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9) Carnets de guerre de Louis Guédet (1 janvier- 23 juin 1915) Entre Reims, Paris et Saint-Martin aux Champs

1915

Vendredi 1er janvier 1915
111ème et 109ème jours de bataille et de bombardement
7h1/4 matin 1915 – Que sera cette année pour les miens et pour moi? Elle débute dans les larmes et la tristesse ! Sera-t-elle plus heureuse, plus clémente que l’année 1914! Mon Dieu ! Protégez tous mes adorés ! Sauvez mon Jean de la tourmente ! Qu’il échappe à la guerre et que la paix soit faite avant qu’il ne parte comme soldat ! Mon Dieu protégez moi. Faites que je sois déchargé de toutes les épreuves que je viens de subir et que je subis encore, en retrouvant bientôt mes aimés et en ayant une vie heureuse et bénie du Ciel !
9 heures soir -Journée plutôt lugubre pour un premier de l’an. Personne dans les rues mornes. Vu sous-préfet M. Dhommée qui m’a annoncé que Hanrot allait revenir à Reims sur ordre (sur réquisition) du Procureur général : il venait de signer son laissez-passer ! Je me demande ce qui se passera lorsque je le verrai! Le sous-préfet ne savait rien à l’égard de Bigot. Et cependant c’est lui qui a fuit le premier. Dès le 15 août.
Vu le Maire M. Langlet, M. et Mme Emile Charbonneaux, cette dernière avec un mot charmant pour mon Jean qui va partir ! Charles Heidsieck ! Soullié, Lelarge et Masson qui est venu me voir très gentiment. Voilà ma journée avec un tas de lettres à écrire !
Quelle tristesse ! quelle vie de désespérance!

Samedi 2 janvier 1915

112ème et 110ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir-  Journée plus que calme, pluie, soleil, temps couvert. Nous n’entendons plus que nos canons tonner : à 9 heures, 1 heure et à quatre- cinq heures quelques coups par intermittence. Rien de plus!
Vu M. Renaudat qui me dit que les Autrichiens auraient fait de réelles ouvertures de paix en dehors de l’Allemagne. Alors la Russie, débarrassée de l’Autriche, jetterait toutes ses forces sur la Prusse orientale et la Silésie! Ce serait un grand pas! Vers la paix! Car l’Allemagne serait rapidement envahie, anéantie, écrasée, ce qu’elle mérite! Attendons! Espérons! Mais quel calme.

Dimanche 3 janvier 1915
113ème et 111ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir Le canon a tonné sans discontinuer. Les allemands ont peu répondu. Journée triste, je suis découragé. C’est réellement trop. Reçu lettre de mon grand Jean de St Martin. Il parait que mon père va très bien, et qu’il a été très crâne pendant le passage des prussiens à St Martin. Resté presque seul comme conseiller municipal à 80 ans, il a fait tête à l’Ennemi. Il parait même qu’un officier allemand lui a dit qu’il était rudement patriote, quand mon pauvre Père lui disait qu’ils seraient battus et qu’ils seraient obligés de reculer.

Lundi 4 janvier 1915
114ème et 112ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir- Journée calme, service à la Caisse d’Epargne jusqu’à 11h1/2. Visites de 2h1/2 à 4h1/2 au Procureur de la République, Président Hù, Cardinal Luçon, Abelé, Abbé Camu, ce dernier avec les mêmes idées tristes et écœurantes que moi ! La bourgeoisie riche ne songe qu’à jouir et ne s’inquiète guère si nous souffrons, si le quart (le tiers) de la France est sous la botte prussienne. Leur imposture à laisser cette sacro-sainte clique jouisseuse si nous sommes des martyrs, cela nous revient, mais eux leurs petites peaux doit être indemne de la moindre égratignure, elle est trop fine pour souffrir, c’est bon pour nous les imbéciles qui font leur devoir. Mais la clique… (passage rayé, illisible) çà doit être mis précieusement à l’abri des obus! Leur vie est si précieuse à la France! pour jouir de la bonne vie joyeuse, facile, heureuse!
Le président du tribunal Hù était dans le vrai quand, en me reconduisant il disait : « Je vous félicite d’avoir fait votre devoir, plus que votre devoir, mais retenez bien ceci, on ne vous en saura aucun gré et soyez sûr qu’on se moquera encore de vous ! et vous devrez baisser pavillon devant ceux qui se sont sauvés et ont déserté leur poste, leur devoir ! »
Je lui ai répondu que j’étais absolument de son avis mais que si j’avais fait mon devoir ce n’était pas pour avoir des honneurs, c’était uniquement pour l’Honneur! Rien de plus!

