 20 septembre 1914
Je vais retrouver dans leur grange notre groupe de la veille. Maurice de la Morinerie est le seul, je crois, qui a pu dormir dans la paille. Les autres ont eu froid par cette fraîche nuit d’automne.
Hier soir, il leur a été impossible de se procurer des vivres. Ce matin, à leur intention, je fouille inutilement les fermes du village, mais c’est en vain, impossible, à quelque prix que ce soit, de se procurer une goutte de lait ou une miette de pain.
Enfin, une pauvre vieille femme, par compassion, m’offre, pour mes compagnons, sa provision de lait de la journée.
Une messe basse est annoncée pour 7 heures. Pendant que nous nous dirigeons vers l’église du village, un combat aérien a lieu au-dessus de nous. Des « Taubes » sont poursuivis par nos
aviateurs. Les grands oiseaux sinistres tourbillonnent sur nos têtes avec un crépitement violent de mitraille. Un « Taube » allemand est enfin touché et va s’abattre dans les champs voisins. La foule se
précipite vers l’appareil qui git, brisé sur le sol, et j’entends dire qu’un des aviateurs a la tête emportée et que d’autres sont blessés…
La cloche triste, et le vieille petite église s’emplit peu à peu de groupes de réfugiés. Les uns, las de tout, se laissant tomber sur un banc avec leur maigre bagage. D’autres pleurent silencieusement. Des femmes agenouillées, la tête dans les mains, semblent ployées sous l’épreuve.
Le vieux curé, avant de monter à l’autel, adresse quelques paroles à ces pauvres affligés. Il parle de la fête que célèbre l’Eglise ce jour-là : Notre-Dame des Sept Douleurs ! N.D. des Douleurs, pendant que Notre-Dame de Reims, brûle là-bas, à l’horizon !
Quels rapprochements saisissants et poignants dans la liturgie de ce jour !
Dans le silence de la petite église, que coupe seul le grondement du canon, sous les voûtes sombres, le recueillement est impressionnant, et la prière qui sort de nos cœurs ployés par l’épreuve, doit monter vers Dieu !
La messe est terminée. Un rayon d’En Haut éclaire la souffrance et retrempe les forces. Il faut marcher maintenant, reprendre sa route, sa triste route d’exilés.
Notre groupe s’augmente de plusieurs familles qui ont quitté Reims dès l’aube. Les uns ont passé la nuit dans des caves profondes, les autres à voir brûler la cathédrale, la ville. Tous emportent
de Reims une vision d’enfer !
J’entends dire qu’une partie de la rue Cérès a brûlé. Laquelle ? et notre chère maison, y aurait-elle passée ? Impossible de recueillir une indication précise dans ces récits affolés,
incohérents… Dans le grand désastre qui nous enveloppe, on ne peut que se résigner à tout…
Nos pauvres voisins pleurent silencieusement : « Nous avons tout perdu ! »
Les derniers arrivants de Reims disent que ce matin, le bombardement recommence avec des bombes incendiaires. Que restera-t-il de la ville ?…
On organise le départ, sans trop savoir où l’on va, dans l’incertitude des positions allemandes.
Nous voudrions gagner d’abord Pargny, où se trouve Paul de S
te Foy avec l’État-Major. Il nous a fait dire hier, ses inquiétudes sur notre sort, et plus que d’autres serait à même de nous conseiller.
Un tombereau de charbonnage qui arrive de Reims où il a transporté des blessés hors des ambulances incendiées, se trouve bien à propos sur notre chemin.
Le conducteur consent à le mettre à notre disposition, bien que le cheval exténué ait peine à se traîner. On fait monter les personnes plus âgées ou plus fatiguées de notre colonne, les autres
suivent à pied.
A peine hors de Bezannes, la pluie commence à tomber, une large pluie, qui en quelques minutes détrempe et transforme en cloaque, les chemins déjà défoncés par le passage des troupes et du matériel de guerre.
Sous ce voile mélancolique, nous traversons les champs où l’on s’est battu les jours précédents. Le terrain est piétiné, jonché de débris, creusé de trous d’obus, et de place en place, des cadavres de chevaux morts sont restés là, abandonnés.
Sur les routes boueuses, des groupes d’émigrés se suivent. Quelques-uns ont établi des campements provisoires et cherchent à s’abriter tant bien que mal contre des meules. Je rencontre
de loin en loin, des visages connus, des figues d’enfants, de petites protégées qui, avec leurs parents fuient devant la tourmente. Que vont devenir des pauvres enfants ?… Où vont s’échouer tous ces
humbles foyers déracinés ?…
Quelle tristesse dans cet exode de toute une population !…
Nous traversons des bivouacs, où, sous la pluie, les soldats dépècent des bœufs, préparent la soupe. Puis, il faut se garer sur la berge des chemins pour laisser passer d’interminables convois de
munitions ou de ravitaillement. Lourds autobus qui nous éclaboussent de boue liquide, chevaux, caissons d’artillerie.
Des troupes, toujours des troupes de toutes les armes… les champs, les villages surtout, sont envahis par des campements de soldats.
En traversant les Mesneux, on nous montre l’endroit d’où les batteries allemandes nous bombardèrent le 4 septembre.
A Pargny, il est extrêmement difficile de faire parvenir un mot à Paul de Ste Foy, et il faut perdre l’espoir de lui parler. L’État-Major s’enveloppe de mystère, et nous devrions ignorer qu’il est
installé ici.
Maintenant, nous gravissons lentement la grande côte de Pargny.
La pluie a cessé. A travers les grands nuages qui courent dans le ciel, un rayon de soleil inonde de la lumière, le paysage qui déploie très loin des bois roussâtres, et l’horizon bleu de ses plaines…
Reims est là-bas, et au milieu, dominant tout, la cathédrale…
Sa silhouette noircie, calcinée, émerge d’un immense et sinistre nuage aux reflets cuivrés, qui plane sur la ville et se condense autour d’elle… Les touts se lèvent toujours vers le ciel, mais on sent
qu’elle se meure, qu’elle agonise sur un bûcher…
C’est une vision poignante qui étreint le cœur, et que pourtant, on voudrait pour toujours, graver au plus profond de sa mémoire, au plus intime de son souvenir.
Cette chère silhouette, l’âme des paysages de Champagne, tant de fois contemplée à
l’horizon lointain, sur le grand ciel bleu des plaines, sur le ciel rose du couchant !… C’était elle,
toujours elle que les yeux cherchaient, au retour des lointains voyages, comme des plus petites
absences, avec un sentiment vague, mais intense, d’admiration, de tendresse, de propriété, parce que cette merveilleuse maison de Dieu, c’était à chacun aussi, un peu la nôtre, la patrie de l’Ame…
autour d’elle se concentre tout un monde de souvenirs et de visions, visions glorieuses de son passé.
Souvenirs intimes et ineffaçables, qui par mille liens, rattachent la vie surnaturelle au charme de ses pierres.
Evocation confuse, déchirante et douce à la fois, où tout se mêle dans le souvenir, voix grave des cloches aux jours de fête, frêle carillon, qui sous les obus égrainait encore l’antienne liturgique,
peuple d’anges et de saints, merveilleux portail baigné dans la lumière dorée des couchants, puis dans un domaine plus profond, plus intime, l’évocation de tant d’heures où le recueillement se faisait si naturel, la prière si facile sous les hautes voûtes noyées d’ombre…
Messes matinales, prières des soirs, alors que dans la profondeur immense et sombre de la nef, une toute petite lueur rouge tremblait seule devant le tabernacle…
Et tout cela, maintenant, c’est le passé !… Et cette chère image mutilée, martyrisée, qui se dresse là-bas sous le ciel d’automne, c’est peut-être la dernière fois qu’on la contemple !…
Il faut s’arracher à cette déchirante contemplation, et le cœur gonflé de trop de souvenirs, de trop de tristesse, suivre le groupe mélancolique des exilés, que lentement, péniblement, le long des
routes détrempées, s’en vont comme en pauvres feuilles arrachées par la tempête, et que le vent d’automne emporte, je ne sais où …
La route, maintenant, descend, entre des haies qui n’ont plus que quelques feuilles tachées de rouille et de sang, et la chère et douloureuse vision disparait peu à peu.
Les heures passent, et il faut marcher, marcher toujours dans la boue liquide des routes. Des averses glacées qui se succèdent, rendent plus pénible encore ce triste voyage. Impossible aussi de se procurer aucune provision.
Les villages que nous traversons ont été pillés par les allemands, puis réquisitionnés par les troupes qui campent encore en masse, et les vivres y font absolument défaut.
Pendant que l’on gravit péniblement une côte bordée de champs, Raymond se résigne à arracher une betterave dont il nous offre des rondelles, mais ce maigre régal a peu de succès !
Les compagnons d’infortune qui suivent la même route de l’exil, ne sont pas plus heureux que nous.
Vers trois heures de l’après-midi enfin, nous arrivons à Ville-en-Tardenois, ayant marché sans rien prendre depuis ce matin. Là on se heurte aux mêmes difficultés… Plus de vivres nulle part, et des
troupes partout !
Heureusement le Dr Jacquinet retrouve parmi les militaires, un major de sa connaissance, qui entraine notre colonie vers son campement, et se met en devoir de nous procurer un repas
sommaire.
Pendant que ses ordonnances y travaillent, nous nous reposons un moment sur la terrasse de cette maison abandonnée, dont les soldats font les honneurs. C’est un grouillement de troupes et
de convois, tout autour de nous. Jean henriot campe là, mais il est allé faire une reconnaissance, et nous ne le verrons pas.
Vers 4 heures, un peu reposés, il faut se remettre en route, car la nuit vient vite à cette saison. La pluie tombe de nouveau. Il fait froid dans ce tombereau qui marche avec une lenteur de
corbillard. La fatigue se fait péniblement sentir parmi les voyageurs.
Il y a surtout deux nièces du Dr Jacquinet, des jeunes femmes dont la situation est particulièrement pénible. L’une a trois tout petits enfants qui se blottissent contre elle comme des oiseaux. Par un concours de circonstances, comme il s’en est produit pendant ces jours terribles, l’aîné des enfants est resté à Reims, et la pauvre mère horriblement inquiète, pleure silencieusement en pensant à son enfant.
L’autre jeune femme, mariée depuis un an, attend un bébé d’un jour à l’autre. Son mari est à la guerre.
A (en blanc) arrêt forcé pour faire viser nos passeports par l’Etat-Major. On n’avance qu’à tours de roues à travers le flot grossissant des troupes, et les innombrables convois de ravitaillement.
Des officiers, des soldats arrêtent notre petit groupe, et toujours avec la même question : « Est-ce que vous venez de Reims ? » et tout de suite la même interrogation anxieuse,
angoissée : « Et la cathédrale ? … »
Beaucoup ne pouvaient pas croire que ce fut vrai. Il faut leur répéter, leur affirmer qu’elle est en flamme. C’est chez tous la même stupeur indignée : « Les misérables ! Quel crime !… » murmure
un officier supérieur, les poings crispés, les dents serrées. Chez les chefs comme chez les soldats, le bouillonnement de colère et d’indignation est le même. On sent qu’à tout prix ils veulent la venger, elle, et venger la France de cette injure !

Une carte postale allemande montre des soldats regardant la cathédrale en flammes

Le soleil touche l’horizon à travers les grands nuages tourmentés de ce ciel d’automne, et la fraîcheur du soir tombe sur la campagne. On a si froid dans notre charriot, sous les vêtements mouillés depuis le matin, que je préfère encore descendre et marcher, malgré la fatigue. Ceux qui suivent à pied doivent se hâter pour ne pas rester en arrière, car la route est longue encore avant l’étape de nuit, et des patrouilles allemandes perdues, rôdent encore dans les parages, cherchant à attaquer les voyageurs.
Les teintes cuivrées du couchant s’éteignent peu à peu, la nuit tombe, la silhouette du chariot avec son lamentable cheval et les groupes des voyageurs, se détachent en ombres chinoises
sur le cil pâle. Notre conducteur n’a pas de lumière, on marche à tâtons dans les chemins défoncés.
Avec Hélène, nous cheminons du même pas, côte à côte, récitant à mi-voix notre chapelet, ce chapelet tant égrainé dans les caves !…
Le soir, sous le grand ciel, dans la nuit froide et noire, les cœurs sont bien tristes encore ! Là-bas, derrière nous, une grande lueur d’un rouge sinistre, ourle tout l’horizon, emplissant un côté du
ciel… C’est Reims qui brûle encore… Pour que cet effroyable incendie se révèle ainsi à plus de 20 kilomètres, il faut que la ville soit embrasée !…
Vers huit heures enfin, nous atteignons Passy-Grigny, et laborieusement, à travers les ruelles noires, on parvient à découvrir la petite auberge du village. Une petite lueur vacillante perce l’ombre, et les voyageurs engourdis par le froid, l’immobilité et la fatigue, se tirent péniblement du chariot.
Après cette dure journée, nous avons enfin un abri pour la nuit, mais quel abri !…
L’aubergiste vient seulement de reprendre possession de sa pauvre maison, envahie et pillée par les allemands, qui ont tout emporté, provisions, literie, vêtements, etc. Ce sont des lamentations sans
fin sur tout ce qui manque.
En fait de vivres, on ne peut absolument rien nous offrir… que de l’eau claire de la fontaine ! avec le pain resté dans la voiture, ce sera le menu du souper de ce soir.
Devant une flambée allumée dans une petite salle ce cette misérable auberge, on essaie tant bien que mal de se sécher tout en échangeant des tristes impressions. Le Dr Prioux qui nous a rejoint
en route, donne quelques détails sur la soirée et la nuit de la veille à Reims. Il était attaché à l’ambulance de la rue de l’Université. Des bombes sont tombées dans la salle d’opérations, pendant
qu’il opérait un malheureux blessé ; impossible de continuer. Des obus pleuvent dans les salles, tuant et reblessant les malheureux qui y sont entassés. Ils gémissent, se tordent de douleur, se trainent sur
leurs membres mutilés pour essayer de se sauver. On les descend à la cave dans cet horrible état, et là, au bout de quelques heures, le feu prenant à l’ambulance, il faut les en tirer et les charger
agonisants sur des charriots qui les emportent plus loin dans un autre quartier. « J’ai vu brûler la cathédrale, la ville, j’ai vu d’horribles choses, conclut le Dr Prioux, mais ceci dépassait tout ! »
Il faut s’installer pour la nuit. L’aubergiste avec sa chandelle, nous promène dans d’affreuses petites chambres où tout manque, et les gémissements redoublent au souvenir de tout ce que les
prussiens ont emporté. On se partage les paillasses qui restent. Marie de la Morinerie et sa mère se casent dans une chambre qui sent horriblement l’acide phénique, et où les allemands ont laissé leur linge sale. La famille Jacquinet s’installe dans une pièce minuscule. Ils ont un lit pour 6 personnes. Les
messieurs et le reste de la colonie s’étendent sur des bottes de paille, dans la grande salle de l’auberge. Maman, Hélène et moi, nous bénéficions d’une chambre, et quelle chambre ! Hélène se
couche par terre sur une paillasse, maman et moi nous nous étendons dans un lit où il ne reste en tout et pour tout que le sommier. De ma vie je n’ai autant souffert du froid que cette nuit-là,
courbaturée de fatigue dans mes habits mouillés. Impossible de dormir un instant, car dans le silence de cette nuit, les sinistres visions des jours précédents, se dressent à l’envie !…
Dès que l’aube parait, nous nous levons, engourdi de fatigue et de froid. On descend, et dans la lueur blafarde d’un triste matin brumeux, chacun essaie, dans la petite cour de l’auberge, de
brosser la boue épaisse qui colle à nos habits mouillés, ou de rentrer dans des chaussures boueuses et déformées.
Comme déjeuner, le même menu que la veille, du pain et de l’eau froide.
A six heures ½, sous une pluie fine qui recommence à tomber, on remonte dans le chariot, et on s’y entasse de nouveau tant bien que mal.
L’averse ne dure pas, la brume du matin flotte sur un joli paysage d’automne, où des clochers égrènent de loin en loin à travers les bois roux et les lointains bleus. Dans le chariot, les trois petits
enfants serrés contre leur mère, disent leur prière du matin. Ils prient de tout leur cœur, et de grosses larmes roulent sur les joues de la mère qui pense au petit resté à Reims dans la fournaise…

Les personnes citées dans ces mémoires


Maldan Juliette, célibataire, décédée à Bignicourt sur Marne le 27 août 1969 (1880-1969)
Maldan Clémence, née d’Anglemont de Tassigny, veuve, mère de Juliette (1856-1953)
Cardinal Luçon, archevêque de Reims, à Rome pour le conclave et l’élection de Benoît XV
Monseigneur Neveux, vicaire général de l’archevêché de Reims
Abbé Andrieux, vicaire de la cathédrale de Reims, aumônier des fusiliers marins, évêque de Monaco
(1877-1966)
Abbé Camu, vicaire général de la cathédrale de Reims, (1862-1940)
Abbé Landrieux, curé de la cathédrale de Reims, sera nommé en 1916 évêque de Dijon, (18xx-19xx)
Abelé Henri, négociant en vins de Champagne, 6, rue des Chapelains (1852-1923)
Benoist Albert, industriel, 45, boulevard de la République (1853-1932)
de Bary Raoul, négociant en vins de Champagne, vice-consul de Norvège, 3, boulevard Lundy (1860-
1920)
de Bruignac Jean, ingénieur, administrateur, conseiller municipal, 9, rue du Couchant (rue des
Jacobins depuis 1924) (1867-1962)
de Bruignac Charlotte (née Rogelet), épouse de Jean, 9, rue du Couchant (1876-1958)
Gaudefroy-Sichard Henri, facteur commissionnaire en tissus, 19, rue Cérès (1859-1940)
Givelet Pierre, Industriel maitre verrier, Verrerie de Courcy (1864-1955)
Givelet Hélène (née de la Morinerie, épouse d’Edmond, militaire retraité), 18, rue Libergier (1863-
1946)
Heidsieck Charles-Marie, négociant en vins de Champagne, 27, rue Andrieux (1855-1930)
Hourlier Veuve, propriétaire, 19, rue Eugène Desteuque (18xx-19xx). Sa nièce était Cécile Horn,
célibataire, née en 1885 et décédée le 4 septembre 1914.
Jacquinet René, docteur en médecine, 35, rue Thiers (1864-1938)
Osouf-Francart Paul, négociant en tissus, 2, rue des Trois-raisinets (1846-19xx)
de la Morinerie Raymond, négociant en vins de Champagne, 31, rue Libergier (1865-1949)
de la Morinerie Marie (née Pinon), épouse de Raymond, 31, rue Libergier (1869-1946)
32
Poullot Albert, industriel, villa à Bezannes, téléphone le 10, (1865-1949)
Prévost André, négociant en laines, joueur de tennis, 8, rue du Marc (1860-1919)
Prioux Charles, docteur en médecine, ophtalmologue, 28, rue du Carrouge (18xx-19xx)
de Sainte-Foy Paul, officier, colonel d’État-major en fin de carrière (1874-1944), époux de Suzanne de
la Morinerie (1878-1975)
de Sainte Marie Andrée (née Hurault), responsable de l’ambulance, 270, avenue de Laon (1881-1945)
de Tassigny Léon, négociant en vins de Champagne, maire de La

 

1914-1919: François-Xavier Guédet décrypte les écrits de son grand-père rémois

Heureusement que mon grand-père avait déjà recopié au propre deux carnets. çà m’a aidé à m’habituer à décrypter ses écrits originaux, à imprégner mon cerveau de son écriture. Mais çà demande du temps.

« Mon cousin, Pierre,  me le répétait depuis longtemps« : « Tu as un trésor dans ton grenier. « 

-«  Il avait raison. En 2017,  j’ai découvert tout ce qu’a écrit mon grand-père Louis Guédet , notaire, resté à Reims durant toute la première guerre mondiale. Des kilos de feuilles manuscrites , des liasses de documents,  ainsi que deux cahiers de ma tante Marie-Louise qui avait commencé à réécrire au propre les mémoires de Louis Guédet.  Il avait  dédicacé ses mémoires à ses enfants. C’est bien normal que je m’attache aujourd’hui à les reprendre pour les faire connaître à tous ceux intéressés par cette page d’histoire rémoise. »

Louis Guédet

Scotché depuis un an devant la table de son salon remplie de piles de documents anciens, François-Xavier Guédet poursuit à décrypter,  pour les mettre sur ordinateur,  les mémoires de son grand-père paternel Louis Guédet, , notaire, âgé de 51 ans au début de la première guerre mondiale, marié à Madeleine Bataille et  père de cinq enfants: Jean, Robert, Marie-Louise, André et Maurice.

Pas facile à décrypter

GUEDET ORIGINAL

« Maintenant que je suis à la retraite, j’ai du temps pour mettre au propre les mémoires de mon grand-père dont l’écriture originale n’est pas facile à lire, surtout quand il écrivait sous les bombardements. J’ai eu la chance que ma tante recopie le début de ses mémoires au propre, sur deux cahiers. Avec le temps, l’attention, le cerveau se fait à l’écriture. J’avance, mais je prends le temps de vérifier l’orthographe des noms de personnes, de villages etc. J’apprends aussi des mots inusités  et je m’attache à faire un toilettage minimal de tous ses écrits dont certaines phrases ont dû être raturées volontairement par ma grand-mère dont le papa était directeur des Galeries Rémoises. »

Une mine d’informations d’un témoin privilégié

22 GUEDET PORTRAT1

Notaire,  nommé aussi juge de paix durant le conflit, Louis Guédet, on peut le dire,  est au même titre que Paul Hess, dont on connaît les carnets, est un témoin privilégié de la guerre 1914-1918 à Reims. Pris une nuit comme otage à l’hôtel du Lion d’Or, au même titre que de nombreux notables lors de l’occupation de Reims par les Prussiens et les Saxons, Louis Guédet, visiblement très curieux n’hésite pas à arpenter la ville pour voir, savoir ce qui se passe. Seul après avoir envoyé sa famille dans le sud-Marnais familial, à Saint-Martin-aux-Champs, il couche sur le papier les infos qu’il glane ça et là. Il observe les mouvements de troupes. Il écoute aussi les personnalités politiques ou religieuses rémoises. Il n’hésite pas à dire ce qu’il pense de  la fuite de certains élus ou bourgeoises de la Croix-Rouge qui abandonnent la ville, de certaines décisions du conseil municipal etc.

Il considère ses écrits comme une occupation, un dérivatif. « Celà m’occupe et m’aide à souffrir. »

80 drapeau
Un morceau de drapeau de la Croix Rouge planté en haut de la cathédrale

Il assiste à l’entrée et à l’occupation  de Reims par les Prussiens. A sa libération. Avec l’abbé Dage directeur de la jeunesse catholique et Ronné, de la Compagnie des sauveteurs de Reims,  il grimpera même dans la tour nord de la cathédrale pour hisser un drapeau tricolore. Il récupérera aussi un morceau de drapeau de la Croix Rouge planté en haut de la cathédrale; une relique offerte en 1975 à la ville de Reims .

« Comme un écureuil, « il passe aussi une partie de son  temps tantôt « au grenier de sa maison pour voir les incendies et les batailles ou dans sa cave pour se garer des bombes.« 

Jour après jour il évoque son inquiétude pour ses proches réfugiés loin de Reims. Il raconte la vie quotidienne des Rémois.

Une somme d’informations qui ne manqueront pas de captiver les Rémois passionnés d’histoire. Une somme d’informations, qui, recoupées avec d’autres écrits permettront aux historiens d’approcher cette période de la vie rémoise avec encore plus de précision.

Ce sont ces pages écrites par Louis Guédet et retranscrites par son petit-fils que nous publierons au fil des semaines à venir.

Alain MOYAT

Propos de François-Xavier Guédet

Ce journal quotidien a été écrit par Maître Louis Guédet, seul notaire de Reims resté fidèle à son poste de 1914 à 1919. Il est dédicacé en couverture à ses enfants comme témoignage. Il est donc
destiné naturellement à ses petits-enfants, arrière petits-enfants et toutes les générations suivantes.
J’ai découvert l’immense amour de mon grand-père pour ma grand-mère et ses enfants, ainsi que pour son Père, veuf, qui habitait toujours au village familial de Saint Martin-aux-Champs. Ses relations étaient difficiles avec son beau-père, Honoré Bataille, ancien directeur des Galeries Rémoises de 1873 à 1902 puis juge au Tribunal de Commerce de Reims. Ces sentiments étaient bien connus dans la famille. Louis Guédet a lui-même rayé et supprimé un grand nombre de passages et
commentaires le concernant.
Louis Guédet, fils d’Aimé Guédet et d’Aurélie née Loisy, a vu le jour à Saint-Martin-aux-Champs, près de Vitry-le-François (51) le 27 mai 1863. Il vit à Paris avec ses parents pendant le siège de 1870. Il s’installera ensuite comme notaire à Reims en mai 1893. Il sera le seul à rester à son poste pendant toute la guerre de 1914 – 1918 en cumulant ses fonctions notariales avec celles de juge de Paix. Il est décédé à Reims le 5 avril 1929 et fut inhumé à Saint-Martin-aux-Champs.
L’auteur de ces lignes est François-Xavier Guédet, fils d’André Guédet et donc petit-fils de Louis Guédet. Je n’ai pas connu mon grand-père mais bien connu ma grand-mère qui habitait au premier étage de notre maison du 4, boulevard de la Paix à Reims, où mes parents habitaient au second. Je
suis moi-même né à Reims le 5 avril 1954, et la coïncidence m’a toujours semblée curieuse !
Retraité depuis le mois de décembre 2014, j’ai entamé ma nouvelle vie avec plein de projets, parmi lesquels le classement de tous les souvenirs familiaux.
Depuis plusieurs années mon cousin Pierre Guédet, fils de Robert Guédet, n’arrêtait pas de me dire :
« Tu as des trésors dans ton grenier ! » J’ai découvert en avril 2017 une grosse pile de documents manuscrits, apparemment illisibles, ainsi que deux cahiers de ma tante Marie-Louise Guédet. J’en avais vaguement entendu parler par mes parents il y a de nombreuses années.
Mon cousin est par ailleurs l’auteur d’un remarquable document relatant la vie de notre grand-père et poursuit ses recherches vers les générations antérieures.
Le déchiffrage de ces mémoires fut au départ difficile. Une aide importante fut la retranscription manuscrite par ma tante Marie-Louise Guédet des mémoires de son père jusqu’au 16 septembre

 

Lexique familial
❖ Louis Guédet (1863-1929), notaire à Reims, époux de Madeleine Bataille
❖ Madeleine Bataille (1875-1973), épouse de Louis Guédet
❖ Aimé Guédet (1836-1919), cultivateur à Saint Martin aux Champs (51), époux d’Aurélie Loisy
(1838-1898)
❖ Honoré Bataille (1845-1920), Directeur des Galeries Rémoises, Président du Tribunal de
commerce de Reims, époux de Gabrielle Dopsent (1850-1913)
Enfants de Louis et Madeleine Guédet
❖ Jean (1896-1956), époux de Geneviève Masson (1901-1999)
❖ Robert (1897-1972), époux de Suzanne Boulingre (1899-1980)
❖ Marie-Louise (1900-1992)
❖ André (1903-1977), époux d’Anne-Marie Guépratte (1917-1998)
❖ Maurice (1909-1926) « Momo » lorsqu’il était enfant.

(1 et 2 ) Carnets de guerre du rémois Louis Guédet (29 juillet-4 septembre 1914)

https://reims1418.wordpress.com/2018/01/27/1-carnet-de-guerre-du-remois-louis-guedet-29-juillet-31-aout-1914/

(3) Carnets du rémois Louis Guédet (4-9 septembre 1914) Les Prussiens occupent la ville

https://wp.me/p4mPAZ-5mp

(4) Carnets du rémois Louis Guédet: 9-13 septembre) Prise d’otages et bombardements

https://wp.me/p4mPAZ-5mC

(5)Carnets du Rémois Louis Guédet 14-19 septembre 1914): les troupes françaises reprennent Reims

https://wp.me/p4mPAZ-5na

(6)Carnets du rémois Louis Guéret 20/28 septembre 1914)

https://wp.me/p4mPAZ-5o9

(7)Carnets du Rémois Louis Guédet (29 septembre-27 novembre 1914):7/ « Les Allemands avaient-ils prémédité l’incendie de la Cathédrale ?

https://reims1418.wordpress.com/2019/10/21/lincendie-de-la-cathedrale-de-reims-du-19-septembre-1914-aurait-il-ete-premedite/(ouvre un nouvel onglet)

8) Carnets de guerre du rémois Louis Guédet (28 novembre -31 décembre 1914)Visite du président de la République

https://wp.me/p4mPAZ-5p4

9)Carnets de guerre de Louis Guédet (1 janvier-23 juin 1915 . Entre Reims, Paris et Saint-Martin aux Champs

https://wp.me/p4mPAZ-5sZ

(10) Carnets du rémois Louis Guédet (24 juin au 23 novembre 1915) Angoisse, découragement et déménagement dans une ville en ruines

https://wp.me/p4mPAZ-5t2

L’incendie de la cathédrale de Reims du 19 septembre 1914 aurait-il été prémédité ?

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est feu-cath3.jpg On croyait tout savoir sur l’incendie de la cathédrale de Reims survenu le 19 septembre 1914. Ce jour là,  un feu d’artifice bleu, vert, orangé, selon la fusion des métaux, détruisit dans un océan de flammes toute la toiture posée sur les poutres en chêne placées en 1481. Il effondra toute la voûte intérieure, dégrada la pierre, défigura des centaines de statues,  réduisit en cendres une bonne partie du mobilier de l’édifice, le plomb coulant à flot  via les gueules des gargouilles. La lecture des carnets du notaire rémois  Louis Guédet resté à Reims durant toute la première guerre mondiale apporte un éclairage intéressant sur l’événement. En bombardant principalement  le côté Nord de la cathédrale, les Allemands savaient qu’ils pouvaient très facilement incendier l’édifice.

voir aussi https://reimsactu.wordpress.com/wp-admin/post.php?post=268&action=edit

« Guillaume II au ban de la civilisation »

La charpente de la cathédrale a totalement brulée
Louis Guédet

Louis Guédet raconte ce qu’il voit  le 19 septembre :

A  4h 10 je sortais pour voir mon Beau-père (…) Je pars vers la rue des Consuls, on dit que la Cathédrale brûle. J’arrive chez M. Bataille et du premier étage j’aperçois toute la toiture de la Cathédrale en feu : toutes les traverses qui soutenaient la couverture en plomb brûlent et forment comme un retable de langues de flammes. C’est magnifique dans son tragique, le carillon commence à flamber, ainsi que le clocher à l’Ange sud dont voit les langues de feu courir sur les nervures de la bâtisse en bois. Je distingue très bien une dernière langue de feu qui arrive à la pomme du sommet de ce clocher.