Mardi 5 janvier 1915
115ème et 113ème jours de bataille et de bombardement
6h 30 soir- Journée calme, pas même notre canon ou très peu. Pluie froide et glaciale, temps sombre, lugubre. La ville est comme morte, on croirait aller et venir dans les rues d’une Ville de rêve.
Service de Caisse d’Epargne. Après-midi j’ai voulu m’occuper de Schaffer, le gardien de la maison Martinet-Devraine, mon voisin d’en face le 8, rue de Talleyrand, qu’on a enfermé à l’Hôtel-Dieu à cause de ses excentricités. Je suis allé au Commissariat central, j’ai été reçu…
La page 187 a disparue, elle concernait les journées des 6 et 7 janvier 1915.

Vendredi 8 janvier 1915
118ème et 116ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir- Toute la nuit dernière nous avons eu une canonnade formidable avec une tempête de vent et de pluie. Je ne crois pas que depuis le 1er septembre 1914 nous ayons entendu une canonnade semblable. Tous les canons tonnaient et partaient ensemble ! Pas moyen de dormir! Il parait que nous avons pris définitivement tout le Linguet (dont nous n’avions que quelques maisons) sur la route de Witry-les-Reims ! On aurait aussi gagné quelque terrain à La Neuvillette et au Linguet !
Malheureusement pour nous cela ne change pas notre situation et nous pouvons toujours être bombardés !
Service à la Caisse d’Epargne de 9  à 11 heures, vu M. Charles Heidsieck avec son gendre René Ernoult, sous-lieutenant d’automobiles et interprète avec les anglais, qui venait chercher du Champagne pour les blessés, il est actuellement à Compiègne. Son père est à Fismes assez exposé. Il est proposé pour la Croix et le grade de lieutenant-colonel, il est actuellement commandant d’intendance. Il devrait plutôt être à l’arrière, mais à la suite d’un discours qu’il aurait prononcé sur la tombe d’un soldat où il aurait fait allusion à la vie future, il aurait été dénoncé et quelques jours après il était envoyé sur le front, après avoir reçu une lettre anonyme où on lui annonçait que le croyant à la vie future, il ne serait pas surpris qu’on l’envoyât incessamment sur le front pour lui procurer l’occasion de jouir de la Vie future le plus tôt possible. On ne peut être plus lâche ni plus cynique. Et c’est sur toute la ligne comme cela. La Franc-maçonnerie ne désarme pas.
La journée a été relativement calme malgré que notre canon n’ait cessé de tonner.
Que va être la nuit qui commence! Pourvu que les allemands ne veulent pas faire payer à la ville son insuccès de la nuit précédente ! Que je suis las!  Mon Dieu !

Samedi 9 janvier 1915


119ème et 117ème jours de bataille et de bombardement
6 h 30 soir- Reçu des obus toute la journée et tout à l’heure près de la maison. Je suis même descendu au sous-sol quelques moments. Quel long et pénible martyre. Je n’en puis plus ! Mon Dieu protégez moi, soutenez moi ! Je n’en puis plus!
Minelle est venu me voir tout à l’heure et il a dû me trouver bien découragé, bien accablé! C’est trop ! Je n’en puis plus! Mon Dieu! faites donc que les allemands partent tout de suite et que je revoie et retrouve les miens, mes chers aimés, bientôt ! Sinon je crois que je mourrai de tourment et de chagrin!

Dimanche 10 janvier 1915
120ème et 118ème jours de bataille et de bombardement
8h1/2 soir- Journée agitée. Bombardement de 10 à 11 heures et de 5 à 6 heures du soir. Quatre vingt quinze obus shrapnells de canons dans les environs! Passé l’après-midi avec Charles Heidsieck pour organiser mon voyage à Épernay, pour remettre ses valeurs à ce crampon de Duval!  Et bon débarras!  Et de là tâcher d’aller voir mon pauvre père!… A St Martin. Qu’y verrai-je? Qu’y trouverai-je? Je crains bien que ce soit des réformes et des sanctions à faire et à rendre ! Aurai-je les épaules assez fortes pour supporter ces tâches! que je supporte depuis vingt ans!
Les feuillets 189 et 190 ont disparu, le feuillet 191 se résume à une demi-page recto-verso.

Vendredi 15 janvier 1915
125ème et 123ème jours de bataille et de bombardement
M. Robert Lewthwaite m’a remis une pendule ancienne Louis XVI (Torche, carquois, pigeons) avec deux statuettes en reconnaissance d’un conseil que je leur avais donné vers novembre 1914 et la rédaction d’un cautionnement S.S.P. entre huit négociants en vins de Champagne de 800. 000F (Charles Heidsieck(1), Heidsieck-Monopole(2), Georges Goulet(3), Olry-Roederer(4), Pommery(5), Veuve Clicquot (Werlé)(6), Krug(7), Ruinart(8)). Ils ont voulu surtout reconnaitre mon geste et surtout montrer que j’étais le seul notaire de Reims resté à son poste et à son devoir, ce que m’a dit Robert Lewthwaite.
Je pars demain à neuf heures du matin à Épernay avec Charles Heidsieck et de là à St Martin voir mon pauvre Père. Mon Dieu pourvu que je le trouve bien portant ! Il y aura quatre mois et demi que je ne l’ai vu!

Samedi 16 janvier 1915
126ème et 124ème jours de bataille et de bombardement
8 heures matin -Nuit de tempête, pluie et vent terrible. Ce matin soleil, avec un baromètre très bas (74/5). Je suis prêt à partir, et je vais laisser ma maison et tout à l’abandon ! à la Grâce de Dieu ! Que Dieu protège cette maison durant mon absence et que je la retrouve intacte, et qu’en rentrant j’apprenne en même temps que Reims va être délivré. Dieu protégez-moi. Protégez tous les miens mes aimés. Protégez ma maison, tout mon bien.

Dimanche 17 janvier 1915- 127ème et 125ème jours de bataille et de bombardement
A St Martin-aux-Champs (51)
Lundi 18 janvier 1915 -128ème et 126ème jours de bataille et de bombardement
Mardi 19 janvier 1915 -129ème et 127ème jours de bataille et de bombardement
Mercredi 20 janvier 1915 -130ème et 128ème jours de bataille et de bombardement
Jeudi 21 janvier 1915
131ème et 129ème jours de bataille et de bombardement
Rentré à 4 h 30 à Reims de St Martin
Quart de feuillet suivant découpé.

Samedi 23 janvier 1915
133ème et 131ème jours de bataille et de bombardement
… Reçu pas mal de félicitations au sujet d’un article du « Temps » qui dit que je suis resté le seul notaire à Reims.
Heureusement que je ne suis pas du Midi, car à en juger les XVème et XVème Corps surtout – c’est lâche – c’est honteux – Ils refusent de marcher ! Un général de cette clique là répondant au général chef d’armée de notre secteur sur un ordre de prendre et emporter telle position : « Nous ferons notre possible ! »