Le plomb fondu a coulé dans les gueules des gargouilles

Je cours jusqu’à la Cathédrale : tout brûle et le carillon s’effondre dans une gerbe gigantesque. De la rue Libergier où je me dirige l’effet est horrible et inoubliable de grandeur, des flammes qui jaillissent derrière les deux tours qui sont entourées de fumées et éclaircies par un soleil pâle d’automne. C’est grandiose, titanesque. La Grande Rose et la Petite Rose en dessous flamboient devant le brasier qui est à l’intérieur. Les grandes portes du grand portail et celles du petit portail brûlent et paraissent serties d’or et d’ornements de feu et de flammes ! Une plume ne peut décrire cela. La statue de Jeanne d’Arc, dans la fumée et les étincelles du brasier qui tourbillonnent autour d’elle, d’un geste vengeur brandit son épée auquel est attaché et claque au vent un drapeau tricolore. Je suis bien resté dix  minutes à la contempler, impassible sous le brasier. Le grand portail ne paraît pas avoir trop souffert, à part quelques éclatements de détails de statues provoqués soit par la chaleur ou la chute de matériaux qui achèvent de brûler sur la place. En s’attaquant à notre Cathédrale de Reims, un des Joyaux de la France qui rappelle l’Histoire de tout un Peuple pendant 20 siècles, Guillaume II s’est mis aujourd’hui au ban de la civilisation et cloué au pilori de l’Histoire ! »

Trois bidons de pétrole dans la tour Nord

L’oubli des bidons de pétrole avait-il été volontaire?

Louis Guédet avait toutes les raisons d’être horrifié par cet incendie dont il s’est toujours demandé s’il n’avait pas été doublement  prémédité.

Louis Guédet a récupéré un morceau du drapeau de la Croix Rouge

Ces trois bidons avaient-ils   été oubliés là volontairement pour enflammer la plate forme en bois lors d’un bombardement, le pétrole coulant alors par le trou de la clef de voute pour lécher ensuite l’échafaudage en bois et communiquer le feu à la toiture ?

Ceci expliquerait alors pourquoi les artilleurs allemands  se sont appliqués à bombarder surtout la tour Nord de la cathédrale.

S’ils ne savaient pas le 19 septembre que les bidons de pétrole avaient été enlevés ;  en bombardant avec des obus incendiaires, ils ont tout de même pu mettre directement le feu à l’échafaudage de la tour dressée en 1913.

Et tout cela, sans se préoccuper du tout du sort des dizaines de blessés allemands hébergés dans la cathédrale et  étendus sur des litières de paille qui elles aussi se sont embrasées lors du bombardement.

Des décennies de travaux

Le Rémois Henri Deneux

Plus de 300 obus sont tombés entre 1914 et 1918 sur la cathédrale. Heureusement, dès septembre 1914, Henri Deneux, directeur en chef des monuments historiques prend la peine de recueillir tous les fragments des voûtes, des croisés et des sculptures détruites.

Henri Deneux construit une charpente avec des petits éléments de béton de 20 cm de long et 4 cm d’épaisseur

Les grands travaux de restauration de l’édifice commencent dès 1919. Grâce à d’importants dons venus principalement des Etats-Unis (fondation Carnegie et John Rockefeller), mais aussi avec la mobilisation de  la société des Amis de la cathédrale, la cathédrale est consolidée en 1920 ; les murs, voûtes et hautes fenêtres restaurées en 1921. Mais c’est en 1927 que la grande nef est rouverte au culte, le transept étant encore clos par un mur. Pour réaliser une nouvelle charpente, l’architecte considérant qu’il n’était pas possible,  sans la surcharger dangereusement,   de remplacer tout le bois par de grandes fermes en béton,  utilise une vieille technique initiée par Philibert Delorme (1). Il construit une charpente avec des petits éléments de béton de 20 cm de long et 4 cm d’épaisseur reliés par un système de mortaises ou d’entaille, de clés en ciment et de clavettes en bois.

Tailleurs de pierre, maçons, sculpteurs s’activent jour après jour pour redonner meilleur visage à l’édifice. En 1937 le cardinal Suhard consacre la cathédrale où avaient été  remis après restauration les vitraux que  Jacques Simon  avait pu démonter avec l’aide des pompiers  sous les bombardements.

L’inauguration officielle de la cathédrale a lieu le 11 juillet 1938 avec deux jours de fête. Pour l’occasion le cardinal utilise le précieux calice de Saint Remi, organise une procession d’une cinquantaine de reliquaires. Vingt cinq personnes défilent en portant la lourde châsse de Saint Remi.

On est pourtant loin de la restauration complète … Qui ne se fera sans doute jamais.

En 1954 inauguration du vitrail de la Champagne de Jacques Simon suivie en 1974 par ceux de Marc Chagall.

Et les travaux continuent par tranches successives.

-(1989-1994 et 1996-1998) : restauration de la galerie des rois et du portail central ;

(1991)La cathédrale de Reims est classée au patrimoine mondial de l’Unesco ;

-(2001-2005) : restauration du portail sud ;

(2011)Dans le cadre de la réconciliation entamée dès 1962, inauguration de trois vitraux de Knoebel, artiste de Dusseldorf.

(2013-2016)A l’étage de la rose restauration de la statuaire.

(1)Pour faire face à une pénurie de bois en 1581 Philibert Delorme  avait remplacé les grandes et grosses pièces de bois habituellement utilisées pour faire des charpentes par des pièces courbes formées de nombreux morceaux de bois de faible épaisseur et de petite dimension. « Des pièces moisées à l’aide de chevilles de bois en chevauchant les joints. Les cerces étant reliées par des liens tenus par des clavettes. » Le plafond d’une chapelle a été fait avec cette technique au cimetière  du Nord  à Reims et Henri Deneux avait testé cette technique  avec succès, mais avec des petites plaques de béton  cette fois, pour restaurer l’église Saint Jacques de Reims.

Alain Moyat

Voir aussi 

https://reims1418.wordpress.com/2014/09/19/19-septembre-1914-la-cathedrale-assassinee/

https://reims1418.wordpress.com/2014/09/26/56journal-de-la-grande-guerre-29-septembre-1914-albert-londres-pleure-la-cathedrale-de-reims/

15 au 28 juillet 1918: offensive de Plessier Huleu pour le 233 ème RI

Une recherche sur Internet nous a permis d’en savoir un peu plus sur les missions suivies par le 233 ème RI  entre le 15 et le 28 juillet 1918  avec l’attaque en direction de Plessier-Huleu (Aisne)

le plessier Huleu (02)

Ainsi dans son blog  http://batmarn2.free.fr/233e_ri.htm

l’auteur  reprend plusieurs extraits de « sous le casque« , récits publiés sous la forme de feuilleton dans le journal « le mutilé du Centre » par Francisque Servos, de l’union des mutilés de Chazelles-sur-Lyon.

On y décrit l’ambiance et la violence des combats, le moral des hommes, la participation des chars. On y apprend aussi que ceux de (l’ex)243ème RI avaient pris « dors mon pt’it quinquina » comme chanson de leur régiment.

 

2GEORGES GRAS - copie (2)POUR REVENIR A LA PAGE INITIALE

https://reims1418.wordpress.com/?p=1919&preview=true[/embed]

 

 

9) Carnets de guerre de Louis Guédet (1 janvier- 23 juin 1915) Entre Reims, Paris et Saint-Martin aux Champs

1915

Vendredi 1er janvier 1915
111ème et 109ème jours de bataille et de bombardement
7h1/4 matin 1915 – Que sera cette année pour les miens et pour moi? Elle débute dans les larmes et la tristesse ! Sera-t-elle plus heureuse, plus clémente que l’année 1914! Mon Dieu ! Protégez tous mes adorés ! Sauvez mon Jean de la tourmente ! Qu’il échappe à la guerre et que la paix soit faite avant qu’il ne parte comme soldat ! Mon Dieu protégez moi. Faites que je sois déchargé de toutes les épreuves que je viens de subir et que je subis encore, en retrouvant bientôt mes aimés et en ayant une vie heureuse et bénie du Ciel !
9 heures soir -Journée plutôt lugubre pour un premier de l’an. Personne dans les rues mornes. Vu sous-préfet M. Dhommée qui m’a annoncé que Hanrot allait revenir à Reims sur ordre (sur réquisition) du Procureur général : il venait de signer son laissez-passer ! Je me demande ce qui se passera lorsque je le verrai! Le sous-préfet ne savait rien à l’égard de Bigot. Et cependant c’est lui qui a fuit le premier. Dès le 15 août.
Vu le Maire M. Langlet, M. et Mme Emile Charbonneaux, cette dernière avec un mot charmant pour mon Jean qui va partir ! Charles Heidsieck ! Soullié, Lelarge et Masson qui est venu me voir très gentiment. Voilà ma journée avec un tas de lettres à écrire !
Quelle tristesse ! quelle vie de désespérance!

Samedi 2 janvier 1915

112ème et 110ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir-  Journée plus que calme, pluie, soleil, temps couvert. Nous n’entendons plus que nos canons tonner : à 9 heures, 1 heure et à quatre- cinq heures quelques coups par intermittence. Rien de plus!
Vu M. Renaudat qui me dit que les Autrichiens auraient fait de réelles ouvertures de paix en dehors de l’Allemagne. Alors la Russie, débarrassée de l’Autriche, jetterait toutes ses forces sur la Prusse orientale et la Silésie! Ce serait un grand pas! Vers la paix! Car l’Allemagne serait rapidement envahie, anéantie, écrasée, ce qu’elle mérite! Attendons! Espérons! Mais quel calme.

Dimanche 3 janvier 1915
113ème et 111ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir Le canon a tonné sans discontinuer. Les allemands ont peu répondu. Journée triste, je suis découragé. C’est réellement trop. Reçu lettre de mon grand Jean de St Martin. Il parait que mon père va très bien, et qu’il a été très crâne pendant le passage des prussiens à St Martin. Resté presque seul comme conseiller municipal à 80 ans, il a fait tête à l’Ennemi. Il parait même qu’un officier allemand lui a dit qu’il était rudement patriote, quand mon pauvre Père lui disait qu’ils seraient battus et qu’ils seraient obligés de reculer.

Lundi 4 janvier 1915
114ème et 112ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir- Journée calme, service à la Caisse d’Epargne jusqu’à 11h1/2. Visites de 2h1/2 à 4h1/2 au Procureur de la République, Président Hù, Cardinal Luçon, Abelé, Abbé Camu, ce dernier avec les mêmes idées tristes et écœurantes que moi ! La bourgeoisie riche ne songe qu’à jouir et ne s’inquiète guère si nous souffrons, si le quart (le tiers) de la France est sous la botte prussienne. Leur imposture à laisser cette sacro-sainte clique jouisseuse si nous sommes des martyrs, cela nous revient, mais eux leurs petites peaux doit être indemne de la moindre égratignure, elle est trop fine pour souffrir, c’est bon pour nous les imbéciles qui font leur devoir. Mais la clique… (passage rayé, illisible) çà doit être mis précieusement à l’abri des obus! Leur vie est si précieuse à la France! pour jouir de la bonne vie joyeuse, facile, heureuse!
Le président du tribunal Hù était dans le vrai quand, en me reconduisant il disait : « Je vous félicite d’avoir fait votre devoir, plus que votre devoir, mais retenez bien ceci, on ne vous en saura aucun gré et soyez sûr qu’on se moquera encore de vous ! et vous devrez baisser pavillon devant ceux qui se sont sauvés et ont déserté leur poste, leur devoir ! »
Je lui ai répondu que j’étais absolument de son avis mais que si j’avais fait mon devoir ce n’était pas pour avoir des honneurs, c’était uniquement pour l’Honneur! Rien de plus!

Mardi 5 janvier 1915
115ème et 113ème jours de bataille et de bombardement
6h 30 soir- Journée calme, pas même notre canon ou très peu. Pluie froide et glaciale, temps sombre, lugubre. La ville est comme morte, on croirait aller et venir dans les rues d’une Ville de rêve.
Service de Caisse d’Epargne. Après-midi j’ai voulu m’occuper de Schaffer, le gardien de la maison Martinet-Devraine, mon voisin d’en face le 8, rue de Talleyrand, qu’on a enfermé à l’Hôtel-Dieu à cause de ses excentricités. Je suis allé au Commissariat central, j’ai été reçu…
La page 187 a disparue, elle concernait les journées des 6 et 7 janvier 1915.

Vendredi 8 janvier 1915
118ème et 116ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir- Toute la nuit dernière nous avons eu une canonnade formidable avec une tempête de vent et de pluie. Je ne crois pas que depuis le 1er septembre 1914 nous ayons entendu une canonnade semblable. Tous les canons tonnaient et partaient ensemble ! Pas moyen de dormir! Il parait que nous avons pris définitivement tout le Linguet (dont nous n’avions que quelques maisons) sur la route de Witry-les-Reims ! On aurait aussi gagné quelque terrain à La Neuvillette et au Linguet !
Malheureusement pour nous cela ne change pas notre situation et nous pouvons toujours être bombardés !
Service à la Caisse d’Epargne de 9  à 11 heures, vu M. Charles Heidsieck avec son gendre René Ernoult, sous-lieutenant d’automobiles et interprète avec les anglais, qui venait chercher du Champagne pour les blessés, il est actuellement à Compiègne. Son père est à Fismes assez exposé. Il est proposé pour la Croix et le grade de lieutenant-colonel, il est actuellement commandant d’intendance. Il devrait plutôt être à l’arrière, mais à la suite d’un discours qu’il aurait prononcé sur la tombe d’un soldat où il aurait fait allusion à la vie future, il aurait été dénoncé et quelques jours après il était envoyé sur le front, après avoir reçu une lettre anonyme où on lui annonçait que le croyant à la vie future, il ne serait pas surpris qu’on l’envoyât incessamment sur le front pour lui procurer l’occasion de jouir de la Vie future le plus tôt possible. On ne peut être plus lâche ni plus cynique. Et c’est sur toute la ligne comme cela. La Franc-maçonnerie ne désarme pas.
La journée a été relativement calme malgré que notre canon n’ait cessé de tonner.
Que va être la nuit qui commence! Pourvu que les allemands ne veulent pas faire payer à la ville son insuccès de la nuit précédente ! Que je suis las!  Mon Dieu !

Samedi 9 janvier 1915


119ème et 117ème jours de bataille et de bombardement
6 h 30 soir- Reçu des obus toute la journée et tout à l’heure près de la maison. Je suis même descendu au sous-sol quelques moments. Quel long et pénible martyre. Je n’en puis plus ! Mon Dieu protégez moi, soutenez moi ! Je n’en puis plus!
Minelle est venu me voir tout à l’heure et il a dû me trouver bien découragé, bien accablé! C’est trop ! Je n’en puis plus! Mon Dieu! faites donc que les allemands partent tout de suite et que je revoie et retrouve les miens, mes chers aimés, bientôt ! Sinon je crois que je mourrai de tourment et de chagrin!

Dimanche 10 janvier 1915
120ème et 118ème jours de bataille et de bombardement
8h1/2 soir- Journée agitée. Bombardement de 10 à 11 heures et de 5 à 6 heures du soir. Quatre vingt quinze obus shrapnells de canons dans les environs! Passé l’après-midi avec Charles Heidsieck pour organiser mon voyage à Épernay, pour remettre ses valeurs à ce crampon de Duval!  Et bon débarras!  Et de là tâcher d’aller voir mon pauvre père!… A St Martin. Qu’y verrai-je? Qu’y trouverai-je? Je crains bien que ce soit des réformes et des sanctions à faire et à rendre ! Aurai-je les épaules assez fortes pour supporter ces tâches! que je supporte depuis vingt ans!
Les feuillets 189 et 190 ont disparu, le feuillet 191 se résume à une demi-page recto-verso.

Vendredi 15 janvier 1915
125ème et 123ème jours de bataille et de bombardement
M. Robert Lewthwaite m’a remis une pendule ancienne Louis XVI (Torche, carquois, pigeons) avec deux statuettes en reconnaissance d’un conseil que je leur avais donné vers novembre 1914 et la rédaction d’un cautionnement S.S.P. entre huit négociants en vins de Champagne de 800. 000F (Charles Heidsieck(1), Heidsieck-Monopole(2), Georges Goulet(3), Olry-Roederer(4), Pommery(5), Veuve Clicquot (Werlé)(6), Krug(7), Ruinart(8)). Ils ont voulu surtout reconnaitre mon geste et surtout montrer que j’étais le seul notaire de Reims resté à son poste et à son devoir, ce que m’a dit Robert Lewthwaite.
Je pars demain à neuf heures du matin à Épernay avec Charles Heidsieck et de là à St Martin voir mon pauvre Père. Mon Dieu pourvu que je le trouve bien portant ! Il y aura quatre mois et demi que je ne l’ai vu!

Samedi 16 janvier 1915
126ème et 124ème jours de bataille et de bombardement
8 heures matin -Nuit de tempête, pluie et vent terrible. Ce matin soleil, avec un baromètre très bas (74/5). Je suis prêt à partir, et je vais laisser ma maison et tout à l’abandon ! à la Grâce de Dieu ! Que Dieu protège cette maison durant mon absence et que je la retrouve intacte, et qu’en rentrant j’apprenne en même temps que Reims va être délivré. Dieu protégez-moi. Protégez tous les miens mes aimés. Protégez ma maison, tout mon bien.

Dimanche 17 janvier 1915- 127ème et 125ème jours de bataille et de bombardement
A St Martin-aux-Champs (51)
Lundi 18 janvier 1915 -128ème et 126ème jours de bataille et de bombardement
Mardi 19 janvier 1915 -129ème et 127ème jours de bataille et de bombardement
Mercredi 20 janvier 1915 -130ème et 128ème jours de bataille et de bombardement
Jeudi 21 janvier 1915
131ème et 129ème jours de bataille et de bombardement
Rentré à 4 h 30 à Reims de St Martin
Quart de feuillet suivant découpé.

Samedi 23 janvier 1915
133ème et 131ème jours de bataille et de bombardement
… Reçu pas mal de félicitations au sujet d’un article du « Temps » qui dit que je suis resté le seul notaire à Reims.
Heureusement que je ne suis pas du Midi, car à en juger les XVème et XVème Corps surtout – c’est lâche – c’est honteux – Ils refusent de marcher ! Un général de cette clique là répondant au général chef d’armée de notre secteur sur un ordre de prendre et emporter telle position : « Nous ferons notre possible ! »

  • « Rien de plus ! » malgré les injonctions du général chef d’armée ! Je lui aurais brûlé la cervelle séance tenante. Nous avons toutes les chances à Reims ! On nous soigne comme une Marquise, mais à la condition qu’en guide de poudre nous recevions des bombes à la place des combattants des XVème et XVIIème Corps? Tas de Gascons ! En ce moment cela bombarde et siffle pas mal ! Que va être la nuit ? Je ne sais. En tout cas, couchons-nous et à la Grâce de Dieu ! après avoir lu les fadaises du « Matin ».
    9h10-  Cela bombarde plus fort, très fort… couchons-nous quand même. Pourvu que je ne sois pas obligé de descendre coucher à la cave!
  • Dimanche 24 janvier 1915
    134ème et 132ème jours de bataille et de bombardement
    8 h 30 soir- Journée froide, glaciale, calme après la tourmente de la nuit, où l’on s‘est battu fortement. J’ai mis à peu près mon courrier à jour. Personne (ou presque) n’est venu me déranger. Vu M. Renaudat qui se rend compte que nos troupes s’amollissent et qu’il faudrait une marche en avant. Bref il ne sait trop que me dire. Après l’affaire de Perthes-les-Hurlus on doit s’attendre à toutes les lâchetés des troupes des XVème et XVIIème Corps et encore plus de la part des officiers que celles des simples soldats.
    Les génisses du Midi! quoi! Tas de lâches!  Quel châtiment auront-ils donc pour leur lâcheté! Nous ne devons cependant pas toujours trinquer (payer) pour eux !
  • Lundi 25 janvier 1915
    135ème et 133ème jours de bataille et de bombardement
    8 h 40 soir – Journée calme, grise, très froide. Fort occupé par lettres et courses. Scellés chez Mme Veuve Collet-Lefort. Que deviendra cette affaire pour moi ? Je ne sais. J’aurais peut-être tiré les marrons du feu, mais j’ai encore là fait mon devoir.
    A 8 h 15 bombes et obus sifflent au-dessus et proches de chez moi. Ma domestique me supplie de descendre. A quoi bon ? Je suis las de cette vie!  de cette comédie de descendre et de remonter. Je descends tout de même, et je remonte pour écrire ces lignes !Quel martyre et combien durera-t-il encore de temps ?! En tout cas le beau-père me donne à peu près la paix, c’est un gros point pour moi.
    Demain matin mon pauvre enfant, mon aîné, mon cher Jean va passer la révision 1916. Que Dieu le protège!  Et que Dieu compte tout ce que j’ai souffert pour me le garder ! me le conserver !
    Ce sera pour moi demain 26 un jour bien pénible, bien dur à passer et puis après que m’annoncera-ton ? Quand je vois tous ces jeunes hommes forts, vigoureux, se promener ici dans les rues ne pensant qu’à jouir et à s’amuser bien à l’abri des balles et des obus, car ce sont des embusqués. Cela me saigne le cœur quand je songe à mon pauvre enfant qui lui, s’il le faut, fera son devoir, plus que son devoir, tandis que ces lâches ne penseront qu’à bien manger ! Oh ! que Dieu les maudisse!
  • Lettre du Procureur de la République, M. Henri Bossu, à Louis Guédet
    Entête : Copie
    Cabinet du Procureur de la République
    Reims, le 26 janvier 1915
    Confidentiel
    Mon cher Maître,
    J’ai le plaisir de vous faire savoir que je vous ai proposé à M. le Garde des Sceaux pour l’inscription au livre d’or des civils en raison de votre belle conduite au cours des cinq derniers mois.
    Bien cordialement à vous
    Henri Bossu
    Guédet, notaire, Reims
    Mention en travers en bas : « Reçu à 4 h 15 soir »

  • Mardi 26 janvier 1915

    136ème et 134ème jours de bataille et de bombardement
    8 h 45 soir -Les allemands m’ont laissé dormir à peu près tranquillement ma nuit commencée avec un bombardement qui a démoli pas mal de maisons, rue Thiers, de la Renfermerie, des Consuls. Ce n’était que des shrapnells, mais çà a fait du dégât.
    Journée douloureuse pour moi à cause de mon Jean qui passait la révision aujourd’hui. Angoisse que n’a pu atténuer ma proposition à l’ordre du jour (Livre d’or des civils) faite au Garde des sceaux par M. Bossu, Procureur de la République à Reims. J’y suis d’autant plus sensible que notre Procureur n’est pas un « gâteux », loin de là ! J’ai fait mon Devoir, on veut bien le reconnaitre, çà me suffit. Et d’autant plus que je n’ai rien fait pour obtenir cette faveur ! Mes enfants pourront lever haut la tête ! Encore une fois de plus.
  • Mercredi 27 janvier 1915
    137ème et 135ème jours de bataille et de bombardement
    9 heures soir- Nuit fort agitée en bataille. Journée du même temps que au début et s’éclaircissant. Ce soir nuit de pleine lune absolument rayonnante. Dans la journée en l’honneur sans doute de l’anniversaire de la naissance de ce déchet, de ce résidu, de ce pourri de Guillaume II bombardement de première classe, sifflements, mais pas de gros dégâts il me semble. La camelote allemande devient de plus en plus camelote.
    Jean est ajourné. Dieu soit loué, il n’aurait pu supporter les fatigues de la vie militaire. Il parait qu’il est furieux ! Il a tord car à quoi bon aller mourir dans un hôpital. Il a mieux à faire.
    Déjeuné chez les Henri Abelé avec Charles Heidsieck, abbé Landrieux, Lartilleux (Représentant en laines, 1877-1941), les deux abbés Pierre et Jean Abelé. Causé des événements et de l’avenir qui au point de vue social et religieux est plutôt sombre et peu encourageant. Le qui verra et la F.M. (Francmaçonnerie) gagnent de plus en plus. Alors!
    Rendu ensuite visite au procureur de la République pour sa lettre d’hier. Accueil fort cordial. Il m’a lu son texte de proposition à citation à l’ordre du jour civil, très élogieux mais vrai et juste pour moi et sur moi, il s’appuie en dehors de ma bravoure sur ce fait que non seulement je suis le seul des notaires de Reims resté à son Poste mais aussi et encore le seul des officiers ministériels (avocats, avoués, huissiers, commissaires-priseurs, greffiers, etc…) bref toute la garde de robe. Le Tabellion a fait honneur à nos panonceaux quoi ! Il espère que le Garde des Sceaux m’accordera cette citation à l’ordre du jour, mais on ne sait jamais ! Par le temps qui court ! Ce que cela m’indiffère ! Et cependant (le passage suivant à été rayé, illisible) mériterait bien ce soufflet! à la Grâce de Dieu cela ne m’empêche pas de dormir. Dieu peut faire plus, alors qu’il en arrive ce qu’il voudra… …J’ai ma conscience.
    J’ai fait mon devoir, plus que mon devoir, largement. Alors foin ! de la gloire et de la renommée Je l’aurai mérité, cela me suffit, même le ruban rouge ! Certes si cela suivait je n’en serai pas fier, mais je le reçois pour ma chère femme et mes enfants. J’en serais heureux. Oh! fort heureux pour eux. Car cela aura été gagné sous le feu, les bombes et la bataille pendant cinq mois et demi.
  • Les feuillets 194 à 196 ont disparus, le feuillet 197 se résume à une demi-page resto-verso.
  • Lundi 1er février 1915
    142ème et 140ème jours de bataille et de bombardement
    8h1/2 soir – Journée grise, pas un coup de canon. Ce calme est impressionnant auprès des jours précédents où de part et d’autre le canon grognait et la mitraille sifflait. Rien. Rien. Journée de dégel!  Quand serons-nous délivrés.
    Reçu lettre Maître Lefèvre, notaire à Ay, notre président de Chambre qui m’annonce (ce que je sais déjà) que le procureur l’avise qu’il m’a proposé pour être cité à l’ordre du jour des civils. Le brave Lefèvre m’en félicite très gentiment. Mais « peu m’en chaut », le moindre petit grain… de délivrance ferait bien mieux mon affaire, non… Ne me ferait plus plaisir. Foin de la Gloire. J’ai fait mon devoir et çà me suffit.
    La demi-page suivante a été supprimée.
  • Mercredi 3 février 1915
    144ème et 142ème jours de bataille et de bombardement
    8h1/2 soir – Belle journée et toujours le calme. Reçu nouvelles de Maitre Rozey (Notaire ColletLafond). Je pars et m’organiserai pour partir avec M. Bavaud exécuteur testamentaire le lundi 8 février 1915 à 7h1/2 avec la voiture automobile de M. Charles Heidsieck. Je demande un passeport de 15 jours. Serons-nous délivrés à ce moment 8/15/23 février 1915 ! Je n’ose l’espérer quoi qu’on m’ait dit que l’on devrait tenter un effort pour Reims et Massiges. Nous avons déjà été tant bernés par l’autorité militaire que je ne prête qu’une attention relative à ce dire.
    Vu M. Émile Français toujours fort gentil, causé de Maurice Mareschal. Je dois déjeuner avec lui demain. Ce sera un repos pour moi, avec lui on peut causer. Nous verrons aussi à nos…
  • La demi-page suivante a été supprimée, les feuillets 198 à 201 ont disparus.
  • … Ma pauvre femme, mes pauvres enfants. Quand les reverrai-je ? Je n’ai plus de forces.
  • Mardi 23 février 1915
  • 164ème et 162ème jours de bataille et de bombardement
    9h 15 soir – Journée calme, quelques bombes, mais on n’y fait pas attention. Bonne journée, occupée. Je suis allé à la Ville (Mairie) pour fixer une séance d’allocation comme juge de Paix. Entendu pour le jeudi 29 à 9 heures, ce ne sera pas long m’a-t-on dit. Après-midi à une heure assisté jusqu’à 4 h 30 à l’audience de simple police du 3ème canton que je puis être appelé à présider le cas échéant, qui se trouvait dans les cryptes du Palais de Justice. On se serait cru au Moyen-âge, le canon en plus. Toute la bande de malheureux, les uns intéressants, les autres non, des tristes, des drôles, des brutes. Une affaire entre autres m’a amusé. Une femme, à bonne langue je vous prie de le croire, avait eu l’idée assez drôle en passant dans la rue de passer la main sur la pilosité d’un nommé Furet qui causait avec deux militaires et de le traiter de : Lagardère ! D’où échange de propos aigres-doux qui du reste allaient jusqu’aux coups. Scène devant le juge assez drôle de tous ces gens, sous la coupole de cette crypte moyenâgeuse, inculpés, prévenus, témoins, etc… Et le public se disputant, s’interpellant, s’injuriant. Bref, condamnation de la coupable qui avait voulu trop caresser l’épine dorsale tortueuse de Furet à 2F d’amende. Alors, dans un mouvement de protestation, la condamnée de s’écrier : « Mais M’sieur le juge, il (le coupable) n’a qu’une bosse, ce n’est pas juste, ce ne devrait être que vingt sous ! Rire général et le canon tonnait comme il tonne en ce moment.
    Notre martyre cessera-t-il enfin!
  • Mercredi 24 février 1915
    165ème et 163ème jours de bataille et de bombardement
    11h 30- Temps splendide. Nos canons ont cette nuit à nouveau tonné, canonné d’une façon terrible et précipitée. Je suis allé au 23 ter (Imprimerie Bienaimé) route de Paris prêter serment comme suppléant de la justice de Paix du 3ème canton de Reims. A 10h 30 tout était terminé.
    Vu notre Président Hù, charmant avec moi ainsi que les autres juges, M. Bouvier, Texier, de Cardaillac, qui m’a dit qu’il m’avait signalé aussi au procureur général pour une conduite depuis six  mois, il m’a dit que une citation à l’ordre du jour ne pouvait faire de doutes.
    Le brave président tient toujours à son dada que tous, fonctionnaires publics, officiers ministériels, juges, etc… N’étaient pas obligés de rester à son poste ici, étant sur la ligne de bataille, et que tout ce que les tués disent au vivant que le temps de paix ! e l’ai écouté car il n’y a plus qu’à tirer l’échelle après celle-là !
    Et franchement ceux qui restent passent bel et bien pour des imbéciles pour ceux qui ont peur, les lâches et les froussards.
    C’est triste si ce n’était honteux.
  • Jeudi 25 février 1915
    166ème et 164ème jours de bataille et de bombardement
    5h 30 soir- Nuit assez tranquille. Belle journée, soleil, mais froide. Le canon a tonné presque toute la journée, les allemands ont continuellement envoyé des obus à longs intervalles. Journée triste, longue, déprimante. Tout le monde est las. Et aucun espoir de voir la fin de notre triste situation.
    Le matin de 9h 30 à 11heuresj’ai présidé la commission d’allocation aux femmes et enfants de mobilisés pour le 2e et 3e canton. Qu’il y a des gens malhonnêtes ! Qui ne reculent devant rien pour obtenir ces secours et ne pas travailler. Je suis bien las de ma vie. Voilà le beau temps et nous n’allons pas de l’avant : nous ne sommes donc pas assez forts ?! Quelle vie angoissante. Voilà six mois que je suis entre la vie et la mort. Je n’y résisterai pas. Ma pauvre femme, mes pauvres enfants, mon pauvre père!

Vendredi 26 février 1915
167ème et 165ème jours de bataille et de bombardement
8h 30 soir – Nuit précédente calme, journée brouillard le matin jusque neuf heures et soleil ensuite, froid, canon, quantité d’avions sillonnant l’azur. Obus de-ci de-là. 2,  place des Marchés, un chez Collomb rue du Carrouge près de Galeries Rémoises et un peu à droite et à gauche. Cette soirée ci il y a un clair de lune merveilleux. Il fait froid. Si seulement on était délivré, dégagé sans encombre !! Je n’ose plus rien espérer… plus rien supposer.

Samedi 27 février 1915
168ème et 166ème jours de bataille et de bombardement
7h 30 soir-  Journée grise, morose. Bombardement à 6h du matin. Terminé à cet instant la requête Louis de Bary, notoriété Cama, correspondance et la journée s’est terminée ainsi, on est découragé.

Dimanche 28 février 1915
169ème et 167ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir – Dimanche triste et monotone. Vers 2 heures je suis allé jusqu’à St Remi par la rue Chanzy et la rue Gambetta, et revenu par la rue Ponsardin, le boulevard de la Paix et les ruines du quartier Cérès, et la rue de l’Université. Vu le curé de St Remi, M. Goblet. J’ai causé avec lui quelques temps, nous sommes aussi tristes l’un que l’autre! Il me confirmait ce que je venais de constater, c’est que son quartier avait beaucoup moins souffert que le nôtre et le centre de la Ville. Que j suis las! Rentré à 5 h 30 j’ai écrit un mot à ma pauvre femme. Je n’ai le cœur à rien. Je vais porter ma lettre et puis l’heure vient de tâcher de manger et… de… dormir s’il plait aux Vandales ! Que je suis triste et découragé… Mon Dieu ! Quand ferez-vous cesser mon martyr ! Quand donc reverrai-je les miens, mes miens tous ici. Enfin réunis pour toujours… Oh ! que je souffre!

Lundi 1er mars 1915
170ème et 168ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir – Toute la nuit dernière, vent et tempête de pluie, journée très pénible, venteuse avec des éclaircies de soleil et des giboulées. Il fait vraiment froid. On entendait à peine le canon mais avec cette tempête ce n’est pas étonnant. Je suis toujours fort las et fort triste.
Vu M. Albert Benoist qui croit que nous serons enfin dégagés courant de ce mois!  Dire qu’il y a six mois que je traîne cette vie misérable!  Et mon cher Jean et mes chers enfants il y a sept mois qu’ils ont quitté cette maison ci. Et quand reviendront-ils ? Je n’ose l’espérer! Oh quelle vie de martyr et de souffrance ! J’en tomberai malade ! à n’en pas douter.
Quelle horrible chose que cette vie de prisonnier emmuré dans cette Ville comme dans un tombeau! Mon Dieu ! aurez-vous enfin pitié de moi, de nous!

Une bombe sur la maison de Louis Guédet

Le 2 mars 1915, vers 1 heure du matin, une bombe tombe sur la maison de Louis Guédet.

Mardi 2 mars 1915 -171ème et 169ème jours de bataille et de bombardement
Mercredi 3 mars 1915 -172ème et 170ème jours de bataille et de bombardement
Jeudi 4 mars 1915 -173ème et 171ème jours de bataille et de bombardement
Vendredi 5 mars 1915 -174ème et 172ème jours de bataille et de bombardement
Samedi 6 mars 1915 -175ème et 173ème jours de bataille et de bombardement
Dimanche 7 mars 1915 -176ème et 174ème jours de bataille et de bombardement
Lundi 8 mars 1915 -177ème et 175ème jours de bataille et de bombardement
Mardi 9 mars 1915- 178ème et 176ème jours de bataille et de bombardement
Mercredi 10 mars 1915
179ème et 177ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir-  Je n’ai pas encore eu le courage ni le temps de reprendre le cours de ces notes depuis qu’elles ont été interrompues par la nuit tragique du 1au 2 mars 1915. Quand j’écrivais les dernières lignes 7 heures me séparaient seulement de la catastrophe qui m’a atteint, si cruellement. Quelle nuit ! quel incendie !! Que résultera-t-il de tout cela ?… Remettons à plus tard le récit de ce drame. Je n’en ai pas encore le courage et le moment.

Jeudi 11 mars 1915

180ème et 178ème jours de bataille et de bombardement

Vendredi 12 mars 1915
181ème et 179ème jours de bataille et de bombardement
4 heures soir- Journée toujours fort triste. Je ne puis me relever du coup que j’ai reçu. Le Cardinal Luçon est venu me voir tout à l’heure avec l’abbé Camu son vicaire général, il a paru fort ému de mon désastre. Le chanoine Prévoteau de même. Tout cela ne relève pas mes ruines ! Oh ! que je suis découragé. Et rien ne vient me soutenir ni me réconforter ! Non ! L’épreuve est bien dure ! et… Est-elle finie?

Samedi 13 mars 1915
182ème et 180ème jours de bataille et de bombardement
6h30 soir Journée calme. Je m’organise…

Le quart de feuillet suivant a été découpé.

Dimanche 14 mars 1915
183ème et 181ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir – Journée grise, maussade comme le temps. Entre 11 heures et midi des obus autour de l’hôtel de ville, chez le Dr Bourgeois, place de la Caisse d’Epargne, rue de Mars, rue Cotta (3/4 victimes) chez Fréville, receveur des Finances (parait-il) rue Courmeaux dans appartements, meubles brisés. Gare la nuit. Mis ma correspondance à jour. Reçu visite de Charles Heidsieck qui a beaucoup insisté pour que j’aille déjeuner demain avec lui au Cercle, on doit être 7/8, le sous-préfet, Robert Lewthwaite, etc… Je n’y ai guère le cœur, mais je n’ai pas pu refuser.
Reçu lettre de Madeleine, toujours triste mais fort courageuse. Jean part demain pour Vevey (dans un sanatorium en Suisse). Que Dieu le protège! mais c’est bien dur pour moi de ne pouvoir l’embrasser avant son départ ! Rien ne m’est épargné ! Le reverrai-je ? Mon Dieu ! quel martyre ! et sans espoir d’en voir bientôt la fin.

Lundi 15 mars 1915
184ème et 182ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir-  Journée de bombardement. A 11 heures incendie du Tonneau d’Or, en face de Decker rue de Talleyrand. Tout autour de l’Hôtel de Ville. Ensuite dans le cours de la journée. Mais tout cela me laisse indifférent. Au milieu de mes ruines, je ne ressens plus rien. Déjeuné au Cercle, rue Noël, avec Goulden, Robert Lewthwaite, Emile Charbonneaux, Pierre Lelarge, M. et Mme Léon de Tassigny, Charles Heidsieck qui m’avait invité.

Le quart de feuillet suivant et les pages suivantes ont été supprimés et les journées suivantes ont été recopiées sur des feuillets de format 20cm x 15cm, très vraisemblablement par son épouse Madeleine Guédet.

Jeudi 18 mars 1915
187ème et 185ème jours de bataille et de bombardement
A 2 heures réunion chez M. Albert Benoist pour faire paraître dans un grand journal de Paris quelques articles sur la situation et la vie à Reims depuis l’occupation allemande et fixer et éclairer le grand public sur la vie de notre Ville martyre et sacrifiée.
Notre assemblée est composée de M. de Bruignac, initiateur, M. Albert Benoist, M. G. Houlon, conseiller municipal, M. le Docteur Simon, M. Ravaud pharmacien, M. Sainsaulieu, architecte et moi.
Nous avons jeté les bases de ce qu’il y avait à faire (forme et genre d’articles) et nous devons, lundi prochain, donner chacun nos idées qui seront considérées ou coordonnées. Nous devrions nous appeler les 7. Je dois m’occuper de la partie judiciaire.
6h soir- M. Hubert m’apprend à l’instant la mort de l’abbé Thinot, ancien vicaire de la Cathédrale, qui s’occupait de la Maîtrise, parti il y a deux mois comme canonnier sur sa demande quoiqu’il était ajourné.
Il vient d’être tué à Perthes-les-Hurlus et il est enterré à Suippes. Quelques jours son départ il était venu me demander conseil pour son testament !
Pauvre abbé ! Il était fort intelligent et avait du cœur !

Dimanche 21 mars 1915
190ème et 188ème jours de bataille et de bombardement
Journée splendide. Beaucoup d’aéroplanes. Eté messe 10 heures rue du Couchant à la petite chapelle de St Vincent de Paul, qui est l’église cathédrale. L’abbé Dage officiait. Le Cardinal Luçon fit un sermon, aussitôt après formule le vœu suivant : si la Cathédrale est sauvée et peut être réparée au lendemain de la lutte il s’est engagé avec tous les assistants à faire un service d’adoration perpétuelle solennelle le 1er vendredi de la fête du Sacré-Cœur, et ce pendant dix ans. Procès-verbal signé par le Cardinal Luçon, l’abbé Camu, Henri Abelé, de Bruignac, Charles Heidsieck et aussi comme patriciens tous présents. Les vicaires généraux, curés et chanoines de Reims non présents doivent également signer ce procès-verbal, qui a été lu à 10 h 25 devant le maître-autel de la petite chapelle et signé à 11h1/2 dans une salle en face.

Lundi 22 mars 1915
191ème et 189ème jours de bataille et de bombardement
Belle journée de printemps, chaude. Des avions, du canon.
A 2 heures réunion des sept chez M. A. Benoist, nous n’étions que 4 ! Benoist, de Bruignac, Houlon et moi.

Mardi 23 mars 1915
192ème et 190ème jours de bataille et de bombardement
A 1h 30 ma première audience de simple police, une soixantaine d’affaires, le tout est terminé à 2 h 45.
Reçu réponse de ma compagnie d’assurances des minutes. Je toucherai mais pas tout, faute de fonds et cette compagnie la Mutuelle du Mans avec le comité des notaires s’occupe de me faire payer la différence par l’État.

Samedi 27 mars 1915
196ème et 194ème jours de bataille et de bombardement
Belle journée de soleil, mais froide. La nuit dernière, vers 11 heures obligé de quitter mon lit pour aller coucher à la cave. Remonté à 6 h 30 du matin pour tâcher de dormir dans un air plus sain.
J’entassette. Levé, vu à divers actes pour l’enregistrement, apposition des scellés chez Mme Perceval, place d’Erlon. Répondu à ma chère Madeleine pour St Martin : j’approuve son idée d’y renvoyer d’abord Robert et André en reconnaissance, sauf à y aller après avec les autres petits.
M. Barat m’a dit qu’il avait donné les ordres nécessaires pour que les militaires installés chez mon père leur laissent la place (train des équipages du 19éme Corps, Commandant Bosc).

Reprise des feuillets rédigés par Louis Guédet.

Jeudi 1er avril 1915 jeudi saint
201ème et 199ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir – Gelée la nuit, soleil radieux dans la journée, quelques bombes l’après-midi. Reçu lettre fort triste de ma pauvre femme, qui est réfugiée à Yerres (Seine-et-Oise) avec sa belle-sœur dans la propriété du frère de cette dernière, en attendant de savoir si elle pourra aller à St Martin, chez mon père.
Rencontré tout à l’heure l’abbé Dupuit, curé de St Benoit, qui est là-bas tout seul sous les bombes. Il est aussi fort découragé. Il désespère de voir les allemands partir de France et encore moins de Reims, et il se demande comment cette guerre finira. De plus il est écœuré de la conduite des soldats français qui ne respectent rien. Tout cela est bien triste, navrant. Verrons-nous la fin de nos maux, et nous voilà dans le huitième mois de notre martyre.

Vendredi 2 avril 1915 vendredi saint
202ème et 200ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir – Belle journée froide, soleil. Aéroplanes vers 6 heures du matin qui ont bombardé la rue Carnot et la rue de Vesle. Qu’aurons-nous ce soir ? ou cette nuit ? il paraît qu’il y a un jour ou deux ils ont lancé des papiers sur lesquels ils nous annonçaient qu’ils nous enverraient des œufs de Pâques. Nous verrons cela après-demain.

Le bas de page du feuillet a été découpé.

Samedi 3 avril 1915 samedi saint
203ème et 201ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir – Nuit et journée de pluie presque battante. Ma pauvre maison ruinée ruisselle, on est comme une loque (une bâche pour nettoyer le sol en patois champenois). Quelle vie misérable ! J’ai! Et rien, rien ne vient me consoler, me donner une lueur de consolation, d’espoir, de bonheur, de réussite, de confiance en l’avenir, rien, rien, rien… Je ne survivrai certainement pas à tout cela. C’est trop pour moi. Je ne pense plus. Et puis, à quoi bon ! survivre. Je n’ai rien qui puisse me rattacher à l’avenir, et l’avenir qui n’est pour moi que misère, tristesse et ruine, souffrances à ajouter aux souffrances. Rien, rien, rien.

Dimanche 4 avril 1915 Pâques !
204ème et 202ème jours de bataille et de bombardement
Pâques fleuries ensoleillées pour tous ceux qui songent à ce jour ? C’est tout le contraire. Pluie diluvienne dans et sous nos ruines. Je suis dans l’eau, l’eau ruisselle partout, mes pauvres meubles sont dans un bel état ! C’est la chance qui continue à me poursuivre ! Déjeuné chez le Beau-père avec M. Soullié. En quittant le Beau-père, come je lui disais que je n’avais pas…

Le bas de page du feuillet a été coupé.

Lundi 5 avril 1915 lundi de Pâques
205ème et 203ème jours de bataille et de bombardement
5h 30  soir-  Journée passable, moins de pluie. Le temps va-t-il se remettre au beau ? Le canon retonne cet après-midi. Je ne suis pas sorti, sauf pour porter une lettre à la Poste (Galeries Rémoises) pour ma pauvre femme qui est toujours hésitante pour aller à St Martin. Reçu un mot de Jean qui se trouve mieux. Je suis toujours aussi triste et aussi découragé. Du reste quelle situation ! Misérable de martyr ! Reverrai-je les miens ? Nous retrouverons-nous réunis tous un jour sous le même toit ? Je n’ose y penser ni l’espérer.

Mardi 6 avril 1915
206ème et 204ème jours de bataille et de bombardement
5h 30 soir -Journée pas trop laide, plutôt froide. La nuit il a plu tout le temps. Je suis donc toujours dans l’eau, quelle vie ! de misérable !
Reçu lettres de Robert et de ma chère femme qui se contredisent (contrariés) au sujet de savoir s’il faut aller ou non à St Martin. Je ne sais que leur dire et je les prie de se concerter quand Robert sera rentré à Paris, et de faire pour le mieux.
Reçu lettre de Maître Rosey, avocat légataire universel de Mme Fulgence Collet, passage rayé, me demandant de lui apporter à Épernay les valeurs de cette succession, plus d’un million, qui sont au Crédit Lyonnais, à Épernay où il viendrait les prendre !! Ne pourrait-il pas pousser jusqu’à Reims ? Si ! Mais… il y a des bombes qui sont bien bonnes pour moi, mais pour lui non !

Le passage suivant est gommé, rayé, illisible… sur 6 lignes.

Et ces gens-là viendront vous imposer leurs quatre volontés!

Mercredi 7 avril 1915
207ème et 205ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir -La nuit dernière pluies torrentielles et canonnade furieuse du côté de Berry-au-Bac. Journée triste. La pluie commence à reprendre de plus belle, mes pauvres ruines sont changées, elles deviennent un lac. C’est la malédiction divine qui me poursuit, après le feu, c’est l’eau. Passage rayé. Quel martyre. Je désire ardemment la fin de ce martyre, la mort même.

Jeudi 8 avril 1915
208ème et 206ème jours de bataille et de bombardement
7 heures soir -Journée assez belle. La nuit dernière, entre 9 h 30 et 10 h 30 canonnade furieuse éclairant le ciel du côté de Berry-au-Bac. Journée calme. Quatre obus vers la gare à trois heures. C’est tout. Reçu lettre très aimable, affectueuse même de M. Bossu, mon Procureur de la République, qui est en congés à Jainvillotte, près de Neufchâteau (Vosges). Ce pauvre homme est fort atteint par son diabète et anticipant sa mort il me recommande sa femme et son enfant un charmant bébé, et me donne diverses instructions en ce sens. Cette lettre m’a touché en même temps qu’attristé, car bien que
n’étant juge que depuis la guerre, je me suis attaché à lui. De tous les magistrats du Tribunal de Reims ce fut lui qui fut le plus crâne, le plus courageux et sans forfanterie. Nerveux (de nervosité) parce que malade, en tout cas il a fait tout simplement très noblement son devoir et il a su imposer… le devoir aux autres.
C’est beaucoup. Nous avons souvent causé ensemble, et bien que d’idées et de croyances différentes nous nous comprenions devant le danger. C’était et c’est un esprit très droit et foncièrement honnête. Et il a fait son devoir et je lui répondrai demain.

Vendredi 9 avril 1915
209ème et 207ème jours de bataille et de bombardement
8 heures matin – Nuit affreuse! A 9h 30 comme je venais de me coucher le bombardement intense a commencé et n’a fini que vers 4 heures du matin. Descendu à la cave où j’ai pu dormir. Vers 10 heures une bombe est tombée près de la maison, où ? Nous ne savions. Ce matin, comme nous remontions vers 6 h 30 un coup de sonnette ! C’est Archambault qui venait nous demander les clefs de chez M. Martinet au 50, de ma rue en face de notre maison. Une bombe traversant la maison du n°52 de mon beau-frère est venue éclater dans le vestibule du n°50 où devait coucher un cousin de M. Martinet arrivé de Paris hier soir. Le vestibule n’existe plus, les lits sont au fond de la cave et on ne voit pas le malheureux. Est-il tué ? Ou fou de peur s’est-il évadé par un soupirail de la rue qui a été trouvé ouvert. Je fais prévenir Police et Pompiers.
Tout un quartier du faubourg de Laon vers la rue Danton est incendié, des maisons rue Gambetta et rue Chanzy depuis la rue de Venise jusqu’à l’ancien Grand séminaire en face du Grand Hôtel, tout ce quartier serait incendié, démoli. Un partout. Du reste les obus ne cessaient de siffler et d’éclater. Quand notre martyr finira-t-il ?
10 h 30 matin – On vient de retrouver, en face de notre maison, le malheureux Henri Martinet, broyé, haché, dans le fond de la cave ou il a été projeté par la force de l’explosion de la bombe. Dès 8 heures du matin j’avais eu l’idée d’employer les trois chiens de M. Martinet que je soigne pour les faire rechercher, mais les pompiers comme tous les hommes sûrs de leur supériorité m’avait envoyé promener, mais quand le capitaine des pompiers est arrivé je n’en fis qu’à ma tête et lâchait les chiens en les excitant un peu à chercher. Ils découvrirent les restes de ce malheureux affreusement broyé, sans tête. Cela n’avait pas duré trois minutes ! Je ne m’étais pas trompé en me fiant sur l’instinct et le flair de ces pauvres bêtes. Je fais le nécessaire pour la mise en bière, et l’inhumation qui aura probablement lieu dimanche matin. J’ai prévenu par dépêche M. Martinet-Devraine du décès de son cousin en lui demandant des instructions s’il y avait lieu.
Nuit tragique, douloureuse, sans sommeil et matinée plus lugubre encore. Dieu ne m’aura rien épargné. En sortirai-je ? Y survivrai-je ? quel martyr !
5h1/2 l’enterrement de ce malheureux aura lieu demain samedi à 11 heures. Encore une journée triste pour moi.
Quand donc serai-je avec les miens et que le long martyr aura cessé !

Samedi 10 avril 1915
210ème et 208ème jours de bataille et de bombardement
5 h 30 soir – Couché à la cave. Journée triste, pluie en ondée. Assisté aux obsèques de ce malheureux Henri Martinet, prières à l’église St Jacques à 11 heures, et de là été au cimetière de l’Ouest où il a été inhumé provisoirement, dans le Canton 31, au pied du poteau portant ce numéro (côté face), 5ème tombe. Je ne suis rentré qu’à midi 45 Reçu visite de Gillart architecte, venu de la part de Bouchette pour me communiquer une lettre de Mme Arnould ma propriétaire qui se refuse à me couvrir, par ces pluies battantes et qui parait très surprise que je fasse des réserves sur les dégâts que les pluies continuelles pourraient faire à mon pauvre mobilier, elle prétend que je suis sans doute déprimé pour faire de semblables réserves (révisions je dirais) ! Bouchette architecte et Gillart sont en dessous de tout en la circonstance. C’est la continuation de ma chance.

Dimanche 11 avril 1915
211ème et 209ème jours de bataille et de bombardement
6 h eures soir – Journée calme, beau temps. On a encore retrouvé des débris de ce malheureux Martinet. Je vais demain m’entendre avec la municipalité pour qu’on fasse des recherches dans les décombres. Quelle vi ! Rien ne m’aura été épargné.

Le passage suivant a été rayé.

Lundi 12 avril 1915
212ème et 210ème jours de bataille et de bombardement
8 heures soir – Nuit de bataille comme la précédente. Pas de bombe, journée belle et froide. Journée de printemps. Reçu lettre de ma pauvre femme qui me demande de mettre nos pauvres livres et collections à la cave ! Tant qu’à être perdus, j’aime mieux les laisser où ils sont ! Que de soucis elle se donne ! Si elle savait comme j’ai fait le sacrifice de tout cela ! Après tout ce que j’ai subi durant ce siège et depuis vingt ans ! J’en arrive à me dire que tout disparaisse ! N’en parlons plus… Si cela arrivait pour mes chers livres) nos collections ! Ce serait pénible, triste, douloureux, cruel certes… Mais je suis préparé et prévenu… Contre cette dernière douleur… épreuve… Et qu’y pourrai-je faire pour l’éviter, puisque les deux moyens de sauvetages se nos livres ne peuvent qu’aboutir ou à la moisissure à la cave, ou a la destruction par la bombe ou l’incendie ! or la cave c’est la destruction certaine et même sûre et certaine. Tandis que les bombes ou l’incendie, c’est le risque ! Je ne puis ! Je ne dois pas hésiter entre les deux et cependant Dieu sait si j’ai de la veine… de la chance… au jeu ! Fatalité Ανἀγκη. Je n’y ai jamais échappé !

Mardi 13 avril 1915
213ème et 211ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir -Belle journée. Recherché encore les débris du corps de ce malheureux Martinet. A 4 h 30 quelques bombes incendiaires qui ont allumé des incendies à la Société Générale, passage Poterlet, rue Jeanne d’Arc.
Ma propriétaire me menace et m’envoie une vraie lettre comminatoire pour me signifier que je n’aurai rien à attendre d’elle, et que je paie mon loyer, etc. Je verrai cela à Paris avec Maitre Thomas, avoué, 6, rue des Lavandières, quand j’irai la semaine prochaine. Car ma chère femme restant à Paris jusqu’au mois de mai, d’ici venant je vais aller passer quelques jours près d’elle et de mes petits. Voilà un voyage que je redoute ! Que ce sera pénible ! Mon Dieu ! Quand donc aurez-vous fini de me martyriser, de m’éprouver ? Quand me donnerez-vous enfin la tranquillité auprès de tous les miens et ici. Je n’en puis plus ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu!

Mercredi 14 avril 1915
214ème et 212ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir -Toute la nuit précédente comme la journée d’avant, bombardement général. Je n’ai pas ou peu dormi, dans mon grenier. La journée a été belle, trop belle puisque l’on ne pouvait pas profiter du soleil et des verts bourgeons que les arbres de nos squares et boulevards nous montrent. A 9 h 30 présidence des allocations militaires. Jusqu’à midi et pendant que nous siégeons les bombes sifflaient. L’après-midi je me suis occupé de mon voyage à Paris qui aura lieu vers le 20/21. Vu le commandant Colas, charmant pour moi. J’obtiendrai de lui ce que je voudrai. Car depuis la mort de ce malheureux Martinet il n’y a plus d’aller et retour. Je ne fais pas partie de l’exception, et du reste le commandant m’a dit : « Pour vous, M. Guédet, tout ce que vous voudrez de la Place ! » C’est donc carte blanche.
J’ai revisité la maison Martinet du haut en bas! Rien en dehors du sous-sol effondré, les étages sont relativement intacts, mais encore des débris humains infimes, mais toujours des débris. J’y renonce. J’ai recueilli le plus gros! A quoi suis-je réduit! Mon Dieu! Je le devais!
Des trois chiens Martinet je n’en n’ai plus que deux, à la suite d’une frasque et d’une imprudence du commandant Colas! Ce qu’ils m’auront donné de soucis ces roquets là! Enfin ce sont des chiens. J’aurais été si heureux qu’on agisse de même pour les miens. Mon pauvre Bobock (comme le dit Marie-Louise) si j’ai pris cette charge c’est en pensant à toi qui te chauffe en lézard au soleil sur la pelouse de St Martin en battant de la queue quand mon pauvre vieil octogénaire de père passe et repasse près de toi, au bon soleil de mon cher Pays natal. La Champagne, la Marne, la Terre qui a toujours été le tombeau des Vandales. Oui les champenois ont toujours eu de la Race et j’en ai.
Vu les Abelé, installés comme dans des catacombes dans leurs caves. Fort curieuses : une longue voute et à droite et à gauche au milieu d’une allée centrale des cellules ou chacun a son home, à gauche… A droite le bureau de travail, les bureaux, salon, salle à manger, etc. Chapelle à l’extrémité pour permettre même aux paresseux d’assister à la messe dans leur lit ! C’est bien, c’est curieux, ce sont des catacombes.
Je me suis entendu avec lui (Henri Abelé et Charles Heidsieck) pour l’auto pour aller à Paris par Épernay. Tous sont aux petits soins pour moi. La phrase suivante a été rayée.
Quelle nuit allons-nous avoir ? Je ne sais, mais nous avons rudement taquiné les allemands, gare les représailles nocturnes avec tous leurs accessoires.
J’ai fixé mon départ au 20/21 courant à cause de ma pauvre main droite brûlée afin que je n’aie plus de pansement à faire à Paris. Je suis toujours profondément triste, las !

Jeudi 15 avril 1915
215ème et 213ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir – Journée de soleil splendide, journée de printemps hélas! Nuit et journée calme. Les arbres du pauvre jardin fleurissent et verdoient ! Tout cela m’attriste beaucoup et j’ai bras et jambes coupés. Je m’affaibli de plus en plus! Vivrai-je jusqu’à notre délivrance? Je n’en puis plus. Je m’occupe d’organiser mon voyage. C’est bien fatigant. Je n’ai plus la tête forte. Je me déprime de plus en plus !
Mon Dieu! Mon Dieu! Ma pauvre femme, mes pauvres enfants, mon Père, mes pauvres aimés !

Vendredi 16 avril 1915
216ème et 214ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir – Journée splendide, soleil chaud. Je souffre de la chaleur et puis je suis si faible. Je viens de faire encore des courses pour mon voyage à Paris. Je suis éreinté. Vu M. de Cardaillac, substitut du procureur, toujours fort charmant. Demain je verrai le président et pour mon passeport le commandant Colas. Je suis las et découragé de plus en plus. Par ce beau soleil et ce calme extraordinaire on se demande à chaque instant si on n’a pas rêvé, si on ne rêve pas. Et dans un instant, une heure, les obus siffleront pour nous rappeler à la réalité. Non, l’épreuve est trop rude, trop dure pour moi, je n’y arriverai certainement pas. Je me sens usé. Et dès que j’aurai trouvé le calme je tomberai, si je ne tombe pas avant que Reims soit délivré. Dieu n’a pas pitié de moi, de ma misère, de mon martyre.

Samedi 17 avril 1915
217ème et 215ème jours de bataille et de bombardement
6 h 30 soir – Journée belle mais un peu grise. Mon voyage pour Paris se brusque et se précipite. Charles Heidsieck est venu me dire que l’auto revenait libre lundi 19, et qu’après ce serait pour plus tard. J’ai donc décidé de partir lundi à 6 h 30 du matin pour prendre le train à Épernay à 7 h 57 pour arriver à Paris à 11 h 39. A 6 heures du matin je serai à la Banque de France pour prendre les valeurs Mareschal et les porter à Madame Mareschal à Paris. Je pourrais donc, en arrivant à 11 h 30 les remettre à M. Paul Cousin dans l’après-midi.
Mon voyage et mon séjour là-bas seront tristes, oh ! Combien triste! Revoir mes aimés, ruiné, sans espoir de bonheur pour le reste de ma vie.
Mon Dieu que c’est dur ! Il n’est pas permis de souffrir aussi tant que cela.
Dimanche 18 avril 1915
218ème et 216ème jours de bataille et de bombardement
6 eures soir – Nuit calme. Journée splendide, chaude. Des avions. Mon départ est remis à mardi 20, mêmes heures et dispositions. J’ai fait télégraphier à ma pauvre femme que je n’arriverai que le mardi. Vu à La Haubette au parc le président Hu à qui j’ai conté mes mésaventures avec ma propriétaire Mme Arnould. Il m’a défendu de répondre et de payer quoi que ce soit. Vu M. Dhommée le sous-préfet qui est nommé préfet de la Vienne, de Cardaillac substitut, Dupont-Nouvion avocat. Je suis toujours si triste, me remettrai-je jamais ?

Lundi 19 avril 1915
219ème et 217ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir – Journée calme. Temps magnifique. Je prends mes dernières dispositions. Je pars demain à Paris à 6 h 15. A 5 h 30 je serai à la Banque de France pour prendre les valeurs Mareschal et la voiture me prendra à 6h1/4 pour filer à Épernay. Que Dieu me protège. Nous protège et que je voie enfin la fin de nos peines !

Du mardi 20 avril 1915- 220ème et 218ème jours de bataille et de bombardement au
Dimanche 2 mai 1915- 232ème et 230ème jours de bataille et de bombardement

« A Paris près de mes chers aimés

sauf mon pauvre Jean et mon Père ! »

Je reviens écœuré de Paris et de ses habitants ! C’est un défi à la pudeur, à l’honnêteté et à tous les sentiments nobles et dignes qui doivent et devraient les inspirer (les Parisiens) qui vont, viennent, virevoltent, s’amusent, etc. Comme si la Guerre n’existait pas !! C’est le cas de répéter la phrase célèbre : La France ? Plat du jour chaud! Pourvu que je m’amuse et que je vive bien!