  • « Rien de plus ! » malgré les injonctions du général chef d’armée ! Je lui aurais brûlé la cervelle séance tenante. Nous avons toutes les chances à Reims ! On nous soigne comme une Marquise, mais à la condition qu’en guide de poudre nous recevions des bombes à la place des combattants des XVème et XVIIème Corps? Tas de Gascons ! En ce moment cela bombarde et siffle pas mal ! Que va être la nuit ? Je ne sais. En tout cas, couchons-nous et à la Grâce de Dieu ! après avoir lu les fadaises du « Matin ».
    9h10-  Cela bombarde plus fort, très fort… couchons-nous quand même. Pourvu que je ne sois pas obligé de descendre coucher à la cave!
  • Dimanche 24 janvier 1915
    134ème et 132ème jours de bataille et de bombardement
    8 h 30 soir- Journée froide, glaciale, calme après la tourmente de la nuit, où l’on s‘est battu fortement. J’ai mis à peu près mon courrier à jour. Personne (ou presque) n’est venu me déranger. Vu M. Renaudat qui se rend compte que nos troupes s’amollissent et qu’il faudrait une marche en avant. Bref il ne sait trop que me dire. Après l’affaire de Perthes-les-Hurlus on doit s’attendre à toutes les lâchetés des troupes des XVème et XVIIème Corps et encore plus de la part des officiers que celles des simples soldats.
    Les génisses du Midi! quoi! Tas de lâches!  Quel châtiment auront-ils donc pour leur lâcheté! Nous ne devons cependant pas toujours trinquer (payer) pour eux !
  • Lundi 25 janvier 1915
    135ème et 133ème jours de bataille et de bombardement
    8 h 40 soir – Journée calme, grise, très froide. Fort occupé par lettres et courses. Scellés chez Mme Veuve Collet-Lefort. Que deviendra cette affaire pour moi ? Je ne sais. J’aurais peut-être tiré les marrons du feu, mais j’ai encore là fait mon devoir.
    A 8 h 15 bombes et obus sifflent au-dessus et proches de chez moi. Ma domestique me supplie de descendre. A quoi bon ? Je suis las de cette vie!  de cette comédie de descendre et de remonter. Je descends tout de même, et je remonte pour écrire ces lignes !Quel martyre et combien durera-t-il encore de temps ?! En tout cas le beau-père me donne à peu près la paix, c’est un gros point pour moi.
    Demain matin mon pauvre enfant, mon aîné, mon cher Jean va passer la révision 1916. Que Dieu le protège!  Et que Dieu compte tout ce que j’ai souffert pour me le garder ! me le conserver !
    Ce sera pour moi demain 26 un jour bien pénible, bien dur à passer et puis après que m’annoncera-ton ? Quand je vois tous ces jeunes hommes forts, vigoureux, se promener ici dans les rues ne pensant qu’à jouir et à s’amuser bien à l’abri des balles et des obus, car ce sont des embusqués. Cela me saigne le cœur quand je songe à mon pauvre enfant qui lui, s’il le faut, fera son devoir, plus que son devoir, tandis que ces lâches ne penseront qu’à bien manger ! Oh ! que Dieu les maudisse!
  • Lettre du Procureur de la République, M. Henri Bossu, à Louis Guédet
    Entête : Copie
    Cabinet du Procureur de la République
    Reims, le 26 janvier 1915
    Confidentiel
    Mon cher Maître,
    J’ai le plaisir de vous faire savoir que je vous ai proposé à M. le Garde des Sceaux pour l’inscription au livre d’or des civils en raison de votre belle conduite au cours des cinq derniers mois.
    Bien cordialement à vous
    Henri Bossu
    Guédet, notaire, Reims
    Mention en travers en bas : « Reçu à 4 h 15 soir »

  • Mardi 26 janvier 1915

    136ème et 134ème jours de bataille et de bombardement
    8 h 45 soir -Les allemands m’ont laissé dormir à peu près tranquillement ma nuit commencée avec un bombardement qui a démoli pas mal de maisons, rue Thiers, de la Renfermerie, des Consuls. Ce n’était que des shrapnells, mais çà a fait du dégât.
    Journée douloureuse pour moi à cause de mon Jean qui passait la révision aujourd’hui. Angoisse que n’a pu atténuer ma proposition à l’ordre du jour (Livre d’or des civils) faite au Garde des sceaux par M. Bossu, Procureur de la République à Reims. J’y suis d’autant plus sensible que notre Procureur n’est pas un « gâteux », loin de là ! J’ai fait mon Devoir, on veut bien le reconnaitre, çà me suffit. Et d’autant plus que je n’ai rien fait pour obtenir cette faveur ! Mes enfants pourront lever haut la tête ! Encore une fois de plus.
  • Mercredi 27 janvier 1915
    137ème et 135ème jours de bataille et de bombardement
    9 heures soir- Nuit fort agitée en bataille. Journée du même temps que au début et s’éclaircissant. Ce soir nuit de pleine lune absolument rayonnante. Dans la journée en l’honneur sans doute de l’anniversaire de la naissance de ce déchet, de ce résidu, de ce pourri de Guillaume II bombardement de première classe, sifflements, mais pas de gros dégâts il me semble. La camelote allemande devient de plus en plus camelote.
    Jean est ajourné. Dieu soit loué, il n’aurait pu supporter les fatigues de la vie militaire. Il parait qu’il est furieux ! Il a tord car à quoi bon aller mourir dans un hôpital. Il a mieux à faire.
    Déjeuné chez les Henri Abelé avec Charles Heidsieck, abbé Landrieux, Lartilleux (Représentant en laines, 1877-1941), les deux abbés Pierre et Jean Abelé. Causé des événements et de l’avenir qui au point de vue social et religieux est plutôt sombre et peu encourageant. Le qui verra et la F.M. (Francmaçonnerie) gagnent de plus en plus. Alors!
    Rendu ensuite visite au procureur de la République pour sa lettre d’hier. Accueil fort cordial. Il m’a lu son texte de proposition à citation à l’ordre du jour civil, très élogieux mais vrai et juste pour moi et sur moi, il s’appuie en dehors de ma bravoure sur ce fait que non seulement je suis le seul des notaires de Reims resté à son Poste mais aussi et encore le seul des officiers ministériels (avocats, avoués, huissiers, commissaires-priseurs, greffiers, etc…) bref toute la garde de robe. Le Tabellion a fait honneur à nos panonceaux quoi ! Il espère que le Garde des Sceaux m’accordera cette citation à l’ordre du jour, mais on ne sait jamais ! Par le temps qui court ! Ce que cela m’indiffère ! Et cependant (le passage suivant à été rayé, illisible) mériterait bien ce soufflet! à la Grâce de Dieu cela ne m’empêche pas de dormir. Dieu peut faire plus, alors qu’il en arrive ce qu’il voudra… …J’ai ma conscience.
    J’ai fait mon devoir, plus que mon devoir, largement. Alors foin ! de la gloire et de la renommée Je l’aurai mérité, cela me suffit, même le ruban rouge ! Certes si cela suivait je n’en serai pas fier, mais je le reçois pour ma chère femme et mes enfants. J’en serais heureux. Oh! fort heureux pour eux. Car cela aura été gagné sous le feu, les bombes et la bataille pendant cinq mois et demi.
  • Les feuillets 194 à 196 ont disparus, le feuillet 197 se résume à une demi-page resto-verso.
  • Lundi 1er février 1915
    142ème et 140ème jours de bataille et de bombardement
    8h1/2 soir – Journée grise, pas un coup de canon. Ce calme est impressionnant auprès des jours précédents où de part et d’autre le canon grognait et la mitraille sifflait. Rien. Rien. Journée de dégel!  Quand serons-nous délivrés.
    Reçu lettre Maître Lefèvre, notaire à Ay, notre président de Chambre qui m’annonce (ce que je sais déjà) que le procureur l’avise qu’il m’a proposé pour être cité à l’ordre du jour des civils. Le brave Lefèvre m’en félicite très gentiment. Mais « peu m’en chaut », le moindre petit grain… de délivrance ferait bien mieux mon affaire, non… Ne me ferait plus plaisir. Foin de la Gloire. J’ai fait mon devoir et çà me suffit.
    La demi-page suivante a été supprimée.
  • Mercredi 3 février 1915
    144ème et 142ème jours de bataille et de bombardement
    8h1/2 soir – Belle journée et toujours le calme. Reçu nouvelles de Maitre Rozey (Notaire ColletLafond). Je pars et m’organiserai pour partir avec M. Bavaud exécuteur testamentaire le lundi 8 février 1915 à 7h1/2 avec la voiture automobile de M. Charles Heidsieck. Je demande un passeport de 15 jours. Serons-nous délivrés à ce moment 8/15/23 février 1915 ! Je n’ose l’espérer quoi qu’on m’ait dit que l’on devrait tenter un effort pour Reims et Massiges. Nous avons déjà été tant bernés par l’autorité militaire que je ne prête qu’une attention relative à ce dire.
    Vu M. Émile Français toujours fort gentil, causé de Maurice Mareschal. Je dois déjeuner avec lui demain. Ce sera un repos pour moi, avec lui on peut causer. Nous verrons aussi à nos…
  • La demi-page suivante a été supprimée, les feuillets 198 à 201 ont disparus.
  • … Ma pauvre femme, mes pauvres enfants. Quand les reverrai-je ? Je n’ai plus de forces.
  • Mardi 23 février 1915
  • 164ème et 162ème jours de bataille et de bombardement
    9h 15 soir – Journée calme, quelques bombes, mais on n’y fait pas attention. Bonne journée, occupée. Je suis allé à la Ville (Mairie) pour fixer une séance d’allocation comme juge de Paix. Entendu pour le jeudi 29 à 9 heures, ce ne sera pas long m’a-t-on dit. Après-midi à une heure assisté jusqu’à 4 h 30 à l’audience de simple police du 3ème canton que je puis être appelé à présider le cas échéant, qui se trouvait dans les cryptes du Palais de Justice. On se serait cru au Moyen-âge, le canon en plus. Toute la bande de malheureux, les uns intéressants, les autres non, des tristes, des drôles, des brutes. Une affaire entre autres m’a amusé. Une femme, à bonne langue je vous prie de le croire, avait eu l’idée assez drôle en passant dans la rue de passer la main sur la pilosité d’un nommé Furet qui causait avec deux militaires et de le traiter de : Lagardère ! D’où échange de propos aigres-doux qui du reste allaient jusqu’aux coups. Scène devant le juge assez drôle de tous ces gens, sous la coupole de cette crypte moyenâgeuse, inculpés, prévenus, témoins, etc… Et le public se disputant, s’interpellant, s’injuriant. Bref, condamnation de la coupable qui avait voulu trop caresser l’épine dorsale tortueuse de Furet à 2F d’amende. Alors, dans un mouvement de protestation, la condamnée de s’écrier : « Mais M’sieur le juge, il (le coupable) n’a qu’une bosse, ce n’est pas juste, ce ne devrait être que vingt sous ! Rire général et le canon tonnait comme il tonne en ce moment.
    Notre martyre cessera-t-il enfin!
  • Mercredi 24 février 1915
    165ème et 163ème jours de bataille et de bombardement
    11h 30- Temps splendide. Nos canons ont cette nuit à nouveau tonné, canonné d’une façon terrible et précipitée. Je suis allé au 23 ter (Imprimerie Bienaimé) route de Paris prêter serment comme suppléant de la justice de Paix du 3ème canton de Reims. A 10h 30 tout était terminé.
    Vu notre Président Hù, charmant avec moi ainsi que les autres juges, M. Bouvier, Texier, de Cardaillac, qui m’a dit qu’il m’avait signalé aussi au procureur général pour une conduite depuis six  mois, il m’a dit que une citation à l’ordre du jour ne pouvait faire de doutes.
    Le brave président tient toujours à son dada que tous, fonctionnaires publics, officiers ministériels, juges, etc… N’étaient pas obligés de rester à son poste ici, étant sur la ligne de bataille, et que tout ce que les tués disent au vivant que le temps de paix ! e l’ai écouté car il n’y a plus qu’à tirer l’échelle après celle-là !
    Et franchement ceux qui restent passent bel et bien pour des imbéciles pour ceux qui ont peur, les lâches et les froussards.
    C’est triste si ce n’était honteux.
  • Jeudi 25 février 1915
    166ème et 164ème jours de bataille et de bombardement
    5h 30 soir- Nuit assez tranquille. Belle journée, soleil, mais froide. Le canon a tonné presque toute la journée, les allemands ont continuellement envoyé des obus à longs intervalles. Journée triste, longue, déprimante. Tout le monde est las. Et aucun espoir de voir la fin de notre triste situation.
    Le matin de 9h 30 à 11heuresj’ai présidé la commission d’allocation aux femmes et enfants de mobilisés pour le 2e et 3e canton. Qu’il y a des gens malhonnêtes ! Qui ne reculent devant rien pour obtenir ces secours et ne pas travailler. Je suis bien las de ma vie. Voilà le beau temps et nous n’allons pas de l’avant : nous ne sommes donc pas assez forts ?! Quelle vie angoissante. Voilà six mois que je suis entre la vie et la mort. Je n’y résisterai pas. Ma pauvre femme, mes pauvres enfants, mon pauvre père!