Lundi 3 mai 1915
233ème et 231ème jours de bataille et de bombardement
8 h 20 soir Je suis rentré hier fort triste, cela ne se demande pas, à Reims vers 7 h eures soir après avoir quitté les miens, et quand les reverrai-je ? Nuit calme. Journée du 3 un peu sombre le matin mais embellie l’après-midi. Tout ici verdoie, fleurit ! Tandis que la mort s’égrène partout ! Revenu à mes affaires, 47 ou 48 lettres trouvées qui m’attendent, je déblaie ! J’en ai pour deux jours. Reprise de ma vie publique, notaire, juge de Paix, etc.
Je retrouve Reims triste, délabré et un peu plus démoli ! Mais surtout, comme esprit, devenu passif !Fataliste! Indifférent ! Partout et dans tous c’est la lassitude, l’indifférence même ! On ne suppute même plus sur les dates de délivrance en jours.
Les trois quarts du feuillet suivant ont été découpés.
…Pour morales ! Tout ! tout ! et Rien ! Rien ! ne m’est épargné ! Pendant que j’écris ces lignes de 8h 15 à 8h35 canonnade furieuse, vers Courcy, Loivre, Berry-au-Bac ! En ce moment, 8 h 45 calme absolu ! Sera-ce pour toute la nuit ! Peu m’importe ! Ce serait si bon de mourir et de ne plus souffrir !

Les trois quarts du feuillet suivant ont été découpés.

…Le Parquet m’a demandé la date de ma promotion comme suppléant de juge de paix pour répondre à une circulaire de M. Herbaux, Procureur Général, relative au traitement qui me serait dû pour ces fonctions. Me voilà passé budgétivore ! J’aurai vraiment fait tous les métiers. Si je touche quelque chose de ce chef ce sera pour vous mes petits en souvenir de la Guerre, ils s’achèteront un souvenir qui leur rappellera tout ce que j’ai fait et surtout tout ce que j’ai… Souffert.

Les feuillets 217 à 219 ont disparus.

Dimanche 9 mai 1915
239ème et 237ème jours de bataille et de bombardement
7 h eures soir -Nuit de bombardement, réveillé constamment par les vibrations des vitres de mon réduit de guerre, ce qui me reste! Pour ne pas descendre à la cave ! J’ai mal dormi. Je m’éveille à 6 heures, temps magnifique. Je m’habille et me dispose à aller à la messe de 8 h 30 à St Jacques quand mon bon ami Charles Heidsieck m’arrive en trombe me disant : « Il fait très beau, venez-vous avec moi à VilleDommange où je verrais Roussin, j’ai rencontré Corneille qui m’a dit qu’on avait des places rue Buirette dans la Patache (voiture hippomobile lente) qui va à Pargny ; venez avec nous déjeuner à Ville-Dommange et après avoir fait un tour nous reviendrons en nous promenant à Reims ! »

– « Oui, j’accepte, mais je n’ai pas été à la messe ! »

« Ne vous inquiétez pas. Vous sûr aurez une messe à Pargny ou à Ville-Dommange ! »
Nous partons rue Buirette, retrouvons Corneille, la voiture est prête, mais au moment de partir je dis à Charles Heidsieck : « Et nos passeports? »

« Oh ! j’ai celui d’auto avec nous ! » Il cherche mais pas de passeport !
On envoie un cycliste le chercher chez Henri Abelé, rue de la Justice. Celui-ci nous le rapporte! sauvés!
Nous partons donc tous trois dans une Victoria (Renault DG Victoria de 1913) découverte par un soleil splendide, mais l’air est frais. En route, tout émotionnés nous achetons le Petit Parisien qui nous donne des détails sur le torpillage du Lusitania ! Pour nous c’est presque une victoire. Les allemands se mettent de plus en plus au ban du Monde Entier ! Tout en devisant, discutant, nous arrivons à Pargny (gare). Corneille avec son passeport régulier et nous avec notre passeport d’automobile ! Un gendarme rébarbatif nous déclare péremptoirement « que puisque nous pouvons, Charles Heidsieck et moi, aller à Pargny en automobile, nous pouvons nécessairement y aller en voiture à cheval (hippomobile) et même à pied !

– « Pourquoi pas en aéro ! »
Ce gendarme aurait dû découvrir l’Amérique!  Sur ce nous passons sans accises (taxe de péage) ! Et arrivant à Pargny, débarquement à la gare après avoir été visés (le passeport) par un douanier plutôt rébarbatif, mais le gendarme avait raison !

La soldatesque engrosse les filles !

Puisque nous pouvons aller à Pargny en automobile, subséquemment, nécessairement nous pouvons y aller etc. etc.
Quand je voyagerai plus tard, je m’assurerai toujours d’un laissez-passer pour automobile. C’est souverainement péremptoire pour passer partout, même en temps de guerre sur la ligne de feu ! Je m’inquiète de ma messe. Justement les fidèles y allaient, je les suis jusqu’à la modeste église de Pargny, il est 10 heures du matin. Sur la place je me heurte à Liance mon jeune notaire de Rosnay qui n’a pas l’air de s’amuser ici, où comme automobiliste il fait son service ici, où il s’ennuie à mourir ! Il déplore tout ce qui c’est passé chez lui, autour de lui, mœurs, vol soldatesque tout y passe… Toute la ligne ! Il est écœuré… Çà me console, car je croyais qu’il n’y avait que moi qui voyait, constatait pareils scandales, et que seul je m’en offusquais. Entre autres exemples, il me citait que le Dr Vignon de Romilly estimait qu’il y avait déjà dans les villages sur la ligne de Reims à Dormans (C.B.R.) (Chemin de fer de la Banlieue de Reims) 250 femmes mariées ou jeunes filles qui étaient enceintes ! Des œuvres de la soldatesque qui occupe ces villages, etc. Etc. Tout à l’avenant.
Nous assistons à la Grand Messe (1h3/4 de durée) avec sermon lu et lecture de la pastorale du cardinal Luçon pour la neuvaine de la fête de Jeanne d’Arc. A la sortie je retrouve Charles Heidsieck qui (ayant été à la messe à Reims) était allé faire un tour jusqu’à Jouy.
Nous nous dirigeons vers le Château Werlé où est installé l’hôpital temporaire n°6 du Dr Lardennois. Que je ne rencontre pas malheureusement, étant parti en congé de la veille! J’y vois un sergent Gras à qui j’avais à causer d’affaire, et nous nous mettons en quête de déjeuner dans une auberge quelconque. Nous frappons à trois, quatre portes. On nous signifie qu’on ne peut rien nous donner! Il est 11 h 45 ! Mon brave ami la trouve saumâtre ! Où manger ? Chez M. Misset alors ! Allons-y ! Il faut vous dire que comme nous entrions à Pargny nous rencontrâmes M. Misset, intendant gérant des domaines et du château de M. Werlé qui nous arrête, cause un moment avec nous et nous invite à venir déjeuner chez lui. Comme nous faisions un geste de refus en lui disant que nous trouverions notre affaire dans une auberge quelconque, il nous dit en riant : « Au revoir, je file à une réunion du conseil municipal. Je vous attends à midi car vous serez bien obligés d’accepter mon invitation! »
Il avait dit vrai, et à notre courte honte nous nous allâmes humblement lui demander l’hospitalité. Il était enchanté de notre déconvenue. Déjeuner charmant. Mme Misset très simple, et parfaitement élevée. Avec nous dinait les enfants et la femme d’un capitaine des Zouaves (très zouave elle-même) qui était venue près de son mari soigné à l’Hôpital Werlé. Soi-disant pour passer huit jours et il y a deux mois qu’elle est là, acceptant l’hospitalité économe de Misset. Le brave M. Misset accepte cela philosophiquement. « Nous sommes depuis neuf mois si peu chez nous ! » dit-il d’un ton résigné! Il est vrai qu’il est accablé de militaires de tous galons, logeant l’État-major et ces messieurs ne se gênent pas ou daigne le laisser chez eux!Pour prendre le café il a fallu demander la permission d’aller sur la terrasse d’où l’on jouit d’une vue splendide sur Reims ! Mais ce sont les galonnés qui en jouissent !!
Dans la pièce à côté on jugeait un malheureux officier français qui avait causé à un officier allemand sur les tranchées. Il est à craindre qu’il ne soit fusillé demain !

Vers 2 h 30 nous visitons avec M. Misset l’installation hospitalière du Château Werlé, où tout est intact, les allemands n’ayant pas eu le temps de piller. J’admire les boiseries peintes relatant l’histoire de France provenant du château d’Étoges, et puis nous nous quittons pour regagner Reims par Jouy, Ville-Dommange, Les Mesneux à travers champs, Bezannes et Reims où nous arrivons vers 6 heures fatigués, car nous ne sommes plus habitués à de semblables marches.

Les feuillets 221 à 224 ont disparus.

Mardi 18 mai 1915
248ème et 246ème jours de bataille et de bombardement
11 h 30 matin Pluie toute la nuit qui a été calme. Je suis toujours inondé de plus en plus.
Reçu visite de l’abbé Dupuit, curé de St Benoit de Reims qui m’a remis le testament du pauvre abbé Thinot, tué à l’ennemi à Perthes-les-Hurlus. Visite d’Henri Abelé pour une citation en conciliation avec l’intendant militaire de Châlons-sur-Marne pour une automobile réquisitionnée et pour laquelle on lui offre 9. 060F quand elle lui a coûté six mois avant 14. 000F
On m’apprend la mort de René Peltereau-Villeneuve, frère de mon confrère de Reims, la tête emportée à Givenchy ces jours-ci (tué à Notre Dame de Lorette le 9 mai 1915). Il était marié avec la fille de Pol Charbonneaux, et laisse cinq enfants. Il valait cent fois mieux que son frère ! Ce sont toujours ceux-là qui…

La demi-page suivante a été découpée.
…Qu’il m’a rendu durant ces derniers temps. J’en profiterai aussi pour voir l’intendant militaire pour l’affaire d’auto avec Henri Abelé. J’ai mon passeport signé d’avance pour le 22.
Quel calme! il m’inquiète. La délivrance est si peu probable. J’ai déjeuné aux Galeries Rémoises avec Tricot et Masson notaire à Laon, actuellement maréchal des logis au 29ème d’artillerie cantonné aux Mesneux, celui-ci nous disait qu’on craignait encore un hivernage devant Reims. C’est à désespérer de tout !

Mercredi 19 mai 1915
249ème et 247ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin Toujours le calme… Effrayant. Temps couvert avec pluie. Ce matin, commission des allocations militaires. Les journaux ne disent toujours pas grand-chose. L’Italie se tâte toujours. Et je me demande même que si elle jette son épée dans la balance si cela fera avancer beaucoup les événements et notre délivrance! J’en doute, au train où cela marche…

La demi-page suivante a été découpée.

L’après-midi, monté jusqu’à la Place rue Dallier pour demander si l’on m’octroierait un laissez-passer pour ma pauvre femme. J’obtiens tout ce que je veux et même si je voudrais même la lune. Samedi avant de partir j’aurai un laissez-passer pour elle, sauf à ne pas m’en servir. De la rue de l’Union Foncière je vais pour dire à Luton ce que j’avais obtenu de Lallier de faire pour sa permission de huit jours à travers les mailles de cette vieille ganache de Cassagnade… (trois points)
Causé avec un capitaine des G.V.C. (Garde des Voies de Communication), Melon, un de mes vieux pensionnaires, mystification d’un brave maréchal des logis de Gendarmerie à qui je reprochais que dans cette rue déserte de l’Union Foncière de ne rencontrer que des gendarmes que s’en était fourni ! Haut-le-corps du brave… Porte-baudrier ! qui crie au capitaine Melon qui pissait dans un coin : « Mon capitaine, qu’est-ce que ce civil me dit ? »

  • « Je vous le recommande !! et ne le lâchez pas !… »
  • Alors moi de répliquer : « Mon brave gendarme, je le regretterais pour vous, car si vous avez votre testament à faire ce serait impossible car je suis le seul notaire resté ici à Reims, et l’oiseau rare que vous coffriez par vous serait dans l’impossibilité de vous rendre ce service. »
  • Tête du Caporal qui après tout ne peut s’empêcher de rire quand il répondit devant lui : « Ah !Môssieur le notaire ! Vous me la paierez celle-là ! Si jamais je vous pince après 21 heures du soir dans mes parages vous n’y couperez pas ! »
    Entendu mon cher, Marché ! je serais enchanté que vous me procuriez un abri, car comme ma maison est brûlée, je dois vous avouer que je couche sous les ponts depuis 2 mois et demi et coucher sous un toit, même celui du bloc ce serait pour moi une nouveauté et un délice tout notaire que je suis, doublé de votre juge de Paix pour tout le territoire de Reims !
    Le pauvre gendarme doit être encore figé dans sa rectification de position militairement. « Oh pardon Monsieur le Juge ! Je ne savais pas que c’était vous M. Guédet, le notaire !»
    Je m’en fus moi dormir pas plus fixé pour cela, mais une chose m’inquiète : « Est-ce que mon gendarme est encore figé dans sa rectification de position… militaire, scrogneugneu ! devant la porte de son cantonnement ? J’espère que non !
    Je poussai jusqu’à la Poste au Pont de Muire pour demander si mon courrier me subirait pas une nouvelle quarantaine en le faisant renvoyer d’ici à St Martin. On m’affirme que non si je donne l’ordre de le renvoyer à St Martin du 23 au 31.
    Rentré chez moi fatigué. Je me mets à ma correspondance que je déblaie et mets au point. Il est 7 heures Je dîne et j’écris ensuite ces lignes. 9 h 30 calme plat, pas un obus, pas un coup de canon. Tâchons de dormir si les allemands le permettent. Dans mes lettres reçues une charmante de Mme Schoen – toute de cœur – elle a vu les de Vraël et a été très touchée par leur affection pour moi, et de leur odyssée à Rocquincourt, Courcy à quelques kilomètres d’ici où ils n’ont pu reprocher quoique ce soit aux allemands, chose qui surprenait au possible cette bonne Mme Schoen !

Vendredi 21 mai 1915
251ème et 249ème jours de bataille et de bombardement
4 h 30 soir Journée lumineuse, lourde avec soleil nuageux nébuleux toute la journée. Calme ordinaire sauf vers 3 heures quelques coups de canons français, et quelques obus allemands. Mis mon courrier en ordre, rangé pas mal de chose en vue de mon départ de demain pour St Martin. En somme journée occupée sans enthousiasme. Je suis assez triste car mon Robert part pour la révision de la classe 17 aujourd’hui, pourvu qu’il soit ajourné comme son frère il est si peu fort aussi.
Reçu visite du gendarme François, ancien concierge de Charles Heidsieck qui m’apprenait qu’il avait arrêté des soldats la nuit dernière en train de vider une cave près de chez Jolivet, rue du Marc, et il…


La demi-page suivante a été découpée.

…Le rencontre, il reporte mon esprit à ces types louches, falots et terribles de 1799, dont on n’a jamais pu analyser la mentalité ni éclaircir les allures, les agissements, les mobiles et les existences ! Singulier personnage que ce Legendre… Si G. Lenotre (auteur dramatique 1855-1935) vivait dans cinquante ans, je le livrerais à ses patientes recherches et à ses analyses ! Il y aurait certainement de curieuses choses à découvrir et de curieux chapitres à écrire sur ce type là ! Je pars demain à 1 heure revoir mes chers aimés, pourvu que je les trouve bien portants ainsi que mon vieux père et que nous ayons de bonnes nouvelles de Robert.

La demi-page suivante a été découpée.


Samedi 22 mai 1915

252ème et 250ème jours de bataille et de bombardement
11 heure matin Beau temps lourd, orageux. Toujours le grand calme impressionnant. Je pars à 1 heure. Dérangé continuellement. Pourvu qu’il n’arrive rien durant mon absence et qu’enfin je triomphe de tout et de tous.

Du dimanche 23 avril 1915- 253ème et 251ème jours de bataille et de bombardement
Au
Samedi 5 juin 1915 -266ème et 264ème jours de bataille et de bombardement

« Chez mon père

à Saint Martin-aux-Champs (Marne) »

Dimanche 6 juin 1915
267ème et 265ème jours de bataille et de bombardement
Trois heures après-midi . Suis rentré hier soir vers 7 heures après quinze jours passés près de ma pauvre chère femme et des trois petits. Les deux ainés étant toujours l’un à Vevey (Suisse) pour se reposer, et l’autre à Paris pour sa philosophie. Je n’ai pour ainsi dire vécu que d’une vie animale tellement j’étais brisé physiquement et moralement.

La demi-page suivante a été découpée.

…Repris ce matin ma vie de galère. Eté à la Ville remettre mes lettres au Docteur Langlet, causé quelques instants avec lui et M. Raïssac, secrétaire général. Vu Houlon conseiller municipal. Après la mort de Pérot conseiller municipal socialiste qui s’est pendu pendant mon absence, désespéré de voir ses utopies internationalistes effondrées et ses collègues allemands comprendre la solidarité socialiste de la façon dont ils la pratiquent actuellement. C’était un esprit droit, qui sans conviction religieuse ne pouvait que finir ainsi : le suicide.
Après-midi et ce matin commencé à mettre à jour ma correspondance. Y arriverai-je ? Tellement j’en ai.
Je me demande de plus en plus si je pourrai aller jusqu’au bout, mes forces me trahissent parfois.

La demi-page suivante a été découpée.

Je lisais il y a quelques jours dans l’Écho de Paris du vendredi 4 juin, un article de Maurice Barrès intitulé « Les Veuves de la Guerre », et ce passage me frappait tant il était vrai et était applicable à quantité de ces héros (?) de l’arrière, le voici :
« Mais il ne faut pas qu’ils (les enfants) oublient. Il faut qu’ils aient de leur père un souvenir très lumineux, très vivant, qu’ils sachent bien que c’est parce qu’ils avaient un papa jeune, brave, robuste et vaillant qu’ils ne l’ont plus, que si leur papa avait été un papa à la conscience moins droite, un papa plus froussard, il serait embusqué dans un bon petit poste pas trop périlleux, et il serait revenu sain et sauf à la fin de la Guerre. Il faut que nos petits sachent bien qu’il vaut mieux pour eux n’avoir plus de papa qu’un papa lâche, pourvu qu’ils aient une maman vaillante et gaie. »
Et je songeais à la clique… (rayé, illisible) à qui ces lignes s’appliquent étrangement. Cela n’empêchera pas que nous, ceux qui auront fait leur devoir, nous soyons toujours honnis et écrasés par ces lâches là comme le dit si bien Maurice Barrès. Tout cela est bien décourageant, et si seulement Dieu nous donnait dès maintenant un commencement de réparation, de satisfaction contre ces gens-là! Mais c’est tout le contraire, comme me le disait si bien tout à l’heure cette brave Mlle Valentine Laignier qui elle aussi souffre de voir toutes ces lâchetés autour d’elle, comme moi-même je les vois, je les touche, je les subis.
Serons-nous récompensés ? Le châtiment est-il proche pour cette espèce là ? Je n’ose l’espérer. Foulés nous sommes ! Foulés nous resterons !

Lundi 7 juin 1915
268ème et 266ème jours de bataille et de bombardement
7 heures soir – Torride de chaleur. J’en souffre beaucoup, d’autant plus que j’ai passé pour ainsi dire une nuit blanche. A 1 h 15canonnade, fusillade, mitraillade furieuse, et cela durant trois quart d’heure. Puis silence jusqu’à 2 h 45 et ensuite nouvelle sarabande jusqu’à 3 h 30. C’était un roulement continu. Nous attaquions, parait-il, toujours pour ne pas avancer, bien entendu. Gare cette nuit la réponse des allemands. C’est bien dur. Quelle vie ! Fais mon retard de courrier, j’arrive peu à peu à la fin. Vu Mlle Mary Monce et visite avec elle sa maison rue Chanzy 71.  Elle a reçu treize obus. Quel chaos! Si Marie-Antoinette revenait dans cette maison où elle a assisté au passage de Louis XVI lors de son sacre elle ne reconnaîtrait plus. Les jolies boiseries de cette époque sont bien mal en point, notamment celles de la salle à manger, je lui ai conseillé de les mettre en sûreté, surtout le panneau de la cheminée, ainsi que les débris du marbre de cette malheureuse cheminée. Celle du salon est encore intacte. Pourvu que cela en reste là. Le bahut de l’époque avec le gros marbre dans la cuisine est réduit en poussière malheureusement.

Mardi 8 juin 1915
269ème et 267ème jours de bataille et de bombardement
5h soir Nuit calme, journée de même, température lourde et orageuse. Vu à la Mairie ce matin à diverses affaires de justice de Paix. Cette après-midi été à l’Enregistrement pour séquestre Louis de Bary et obtenir opposition. De là passé rue Dallier, 1, au bureau de la Place, pour serrer la main et féliciter le commandant Colas de sa nomination de lieutenant-colonel sur Place. Le brave commandant est loin d’être optimiste et n’a pas espoir que nous soyons délivrés bientôt. In petto il envisage encore un hivernage devant Reims ! J’avoue que j’en ai bras et jambes cassés. Il faut donc désespérer ! de tout !
9 heures soir. C’est un peu à contrecœur que je me vois obligé de consigner une petite réflexion que m’a faite cet après-midi un (imbécile) de confrère Legrand, notaire à Conflans-en-Jarnisy , actuellement musqué non embusqué, brigadier automobiliste au 6ème Corps du général Franchet d’Espèrey à Gueux qui venait me demander la gracieuseté de signer un certificat de vie pour une de ses tantes, qui en entrant eu cette réflexion lapidaire : « Comment, vous avez encore ces deux pièces ? Je croyais que vous étiez plus « amoché » que cela et que vous n’aviez plus que votre cave comme habitation ! »

On ne peut être plus inconscient, je lui ai répondu : « Vous trouvez que j’ai encore trop de logement ? » Sur cela il a piqué un rouge et… bafouillé. Imbécile, va ! et voilà la mentalité de tous ces musqués là – non embusqués – pour la Gloire de la France ! Quelle Pitié !

Mercredi 9 juin 1915
270ème et 268ème jours de bataille et de bombardement
8 h 30 matin Calme complet… Pluie chaude et lourde ce matin.
Séance ce matin à 9 h 30pour les allocations aux…

 

Le bas de page a été découpé

…Enfants me firent remarquer un arc-en-ciel. Ce n’était pas un arc-en-ciel mais un cercle rond aux couleurs de l’arc-en-ciel qu’il entourait entièrement le soleil couchant, c’était très beau en même temps que singulier. Je n’ai jamais vu cela. Est-ce un signe des temps ? Que sais-je ? Eté voir Mlle Marie Monce vers 5 heures pour diriger et conseiller le sauvetage des vieilles choses de valeur de sa maison. Encore toute émotionnée elle m’a conté les tentatives malpropres et audacieuses du commandant Lallier, officier d’État-major du général Cassagnade, associé de la Maison Deutz et Geldermann d’Ay. Un joli monsieur ! ma foi ! Je lui ai conseillé de se barricader chez elle avec son frère et je dois aller la revoir demain à cinq heures, heure à laquelle ce saligaud là lui a dit qu’il reviendrait pour voir si elle serait mieux disposée à satisfaire son sadisme !… Et dire que tous ces galonnés là embusqués sont tous les mêmes !

Jeudi 10 juin 1915
271ème et 269ème jours de bataille et de bombardement
10 heures matin Calme toujours, ce matin quelques avions, température lourde et orageuse. Je viens d’écrire à Jean…

Le quart de page suivant a été découpé.

9 heures soir- Entendu quelques obus siffler vers 5 heures. Vu le Père Pottié, très bien en pioupiou ! Capote horizon, képi avec manchon de toile bleue, un pantalon toile bleu national et au côté… Rosalie (épée baïonnette Lebel). Je ne lui ai fait qu’un reproche, c’est qu’il porte son ceinturon comme une haire ! Causé longuement rue de Venise avec lui et le Père Virion.
Nos idées ne sont pas couleur de roses ! Loin de là ! Le pauvre Pottié me disait navré de la décadence morale et intellectuelle du soldat, au milieu des quels il vit. Ces hommes n’ont même pas l’idée nette de la Patrie. En dehors de leurs veaux, vaches, chevaux, poulets, la Patrie n’existe pas. Alors ils ne comprennent pas nécessairement ce que peut être la Patrie, la France ! Education laïco-sociale démocratique que nous subissons depuis 40 ans. C’est à dire négation et anéantissements intellectuels ! Nos gouvernants disent être fiers de leurs résultats ! Quelle opposition !
L’Allemagne travaillant pour la guerre ne vivant que pour la guerre depuis 44 ans.
Tandis que la France travaillait uniquement contre la Guerre, c’est-à-dire pour l’esclavage… nous définitivement.

Le quart de page suivant a été découpé

…De tonnerre ne court pas ! Aurons-nous bientôt le coup de tonnerre… de la délivrance. J’en désespère, à moins d’un miracle comme celui de la Victoire de la Marne !

Vendredi 11 juin 1915
272ème et 270ème jours de bataille et de bombardement


9 h 30 matin . Nuit calme et matinée de même. Je renonce à l’écrire tous les jours maintenant cela étant sous-entendu. Le temps est couvert et orageux, que la pluie et l’inondation de nos pauvres ruines. Le calme est tel que je n’entends uniquement en ce moment que le chant d’un merle qui a du faire son nid dans le lierre du fond du jardin. Pauvre jardin ! Il eût été si beau en ce moment, mais il est de la couleur du bois de décembre brûlé, le gazon est moitié mort et en fleurs. Les rosiers grimpants sont en fleurs mais grimpent follement en gourmands. C’est la révolution, l’inculte dans toute sa laideur, sa profonde tristesse. Quand donc quitterai-je tout cela, ou j’ai tant souffert, où j’ai vécu depuis déjà dix mois des heures tragiques, angoissantes, poignantes de douleur. Mon martyr n’a-t-il déjà pas assez duré ? Mais après où aller ? Je n’ai plus de toit pour m’abriter avec les miens. Je suis sans foyer. Où aller ? Où me réfugier ? Dieu m’éclairera-t-il bientôt mon horizon, mon avenir en tout petit peu, une lueur, qui me donne un peu de courage, confiance et espoir en des jours meilleurs…

Le quart de page suivant a été découpé, le feuillet 233 a disparu. (12 juin 1915)

…J’ai enfin une photographie du docteur Langlet notre maire, que je vais pouvoir envoyer à mon jeune ami E. Lequeux (Émile Lequeux (1871-1935) artiste, créateur d’affiches et d’eau-fortes) pour qu’il le grave et en fasse une eau forte. Je suis certain qu’il le réussira. J’ai également écris à M.G. Hochet, actuellement brigadier RAC (Régiment d’Artillerie de Campagne) 6ème escadron train, 41ème Cie, 3ème peloton à Fougères (Ille-et-Vilaine) qui a servi d’interprète au Maire et à la municipalité lors de l’occupation prussienne pour lui demander des détails sur l’incident des deux parlementaires et que la phrase des « Cent mille têtes de cochons de rémois » (ihre hundert Schweinkopt de Rémois) avec les noms, grades, qualités des témoins de cette scène (allemands et français).

8 h 20 soir- Quelques coups de canon des nôtres, et c’est tout, à moins qu’on ne nous réserve des surprises. Peu importe ! à quoi bon! Quoiqu’il arrive ! On est si las !

 

Dimanche 13 juin 1915
274ème et 272ème jours de bataille et de bombardement
8 h 30 matin -On s’est battu toute la nuit avec rage. J’ai peu dormi, c’était impossible tellement cela fusillait, canonnait sans interruption. Aussi par le temps lourd et légèrement brumeux qu’il fait, je me sens bien fatigué. Eté à la messe de 7 h 30 aperçu (en blanc, illisible) qui vient faire acte de présence et re… Découvrir la Gloire ! Je suis las, triste, découragé. Jamais on ne saura ce que j’ai souffert de cette vie de reclus, de martyr.
6 h 45 soir- Passé une partie de l’après-midi près de Mlle Monce dans la crainte d’une tentative du commandant Lallier… Mais je crois que la réception plutôt… Froide que lui a faite cette pauvre jeune fille lui a servi de leçon. Il n’a pas récidivé. Quel goujat ! Quand même. Me voilà passé duègne, quand je dis que j’aurais fait tous les métiers !
La journée a été calme mais lourde. Pourvu que nous soyons tranquilles cette nuit. Je suis de plus en plus las. Mon Dieu ! Faites donc cesser ce martyr!

Lundi 14 juin 1915
275ème et 273ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir- Toujours le calme. Soleil radieux et chaud, et dire que nous sommes prisonniers !! Reçu notification du Parquet du décret du 31 mai 1915 rattachant à la juridiction de Paix des 1er et 3ème cantons de Reims les justices de Paix des 2ème et 4ème cantons et me nommant de ce fait suppléant pour la durée de la Guerre de toutes les justices de Paix de la Ville martyre. Je prêterai serment mercredi prochain 16 juin 1915 à 10 heures du matin, à La Haubette, 23ter route de Paris. Ce ne sera que la consécration et confirmation de ce que j’ai fait depuis que je suis suppléant puisque je remplaçais tous les juges de Paix et suppléant absents, c’est-à-dire tous sans exception, et je suis seul, c’est une spécialité, seul notaire à Reims! Seul juge de Paix à Reims ! et quoi encore!
Reçu lettre de Louis Leclerc mon liquidateur, qui fait bravement son devoir et se bat comme un lion aux Éparges et un peu partout. A Fresnes-en-Woëvre, il cantonne dans une étude de notaire de la localité et trouve les dossiers, minutes et comptabilité etc… Mis en litière par les allemands. Le commandant de son détachement veut pour déblayer la place brûler tout, mais le brave Louis se souvient qu’il est du métier et se dispute avec son commandant qui ne veut rien entendre et se met à l’œuvre pour brûler les minutes. Mon brave clerc s’impose du tout qu’il peut, entasse, entasse dans trois armoires minutes, dossiers, quittances, comptabilité ce qui lui tombe sous la main et lui parait le plus précieux à sauver, boucle le tout et met les clefs dans sa poche, au grand ahurissement du galonné ! Brave garçon ! Merci mon Petit ! Je suis fier de ton geste de belle solidarité. C’est moi qui t’ai inculqué le respect et le noble de notre métier et tu as prêché l’exemple. Merci du profond du cœur. Mon brave Louis, je suis fier de toi ! Je ne l’oublierai pas et quand dans les journées du notariat on rappellera les beaux traits que nous tous portons aux clercs. Je te ferais inscrire en bonne place. Tu l’auras bien mérité. Ton patron est fier de toi.

Le feuillet 235 a disparu, il reste un passage recopié sur un petit feuillet

Mercredi 16 juin 1915
277ème et 276ème jours de bataille et de bombardement
Cette nuit à 11 heures bombardement tout proche de chez moi, il faut descendre à la cave. A 11h 15 les bombes ont cessé de siffler. J’estime à trente ou quarante les projectiles lancés un peu partout, et particulièrement sur la Cathédrale. Eté à 10 heures à La Haubette pour une prestation de serment de suppléant à la justice de Paix des 2ème et 4ème canton de Reims. J’ai donc maintenant sous ma juridiction toutes les quatre justices de Paix de Reims et communes environnantes. Je vais déblayer le plus possible pour pouvoir aller à Paris et de là à Vevey pour rechercher Jean. Je tâcherai en outre d’aller voir à Genève les de Vraël et Mme E. Schoen.

Lettre de M. G. Hochet
Franchise militaire
Asp. Hochet Bies R.A.T. – 6ème Esc du Train Etat Major à Fougères (Ille-et-Vilaine)
Tampon de la Poste à Fougères du 18 juin 1915
Tampon rouge service postal 6ème escadron du train des équipages militaires – dépôt –
Monsieur L. Guédet notaire
Rue de Talleyrand 37 Reims (Marne)
Fougères, le 17 juin 1915
Cher Monsieur,
De mon côté je pense bien souvent à vous et j’ai lu avec joie votre bonne lettre. Quelle triste situation est la vôtre cher Monsieur et comme avec tous nos amis j’attends avec impatience la fin de nos épreuves. Permettez-moi d’admirer votre courage et votre endurance. J’ai dû quitter précipitamment ce qui reste de notre pauvre ville et je n’ai même pu serrer la main à tous nos amis car je devais rejoindre sans délai mon dépôt. Matériellement nous ne sommes pas malheureux, je supporte bien les fatigues et les privations et je me dis bien souvent qu’il y a de plus malheureux que moi. Mais quelles souffrances morales j’endure parfois, je n’ai pas besoin de vous le dire surtout qu’aucune lueur d’espoir ne point encore à ce triste horizon ! C’est avec plaisir que nous avons parlé de vous avec l’ami Archambault. Bien souvent nous échangeons nos impressions cherchant à nous donner mutuellement courage.
Voici quelques détails que vous me demandez : j’ai laissé mes notes à notes à Reims et beaucoup de ces détails m’échappent, mais j’espère pouvoir vous satisfaire superficiellement pour l’instant. 1° L’entrevue orageuse eu lieu le 4 septembre un peu après 14 heures. L’épouvantable menace fut proférée sur le pas de porte extérieur de l’Hôtel de Ville en présence de M. Alexandre Henriot, des appariteurs de l’Hôtel de Ville et de nombreux gardes civils : parmi eux un alsacien (dont le nom m’échappe) comprenant parfaitement l’Allemand, ce témoin gardait rue du Marc la maison dont le plafond en bois sculpté était d’une grande valeur, l’ami Metzger le connait certainement. Les menaces furent proférées en présence du général Zimmer et de son officier d’ordonnance. De nombreux citoyens, plus d’une centaine, ont assisté sur la place à la scène. Malheureusement
nous n’avons pu connaitre le nom de l’officier, un jeune capitaine faisant partie de l’État-Major de l’Armée de Bülow. Ce capitaine faisait partie d’un régiment de la Garde. Des discussions à ce sujet avaient déjà eu lieu dans la matinée dans le bureau de Monsieur le Docteur Langlet en présence de celui-ci, de M.M. le Docteur Jacquin, M. Lelarge, M. Emile Charbonneaux, M. Mignot, M. Georget, M. Bataille, M. Gosset, M. Gobeau (vétérinaire), M. Raïssac secrétaire de Monsieur le Docteur Langlet.
Je regrette de ne pas avoir sous les yeux mes notes me permettant de vous donner tous les détails. Ces notes sont restées sur la table de ma petite salle à manger rue Brûlée 3, au 1er étage et les clefs sont entre les mains de ma bonne Melle Georgette Siméon 46, rue Brûlée, qui pourrait vous ouvrir la porte de mon appartement. Vous trouverez ainsi tous ces détails avec d’autres qui peut-être vous intéresseront aussi. Ne craignez pas de me gêner, cher Monsieur, au contraire vous me ferez plaisir.
Le petit cercle d’amis à Reims doit être maintenant bien rétréci et je sens d’ici le grand vide qui s’est formé autour de vous. J’espère que votre cher beau-père M. Bataille est toujours en bonne santé et que vous avez des nouvelles satisfaisantes de toute votre chère famille. Veuillez je vous prie, présenter mes sincères amitiés à tous ceux qui voudront bien se souvenir de moi. A Monsieur Metzger lorsque vous aurez l’occasion de le voir. Je vous serre bien cordialement la main.
Sincèrement à vous.

Signé : G. Hochet
6ème Esc. du Train – Etat Major à Fougères (Ille-et-Vilaine)

Samedi 19 juin 1915
280ème et 278ème jours de bataille et de bombardement
9 h 15 matin Canonnade toute la nuit et bombardement assez loin de chez moi. Il va encore faire très chaud aujourd’hui. Bref situation toujours latente. Quelle vie! Nos progrès (?) vers Arras ne semblent avoir donné aucun résultat, alors ? Serons-nous enfin dégagés ici ? Je n’y crois plus. Je vais tout à l’heure retirer les valeurs du lieutenant d’artillerie René Martin-Guelliot de la succursale du Comptoir d’Escompte de Paris et les confier à M. Alard, architecte à Reims qui les remettra demain au Docteur Guelliot, 95, boulevard Raspail, Paris, ou à M. Martin, Père, 7, rue de Villersexel, Paris. Ce n’a pas été sans mal ! Dieu que ces banques telles que Crédit Lyonnais, Comptoir d’Escompte de Paris, Société Générale, se sont montrées désagréables, difficultueuses, malhonnêtes, moins raides pour la remise des titres et valeurs en dépôt à leurs clients, même pour l’ouverture des coffres-forts loués ! n’y a pas de mesquines difficultés qu’ils n’aient soulevées, employées. La raison je l’ignore ! Mais je suppose cependant que c’est la crainte de ne plus revoir ces clients qui font des retards. En tout cas ce n’est pas en les embêtant comme ils le font qu’ils les conserveront. Chose assez curieuse c’est la Banque de France qui durant toute cette période tourmentée qui se sera montrée la plus courtoise, la plus large ! Et Dieu sait cependant si la Banque de France est habituellement difficultueuse et tatillonne, au contraire elle a été d’une largesse, d’une amplitude qui m’a même étonné. Bref comme toujours il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’aux saints !
9 heures soir – Rien de saillant. Journée (comme toutes) monotone, morne. L’herbe pousse partout dans les rues. Reims devient une Ville morte, bien morte.
Charles Heidsieck est venu me demander d’aller nous promener à Pargny ou à Ville-Dommange demain pour jouir de notre dimanche. Cette fois nous emporterons notre déjeuner ! Départ 9 heures, le temps de passer à la Commandanture pour nos laissez-passer et filer. J’ai l’intention de grimper jusqu’à St lié où nous déjeunerons avec un panorama splendide, sous les ormes. Lui aussi trouve que c’est long et que cela ne va pas assez vite !

« Vos 100 000 têtes de merde de rémois ne valent pas nos parlementaires !

Dimanche 20 juin 1915
281ème et 279ème jours de bataille et de bombardement
9 h 30 matin – Nuit calme, temps magnifique. Je pars avec M. Charles Heidsieck pour passer la journée aux environs de Pargny, Ville-Dommange, ce sera un Dimanche passé!
8 heures soir – Eté à Pargny. Déjeuné dans le bois sur un banc en face de Mary femme de Paul Heidsieck. Revenu à Pargny, vu l’abbé Midoux (successeur de Thinot), revu Touzet mon brave clerc, Bouchette que j’ai secoué, tout officier gestionnaire de 3ème classe qu’il soit, pour son attitude dans mon affaire avec ma propriétaire au sujet de mon incendie, vu Legros lieutenant, muet, impossible de savoir pour demain (sauf-conduit).
Vu M. Misset en revenir de son hôpital écossais de l’autre jour. Puis couru reprendre une voiture à la gare de Pargny, il était temps.
Charles Heidsieck m’a répondu de l’offense de Cent-Mille têtes (100 .000 têtes) de cochons de rémois dont je m’occupe de consigner pour mes nôtres. Il sait que la phrase historique a été prononcée à l’Hôtel de Ville par un officier d’artillerie de la garde prussienne en présence de nombreux témoins et que ce n’est pas : 100 000 têtes de cochons (en allemand) de rémois (en français) « Ein Hundert Tauzent schweinkopf de Rémois » qu’il a dit, mais bien : « Ihre hundert taiger duck koppffler de rémois etc… » c’est-à-dire « vos 100 000 têtes de merde de rémois ne valent pas nos parlementaires ! » Peu importe l’expression : elle est toujours aussi vile, grossière, brutale et pas étonnante de cette race là.
Il tenait cela d’Emile Charbonneaux adjoint au Maire qui a assisté à toutes ces scènes. Or en rentrant j’ai trouvé une lettre de G. Hochet, actuellement au 6ème train des équipages, État-major à Fougères (Ille et Vilaine) qui servait d’interprète durant l’occupation et il a entendu la scène, et il précise que ‘était le 4 septembre 1914 un peu après 14 heures après le bombardement par erreur, en présence de M. Alexandre Henriot, et d’un nombreux public entre mon alsacien dont je retrouverai le nom en présence du général Zimmer, de son officier d’ordonnance (l’intendant militaire général de Mestre (à vérifier), avocat à la Cour d’appel) et l’officier qui l’a dit était un officier de l’État-major de von Bülow, capitaine d’artillerie d’un régiment de la Garde Prussienne. Voilà le point d’histoire qui se précise de plus en plus. Je reverrai Charbonneaux et je prendrai demain les notes de ce brave Hochet que je mettrai en sûreté.

Pas de nouvelle de ma pauvre femme depuis avant-hier, pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé. Que je suis triste. Et encore plus quand je songe à ce que j’ai vu cet après-midi des hauteurs de Pargny et Coulommes des travaux et des tranchées allemande ! Moi qui connais tous les coins et recoins de ces terres. Coins de Courcy, La Neuvillette, Bourgogne, Bétheny, Fresne, Witry-les-Reims, Courcy, Nogent, Pompelle etc… parce que j’ai chassé depuis vingt ans. Je ne les reconnaissais plus, je ne m’y reconnaissais plus. Oh ! que c’était triste, je m’ire (me mettais en colère) de voir cela et de se dire : c’est l’Allemagne ! La Prusse !

Lundi 21 juin 1915
282ème et 280ème jours de bataille et de bombardement
4 heures du soir -Toujours le calme. Le temps est orageux, lourd. Gare la pluie et l’inondation pour moi.
Ce matin j’ai été voir à la mairie (sous-préfecture) si mon passeport pour le train était arrivé. On me dit que ma demande avait été retournée pour me prier d’y joindre un mandat poste de 0,60 F pour le timbre dudit passeport ! que j’avais omis d’envoyer, et que du reste on ne m‘avait pas signalé comme nécessaire. Beauté de l’administration ! et de la paperasserie ! Maintenant quand le recevrai-je ? Obligeamment M. Martin me rendit le tout avec une enveloppe et sans refermer pour me permettre de prendre mon mandat et de l’y joindre et de faire porter le tout avant 16 heures.
Hors de cela rien, ou peu de choses. Eté chez M. G. Hochet pour prendre ses notes sur l’occupation allemande. Rien, rien trouvé ou les chercher. Reçu une lettre de ma pauvre femme qui me dit que St Martin a encore de la troupe.
Reçu le dossier de 70 affaires de simple police à juger demain à 1h, après-demain, Allocations. Pourvu que j’ai un passeport jeudi matin.

Mardi 22 juin 1915
283ème et 281ème jours de bataille et de bombardement
10 h 30 du matin – la nuit de 2 heures 4 heures Puis calme plat. Temps lourd et orageux. Dans l’Echo de Paris (voir aussi Louis Latapie du journal « La Liberté » (Article de louis Latapie (1891-1972) dans La Liberté du 21 juin 1915)) je vois dans une interview du Pape Benoit XV, qui ose ajouter foi à ce que les allemands affirment que s’ils ont bombardé la Cathédrale de Reims c’est parce qu’il y avait un observatoire. C’est faux – archifaux – Il est parfaitement regrettable que Benoit XV accorde crédit à ce mensonge. Attendons ! Quand nous pourrons causer écrire et nous défendre librement.
5 heures – Terminé mon audience de simple police. Les soixante dix affaires sont réglées, rien de saillant. Je suis rentré vers 4 heures fatigué, las, et de plus en plus triste. Vais-je tomber malade ! Je n’en puis plus.
7 heures – Voici la pluie. Quelle tristesse de plus pour moi. Ne verrai-je donc pas la fin de cette vie de prisonnier, d’emmuré dans mes ruines, devant nos ruines toujours, toujours ! L’audience a eu lieu comme la dernière fois dans la crypte du Palais de Justice ! Il y faisait juste chaud, je ne vois pas pourquoi on ne l’a pas tenue dans la salle ordinaire, nous aurions été mieux.

Mercredi 23 juin 1915
284ème et 282ème jours de bataille et de bombardement
6 heures . Calme. Temps lourd et orageux, pluies par ondées. J’ai enfin mon passeport. J’ai présidé la Commission d’allocation de matin, rien de saillant. Je vais donc partir vendredi 25 à 8 h 30 matin pour arriver le soir à 6 heures. Je ne puis prendre Jacques Wagener parce que luxembourgeois et que s’il sortait il ne pourrait revenir à Reims !
Reçu les nôtres de M. Hochet sur l’occupation prussienne de Reims comme interprète. En dehors de la phrase sur les deux parlementaires il y en a une autre dite sur le parvis de l’hôtel de ville par un capitaine prussien en voyant tout le peuple rassemblé sur la place en présence de M. Hochet et de M. Arnold, alsacien d’origine et concierge de la maison Bellevue, rue du Marc au coin de la rue de la Prison (le beau plafond) (rue de la Prison du Baillage depuis 1924) « Ach was, ich verstehe nicht ihr französischer Quatsch ! Das alles ist Dreck ! Wir schiessen das Lumpensvolk nieder. Wissen Sie überhaupt nicht dass ein einziger unserer Soldaten mehr wert ist als ihr ganzes Gesindel ! »
Tous les officiers prussiens avaient, dit-il, une attitude arrogante, brutale, lâche ! Les saxons étaient plus corrects !

Prochain article: 10) Carnets de guerre de Louis Guédet (23 juin 1915 – 31 décembre 1915)

8) Carnets de guerre du rémois Louis Guédet: visite du président de la République

8) Carnets de guerre du rémois Louis Guédet (28 novembre -31 décembre 1914)Visite du président de la République

Samedi 28 novembre 1914

77ème et 75ème jours de bataille et de bombardement .
9 heures matin- On a bombardé toute la nuit. Ce matin calme. Le calme des journées m’inquiète. Pourvu que les allemands ne fassent pas leurs derniers efforts sur Reims. Nous sommes déjà assez misérables comme cela. Mon Dieu quand cela finira-t-il ? je ne puis cependant croire que vous nous laisserez ainsi mourir de tourment, de misère si longtemps. Seigneur, délivrez-nous tout de suite !
6 heures soir- Je viens de passer, de 2h1/2 à 5h1/2 à la Clinique Mencière pour l’inventaire de tout le pauvre et sanglant mobilier de Maurice Mareschal. Vêtements, objets personnels, argent, cantine, etc… Quel calvaire. Quel martyr pour moi. Je suis anéanti. Je n’en puis plus. Mon Dieu, protégez-moi, sauvez-moi ! sauvez ma maison, tout. Que je revoie bientôt mes chers adorés et mon Père.

Dimanche 29 novembre 1914
78ème et 76ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin- La nuit a été tranquille, cette matinée aussi jusqu’à présent, mais je n’ai guère confiance en ces calmes qui nous ont toujours amené des tempêtes et des ouragans de fait ! Mon Dieu, quand donc serons-nous délivrés ?
5h1/2 soir- Journée tranquille. Vu Charles Heidsieck, l’abbé Andrieux qui m’apprend sa nomination comme aumônier des fusiliers marins et qui va prendre ses dispositions à Paris. Je lui confie une lettre pour ma chère Madeleine et sa chaîne de montre en or avec perles. Je lui recommande surtout qu’il ne lui fasse pas connaître mon chagrin, ma peine, mon découragement. Dieu voudra peut-être qu’en même temps elle apprenne le recul des allemands et la délivrance de Reims. Alors le bonheur, la joie… de se revoir !! Dieu exaucez-moi !
Absence des feuillets 173 à 176

Mercredi 2 décembre 1914
81ème et 79ème jours de bataille et de bombardement
…Ensuite signature des certificats de Vie à la mairie. Après-midi correspondance pour les messes pour Maurice Mareschal, 100F à l’abbé Landrieux curé de la Cathédrale, 200F au chanoine Colas, ancien curé de Trigny, et rentré pour écrire à ma chère femme que je désespère presque de revoir ainsi que mes enfants et mon pauvre Père. Je n’en puis plus! J’ai peur de tomber malade et de mourir de chagrin, d’ennui. Je ne peux plus!

Nuit humide à la cave
9h1/2 soir- Je n’y puis résister. Je souffre trop de coucher à la cave, dans cette atmosphère humide qui me pénètre jusqu’à la moelle des os. La nuit et le matin, quand je me réveille, j’ai de l’eau sur la figure et mes draps près de ma tête sont comme trempés de brouillard. Non ! Je n’en puis plus. Je couche ce soir ici dans le lit de Jean. Je reprends ma triste vie mais je suis seul, chez moi, et je n’ai plus cette promiscuité avec cette pauvre Adèle qui est une brave fille, mais non ! J’ai un autre sang dans les veines, et la brave fille ne saura jamais ce qu’elle m’aura fait souffrir, et cependant… Elle n’était pas gênante.
Désormais si je redescends à la cave où est mon lit de réserve ce ne sera que si je ne puis faire autrement.
Mon Dieu, quelle vie atroce! Si seulement déjà je pouvais dormir loin d’ici en attendant la délivrance ! Espérons toujours, et à la grâce de Dieu ou du Diable… J’en ai assez. Mon Dieu protégez-moi ! mais il n’est pas permis d’abuser des forces humaines comme cela! Vous devez nous délivrer de suite de ce cauchemar allemand, et enfin nous accorder la paix, la tranquillité, la joie et le bonheur de revoir bientôt ma femme, mes enfants… Et mon Père ! Et reprendre notre vie commune ici dans notre maison indemne, saine et sauve. Pour retravailler et continuer moi à faire du bien et à me dévouer pour les autres.
Bénissez-moi mon Dieu ! et que comme Turenne ou Napoléon je dorme tranquille, calme, à la veille de la victoire, de la délivrance et du retour de tous mes aimés ! Bientôt, demain, tout de suite.

Jeudi 3 décembre 1914
82ème et 80ème jours de bataille et de bombardement
11h3/4 -J’ai couché dans mon lit, tout heureux de cette décision. J’ai dormi bien tranquille. Dieu que c’était bon ! D’être seul, chez moi ! Pas de canonnade la nuit. Ce matin nos canons grondent, mais les allemands ne paraissent pas répondre! Je n’ose espérer. J’ai peur d’espérer. D’apprendre qu’ils s’en vont.
8h40 soir- Journée tranquille. Les allemands n’ont pas répondu à nos canons ! et nos canons ont peu tiré du reste. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Allons nous avoir une trombe d’obus, ou est-ce que ce sera la délivrance ? Je suis inquiet. Tout cela n’est pas naturel, et c’est l’impression de tous !
Manqué cet après-midi vers 3h1/2 la visite de S.E. le Cardinal Luçon, accompagné de Mgr Neveux. J’irai demain la lui rendre et savoir si c’est une visite ou autre chose! Ce doit être une visite. Ma bonne Adèle était toute effarée et surtout ennuyée d’avoir dit que j’étais là! Quand je venais de sortir ! Nous verrons demain.

Vendredi 4 décembre 1914
83ème et 81ème jours de bataille et de bombardement
9 heures- matin Nuit absolument calme. Canon chez nous et rien de l’ennemi. C’est étrange ! Cela devient inquiétant, pourvu que ce ne soit pas encore un ouragan de feu et de fer qu’il nous prépare, et que ce soit plutôt sa fuite, notre délivrance ! Notre liberté !
9h1/2-soir Tout est calme. Je suis allé ce matin à la Caisse d’Épargne, de moins en moins de monde. Signé à la Mairie des certificats de vie. L’après-midi, rendu ma visite à S.E. le Cardinal Luçon. Très courageux, très bon, très aimable pour moi. Comme tout le monde il trouve l’épreuve longue!  Rentré chez moi, écrit à ma chère femme, au Conseiller A. Renard, porté à l’Hôtel du Nord ces deux lettres. Là j’apprends que l’Union des eaux de Reims a été atteinte par trois obus cet après-midi. Allons, nous manquer d’eau ? Le Directeur me dit que non ! Rentré dîner, remonté à 8 heures où j’écris au docteur Guelliot en me laissant aller un peu à lui conter mes souffrances, celles de la ville, nos sueurs, les heures douloureuses et tragiques de la mort de mon ami Maurice Mareschal et cette scène inoubliable et poignante de notre course à pied par un temps gris et maussade à 4h1/2 du soir, au jour tombant, avec Jacques Wagener, le chauffeur si dévoué de Maurice et moi derrière le fourgon qui amenait mon pauvre ami au cimetière du Nord à sa dernière demeure, et tous deux agenouillés au bord de la tombe béante, et aussitôt ensuite au travail des fossoyeurs au bruit du canon, sous le sifflement des bombes et l’éclatement des obus à quelques centaines de mètres de nous. C’était un vrai tableau digne de la plume d’un Victor Hugo ou d’un Edgar Poe.
Toujours le calme ! Pas de canon ! Mais un vent de tempête terrible. Dormirons-nous tranquille ce soir ? Malgré les objurgations (NR: vifs reproches)  d’Adèle je couche dans ma chambre. La cave ne me dit rien. Adèle n’est pas contente, pas rassurée, ce que je m’en moque! Elle m’est bien dévouée quand même la pauvre fille.
Quand donc pourrons-nous reprendre notre vie normale ? Et enfin revoir tous mes aimés et nous retrouver tous réunis ici reprendre nos habitudes, nos ennuis journaliers, nos joies… Enfin revivre une vie un peu humaine et surtout moins douloureuse, moins misérable que celle que je mène depuis trois mois, oui il y a trois mois jour pour jour que Reims a été bombardé pour la première fois par erreur! Le 4 septembre, et depuis combien ai-je entendu d’obus siffler, éclater, broyer, briser, incendier !… si seulement c’était fini, bien fini, et qu’ils partent, qu’ils soient partis et qu’enfin nous puissions… …Respirer et nous revoir tous.
Lettre de Louis Guédet au Docteur Guelliot
Entête : Louis Guédet – Notaire à Reims – Rue de Talleyrand, 37 – Téléphone 211
Reims, le 4 décembre 1914
Mention en travers de l’entête : « Garder un brouillon »
Mon cher Docteur,
J’ai bien reçu vos deux lettres du 1er décembre 1914.J’en prends bonne note et aviserai pour le mieux : je dis cela : j’aviserai… car je ne sais pas, mais il se passe quelques chose d’anormal à Reims et aux environs : voilà trois jours et trois nuits que nous sommes à peu près tranquilles.
Depuis la tempête de la semaine précédente – et je vous l’avoue, (oh ! en tremblant presque !) que je me reprends à espérer entendre sonner l’heure de la Délivrance!

– Bientôt! Aux croyants : Dieu m’entende! mon cher Docteur, jamais on ne saura ce que nous avons subi, souffert !! Mais malgré moi, je ne sais. J’espère que nous nous reverrons bientôt! et c’est pourquoi je vous dis : j’aviserai pour le même ! – et j’ajoute vous pouvez compter sur moi – vous le savez du reste. J’ai écrit tout à l’heure à votre beau-père et lui disais que je vous écrirai incessamment, or comme les allemands sont silencieux, je me suis lancé à vous écrire = il est neuf heures du soir = pourvu qu’ils ne me coupent pas une phrase ou un mot en deux pour m’obliger à descendre à la cave! Je ne compte plus les fois que pareille chose m’est arrivée ! c’était pas que tous les jours ! M. Lamy, notre trésorier de l’académie est mort lundi dernier après une longue agonie ! J’en ai averti M. Jadart.
Oui, mon cher Docteur, vous qui savez ce que c’est que souffrir. J’ai souffert beaucoup de la mort de mon ami Maurice Mareschal, qui a été littéralement fauché par un obus avec Salaire et deux autres officiers, sans compter les blessés parmi lesquels M. Barillet (jambe broyée), le 22 novembre 1914 à 8h1/2 du soir, avenue de Paris, au moment où, sortant de leur « popote », ils retournaient à Mencière.
Je n’en suis pas encore remis – c’était un ami de la première heure et ceux-là ont ne les oublie jamais ! De plus sa mort m’impose un nouveau devoir, promis de longue date, celui de veiller et sur sa veuve et sur ses deux enfants. Je n’y faillirai pas ! Mais quel déchirement ! Le revoir exsangue – broyé – ensuite les obsèques et la course derrière le fourgon le ramenant au cimetière du Nord près des siens – au son du canon et sous le sifflement des obus ! puis seul avec son chauffeur tant dévoué, personne d’autre, devant la fosse béante et les obus éclatant à quelques centaines de mètres de là !! Assister au travail des fossoyeurs ! Ce sont des heures tragiques d’horreur, de tristesse poignante qu’on n’oublie jamais. C’est digne de la plume d’un Victor Hugo ou d’un Edgar Poe ! –
Pardon ! mais je sais que vous me comprendrez !
Je suis encore indemne homme et maison mais la rue de Talleyrand en a reçu la semaine dernière! Reims devient un monceau de ruines ! Reims Meurt ! agonise ! Savez-vous combien de maisons sont encore habitées rue de Talleyrand, actuellement – cinq ou six  – et deux seulement gardées pour les meubles, et de maisons nous sommes deux  : Cahen, du Petit Paris, et moi. Toute la ville est à l’avenant, vous voyez déjà la… Nécropole ! moins le gigantisme ce sont les ruines d’Angkor. Tout le reste est fermé, abandonné.

Samedi 5 décembre 1914
84ème et 82ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin -Nuit tranquille, mais une tempête de vent formidable qui continue encore maintenant. Mon Dieu pourvu que les allemands s’en aillent bientôt, tout de suite.
Je vais faire mon dernier jour de service de semaine à la Caisse d’Épargne, je ne suis pas fâché de le voir se terminer, car cela me prenait toute ma matinée.
Journée tranquille dans notre quartier, mais on sent que tout le monde se décourage et si la délivrance n’arrive pas bientôt les courages et bonnes volontés tomberont et s’abandonneront au découragement et au désespoir.
Reçu les clefs de la maison de mon voisin et de sa maison particulière (M. Legrand), me voilà donc sans voisin. J’ai demandé au gardien qui part qu’il me confie ses pics, pinces et leviers en cas de besoin pour la cave ou la maison.
J’ai passé mon après-midi à voir à toutes sortes de choses, été chez Mareschal pour n’arriver à rien ! C’est inouï le temps que l’on perd à courir, voir et agir ! pour n’arriver à aucun résultat…
9 heures soir- Silence complet. Je devrais écrire et répondre à mon Jean et à Marie-Louise, à Madeleine, mais je n’en n’ai ni le courage ni la force après une journée de fatigues. Il faut me coucher et tâcher de dormir !

Dimanche 6 décembre 1914
85ème et 83ème jours de bataille et de bombardement
11h1/2 matin- Quelques obus cette nuit, assez loin. Ce matin, beau temps, ainsi les aéroplanes volent, et un allemand a lancé pas très loin d’ici une bombe vers 10 heures. Je viens de voir Jacques pour les messes de mon ami Maurice. Pour les messes que Mme Mareschal m’a prié de faire dire, pour leur entretien (Jacques et Line) et leurs gages. J’irai chercher de l’argent ce soir ou demain pour mettre tout en règle. J’ai écrit ensuite une longue lettre à Mme Gambert, répondant à la sienne et à la dernière lettre du 30 novembre de Mme Mareschal, et ma matinée est finie. Il est 11h3/4. Moralement je me fatigue beaucoup et n’ai plus guère d’espoir de voir la fin de notre martyr. Ce serait miracle si les allemands partaient avant Noël. Alors ce sera le bombardement de la ville jusqu’au printemps, c’est-à-dire sa ruine complète ! A moins que la Sainte Vierge le 8 les chasse sans bruit, sans éclat en bonne Mère ! Dieu et Elle nous doivent bien cela !

Lundi 7 décembre 1914
86ème et 84ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir -La nuit a été calme, toujours du vent en tempête. Journée fastidieuse et fort occupée. Banque de France, Ville, rue de Chatives la maison Gambert, Alain architecte, Melle Valentine Laignier. Retour valeurs Guelliot du Crédit Lyonnais et renvoi à Mme Léon de Tassigny, procuration pour un militaire du 86e de ligne. Je suis obligé de demander au caporal qui l’accompagne et qui est clerc de notaire dans le Finistère de me la remplir. Ils viendront signer demain à 11 heures. Puis mon courrier dont je ne vois jamais la fin. Ajoutez à cela le dégoût de notre VIE de misère, le découragement, la faiblesse physique et morale. Et l’on aura une idée d’une journée du siège de Reims !

Mardi 8 décembre 1914
87ème et 85ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir– Toujours même tranquillité relative. Je mets à peu près ma correspondance à jour. Renvoyé les objets réclamés par ma chère femme à Mme Léon de Tassigny qui a bien voulu s’en charger. Je suis toujours las! Et désespérant presque de la délivrance prochaine. On insiste beaucoup pour que j’aille à Paris mais j’hésite toujours, à laisser ma maison à l’abandon. Si seulement on apprenait qu’ils se retirent, je partirais aussitôt.

Mercredi 9 décembre 1914
88ème et 86ème jours de bataille et de bombardement
5h3/4 – Journée calme. Ecrit beaucoup de lettres, me voila à jour à deux ou trois près. Répondu à Mme Ernest Schoen de Mulhouse, rue du Sundgau, qui est réfugiée à Genève, son mari est resté à son devoir à Mulhouse. Causé avec mon officier (celui de M. Legrand mon voisin) pour mon passeport. En me quittant il me laissait presque espérer que nous serions décollés d’ici 10/12 jours.

 » Alors, lui ai-je dis, je ferais peut-être mieux d’attendre? »

« Je vous dirai cela demain ! » me répondit-il.
Je lui disais aussi combien les rémois qui n’aimaient déjà pas beaucoup les militaires, seraient intraitables avec eux après la guerre, à cause de toutes ces petites méchancetés dont on nous abreuve. Il m’écoutait avec beaucoup d’attention. Et comme il sortait M. Albert Benoist venait me voir : je lui contais ce que je venais de dire à cet officier. Celui-ci qui…
Quart de feuillet suivant découpé.
…L’aurait bien voulu. Ce sera bien de leur faute. Je viens d’envoyer à ma pauvre chère femme le bulletin de naissance de mon cher enfant, mon Jean, pour qu’il puisse se faire inscrire à Versailles pour la classe 1916. Puisse-t-il ne pas partir. Et puisse la Guerre être terminée avant que sa classe ne parte. Dieu le veuille ! mais quelle épreuve! quelle angoisse ! j’en ai déjà pourtant assez. Dieu devrait bien m’éviter ce nouveau sacrifice! Sainte Vierge, ayez pitié de mon enfant ! Gardez-le moi ! Je deviens vieux, je sens mes forces s’en aller, il faut qu’il reste pour me remplacer !

« La cathédrale et St Remi ne sont plus que des squelettes »
Lettre de Louis Guédet à Madame Ernest Schoen
Entête : Louis Guédet – Notaire à Reims – Rue de Talleyrand, 37 – Téléphone 211
Reims, le 9 décembre 1914
Mention en travers de l’entête : « Voir copie 2ème lettre et copie lettre »
Chère Madame,
Votre carte du 24 novembre m’est parvenue ces jours-ci et m’a fait grand plaisir.
Combien de fois j’ai pensé à vous tous et à votre cher mari qui lui aussi est resté fidèle à son Poste, à son devoir. De mon côté je suis resté ici seul notaire sur onze (dont sept à l’armée) quant aux trois autres ils ont… fui !) Je ne vous dirai pas nos souffrances ici ! Reims n’est plus qu’un monceau de Ruines ! J’attends d’un moment à l’autre une série de cartes postales qui vous montreront le beau travail des Barbares ! Notre pauvre Cathédrale, St Remi que votre cher mari admirait tant, ne sont plus que des squelettes. J’estime que les 3/4 de Reims n’existent plus, et… ce n’est pas encore fini. Les sauvages tirent sur la Ville à tort et à travers d’abord et ensuite sur la cathédrale et St Remi pour le plaisir de détruire : car ils n’ont aucune raison de prendre ces monuments pour objectifs, attendu qu’il n’y a ni un soldat, ni un canon dans notre Ville ! Alors ! le plaisir de détruire. Ils ont prétendu que les tours de la cathédrale servaient de poste d’observation à nos officiers : jamais ! Oui, eux durant l’occupation s’y sont installés, moi le 12 septembre 1914, je les ai vus, de mes yeux vus, sept ou huit  en haut de la tour nord faire des signaux avec des drapeaux, et cela de 2 heures à 5 heures du soir. Et quand ils nient la préméditation de l’incendie de la Cathédrale le 19 septembre 1914! Eh ! bien moi je dis qu’ils l’ont prémédité. Je suis témoin d’un fait qui est irréfutable, et nous sommes trois à pouvoir le prouver ! Je me tais car le moment n’est pas venu pour parler. Et si Guillaume II nie, je demanderai à le voir face à face, avec les généraux qui ont donné l’ordre de tirer sur la cathédrale ! J’ai été otage du Prince Henri de Prusse, on devra me croire! Nous croire ! Mais il faut se taire maintenant, nous sommes encore sous leurs bombes incendiaires et il est inutile d’attirer encore plus de Zinner. Mais quand on pourra causer, les Huns et leur Attila devront baisser les yeux et la tête devant moi. Allons donc ! le moment  du règlement des comptes si je survis à la tempête. J’ai planté le premier drapeau tricolore sur la fameuse tour Nord le 13 septembre à 8h1/2 du matin, c’est vous dire que je suis fixé sur l’incendie de la cathédrale!
Mme Guédet et ses enfants sont en ce moment à Paris. Quand les reverrai-je ? Les reverrai-je jamais ?! Nous menons ici une vie de martyr, si seulement la délivrance arrivait bientôt. Enfin attendons et demandons à la Providence de nous revoir bientôt… en France, car vous allez redevenir français tout en l’étant resté toujours de cœur, je le sais.
Ne m’oubliez pas auprès de tous les vôtres, dites à votre cher mari qui, lors de son dernier voyage à Reims, ne pouvait avouer que le kaiser voulait la guerre et elle était bien proche : un mois avant! que je pense souvent à lui et qu’un Français fidèle à son poste, à son devoir, l’embrasse de tout son cœur en attendant le doux Revoir! Bientôt ! je l’espère !
Adieu, chère madame, veuillez agréer, je vous prie, l’assurance de mes hommages les plus respectueux, les plus… affectueux et Vive toujours la France !
Très affectueusement.
Signé : L. Guédet
Mme E. Schoen, pension Mathey 11, rue Florissant Genève (Suisse)

Jeudi 10 décembre 1914
89ème et 87ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir- Même situation, même calme relatif. Temps triste, brumeux, pluvieux. Eté déjeuner avec le Dr Lardennois à leur popote route de Paris, 29, à l’imprimerie Bienaimé. Là j’y retrouve tous les camarades de Maurice Mareschal : Lardennois, Bouchette, Favier, de Villars, Minet, Morange, Sanson et ? (en blanc, non cité). Nous avons causé de lui et ils m’ont promis bien de documents et souvenirs qui viennent de lui. Mais que cette entrée dans l’Hôpital Mencière m’a été pénible !
Douloureuse !
De l’avenue (la route) de Paris je suis descendu à Mencière reconduire le bon Dr Lardennois, et puis je suis revenu par le chemin connu que je prenais toujours, réconforté et heureux quand je venais de voir mon cher Maurice. Que j’étais triste, Mon Dieu!
Quart de feuillet suivant découpé, les trois lignes suivantes sont illisibles.

Vendredi 11 décembre 1914
90ème et 88ème jours de bataille et de bombardement
6h1/2 soir- Même nuit, même journée que la précédente : nos canons cependant tonnent fortement et les leurs ne paraissent pas répondre. En ce moment, pluie diluvienne. Tout à l’heure M. Auguste Bernaudat, négociant en grains, 2 rue Gambetta, actuellement lieutenant d’État-major au corps du service d’automobiles me disait qu’il croyait qu’il se préparait quelque chose. Il parait qu’il y a des quantités telles de troupes massées derrière Reims qu’il ne peut que supposer qu’on va faire un effort. Il le voit tous les jours et nous causons ! Il va même me faire viser par le général de son Corps d’Armée mon passeport pour aller à Paris. Probablement jeudi 17 décembre. Il est fort aimable et très intelligent. Je l’ai fait tomber de son haut quand je lui ai conté l’histoire des bidons de pétrole de la tour Nord de la Cathédrale, qui établit nettement la préméditation des allemands d’incendier la Cathédrale.
Pourvu qu’il n’arrive rien à la maison quand je serai parti ! Dieu protégez-la ! Protégez-moi et que mon voyage soit un voyage heureux, joyeux avec de très bonnes nouvelles.

Samedi 12 décembre 1914
91ème et 89ème jours de bataille et de bombardement
10 heures soir -Journée calme. Entendu un obus siffler au-dessus de ma tête sans éclater! ce qui est fréquent maintenant, au-dessus de ma tête vers 11h1/2 place du Parvis en allant à l’archevêché prévenir que je partirai à Paris le 17. Après-midi passée à faire courses sur courses pour obtenir mon passeport, que j’ai obtenu sans difficultés. Portevin et le commandant Colas, commandant de Place, rue Dallier, ont été plus que charmants avec moi. M. Portevin insistant auprès du commandant Colas pour lui faire remarquer que j’étais le seul notaire de Reims resté à son Poste, à mon devoir sous le feu de l’ennemi. Çà a rompu tout de suite la glace avec le commandant Colas, officier très froid, calme, très militaire réfléchi, qui a été au devant de mes désirs ! Il doit me donner des lettres pour Paris jeudi matin avant mon départ.
Pourvu que rien n’arrive durant mon absence!
10h1/4 Quel calme!

Le président de la République à Reims

poincaré
Dimanche 13 décembre 1914
92ème et 90ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir -Même nuit, même journée, même canonnade. Cela devient un  » leitmotiv ».
Dans la matinée préparé tous les documents pour aller à Paris, reliques de Mareschal, etc… soleil jusqu’à midi. Je rentre déjeuner quand vers midi 20 Bompas arrive comme un coup de vent :  » M’sieur ! M’sieur ! Voulez-vous voir le Président de la République qui vient d’arriver à la Ville ? Venez ! Venez ! il est peut-être déjà parti !  »

J’avale ma dernière bouchée de ma maigre pitance (un haché de bœuf bouilli avec des carottes de la veille !) et je file avec lui ! J’arrive sur la place de l’Hôtel de Ville par la rue des Boucheries – place déserte !

– Deux, trois personnes, deux autos contre l’Hôtel de Ville, entre la porte côté Consuls et l’urinoir, c’est tout.
On ne se douterait pas que le Président de la République est ici! Bompas me quitte devant les marches de l’escalier de l’entrée de l’Hôtel de Ville. J’entre, personne. Je vais à la salle d’attente à gauche en entrant précédant la salle du Maire et des adjoints. Deux ou trois agents de la Police présidentielle, les employés de la sous-préfecture, tout le monde muet, silencieux. J’aborde M. Martin secrétaire de la sous-préfecture, nous causons. Le Président est bien là ! Il est midi 29 ! Pas de mouvement, pas de bruit. Et le brave M. Martin me dit, assis l’un contre l’autre :  » Si les allemands savaient que le Président de la République est là » Quelle dégelée !

» J’approuve du bonnet ! « Oui ! quel déluge de bombes sur notre pauvre Hôtel de Ville »
Tout à coup j’aperçois un petit homme sec, nerveux, encore plus petit parce qu’à côté notre maire développe sa longue et maigre silhouette ! C’est le Président de la République, M. Poincaré qui surgit du cabinet du Maire et s’avance au milieu d’un silence complet vers la petite salle d’appariteur puis disparaît, se dirigeant vers le perron par la sortie Mars vers son automobile !
Un commandement : « Portez, Armes! Présentez Armes ! Garde à vous ! » et l’auto présidentielle s’en va par la rue Colbert ! Voir nos ruines! Pourvu que ce soit les dernières !
Le bas de page du feuillet a été découpé.
C’est fini. Je rentre finir de déjeuner !
Et voilà comment en l’an 1914 le 13 décembre, entre midi et midi 1/2 le Président de la République est venu rendre visite à notre ville de Reims, la Ville martyre ! la Ville qui meurt ! la Ville Morte !
L’après-midi je vais voir le Président et le procureur de la République pour me mettre en règle avec eux au sujet de mon voyage à Paris. Accueil cordial, charmant dans le parc de La Haubette. J’ai toutes les libertés pour aller voir mes aimés! Je crois que vraiment on me trouve très crâne ! En tout cas, c’est de la crânerie du Devoir!
A Dieu-vat !

 

Lundi 14 décembre 1914
93ème et 91ème jours de bataille et de bombardement
6 heures- soir Calme, sauf nos grosses pièces qui nous ont assez assourdis. Journée quelconque. Prévenu tout le monde, mes préparatifs pour jeudi matin sont à peu près finis. Que mon voyage s’accomplisse bien et qu’il n’arrive rien à la maison ici durant mon absence. Je crois que Dieu ne peut me refuser cela. Et qu’à Paris je trouve mon monde bien portant et que j’ai bon espoir que mon pauvre Jean ne sera pas pris à la révision (le conseil de révision vérifie les aptitudes physiques des conscrits en vue de leur éventuelle incorporation) parce que trop faible. C’est déjà assez que j’ai payé pour tout le monde. La Providence ne peut pas m’imposer cette nouvelle épreuve, car c’est bien au tour des autres.
Le bas de page du feuillet a été découpé.
…Dure et ferme. C’est leur… les deux lignes suivantes ont été rayées.

Mardi 15 décembre 1914
94ème et 92ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir- Toujours la même tranquillité. Cela devient inquiétant et attendons demain. Vu Melle Valentine Laignier qui m’a appris la mort de son neveu M. le Lieutenant-colonel Richard du 41e d’artillerie, tué par un obus près de Fismes (tué le 4 décembre 1914), qu’il est enterré et laisse cinq enfants ! Appris aussi la mort d’un fils de Pol Charbonneaux, Marcel, il laisse trois  enfants à 34 ans, tué à Ypres. Vu Charles Heidsieck toujours aussi entrain.
Reçu lettre de mon pauvre Jean, et un télégramme pour que je fasse le nécessaire pour l’inscrire ici et obtenir qu’il passe la révision à Versailles. Quel calvaire. Dieu n’aura donc pas pitié de nous ! de moi !
8h1/2 soir-  A titre de curiosité vers 1 heure de l’après-midi nous avons eu sur Reims un orage formidable de pluie, grêle, éclairs et tonnerre, roulement de tambour comme une pierre qui chute, au point que je me demandais si c’était le canon ou le tonnerre, et je n’ai pas été le seul à faire cette remarque.  A 1h1/2 soleil magnifique.
Tout est changé, même les saisons et les éléments, que sortira-t-il de ce chaos formidable. C’est curieux et tragique en même temps. Allons ! travaille pour les autres, tu n’as jamais fait que cela !

Mercredi 16 décembre 1914

95ème et 93ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir- Même calme, canonnade régulière, je fais mes derniers préparatifs. Suis allé vers 10 heures au cimetière du Nord prier sur la tombe de Maurice Mareschal, c’est une visite pour sa femme et ses enfants afin qu’il me donne courage et m’inspire sur ce que je dois leur dire.
9h35 soir- Journée fatigante, comme celle de demain, avec le souci de laisser la maison seule et sous le feu de l’ennemi. Toute mon après-midi a été une succession de remises de lettres, de recommandations, etc… y suffirai-je ? Pourrais-je ? Je suis plutôt exténué. Et puis ma vue semble faillir, j’ai peur de devenir aveugle ! Où n’est-ce pas que la lassitude et la fatigue, et surtout la souffrance. Pourvu que demain se passe bien, mais je suis bien fatigué ! Et je m’en vais d’ici subir d’autres souffrances et voir d’autres douleurs! Quand donc mon martyre finira-t-il, ainsi que mon calvaire. Dieu protégez-nous tous, femme, enfants et mon pauvre Père.

Jeudi 17 décembre 1914
96ème et 94ème jours de bataille et de bombardement
8h1/2 soir- Parti à Paris. Pris train à 8 h 50 matin à Bezannes et arrivé à Paris à 8h1/2 soir. Revu les miens, chez des étrangers. J’ai souffert de ce revoir chez d’autres.

Vendredi 18 décembre 1914 –97ème et 95ème jours de bataille et de bombardement A Paris.

Samedi 19 décembre 1914 –98ème et 96ème jours de bataille et de bombardement

Dimanche 20 décembre 1914- 99ème et 97ème jours de bataille et de bombardement

Lundi 21 décembre 1914- 100ème et 98ème jours de bataille et de bombardement

Mardi 22 décembre 1914 -101ème et 99ème jours de bataille et de bombardement

Mercredi 23 décembre 1914- 102ème et 100me jours de bataille et de bombardement

Jeudi 24 décembre 1914- 103ème et 101ème jours de bataille et de bombardement

Vendredi 25 décembre 1914 -104ème et 102ème jours de bataille et de bombardement Noël

Samedi 26 décembre 1914- 105ème et 103ème jours de bataille et de bombardement

Dimanche 27 décembre 1914-  106ème et 104ème jours de bataille et de bombardement
10 heures soir-  Rentré à Reims, retour de Paris. Trouvé Reims dans la même situation ! je suis triste, découragé, ayant abandonné tous les miens. La suite a été rayée.
Chers aimés, pour rester dans la fournaise, le tombeau, et je ne sais quand ce martyre cessera.

Lundi 28 décembre 1914
107ème et 105ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir- Journée monotone. Vent et pluie de tempête qui ne permettent pas de distinguer le bruit de la bataille et du bombardement. Vu Procureur de la République pour les Études, rendu compte de mon entrevue avec M. Herteaux, Procureur Général à Paris. Qu’en sortira-t-il ? Rien et moi, le seul resté comme notaire à Reims je serai traité d’imbécile ! Voilà ce qui m’attend. J’aurai souffert, peiné pour les flancheurs et on se moquera de moi comme récompense et conclusion !
Je suis bien las – écœuré – en attendant peut-être d’être tué ; je n’aurai même pas la consolation de voir que j’ai souffert pour les miens utilement.

Mardi 29 décembre 1914 
108ème et 106ème jours de bataille et de bombardement
6h1/2 soir-  Journée calme, mais triste. Je souffre de plus en plus de l’isolement et en arrive jusqu’à désirer la mort. Loin des miens et de tous ceux que j’aime et pour lesquels je tâchais de vivre, mais maintenant je suis trop las, et n’entrevois pas l’espoir de me retrouver ici avec tous mes aimés ! Je n’ai même plus la force de pleurer ! Mon Dieu ! mon Dieu !
Le feuillet 184 a été soigneusement recopié sur un feuillet de format 13×21 cm, la journée du 30 décembre 1914 est manquante.

Jeudi 31 décembre 1914
110ème et 108ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir- Rien de saillant, journée de pluie, froid maussade. Vu M. Renaudat, officier automobiliste comme lieutenant près le général Franchet d’Espèrey, commandant la 1ère Armée ! qui venait presque me faire ses adieux, attendu qu’ils allaient partir tous pour une destination… inconnue. Il paraissait avoir bon espoir et me disait que cela allait très bien pour nous et pour Reims, et que s’il n’était pas revenu dans deux jours, je veuille bien m’occuper du courrier de M. Legrand, rue Thiers. Il m’a paru très sûr de lui ! Dieu l’entende et Dieu le protège ainsi que moi ! et que l’Aurore de 1915 éclaire notre Délivrance et soit pour moi joie, bonheur, tranquillité, sécurité et conservation de tous les miens, de mon Jean. Surtout qu’il ne soit pas pris et ne parte pas avant que la Paix soit faite !! Que Dieu m’exauce! je l’ai bien mérité ! J’ai tant souffert! Mais j’offre ces souffrances à Dieu pour m’exaucer et me conserver sains et saufs tous mes chers aimés. Femme, enfants petits et grands, et mon vénéré père. Dieu protégez-nous ! Délivrez-nous! Donnez-nous une année 1915 plus qu’heureuse! Et de plus que la France soit victorieuse, vite et bien ! Pour que mes chers aimés jouissent tout le reste de leur Vie, de la Paix et de toutes les joies qu’elle entraîne ! J’offre pour cela tout ce que j’ai souffert et que j’ai enfin une vieillesse heureuse !

6) Carnets du rémois Louis Guédet (20 /28 septembre 1914)Triste situation

 

Dimanche 20 septembre 1914

9ème et 7ème jours de bataille et de bombardement
8 h 40 matin.  Cette nuit vers deux heures du matin une alerte qui a durée 1/2 heure à 3/4 d’heure, mais c’était une canonnade roulante, il n’y avait pas d’intervalle, toujours vers Brimont. Je me rendors jusqu’à 6 heures, réveil au canon.
6h1/4 Je m’habille avec l’intention d’aller entendre la messe de 6h1/2, on ne sait ce que la journée nous réserve. Entendu la messe à St Jacques, peu de monde. Je pousse jusque chez Mareschal 52, rue des Capucins, où je rencontre Émile Français qui en sortait demander l’hospitalité pour lui et sa mère, sa maison brûlant avec le reste du quartier. Rien chez Maurice. Nous retournons ensemble vers chez moi par la rue des Capucins et c’est les larmes aux yeux que nous causons. Il me recommande sa femme et ses enfants au cas où il disparaitrait et me dit qu’il se considère comme mon client, et que du reste à la mort de sa mère il avait l’intention de me prendre pour notaire de sa sœur religieuse et ensuite, cette succession réglée me prendre définitivement. C’est délicat comme tout ce qu’il fait sans bruit en évitant toutes les susceptibilités. Cela me m’étonne en aucune façon de lui. Je lui promets que je me charge des siens, mais que j’espère bien que ce sera inutile. Arrivé devant St Jacques, comme il me parlait de quérir sa mère à Epernay, il me demande si l’on avait besoin de sauf-conduits (4) pour lui. Je lui réponds : « Etes-vous allé à la messe ? »

« Non ! »

– « Eh bien il est 7h1/2, il y en a une à St Jacques, entendez-là et repassez chez moi, j’aurai vos saufconduits ». Je cours à la Ville, on n’en délivre plus ! On s’en va à ses risques et périls ! Je repasse chez Mme Collet que je vois dans sa cave fort inquiète, mais hésitant à partir de Reims ou à y rester. Comme elle n’a pas de pièce d’identité facilement disponible, je lui propose de lui faire une sorte de pièce d’identité, ce que je vais faire. Quand j’aurais fini ces quelques lignes et comme je quittais cette dame, M. Ravaud, pharmacien qui était réfugié chez elle, me dit qu’il vient d’éclater deux obus tout proche. Je file à la maison.
La brave Adèle est déjà dans son réduit et me crie : « Je suis là avec M. Français ! » Je descends, explique à Emile Français qu’on peut s’en aller à ses risques et périls, qu’on ne délivre plus de saufconduits et qu’il n’a qu’à se servir de ses pièces d’identité.
Je fais transporter nos chaises et le matériel de bombardement dans un caveau jusqu’au fond à gauche de la grande cave, car cette nuit, en réfléchissant à ce que j’avais vu chez Charles Heidsieck je me rendis compte que si un obus passait par les soupiraux ou l’escalier de la rue il entrerait comme dans du beurre et nous serions frits ou cuits, comme vous voudrez ! Tandis que dans ce petit caveau en forme de réduit il a plus de matelassage de maçonnerie, maçonnerie qui est renforcée par des traverses en fer comme des rails. Nous serons ici comme dans un réduit blindé ! Quand je suis descendu, il était 8h10. Est-ce que le déluge d’hier va recommencer ? Nous bavardons, Français et moi, il me remet un pli fermé (dont il avait parlé rue des Capucins en faisant allusion à sa clientèle) contenant un second pli fermé pour sa femme et il me la recommande encore, ainsi que ses enfants. Nous pleurons !
Plus de canon ! Il veut remonter et rejoindre sa mère qu’il a hâte de rassurer. Je le reconduis jusqu’au seuil de ma porte et nous nous disons au-revoir les larmes aux yeux ! Nous reverrons-nous ? Je lui renouvelle qu’il peut compter absolument sur moi pour les siens ! Oui, mon cher M. Français, vous pouvez compter sur moi, vous qui êtes maintenant sans abri ! C’est navrant. Il était 8h25.
9 heures.  Canonnade insignifiante. C’est vraiment calme. Les allemands ne paraissent plus tirer sur la Ville. Ne le disons pas trop haut, car avec ces fauves on ne peut jamais savoir ce qu’ils ruminent dans leurs cerveaux diaboliques.
9h1/2 .On sonne à ma porte. Je descends ouvrir. Adèle est à la messe. J’ouvre, c’est M. Price du Daily-Mail qui, accompagné d’un ami, vient me voir et… oh ! bonheur ! oh ! joie me remet une dépêche qu’il n’a pas ouverte, lui ! Il a du tact plus que certains (rayé). J’ouvre en tremblant ! Je saute sur la signature : Madeleine Guédet ! Grand Dieu tous mes aimés sont sauvés ! Oh que j’ai pleuré avec joie ! mes deux anglais étaient eux-mêmes émus de voir ma joie et mes larmes. Je ne sais combien je les ai rémunérés, mais toujours pratique les chers. Price me dit avec son flegme habituel : « Je repars ce soir à 4h, je repasserai chez vous prendre vos lettres et dépêches et j’insiste, vous pouvez user de moi autant que vous le voulez, ainsi que du nom de notre journal ! » Entendu.
Je leur offre une flûte de Villers-Marmery 1906, Ch. Heidsieck, ils boivent la bouteille à eux deux tout en causant des événements d’hier, je leur donne quelques détails qu’ils notent et ils me quittent en me disant : « A ce soir 3h ». Price est le vrai type du reporter anglais que Jules Verne a si bien dépeint. Le mien (son collègue) lui a un signe particulier : il porte un monocle avec cordon encastré dans son œil droit qui fait corps avec sa figure : il doit coucher et dormir avec !
Enfin tous les miens, mes aimés sont à l’abri. Béni soit Dieu ! béni soit cet anglais qui si aimablement m’a apporté ce rayon de soleil dans ma vie d’Enfer que je subis, que je vis depuis huit  jours. Il n’y a plus que mon pauvre cher Père à 79 ans. Que devient-il ? mais j’espère avoir bientôt de ses nouvelles. Je lui écris une carte par Price.
Il y a certainement quelque chose qui ne va pas chez nos amis les allemands, car ça ne canonne plus comme ces jours passés. Ils doivent être gênés dans les entournures. Je crois qu’on les encercle. Oh ! Dieu des Armées, infligez-leur donc un Sedan formidable devant Reims…!
Et qu’on les pende, eux qui n’ont que ce mot à la… gueule, à la bouche, avec celui d’incendie. Ce sera la fin de la race, j’espère bien ! Encore des hirondelles ! Et dire que durant que les allemands étaient ici je n’en voyais pas une.
Ces gens-là sont comme la peste ! Ils font fuir tout ce qui n’est pas bon, noble, gracieux.

Enfin une journée calme

6H1/2.  Voilà enfin depuis neuf jours une journée un peu calme. On est comme désorienté et on dirait qu’il me manque quelque chose ! Et cependant j’ai eu le grand bonheur, la grande joie d’avoir des nouvelles de mes aimés. Aussi ai-je peu bougé pour jouir de mon bonheur. Tous sont sains et saufs à Granville (Manche) rue du Calvaire, 9 (Avenue du Maréchal-Leclerc actuellement). Cette dépêche m’a été remise ce matin par M. Price, du Daily-Mail qui cependant devait venir prendre une lettre pour ma chère Madeleine. Il a sans doute oublié, cela m’étonnerait, il est peut-être plutôt resté coucher à Reims pour ne repartir que demain. Du moins il a une dépêche pour ma chère femme ! Demain je verrais à me débrouiller.
J’ai fait mon rapport au Procureur de la République pour l’Étude Jolivet et je m’occuperai des coffres-forts demain. Quel calme !! Quel calme !! J’en suis retourné. Vrai quelque chose me manque ! le son du canon ! Je crois, MM.les sauvages, que vous avez du plomb dans l’aile. Ce n’est pas trop tôt…! Ah ! Gare à vous ! nos Gars sont lâchés et vous ne serez pas ménagés !! Il ne faut plus que vous existiez ! La Prusse, l’Allemagne doivent être rayées de la carte du Monde et ne plus exister. Quand on agit comme vous ! on doit vous supprimer comme on tue un chien enragé, ou écraser la tête d’un serpent !!
Notre Procureur de la République, M. Bossu, qui affirmait le 18 que les obus ne l’inquiétaient pas, et que cela ne l’empêchait pas de travailler et qu’ils ne l’effrayaient pas… (La suite du passage a été rayée, la demi-page suivante découpée).

De moins en moins de nourriture

-8h20 Je n’ai pas encore agité ici la question nourriture. Depuis trois, quatre jours,  nous vivons au jour le jour. Mon dernier beefsteak ou ma dernière côtelette a été mangée il y a neuf jours. Depuis on vit au petit bonheur. Angoissé par le souci de mes aimés je n’ai nullement attaché d’importance à cela. Et si j’en parle c’est seulement à titre documentaire, car je me trouve pas mal du régime actuel qui est plutôt maigre… Le pain se fait rare, on vit de saucisson, de pommes de terre, de sardines et des quelques derniers œufs que l’on a pu avoir. Mais les jours suivants il faut se rationner, moi je m’en moque, mais d’autres la trouve dure. C’est la famine d’ici quelques jours, à moins que nos troupes ne soient victorieuses, alors le ravitaillement pourra se faire. Je revois les queues devant les boulangeries comme je les ai vécues en 1870 au siège de Paris. Plus de boucheries ouvertes. A Paris… (La demi-page suivante a été découpée).
Que je vais bien dormir nos chéris sont sauvés. Tout mon monde dort bercé par la vague ! Dormez ! Dormez ! mes aimés ! Votre Père a souffert pour vous ! J’ai souffert toujours !
8h3/4 . Nuit blafarde rendue plus grise à cause des incendies qui s’éteignent, des fumées au ciel un peu partout ! mais pas un bruit. Nuit grise ! Calme. I Je croie qu’ils tremblent ! C’est l’heure de la réparation ! de l’Expiation qui a sonné pour eux aujourd’hui 20 septembre 1914. Pas de quartier !

Lundi 21 septembre 1914

10ème et 8ème jours de bataille et de bombardement
8h1/2matin . Nuit absolument calme, la première depuis longtemps et surtout depuis dix jours.
A 6h1/2 un coup de canon vers Bétheny, Cérès, de temps à autre jusqu’à maintenant, mais on entend plus aucun bruit de bataille. Est-ce qu’ils seraient définitivement partis ? battus ? Mais quel grand calme après la tempête ! et quelle tempête ! Depuis le 19 nous n’avons ni électricité, ni gaz à cause des incendies. L’eau a faiblie hier dans l’après-midi, mais ce matin la pression est bonne. On a tellement consommé d’eau pour tâcher d’éteindre cette mer de flammes qui consumait notre pauvre cité. Quant aux moyens de vivre, ils diminuent problématiquement. Après la bataille, la tuerie, le bombardement, l’incendie, est-ce que la famine se mettrait de la partie ?
Je vais faire un tour.
M. de Bruignac est venu me demander de faire parvenir une dépêche à sa mère qui est à Orléans par Price, mais celui-ci reviendra-t-il ? Il m’a fait faux bond hier. Il me faudra chercher un autre moyen !
9h1/4 .Je suis sorti pour porter un mot à l’abbé Thinot, rue Vauthier le Noir, 8, en passant par la rue du Cloître je vois que la chapelle de l’archevêché, la salle des rois et tous les appartements royaux sont brûlés. Notre Pauvre académie peut faire son deuil de sa salle et de sa bibliothèque !
L’étude de Montaudon, 36 rue de l’Université est brûlée. J’apprends que ses minutes sont dans sa cave.
Un sifflement, je rebrousse chemin, malgré moi je muse, je vois, je regarde ! et, « l’herbe tendre me tentant », je redescends la rue de Vesle, St Jacques, place d’Erlon, la Gare, les Promenades, le Boulingrin : tous cela est désert. Le nouvel Hôtel Français crevé par un obus, les Changeurs rien. Et le diable me tentant toujours, je continue boulevard Lundy, et rue Coquebert je passe devant chez Mme Laval au n°51, une étiquette me renvoie au 49. J’y trouve Mme Laval et son fils en effet, et notre directeur de la Banque de France M. Gilbrin qui est là avec Mme Gilbrin et la famille de son aïeule Mme Feldmann. Ils sont réfugiés là, campés depuis le 19 au soir. On cause, M. Gilbrin se décide, sur mon avis, à faire un tour vers la Banque de France. Nous redescendons la rue Coquebert, la rue Linguet, je lui montre la maison de mon vieil ami Charles Heidsieck crevée éventrée, et place de l’Hôtel de Ville nous nous quittons à sa porte. Je vois Charles Heidsieck, Givelet, M. Bataille aux nouvelles ! peu ou point, mais dans l’air c’est toujours l’encerclement et la bataille définitive sinon la 2ème en attendant la 3ème finale en Belgique ou au Luxembourg.
Est-ce que ?? …mon « bois des Bouleaux ? » deviendrait réalité ? Ma foi j’aimerais mieux que de fut un « bois des Bouleaux » de Champagne, ce serait plus vite fait !

Arrestation d’un espion

Je dirige mes pas vers la rue de Pouilly quand un groupe en débusque avec un homme barbu qui n’en mène pas large entre deux soldats baïonnette au canon, et un gendarme dont le casque romain à crinière est couvert d’un manchon de toile kaki le suit à l’œil. Je m’enquière. C’est mon espion de la rue du Cadran St Pierre qui faisait ses signaux lumineux la nuit, non de chez Lallement mais de chez Henrot dont il était gardien de la maison. C’est complet.
Mon cher ! Ton affaire est claire ! Je crois ! Encore cette nuit il faisait des signaux ! C’est Degermann qui, n’y tenant plus, est allé insister pour qu’on l’arrête ! Je redescends la rue de Pouilly, la rue du Carouge, du Cadran St Pierre. Je retombe sur un retors groupe d’ouvriers criards.  Deux soldats encadrent un homme avec une veste de travail qui aurait crié : « Oui, c’est bien juste : les français ne l’ont pas volé ! ». Encore un d’assuré sur son existence !
Je rentre, trouve lettres et dépêches pour mon citoyen Price ! qui n’est pas encore passé.
Je vois M. Horny qui me narre les désastres de ses immeubles et de ceux de son gendre. Nous bavardons en pleine confiance que l’on parait être sûr de la déroute, de la retraite allemande de ce que nous avons vu.
J’en fini avec nos misères.
Je lui dis que des troupes considérables sont massées à l’ouest de Reims qui n’attendent que le moment de marcher en avant pour broyer les allemands. On dit que le général Pau est ici.
12h1/2.  Nous nous quittons. Je commence mon maigre déjeuner quand vers 1 heure canonnade qui continue jusque vers 1h3/4, mais… posément, en gens pas pressés. Non vraiment nos Prussiens n’ont plus l’entrain d’il y a neuf  jours quand c’était si amusant de tirer sur la Cathédrale et nos demeures. Enfonceurs de portes ouvertes ! Va !
Je vais tâcher de faire un tour, le soleil est beau et je ne tiens pas en place.
2h10 . Il se confirme que des masses de troupes énormes sont massées de Villers-Allerand à Muizon et Fismes, et surtout des masses de cavaleries qui se reposent et se renforcent en se préparant à lancer la Curée finale ! Ce sera une belle chevauchée ! Que ne puis-je en être pour voir et muser !
2h1/2 . Je fais un tour. L’Hoste est saccagé. Je pousse jusque chez le docteur Luton, rue des Augustins, qui me donne une dépêche pour sa femme. Je passe rue Berton (rue Louis Berton depuis 1925). Une bombe siffle, rentrons. A peine arrivé chez moi à 3h1/2 tapant, nos deux anglais sonnent, ils viennent chercher nos lettres qu’ils n’ont pas pu prendre hier, n’ayant plus assez d’essence pour repasser par Reims.
Mais en vrais anglais ils sont revenus exécuter leur promesse entre 3 et 4 heures comme ils me l’avaient promis pour la veille. Cela les dépeint bien. Toujours aussi cordiaux ils prennent mes lettres et dépêches d’un peu tout le monde : M. de Bruignac, Tricot, le Docteur Luton, Potoine. Ils me promettent de revenir me porter les réponses et de reprendre nos lettres ou dépêches. Je tiens encore mon fil, mes aimés vont avoir de mes nouvelles. Ils ont déjà envoyé hier ma dépêche en réponse à celle de ma chère femme. Nous nous quittons sur un affectueux shake-hand. Le compagnon de Price, qui a encore couché avec son monocle – on l’enterrera avec – se nomme Gerald Wallis 14, avenue Charles Floquet à Paris. Merci encore à vous qui me reliez à mes adorés.
Sur ces entrefaites Marcel Lorin, caporal au 291ème de ligne, arrive. Il est ici au Collège St-Joseph avec son régiment. Il a bonne mine et s’est tiré sain et sauf de vingt combats. Il me conte qu’à Sedan on était victorieux, mais que les mitrailleuses allemandes les ont obligés à reculer. Les allemands montent même ces mitrailleuses sur des arbres pour mieux se dissimuler. Il ajoute qu’on ne peut rien contre ces engins, que n’en n’avions-nous autant qu’eux !
Lors de la reprise de la marche en avant à la grande bataille de Champaubert il a combattu à FèreChampenoise qui a été pris et repris. Là ils ont fait des hécatombes de prussiens. Ceux-ci comme les nôtres font des tranchées à hauteur d’homme avec parapet de terre où l’on fait juste un petit créneau pour tirer.
En sorte que l’on se bat à mille ou 1.500 mètres sans se voir. Il me signale la visibilité de notre uniforme, tandis que celui des allemands est invisible. Durant le combat leurs meilleurs tireurs, munis d’une lorgnette (j’en ai vus) visent surtout nos officiers, de sorte que des compagnies entières sont commandées maintenant par un simple sergent, un bataillon par un capitaine de réserve, ce qui enlève leur coup (capacité) de confiance à nos soldats. Notre section s’est très bien battue, mais on ne peut en dire autant de la réserve. Marcel Lorin m’ajoutait que c’était les cadres qui faisaient défaut chez nous. « Oh ! la loi des 2 ans, quel tort nous-a-t-elle fait ! » s’écriait-il ! C’est malheureusement trop vrai. Quand la ligne des Tirailleurs ennemis fait un bon en avant, les hommes sont sur deux lignes et tiennent leurs fusils appuyés sur leurs gibecières comme pour charger à la baïonnette, mais le canon dirigé plutôt vers le bas, et tout en courant ils tirent ainsi avec leurs chargeurs automatiques. En avançant ils produisent ainsi une sorte de tir de mitrailleuse.
Il m’a conté qu’à Fère-Champenoise il avait vu des tranchées entières comblées de soldats allemands morts et tellement serrés qu’ils étaient restés debout dans la position de tireurs accolés l’un à l’autre.
Là-bas cela a été une véritable moisson d’allemands à certains moments, leurs officiers paraissaient vouloir faire tuer leurs hommes à plaisir. Où on s’est battu il ne laissent rien. Pauvre St Martin ! mon pauvre Père a-t-il encore un abri seulement ?! Je suis assuré de la sauvegarde de ma chère femme et de mes petits. Il faut qu’il me reste le souci et l’inquiétude du sort de mon pauvre vieux Père !
8h1/2.  Toujours le calme, et cependant en prêtant bien l’ouïe on entend le grondement du canon dans le lointain, vers Moronvilliers, le Mont-Haut, Nauroy et avec assez d’insistance.
On parle de l’encerclement des allemands et que dans ce cas la bataille de Reims serait la dernière. D’autres disent que s’ils échappent à cet encerclement il n’y aura plus qu’une grande bataille dans le Luxembourg. Que croire ? J’aimerais mieux que ce fut fait tout de suite et que le Sedan de 1870 soit remplacé par le Sedan de Reims 1914.

 

Retour sur l’incendie de la cathédrale

Je reviens sur cet incendie du 19. Quand vers 4 heures (? à voir) je vis la toiture de la Cathédrale prendre feu vers les grandes tours, les flammes filaient aussitôt vers l’est et coururent d’une façon échevelée le long de la toiture centrale puis gagnèrent le Carillon central et enfin le clocher à l’Ange.
Le vent du reste venait de l’ouest. Alors une colonne de fumée formidable s’élevait, blanchie, sertie d’étincelles de feu au-dessus du noble vaisseau et se dirigeait, éclairée par un soleil pâle d’automne sur un beau ciel bleu, vers l’Est. Lentement, majestueusement, telle la grande fumée d’un volcan, obscurcissant le ciel vers le quartier Cérès, place Godinot, c’était, je le répèterai jamais assez, grandiose, titanesque, et magnifiquement horrible. Il n’y a que la plume d’un Dante, d’un Victor Hugo, d’un sieur Kiernig (à vérifier) qui puisse décrire pareil tableau, scène, spectacle.
Guillaume II a dû avoir les mêmes jouissances que Néron quand il incendiait Rome, s’il a assisté à ce spectacle, cette scène du haut de Berru, il était aux premières loges et il a dû avoir un plaisir satanique en contemplant ce spectacle digne de l’Enfer.
Et je comprends parfaitement l’embrasement de tout le quartier Cérès (à gauche) jusqu’à la place Godinot provoqué par les étincelles, tisons et charbons qui s’envolaient, poussés vers l’est par le vent assez fort, et aidé par quelques obus incendiaires jetés bien innocemment par ces amours d’allemands de-ci de-là rue Cérès, rue St Symphorien, rue Eugène Desteuque, etc… Il fallait bien s’amuser aux dépens de ces… cochons de rémois (signé de Bulow), le mot est de lui ou de l’un de ses sbires, et surtout leur faire payer l’infamie qu’ils avaient commis en oubliant de leur donner leur bon à caution d’un million, que dans leur départ (?) plutôt précipité ils ont oublié de réclamer à la Municipalité, et que quelques heures après ou un jour après M. Émile Charbonneaux a retrouvé par hasard (cette fois) et à sa grande surprise dans le fond du tiroir de son bureau de la salle du Maire et de ses adjoints.
Je l’ai entendu de la bouche même d’Émile Charbonneaux, le lendemain ou le surlendemain de leur fuite, c’est-à-dire le 13 ou le 14.
Et voilà comment une diversion d’idée me fait oublier le spectacle de l’incendie du 19, et cependant il faudrait y revenir. La flamme, la fumée, les charbons poussés sur le quartier Cérès. L’incendie poussé vers le quartier Cérès s’étendit vers 5 heures sur tout le carré d’immeuble, Cérès, Université, Godinot, Levant, Ponsardin et le boulevard de la Paix qui est dans les flammes, la fumée et les étincelles au milieu des crépitements, des éclatements, détonations, écroulements poussés par le vent d’ouest, formaient comme une vaste forêt de feu dont les langues furieuses tourbillonnantes se penchaient vers l’est comme les chênes centenaires se couchent sous la tempête, la rafale et l’ouragan.
Oh ! Quel spectacle inoubliable !
Que l’homme est petit devant ce déchainement de cataclysmes.
Ma plume est impuissante à décrire, il faudrait être Satan lui-même pour pouvoir le faire.
En remettant ma lettre à M. Price j’ai oublié avant de la clore de souhaiter sa fête à mon cher Momo, Mimi, qui m’a coûté tant de larmes ces jours derniers quand je le voyais en pensée mourant de faim, criant sa faim, ou perdu dans la foule de fuyards ou encore égorgé par un Vandale.
Oh ! qu’il m’a fait souffrir ce chéri-là. J’ai oublié de t’écrire mon Momo, mais par delà la ligne de feu qui nous sépare je te souhaite une bonne fête de St Maurice, et qu’à cet instant (9 h 17 soir) tu sois bien heureux, oh bien heureux, niché contre ta chère petite Maman, et que demain jour de ta fête ce soit un jour de fête pour toi, ta Mère et tes frères et sœur ! Je vous embrasse tous en pensée, je suis si seul !
Je ne puis t’offrir quelques fleurs ni t’embrasser en te taquinant, mais je t’offre tout ce que j’ai souffert depuis vingt et un  jours pour ton bonheur, celui de ta Mère et celui de ton Jeannette, ton Roby, ta Mareu-Louise et ton Dédé ! Dors bien mon mignon, et que le bruit des grandes vagues de Granville te berce et te fasse faire de jolis rêves.
Ce bruit est plus agréable, crois m’en, que celui du grondement des canons, le sifflement et l’éclatement des obus de 100 kilos, de l’écroulement des maisons, du crissement des vitres, des glaces qui se brisent et du rugissement des flammes qui vous entourent, vous encerclent. C’est l’Enfer et pour toi et tous mes aimés qui sont près de toi cette nuit ce sera le bercement doux-doux de la vague, qui mollement va, revient et s’endort et meurt sur le sable humide de la plage.

Mardi 22 septembre 1914

11ème et 9ème jours de bataille et de bombardement ?
6h1/2 matin. Cette nuit pas un coup de canon ni un coup de fusil ! À 6h1/2.  je m’éveille, surpris de ce calme et de n’avoir pas été réveillé par la musique que nous entendons depuis 10 jours.
7 heures.  quelques coups de canon sourds, au loin, éloignés. Est-ce que Messieurs les prussiens seraient filés ?
7h50. On me dit que l’Etat-major allemand (d’un corps d’armée sans doute) serait fait prisonnier.
8h1/2 .Allons nous renseigner si possible. J’en profite pour porter un mot à l’abbé Thinot que j’ai en vain essayé de lui remettre à son domicile 8, rue Vauthier le Noir depuis deux  jours. Chaque fois un obus malencontreux me recommandait la prudence, serai-je plus heureux aujourd’hui ? Nous allons voir !
10h1/4 . J’apprends en route que Mareschal est chez lui. J’y saute. Je le trouve sur sa porte, il est fort ému de ce qu’il vient de voir là de nos désastres. Il m’apprend que sa maison de la rue d’Avenay est incendiée, ce que je savais, mais de plus que toute sa comptabilité qu’il avait transporté là de la rue Jacquart est détruite. C’est un désastre !
Comme Il a session à l’Hôtel de Ville je l’y accompagne, rencontre M. Dallier (Louis Eugène Dallier, 1885-1965), d’Ay, commandant d’État-major, les Henri Abelé, Pierre Givelet, mon Beau-père, plus ou pas de nouveau, sauf qu’on ne bouge pas et que notre état-major hésite à sacrifier inutilement des hommes et qu’il préfère tourner les Prussiens.
J’apprends là que Peltereau-Villeneuve s’est sauvé avec sa femme à Épernay. Me voilà donc le seul des notaires de Reims resté à son poste, à son devoir. Que Dieu me protège ! ainsi que les miens, mon Père, mon étude, ma maison, mon St Martin.
Maurice me dit justement que St Martin n’aurait pas souffert. La Chaussée-sur-Marne oui. Presque pas de combats. Des passages de troupes. Mon Dieu, merci si je retrouve mon Père et sa maison intacte : c’est le foyer familial depuis plus de 150 ans, et cela me ferait gros cœur de savoir qu’il lui est arrivé malheur. Dieu protégez tout cela, et que nous nous retrouvions tous là-bas un jour prochain jouir de la joie de vivre quelques moments heureux dans mon Pays natal.
Rencontré M. Portevin avec qui je reparle de cette ténébreuse histoire des parlementaires allemands de La Neuvillette du 3 septembre. Il n’en sait guère plus que moi et il me confirme qu’il est en effet allé à la Mairie de La Neuvillette vers 7 heures du soir dire au colonel du 94ème de ligne qui gardait les parlementaires que le Général Cassagnade était en tournée dans les forts de Reims et qu’il ne pouvait être prévenu pour 7 heures dernier délai, donné par les allemands pour rentrer dans leurs lignes et qu’ils voulurent bien proroger le délai jusqu’à 8 heures du soir. Les Parlementaires ne voulurent rien entendre et là commence l’aventure de l’exode jusqu’à Merfy puis leur disparition.
A Épernay il a revu encore des parlementaires les yeux bandés et la tête voilée, était-ce ceux de Merfy ou d’autres, il ne sait pas. Si ce n’était pas eux, ces autres étaient envoyés, parait-il, pour proposer au Général Joffre de cesser les hostilités en échange de la cession de l’Alsace et de la Lorraine, et de laisser l’Allemagne les mains libres pour lutter contre la Russie et l’Angleterre. Refus bien entendu et immédiatement engagement solennel pris entre les Puissances alliées (France, Angleterre et Russie) de ne pas traiter séparément avec l’Allemagne, cela se devait.
Heckel mon commis vient de m’apprendre que tout est brûlé chez lui, il me demande s’il peut aller se réfugier chez M. Georgin. Je lui conseille de ne pas hésiter à le faire.
11 heures.  Je vais définitivement jusqu’à l’abbé Thinot. Place du Parvis je rencontre M. Salaire, commandant de pompiers, lieutenant d’intendance actuellement. Sur ces entrefaites M. Bergue nous aborde, nous causons des événements et peu à peu la conversation revient sur les otages du 12. Je lui demande quelques renseignements, voici ce qui ce serait passé :
L’intendant général allemand qui était toujours en rapport avec M. Bergue en sa qualité d’interprète survient le 12 au matin à la Mairie, l’Hôtel de Ville, vers 9 heures et à brûle-pourpoint lui dit : « Je viens m’assurer de la personne du Maire, les événements sont graves. M. le Maire est-il ici ? » sur une réponse affirmative, celui-ci ajoute : « Les événements s’aggravent, je viens m’assurer de sa personne, et… de vous aussi Monsieur ! » M. Bergue lui demande s’il peut prévenir Madame Bergue. On le lui refuse. On était pressé, affolé. Heureusement qu’il croise Émile Charbonneaux qui lui dit de prévenir sa femme. On les emmène au Lion d’Or où il y a plutôt du désarroi. On dicte la fameuse proclamation sur papier vert des otages à M. Bergue, qui discute sur le mot « pendaison »… C’est inutile d‘insister. Quand on arrive à la signature de cette proclamation par le Maire, on résiste, puis on demande que l’on mette « Par ordre, et sur l’injonction de l’autorité militaire allemande. »« Impossible ! L’ordre vient de trop haut ! » On signe donc le couteau sous la gorge.
Or, cet ordre qui venait de trop haut était donné par mon fameux Prince Henri de Prusse, non pas cousin de l’Empereur Guillaume, mais bel et bien son frère, Amiralissime de toutes les flottes de sa Majesté Impériale et Royale de toute la Prusse (Canaille) Vandale.
Sur mon étonnement M. Bergue me dit : « Parfaitement, le frère propre de l’Empereur amiralissime des flottes allemandes, vous avez été son otage. »

– « Et moi le gardien, son voisin de chambre ! » Que diable pouvait-il venir faire là cet amiral d’eau douce !?…
Bref, je suis monté en grade, au lieu d’être le 1/4 d’une altesse quelconque je deviens le 1/8 d’un Empereur ! Parfaitement, suivez mon calcul : le Frère de Guillaume est une moitié d’Empereur. Nous étions 4 otages dans la nuit du 11 au 12 septembre, or une 1/2 d’une moitié divisée par 4 donne 1/8 si je ne me trompe. C.Q.F.D.
Au sujet des blessés allemands dans la Cathédrale, ce fut de même : « L’ordre vient de trop haut, et du reste nous sauvegardons nos blessés, car les troupes françaises ne tireront jamais sur votre magnifique Cathédrale ! » Oui les français n’auraient jamais tirés sur la Cathédrale de Reims, mais vous ! Vous voyez. Vous ne vous êtes pas gênés pour le faire, et… sciemment, à tir exactement repéré !
Je les quitte et vais porter mon mot à l’abbé Thinot. Place Godinot je salue M. de Polignac qui passe en auto avec des officiers généraux. Je traverse les ruines de la rue St Symphorien (plus rien chez M. Masson (Jules Masson, 1841-1920, 13, rue St Symphorien), de la rue de l’Université, c’est lugubre. Puis place Royale un roulement de tambour ! Ce n’est rien, on prie les agents de police et les gardesvoies de se trouver au Boulingrin à 9 heures pour prendre les ordres de l’autorité militaire.
On me dit que l’Italie a lancée un ultimatum à la Prusse à la suite des exhortations de Poincaré et des puissances alliées au sujet de notre bombardement et de l’incendie de Reims et de la Cathédrale.
Nos troupes seraient avancées jusqu’au Linguet sur la route de Witry-les-Reims. A midi et quelques minutes j’étais dans le jardin, un obus siffla, le seul. Et aussitôt même phénomène que j’ai remarqué maintes fois durant ces jours tragiques. C’est qu’aussitôt que quelques obus avaient sifflé et éclaté les nuages, même par un soleil assez clair, se rassemblaient, se renforçaient et une ondée tombait aussitôt. C’est assez curieux ! Ébranlement de l’air, sans doute.
1h1/2 .Je me dirige vers le jardin de la route d’Épernay, rencontre le 107ème de ligne d’Angoulême. Les hommes paraissent en forme. Arrivé au jardin je constate qu’on l’a encore visité, ainsi que la sallette, plus de nappe ni de vaisselle. Si cela continue, les apaches enlèveront les murs. A 3 heures une batterie de 2 grosses pièces d’artillerie anglaise tire derrière moi vers Berru, les obus passent audessus de ma tête en sifflant, pas le même déchirement que les allemands. Gare que Berru ne réponde et je risque fort de recevoir un coup trop court. Faut-il rester ? Faut-il partir ? Singulier dilemme ! Tout pesé, je reste. J’ai bien fait, car la réponse est nulle, 2 coups vers Ste Anne et trop courts. Ils ne savent pas où sont ces canons. J’inspecte avec ma lorgnette Cernay, le glacis de Berru, et vers Witry-les-Reims. Je vois quantités de terre remuées, ce sont des tranchées pour les fantassins, mais aucun ouvrage ne dissimule leurs batteries qui doivent être dans les bois de Berru et de Nogent. Vers 4 heures.  Je quitte le jardin, le retrouverai-je ou les pillards ne l’auront-ils pas enlevé lui-même ?
Je repasse voir les sœurs de l’Hospice Roederer qui sont lasses de descendre dans les sous-sols leurs vieillards pour les remonter ensuite, elles sont exténuées.
Je reviens par les Tilleuls (rue Bazin depuis 1925) ou j’admire un splendide coucher de soleil qui illumine notre pauvre Cathédrale bien noircie ! Et dire qu’on se tue encore. Et que nous sommes toujours entre le marteau et l’enclume. C’est une situation qui devient exaspérante, intolérable. On s’énerve dans l’attente de la fin.
6h1/2 M. Albert Benoist vient me demander de me confier une dépêche pour Mme Albert Benoist qui aurait fait paraître une annonce dans l’Echo de Paris demandant de ses nouvelles, ainsi que de sa fille dont elle ignore le sort depuis qu’ils sont allés à Épernay dans un camion. Ils ont été obligés de rebrousser chemin après maintes péripéties lors de l’exode, de la débandade vers Épernay. J’accepte volontiers de transmettre une dépêche par Price quand celui-ci reviendra.
Puis l’on cause des événements avec Mareschal qui était venu sur ces entrefaites pour me demander un renseignement, c’est du reste lui qui avait dit à M. Albert Benoist que j’avais un moyen de faire parvenir des dépêches.
M. Albert Benoist estime qu’il a 1. 500 000 francs de pertes causées par l’incendie et le bombardement du 19, 1. 200 000 francs pour la rue des Cordeliers et 300 .000 francs pour son usine. Plus de comptabilité comme Mareschal et du reste comme presque tous les sinistrés. Il me dit qu’à la Ville on avait affiché qu’il y avait eu une grande bataille à Craonne (on recommence absolument la campagne de 1814). Où on a combattu avec acharnement et où il y a eu des corps à corps à la baïonnette terribles.
Du côté de Grandpré (dans les Ardennes) les allemands refoulés jusque là se fortifient énormément. Voyons ? Est-ce que ce ne serait pas l’encerclement, et mon Dieu ! Le Sedan de 1914 sur le champ de Bataille du Sedan en 1870 ? Pensée bien troublante ! En tous cas ce serait de la justice l’imminence et un singulier retour des choses ! Tout est possible, surtout quand on voit ce que les allemands ont fait et font. La Providence nous devait bien cela. Ce serait le Châtiment des crimes d’un siècle commis par ces descendants d’Attila dont ils ont encore du sang dans les veines !
Ici pour nos Corps de troupes de Reims le mot d’ordre est de rester sur place, marquer le pas mais de résister jusqu’au dernier surtout d’empêcher l’encerclement de Reims et de résister jusqu’au dernier homme. Pour arriver à ce résultat cela nous promet peut-être encore de beaux jours de canonnades et d’incendies de la part des allemands passés maitres en ce genre d’exercice. Et cependant, je ne puis croire que cela arrivera. Non, ce sera plutôt la reculade, la débandade, le désastre, le Sedan. Ils seront punis là où ils pèchent par leur entêtement et leur ténacité. N’avoir jamais tort coûte que coûte. Soit ! mais cela coûte cher cher quelquefois ! Et il s’agit de leur existence propre comme peuple et nation sur la Carte de l’Europe… du Monde !

Mercredi 23 septembre 1914

12ème et 10ème jours de bataille et de bombardement
7h matin .On s’est battu toute la nuit devant Reims. Avouerais-je que je n’ai rien entendu, c’est ma brave Adèle qui me l’a annoncé ce matin. Le matin, calme complet. Quelques coups de canon pour ne pas en perdre l’habitude.
Hier, comme j’allais au jardin je rencontrais sur la route d’Épernay, en face du jardin du séminaire, Rohart mon compagnon d’otage du 11 avec toute sa famille qui revenait en voiture d’Épernay où il
s’était sauvé lors du bombardement du 19. (Le quart de la page suivante a été découpé aux ciseaux proprement).
10h1/2 . Nos troupes seraient avancées jusqu’à Lassigny, à l’ouest de Noyon. On s’est battu avec acharnement à Craonne. Les allemands ont même faits des charges à la baïonnette. A Reims situation stationnaire, sauf la reprise de Beine, les allemands sont encore à Epoye. Nous occupons Souain, Mesnil-les-Hurlus, Massiges (canton de Vienne-le-Château (Marne)) dans la direction de Vouziers. Dans la Woëvre : Thiaucourt, Hattonchâtel.
Vu chez Fréville un obus, dégâts insignifiants. M. Fréville doit écrire à Mme Ferté qui est à Paris pour la prier de prévenir de l’incendie de leur maison Mme Jolivet qui, parait-il, aurait le désir de faire ses couches à Reims. J’aime mieux cela. Quant à moi j’écrirai un de ces jours à Jolivet.
Passé chez M. Français qui n’est pas chez lui, il doit retourner à Épernay aujourd’hui. Je passe chez M. Eugène Gosset 6 place Godinot, absent. J’y rencontre notre Cardinal Mgr Luçon, rentré de Rome et en auto de Paris hier matin. Il avait couché à Ville-Dommange la veille, accompagné de l’abbé Landrieux, archiprêtre de la Cathédrale, de l’abbé Camu, Vicaire général et de l’abbé Andrieux, Vicaire de la Cathédrale, qui visitent nos ruines.
Rentré chez moi. Heckel m’attend pour que je lui donne l’autorisation de se réfugier chez M. Georgin, 31 rue Hincmar en attendant qu’il se trouve un logement. Tout son mobilier est brûlé. Il s’était réfugié à Tinqueux chez M. Fayet, mon client, qui lui a mis 2 ou 3 pièces à sa disposition pour lui et les siens quand il a su que c’était mon caissier. Je lui en suis reconnaissant et l’en remercierai à l’occasion.
Je crois que le bombardement de Reims est surtout l’incendie de la Cathédrale de Reims auront produits un effet et un retentissement considérable dans le Monde entier. Les Allemands, par cet acte de sauvagerie auront subi une vraie défaite. C’est un Sedan moral pour eux dont ils ne se relèveront jamais.
Au point de vue Mondial, la Kultur allemande a fait faillite devant Reims.
5h1/2 . Montaudon a été vu par M. Français, il est à Bezannes avec son régiment, le 137ème de ligne où il est sergent. Il voit l’incendie de son étude.
Je rencontre Loeillot, mon clerc, fils de mon confrère de Boult-sur-Suippe, je le prie de venir dîner avec moi. Il accepte s’il peut venir à 6h1/2. Canonnade depuis deux heures de l’après-midi, cela paraît assez sérieux. Toujours du côté de Bétheny et Cérès. Quand donc nous ne l’entendrons plus ? Il paraîtrait que nos troupes seraient à Moronvilliers, le Mont-Haut serait donc tourné, car pris de vive force, cela ne me parait guère possible. Enfin attendons et que Dieu nous protège.
6heures.  Je viens de porter ma lettre à Madeleine à M. Français, pourvu qu’elle lui parvienne.
En dehors du bonheur d’avoir trouvé une autre occasion d’écrire à ma chère femme, je puis dire que je viens de passer une journée des plus fastidieuse. Beau temps, si à Granville mes chers aimés ont aussi beau temps quelle belle et bonne journée ils ont passé et quel joli coucher de soleil ils ont dû avoir. Tant mieux, qu’ils en jouissent et qu’ils me reviennent florissants de santé tous.
Quelle assommante journée en dehors de cette joie de pouvoir écrire là-bas !
7h3/4 . A 6h1/2 est arrivé mon clerc Henri Loeillot à qui j’avais dit de venir dîner avec moi. Il a mangé de bon appétit et raflé toutes les pommes de terre frites, depuis 8 jours il n’avait touché une pomme de terre. Vous voyez d’ici le régal !
Très entrain, calme, vraiment tous nos troupiers font leur devoir d’une façon très simple, très digne. Loeillot en est encore un exemple. Il va sur ses instances faire partie d’un nouveau corps d’armée en formation, composé de la Légion Étrangère et de Marocains. Il désirait du reste dès le début de la campagne aller sur le front et ne pas rester à l’arrière comme automobiliste. Son Père m’en avait parlé et s’opposait à cela avec la dernière énergie. Mais allez donc empêcher le jeune sang de France de ne pas mentir !
Il m’a chargé de dire à son Père qu’il y avait une lettre pour lui dans sa chambre rue Jeanne d’Arc, et que son frère Jean était passé à Reims le 18 en très bonne santé. Il croit qu’il est sous-lieutenant maintenant.
Je l’ai muni de cigares et cigarettes auxquels il a paru très sensible, et nous nous sommes quittés en échange il me donne une cartouche allemande et une française, celle-ci est sensiblement plus lourde et plus courte que celle-là ! en plus.
Nous nous quittons à 7h1/2 en souhaitant de nous revoir bientôt de clerc à Patron. Il paraissait enchanté des moments trop courts qu’il avait passé sous mon toit solitaire, mais il lui fallait regagner son cantonnement à l’École de la rue Martin-Peller le plus tôt possible. Allons ! mon petit soldat bonne chance ! bon courage ! soit digne de ton Patron qui te porte envie !

Jeudi 24 septembre 1914

13ème et 11ème jours de bataille et de bombardement
8h3/4 matin.  Toute la nuit on entend de temps à autre le canon, mais à 5h3/4 la bataille le combat s’anime et jusqu’à cette heure-ci, avec des intervalles plus ou moins longs, le canon gronde et la fusillade crépite. Quand donc en aurons nous fini avec cette situation de piétinement sur place qui dure depuis le 19, mais qui devient énervante pour nous non-combattants depuis le 20, jour où l’on peut dire que nous n’avons plus été bombardés sérieusement. Un obus par-ci par-là, sauf vers les caves Pommery qui seraient passablement endommagées, c’est tout.
Il fait un soleil splendide d’automne qui n’en n’est que plus triste à mon sens car il illumine, il éblouit des scènes d’horreur, de bataille.
Maintenant que les allemands ne m’occupent plus à descendre et à remonter de la cave avec leurs obus, je suis comme désœuvré et ne sait à quoi m’occuper ! Allons ! ne nous plaignons pas ! ce serait mal de se plaindre d’être sorti de cet Enfer.
5h1/2.  A 11h1/2 M. Gilbrin vient me dire qu’il doit aller à Troyes pour son service demain vendredi 25 septembre, et qu’il se chargera de mes lettres et dépêches très volontiers, et demande que je les lui remette pour 6h1/2. J’ai donc écrit une longue lettre à Madeleine, préparé une dépêche pour elle et écrit à mon Père dont je suis sans nouvelles, ce qui m’inquiète beaucoup. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé et qu’à St Martin il n’ait aucunement souffert en quoi que ce soit !
Vers deux heures 1/2 je vais voir Gobert, du Courrier de la Champagne, qui est réfugié rue Robert de Coucy à l’Imprimerie Coopérative, pour lui dire qu’il peut envoyer une dépêche à sa femme qui est à Azay-le-Rideau, par M. Gilbrin. Je vais prévenir de même M. Gomont, 14 rue de l’Université, qui était venu me demander ce service. Je retourne sur mes pas, arrivé au barrage fait au coin de la Place Royale et de cette rue, je m’arrête à causer avec je ne sais plus qui. Quand un sifflement bien connu et boum ! un obus qui éclate vers la nef de la Cathédrale qui n’en peut mais la pauvre et qui a déjà largement son compte. Débandade générale. On se quitte sans se dire « au-revoir » et sans se faire de compliments, croyez-le bien. Je traverse la Place Royale, j’enfile la rue Colbert, je coupe la Place du Marché et m’engage dans la rue de l’Arbalète, où, en face des Galeries Rémoises au n°14, un éclat de bois tombe à mes pieds, il n’a pas éclaté loin celui-là !
J’arrive rue de Talleyrand quand à ma porte un coup formidable et un nuage de poussière vers la rue Noël, la rue des Boucheries, dans ce coin là. J’entre chez moi, je monte à ma chambre prendre mon fourniment de bombardement et de cave, je ferme mes persiennes, et je descends à la cave. Là je trouve M. Fréville du Bureau des Finances à Reims, et sa femme Mme Fréville qui, surpris par l’avalanche, sont venus se réfugier chez moi. Nous nous installons dans notre réduit de la grande cave, il est maintenant 3h1/4, et en attendant la fin de la séance, nous causons de choses et d’autres, des événements bien entendu.
M. Fréville me conte l’aventure qui est arrivée à Mauclerc, ancien notaire à Rilly-la-Montagne, et à sa femme qui étaient dans leur propriété de la ferme des Monts Fournois (aujourd’hui le Domaine des Monts Fournois). C’était le mardi 15 septembre 1914, les troupes françaises arrivent à sa ferme, et quelques temps après un officier fait arrêter M. Mauclerc et Mme Mauclerc, leur fait passer les menottes aux mains, ainsi qu’à tous ses serviteurs et on les conduit à Taissy, où on leur dit qu’ils sont aux arrêts comme espions, qu’ils ont faits des signaux aux allemands, etc… Mauclerc se défend comme un beau diable et il s’attire cette réponse du lieutenant-colonel qui l’interroge : « Inutile de vous défendre et d’insister, car vous ne feriez qu’aggraver votre cas ! »

« Vous avez des intelligences avec l’ennemi, la preuve en est que vous n’avez pas été pillé. » On les garde ainsi du mardi 15 au vendredi 18. Quels terribles moments ils ont dû passer, on les menaçait de les fusiller. Heureusement qu’un habitant de Taissy s’est montré assez ferme pour dire qu’il répondait de ce pauvre Mauclerc. Et on les relâcha…
A un moment donné, comme il se recommandait de sa qualité d’ancien notaire, il s’attira cette réponse lapidaire : « On peut avoir été honnête pendant 14 ans, mais changer depuis ! » Ce doit être une dénonciation d’un domestique qui a voulu se venger.
Depuis que j’écris la canonnade fait rage, c’est un roulement continu. Comme de la grêle qui tombe sur une terrasse. On doit se battre furieusement du côté de Bétheny.
6 heures. Je vais porter mes lettres à M. Gilbrin.
6h1/2. J’ai remis mon paquet de lettres au concierge de la Banque de France. Et avant de fermer làbas dans sa loge ma lettre à mes adorés j’ai griffonné un dernier adieu, je leur ai envoyé un dernier baiser. Je leur ai souhaité une bonne nuit, je leur ai dit : « Bonsoir ! » Oui, que cette nuit et les autres qui suivront vous soient douces, mes aimés !! Pour moi comme pour toutes les nuits jusqu’ici et celles qui vont suivre elles seront et ne peuvent être que tristes, sombres, douloureuses, remplies d’insomnies, loin de vous !
J’ai pourtant payé largement mon tribu de veillées, d’insomnies, de soucis depuis 30 ans, et cela ne cesse pas. Je suis las, je souffre, je suis découragé !! Je n’en puis plus ! En ce moment je suis seul dans la maison, et en allant et venant, vacant, à de menues occupations, choses (?) par les chambres et les corridors, mon cœur était serré !! Les ombres ! les objets ! les souvenirs de tous ceux qui me sont chers m’entouraient, me pressaient, me parlaient dans la nuit, et je souffrais !Est-ce que j’avais peur ? Je ne tremble cependant pas !
8h soir . L’exode des habitants des faubourgs Cérès et de Cernay a recommencé ce soir. Ces malheureux sont comme le volant du jeu de raquette depuis douze jours. Un jour ils sont obligés de fuir devant la grêle des bombes, tous se précipitent vers l’ouest et filent vers le faubourg de Paris ou de la Haubette se réfugier chez l’un chez l’autre ou dans les caves et les celliers des négociants en vins de la rue de Courlancy. Il faut voir ces réfugiés ! ces campements ! on se croirait revenu à l’époque des catacombes ! Mais aussi l’effarement, l’affolement, la peur, la panique ! en plus.
Cette fuite par nos grandes artères, et notamment par la rue de Vesle est navrante, douloureuse. Des femmes tiennent leurs petits avec des ballots à la main faits hâtivement, les hommes portent des enfants dans leurs bras, des vieillards et des infirmes sur leur dos. Énée transportant son Père à travers les flammes de Troie n’a jamais été plus de saison, plus vrai. Ah ! Comme j’ai compris cette scène d’Homère depuis 8 jours que je l’ai vue se répéter presque chaque jour.
D’autres trainent des charrettes chargées de toutes sortes d’objets, et sur un d’utile dix sont inutiles. On emporte la cage de ses serins et l’on oubliera des couvertures chaudes, des matelas, du pain pour vivre dans les caves de Ste Geneviève. C’est une cohue, une ruée, c’est échevelant. Un obus là-dedans et ce serait complet.
Les uns crient, les autres pleurent, on s’interpelle, on s’injurie, on se bouscule, et le fleuve torrent descend, s’écoule vers la Vesle.
Le lendemain matin accalmie. On reprend confiance et qui l’un, qui l’autre, se hasarde à remonter vers l’est, vers son chez soi… pour voir et tâcher de reprendre son logis.
Ce réflexe est calme et intermittent, on cause, on bavarde, on se raconte ses impressions de la veille, de la nuit, un tas de vaines choses et faits, comme sur le champ de foire. « Le soleil luit et il est si beau ! » Si par malheur un obus siffle à ce moment, remous, débandade et recul vers l’est. Puis plus rien. On reprend confiance et on remonte vers Cérès ou Cernay, on se connait, on se retrouve entre voisins, et voilà que l’on est réinstallé dans ses pénates à domicile. La journée se passe sans gros incidents, le lendemain vous retrouve confiant, on vague à ses petites occupations. Puis vers les 3 heures de l’après-midi, tandis que l’on papote, on reprend les commérages interrompus la veille, on revoisine, on retrouve ses compagnes ou compagnons coutumiers. Paf ! un obus, sifflement, éclatement. Pif ! encore un autre. Bref, au 3ème, nouvelle débandade, nouvel apeurement, on refait ses malles, ballots, baluchons, charrettes, on recharge sur son dos les ancêtres, on juche sur le haut d’un chargement les serins et la cage, et écoulement, roulement. Fuite éperdue vers l’ouest, Courlancy, Porte de Paris, la Haubette ! Et cela parfois à travers les flammes, la fumée des incendies, c’est lugubre. Or depuis 7 jours ce manège continue. Quelqu’un de ces malheureux me disait : « Si ce métier-là dure encore 8 jours, je serai fou ! »
Un brave rentier, qui de son pas tranquille quoiqu’un peu plus hâtif que d’ordinaire lorsqu’il inspectait au bon temps les pavés de son quartier me disait : « Monsieur, je n’ai jamais pris autant l’air que depuis une semaine, je n’arrête pas de faire la navette de la rue Croix-Saint-Marc à la rue Martin-Peller. Vraiment, c’est un peu de trop pour mes vieilles jambes ! » Et le pauvre petit vieux de s’en aller continuant son chemin de son pas anxieux et pressé vers son gîte de fortune !
9h Allons, couchons-nous, car on ne sait pas ce que sera la nuit… demain !

Vendredi 25 septembre 1914

14ème et 12ème jours de bataille et de bombardement
8h1/4 matin .A 1h1/4 du matin combat assez violent A 6h1/4, reprise de la bataille, car on entend encore le canon et la fusillade, et toujours à la même distance. Ah ! Cette situation de « charnière » de l’étau dans lequel notre État-major veut enserrer les allemands devient intolérable, voilà près de 15 jours (demain) que nous piétinons sur place, et que notre malheureuse pauvre ville de Reims reçoit des horions sans pouvoir en rendre. Quelle situation ! Et toujours cette insupportable odeur âcre de fumée des incendies qui vous prend continuellement à la gorge, et cela depuis 7 jours durant. Tout en est imprégné, appartements, meubles, vêtements, linges, objets usuels que l’on touche, même le pain que l’on mange, tout sent la fumée.
Qu’aurons-nous aujourd’hui ? Serons-nous encore bombardés ? Quel martyr ! Quelles tortures morales auxquelles nous sommes assujettis ! On vit comme dans un rêve, un cauchemar. On devient somnambule ! On va, on vient la tête vide, sans idée ! Puis un obus arrive, deux, trois. On retourne dans les caves et là on écoute les bombes siffler, éclater, on est comme une bête que l’on mène à l’abattoir. On pense à des choses idiotes, ou bien on ne pense pas du tout… Le mauvais quart d’heure passé, on reprend ce qu’on appelle des occupations. On voit les dégâts des uns et des autres, et, comme un chien battu qui s’ébroue quelques instants après, on n’y pense plus !
9h1/4. Deux domestiques de M. Français m’apportent une caisse et deux paniers contenant sans doute des objets ou papiers précieux à préserver. Je les leur fait descendre à la cave près de mes minutes. Que Dieu les garde comme tout ce que j’ai ici et à St Martin. Et mon pauvre cher Père ? Quelle inquiétude j’ai à son sujet, étant sans nouvelles de lui. M. Français (manufacturier, né à Reims en 1863 et décédé à Antibes en 1920) est passé ce matin rejoindre sa mère à Épernay, il a bien fait il n’y plus rien qui le retienne ici, et sa maison est journellement exposée. Hier après-midi encore il est tombé quelques obus à proximité. Il parait que rue de Tambour un projectile incendiaire a brûlé quelques maisons. Pourvu que la Maison des Musiciens soit indemne !
Ces deux serviteurs m’ont dit que M. Français leur avait recommandé de se réfugier chez moi au cas où sa maison ne serait plus sûre ou dévastée. Je les recevrai bien volontiers, mais j’espère bien que ces braves garçons ne seront pas obligés de recourir à une telle extrémité. Dieu protège la maison de mon ami comme il protégera la mienne !
11 heures.  Un inspecteur des Établissements Économiques vient me prévenir que la Maison Kiffer, rue Cérès, où ils ont une succursale, a reçu le 19 septembre un obus qui n’a fait que traverser la toiture pour aller tomber chez le voisin. Dégâts peu importants, un trou à la toiture et des vitres brisées. 50 Fr environ de réparations, je lui donne une autorisation pour qu’il fasse faire le nécessaire. Il me dit
qu’ils ont au moins douze ou quatorze succursales complètement broyées, anéanties, la maison principale, rue du Barbâtre n’a rien eu jusqu’ici.
A quelques rares exceptions près, et sauf la journée du 12 du côté de Rosnay, tous les combats ou batailles au front de Reims n’ont été que des duels d’artillerie, lourdes et de campagne. On se tient sur ses positions pour tenir toujours les allemands accrochés, et permettre à l’étau d’accomplir son enserrement, son encerclement. Dieu le permette et le fasse réussir, car ce serait un coup formidable asséné sur la tête du colosse allemand. Ce serait le commencement de la fin, du désastre, de l’anéantissement !
6h soir Promené de deux à 5 heures. Vu le Maire, le Sous-préfet : aucune nouvelle. Quelle vie mon Dieu ! Cette incertitude est tuante. On s’est battu toute la journée aux portes de Reims comme depuis 15 jours (Le Général Battesti a été tué dans les combats de cette journée par un obus de 210 allemand à la hauteur du 209 de la rue de Cernay où il existe un petit monument). On n’avance à rien, si, à faire détruire la Ville de Reims en détail. Quelle journée pénible, énervante, fastidieuse.
8h1/2 soir . Depuis 8h combat vers Cérès de mousqueterie où domine le roulement des mitrailleuses. C’est un déchirement continu qui ne s’interrompt sans doute que quand on change la « couronne » de cartouches.
Las ! Je vais me coucher, et tâcher, à cette triste chanson, et pendant que la Grande Faucheuse travaille, de lire un peu les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, cela me changera peut-être les idées. Je n’ai pas tenu un livre depuis un mois ! Quelle vie, mon Dieu !

Samedi 26 septembre 1914

15ème et 13ème jours de bataille et de bombardement
8h matin. On s’est battu toute la nuit, on continue à se battre toujours du côté de Berru et Nogent l’Abbesse. Hier soir, de 8h à 10h du soir la fusillade crépitait comme la grêle qui tombe sur des vitres. C’était impressionnant. En ce moment le canon ne cesse de tonner, c’est une grande bataille !
J’ai une occasion, par un employé de la gare de Reims d’écrire à ma chère femme et à mon Père. Je vais m’y mettre. Quand donc les reverrai-je tous ! Je n’ai plus le courage ni la force de penser, de réfléchir. Je suis comme un automate.
9h3/4.  La bataille cesse un peu.
11h1/2. Le Hussard de la Mort que j’avais vu mort sur le trottoir de la Porte Mars, en face de chez Mme Lochet le 13 septembre au matin était le lieutenant Adalbert de Brunswick, de la Maison de Brunswick.
12h50. Ce matin vers 9 heures quelques obus par ci par là… pour n’en pas perdre l’habitude durant que je causais avec M. Charles Heidsieck et M. Pierre Givelet qui étaient entrés chez moi au cas où ce semblant de bombardement voudrait… insister !
Je crois qu’en ce moment nous assistons (c’est une manière de parler puisque nous ne voyons rien et que nous recevons les coups, nous pauvres rémois habitants de Reims !) à une seconde édition, ou
réédition de la bataille de Moukden (Bataille en Mandchourie pendant la guerre russo-japonaise de1905, du 20 février au 10 mars).
15ème jour de bataille, 13ème jour de bombardements plus ou moins intenses, et… on ne bouge pas de place… on se regarde toujours en… chiens de faïence !… Quelle situation !! Quelle vie !
J’ai eu la consolation d’écrire à ma chère femme à Granville en remettant cette lettre… à la Grâce de Dieu ! à un facteur de la gare de Reims que je connais, M. Georges Bourgeois 17, boulevard Carteret à Reims, qui m’a promis de la faire mettre à la Poste à Paris… mais sans espoir de réponse. J’ai écrit aussi à mon bien aimé Père, dont je n’ai aucune nouvelle. Oh ! Mon Dieu ! pourvu que je le revois sain et sauf et sa maison aussi ! Je n’ai plus que lui sur terre après ma femme et mes enfants ! Non ! je le reverrai ! Il aura vécu sa vie tranquille au milieu du torrent, et nous recauserons ensemble sous les arbres qu’il a planté, soigné, et que j’ai vu grandir, croitre et verdoyer depuis ma plus tendre enfance, et que j’ai revu avec tant de joie quand, revenant du siège de Paris garçonnet, je faisais la guerre… aux Prussiens !! Vauriens !… Nous enfants, nous étions toujours victorieux, quand même ! Puisse la bataille qui se déroule à quelques centaines de mètres de nous nous donner la « définitive… l’ultime Victoire ! »
La Bataille continue toujours vers Cernay par intermittence.
Je relis les « Mémoires d’outre-tombe » de Chateaubriand, et par le beau soleil qui brille en ce moment en lisant la jeunesse de Chateaubriand je revis mon enfance, ma jeunesse, ma sauvagerie, mes inquiétudes, mes rêves. Comme lui j’ai été un solitaire et comme lui j’ai rêvé, j’ai souffert… j’ai joui de ma solitude ! Tout ce qu’il dit de son enfance, de son adolescence… je pourrais le répéter.
Jusqu’au saule où il se perchait s’isoler dans la prairie pour vivre ses rêves, tout me rappelle mon St Martin. J’ai en moi aussi mon saule au bord de notre charmante rivière aux lents méandres où je me retirais souvent. Je grimpais au sommet, et là, comme dans un nid entre Ciel et terre, quels beaux rêves j’ai faits…
Charmes et tristesses ! Comme lui j’aurais toujours souffert… moins son génie, sa gloire !! Mais j’ai vécu les mêmes jouissances, les mêmes souffrances d’enfance et d’adolescence, que ne puis-je les revivre encore ! Toutes éveillées, toutes frissonnantes des émois de mes 15 ans !
1h1/2 . Bon ! voilà Adèle qui arrive en coup de vent. « M’sieur ! v’là qu’ça recommence, je les ai entendus siffler, il faut fermer tout ! » Comme si une malheureuse persienne de bois blanc pouvait empêcher un de ces oiseaux de mort d’entrer dans ma maison ! La malheureuse fille devient folle de peur, elle entendrait siffler un obus d’ici au Pôle Nord aux antipodes !
Alerte ! comme depuis quelques jours un « wurgiß surren nicht » (je ne pleure pas) sec. Vandales ! Arrières petits-fils d’Attila ! Rien de plus !
Des fils de la Vierge (rare phénomène migratoire de jeunes araignées emportées par leur fil au gré des vents) voltigent dans la brume ensoleillée d’automne, ce sont les premiers que je vois ! Comment craindrais-je les obus ? Ils volent, poussés par la brise vers l’Est, vers l’ennemi, comment craindrais-je leurs obus !
Ces fils, couleur de neige tissés par les anges, Jeanne d’Arc, Ste Geneviève, la Vierge elle-même, protectrice de la France de leur réseau ténu, trame céleste les empêcheraient d’arriver et de venir jusqu’à nous !
5h1/2. Je viens de faire un tour du côté de la rue de Venise, et comme j’y étais on me dit qu’un aéroplane allemand vient de lancer une bombe près du pont tournant au bout de cette rue qui est tombé sur le bord du canal et n’a fait aucun dégât. On fait des levées de terre près du pont de la rue Libergier. Pourquoi ?
Causé avec Mme Charles Loth, qui aurait appris d’un soldat du 291ème d’Infanterie qu’on aurait pris cette nuit 7 pièces d’artillerie, des obusiers sans doute, et que l’on allait enlever de vive force les hauteurs de Berru où il n’y aurait presque plus de troupes allemandes. Souhaitons que ce soit vrai, car ce mont de Berru nous aura fait bien du mal depuis quinze jours. Si c’est exact nous pourrons nous préparer à entendre une vraie sarabande toute la nuit.
7h3/4 . Deux coups de canon. C’est le couvre-feu ordinaire depuis 15 jours en attendant la danse nocturne, sans doute !
9 heures. Le combat s’anime et va se poursuivre toute la nuit.

Dimanche 27 septembre 1914

16ème et 14ème jours de bataille et de bombardement
7h matin.  La bataille a duré toute la nuit, peu de canon il m’a semblé. En ce moment il tonne assez loin me semble-t-il. Illusion. Voilà trois coups qui sont plus rapprochés. Mon Dieu ! Que les aurai-je entendu ces coups de canon, que de fois me suis-je dit : il s’éloigne, nous avançons donc ! or il n’en n’était rien… Quelle torture morale !
6h1/4.  M. Charles Heidsieck est venu me voir vers 10h du matin, nous avons causé, écrit chacun une lettre pour les nôtres, lettres qu’il fera parvenir par une automobile de l’ambulance qui se trouve chez Monsieur G.H. de Mumm. Il m’emmène vers 11 heures, et nous allons à la maison G.H. Mumm porter nos lettres, puis passons à sa maison de commerce rue de la Justice. Là je vois de réfugiés dans ces celliers. Ce sont de vraies scènes des temps antiques, tous ces gens sont calmes. En allant ensuite voir à la maison de son frère, M. Henri Heidsieck, rue Clicquot-Blervache, 10, en passant devant la clinique Lardenois on nous dit que la Municipalité à préconisé de faire des provisions d’eau à cause de certaines réparations qu’il y aurait à faire au château d’eau, sur lequel les allemands auraient tirés. Je quitte M. Heidsieck, le laissant aller seul chez son frère, et je cours chez moi prévenir ma domestique pour qu’elle fasse aussi sa provision d’eau. Je reviens rue St Hilaire 8, chez son fils Robert, parti au service, où M. Heidsieck s’est réfugié depuis le bombardement de sa maison rue Andrieux. Je déjeune avec lui, tout en devisant sur les événements, sur nos inquiétudes, nos désirs et surtout notre situation insupportable qui dure depuis quinze jours. Puis il me demande de faire un tour avec lui, de pousser même jusqu’à l’Hospice Roederer, rue de Courlancy. Le canon tonne continuellement. Nous rencontrons M. Eugène Jouët, puis M. Mareschal qui rentre à sa clinique Mencière. Nous apprenons que la situation n’est guère changée mais cependant meilleure. Qu’on avait intercepté un radiotélégramme des allemands leur donnant l’ordre de l’attaque générale sur tout le front, ce qui nous expliqueraient les combats incessants, de jour et de nuit, d’hier et d’avanthier… Par contre nous leurs rapportons ce que nous avions appris auprès de M. Robert Lewthwaite à l’Hôtel de Ville ce matin, c’est que la situation était plutôt bonne et que l’armée du Général de Castelnau, qui est au-delà de Péronne, prononcerait actuellement à un mouvement d’enveloppement sur la droite des allemands au point même de leur faire face du nord au sud. Ce serait un gros avantage si c’était vrai.
On peut remettre des lettres : à la clinique Roussel au docteur Simon tous les jours avant 10 heures du matin, elles partent le soir pour Paris par des ambulances, demain sur le bureau du Sous-préfet de Reims et à la Mairie qui les fait mettre à Épernay ou à Châlons à la Poste.
Le Ministre des Beaux-Arts M. Dalimier (en fait le Sous-secrétaire d’État de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts) est venu hier avec son Secrétaire d’État pour visiter la Cathédrale de Reims, et va la faire examiner par deux commissions à l’effet de voir à la protection temporaire de ses voutes et à sa réfection. Il parait que l’Ambassadeur des États-Unis d’Amérique a tenu à voir de ses yeux les actes de vandalisme des allemands. Ils étaient encore ici aujourd’hui. Cette présence de l’ambassadeur d’Amérique a une grande portée et une grande importance, comme conséquence et surtout pour fixer le Monde entier sur la façon dont les allemands comprennent la Guerre au XXème siècle et se conduisent envers nous et nos monuments !

Lundi 28 septembre 1914

17ème et 15ème jours de bataille et de bombardement
9h matin. Près de Reims la nuit a été calme, mais vers 1h du matin on bataillait fort vers le nord, vers Berry-au-Bac m’a-t-il semblé. Ce matin vers les 6h quelques coups de canons jusqu’à maintenant sur notre front Est, mais des coups qui ne semblent pas très près. Que se passe-t-il ? On ne sait, on ne peut le savoir. C’est ce qui est le plus décourageant, le plus déprimant.
11h1/4 . Comme je sortais et fermais ma porte pour aller aux nouvelles à l’Hôtel de Ville, M. Émile Charbonneaux passait à bicyclette devant ma porte, il me crie : « Les nouvelles sont très bonnes sur toute la ligne et nous avançons. Reims qui est toujours sur le pivot sera délivré d’ici 1 jour ou 2. »

– « Merci ! » lui dis-je, il est exactement 9h1/4.
Je filai à la Mairie, personne, chez Charles Heidsieck, personne, chez le docteur Guelliot, où je voie que l’on nettoie et exécute mes ordres. Je pousse sur le boulevard Lundy, entre chez M. Lorin. Madame Lorin m’annonce que Marcel son fils est ici et qu’il est aux tranchées Holden (aux Nouveaux Anglais), et que Fernand Laval est de passage et qu’il se charge des lettres. Elle me donne du papier et j’écris un mot au crayon pour ma chère femme. Cette lettre sera remise à la Poste à Langres (Haute-Marne).
Je continue ma promenade à travers les ruines du quartier Cérès. M. Soullié, qui regarde les ruines de la Maison Lelarge et Cie me confirme ce que m’a dit M. Émile Charbonneaux. Je rentre pour consigner ces quelques lignes et toujours aussi impressionné des désastres que j’ai vus, et revus déjà 10 fois.
Si nous allions en Prusse, nous devrions non pas détruire leurs monuments, leurs musées, leurs œuvres d’Art comme ils savent si bien le faire, mais les leurs enlever, choisir celles qui nous conviendraient pour remplacer ce qu’ils ont brûlé, bombardé, et le reste le vendre aux enchères aux milliardaires américains et employer le produit à restaurer nos monuments et nos maisons.
Pour mon compte je réclamerais les vitraux de notre Cathédrale, enlevés et vendus sur l’ordre du chanoine Godinot, et qui ornent maintenant soit la Cathédrale de Mayence, de Cologne, d’Aix-laChapelle ou de Nuremberg, je ne sais au juste laquelle, et ces vitraux viendraient reprendre leur place d’origine qu’ils n’auraient jamais dû quitter.
5h soir . Journée calme. Toutefois le canon recommence à tonner un peu. Les nouvelles sont rassurantes, et je crois que l’on peut espérer voir bientôt la fin de nos misères, c’est-à-dire l’éloignement de l’ennemi. Quel soulagement ce sera.
Hier, je ne puis m’empêcher de noter cela, quand M. Charles Heidsieck et moi étions à causer avec Maurice Mareschal devant la clinique Mencière, ce dernier, chaque fois qu’il entendait un coup de canon rapproché ne pouvait s’empêcher de nous dire : « Mais vous n’entendez pas, on tire sur nous ! » Nous de sourire et de lui répondre : « Mais non ! mais non ! c’est loin cela !! » Il n’était qu’à moitié convaincu ! Cela m’a amusé il y a quelques jours de voir un officier s’inquiéter du canon quand nous, simples pékins, nous n’y prêtions aucune attention… Tellement il est vrai qu’on s’habitue à tout ! C’était la première fois qu’il l’entendait, tandis que nous connaissions ce cantique et bien d’autres depuis vingt cinq  jours.
8 h 05 soir Nous n’avons pas eu de bombardement de la journée, à moins que ce soir ?!
A 7h1/2 vient de commencer une canonnade et une fusillade intense, semblables aux plus fortes que j’ai entendues depuis 15 jours ! Remonté dans ma chambre. Je regarde, toutes lumières éteintes, vers le fracas de la lutte. Le combat a lieu dans le prolongement de la rue de Talleyrand, vers le nord. C’est donc vers le faubourg de Laon, La Neuvillette, la ferme Pierquin, le Champ d’aviation. Les éclairs de la canonnade fulgurent à l’horizon comme pendant un orage des plus violents. C’est un roulement continu.
8h12 . Cela se ralentit. La fusillade continue, crépite mais semble s’éloigner, il y a dix minutes elle paraissait si près ! Le canon tonne, mais ce n’est plus le roulement, le tonnerre, la grêle de tout à l’heure. A peine une demi-heure de combat mais quel affect les allemands ont du faire pour arriver à se faire fusiller, canonner de si près. Ils me paraissent lutter en désespérés, du reste cela me confirme ce que l’on m’avait dit hier d’un radiotélégramme intercepté qui ordonnait à toutes les forces allemandes de vaincre ou de mourir ! Attaque générale sur toute la ligne…
On se bat furieusement vers La Neuvillette, Bétheny, à Nogent et à Brimont. Les bruits des combats sont trop rapprochés de Reims… Berru et Nogent se taisent.
Mais quelle journée calme aujourd’hui ! pas de bombardement, pas de sifflement d’obus au-dessus de nos têtes. On pouvait aller et venir sans entendre siffler ces fifres de la Mort. On vivait au calme. Et, faut-il l’avouer ?… il me manquait quelque chose… le bruit du canon !!
Pardonnez-moi ! mais je commençais à m’y habituer ! Il est vrai qu’en ce moment ils ont l’air de se rattraper, mais combien peu. Le canon se meurt en ce moment, par contre (il est 8h25), la mousqueterie fait rage. Ils veulent des corps à corps, mais nos troupes ne les craignent pas, et vraiment ils luttent en désespérés ! en fous !
Allons ! Messieurs les Prussiens ! Bon voyage et je vous donne rendez-vous à Berlin ! cette fois !!… Le Dieu de la Justice, Saint Michel, l’archange de France, est devant vous avec son épée justicière… Il est temps que vous expiez vos crimes, vos massacres, vos incendies, vos vandalismes. Finis Germanicae ! il le faut ! ou ce serait la Fin du Monde !
8h35. Voilà nos grosses pièces qui se mêlent à la… conversation !! On distingue du reste très facilement les détonations de nos pièces d’avec celles des allemands, ainsi que le sifflement des obus, leur éclatement et leur fumée. Le coup de nos pièces est sec, net, franc ! Le leur est lourd, sourd. De même l’éclatement, le sifflement du nôtre est comme celui d’une pièce d’artifice plutôt aigu, celui des allemand plus frou-sourd, quant à la fumée, la nôtre est blanche, légère. La leur noire jaunâtre, on croirait la fumée d’une locomotive, d’une cheminée d’usine pendant qu’on la recharge. C’est sale ! noirâtre ! jaunâtre !
8h50. La fusillade cesse, par contre notre artillerie a l’air d’y aller de bon cœur, c’est une large éolienne continue produite par nos obus qui chantent, qui chantent à plaisir.
Une colonne d’artillerie et leurs caissons arrive du Théâtre et tourne vers la rue de l’Étape et la place Drouet d’Erlon.
C’est une vraie bataille, mais plus un coup de fusil.
Le combat s’éloigne… Attention à la contre-attaque, mais le canon allemand ne me parait pas très causeur, très fourni. C’est nous qui tenons… le crachoir en ce moment, et j’espère bien que cela continuera…
Une auto. Vraiment, çà chauffe vers le faubourg de Laon.
Ces animaux-là (les Prussiens) vont-ils me laisser dormir tranquille ? si cela ne m’intéressait pas : oui ! Je me coucherais et dormirais sans plus m’inquiéter de leur tapage, mais j’aimerais voir !
9h10 .Toujours rien du côté de Berru et de Nogent !! Cela parait se ralentir. Allons nous coucher.