Vendredi 26 février 1915
167ème et 165ème jours de bataille et de bombardement
8h 30 soir – Nuit précédente calme, journée brouillard le matin jusque neuf heures et soleil ensuite, froid, canon, quantité d’avions sillonnant l’azur. Obus de-ci de-là. 2,  place des Marchés, un chez Collomb rue du Carrouge près de Galeries Rémoises et un peu à droite et à gauche. Cette soirée ci il y a un clair de lune merveilleux. Il fait froid. Si seulement on était délivré, dégagé sans encombre !! Je n’ose plus rien espérer… plus rien supposer.

Samedi 27 février 1915
168ème et 166ème jours de bataille et de bombardement
7h 30 soir-  Journée grise, morose. Bombardement à 6h du matin. Terminé à cet instant la requête Louis de Bary, notoriété Cama, correspondance et la journée s’est terminée ainsi, on est découragé.

Dimanche 28 février 1915
169ème et 167ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir – Dimanche triste et monotone. Vers 2 heures je suis allé jusqu’à St Remi par la rue Chanzy et la rue Gambetta, et revenu par la rue Ponsardin, le boulevard de la Paix et les ruines du quartier Cérès, et la rue de l’Université. Vu le curé de St Remi, M. Goblet. J’ai causé avec lui quelques temps, nous sommes aussi tristes l’un que l’autre! Il me confirmait ce que je venais de constater, c’est que son quartier avait beaucoup moins souffert que le nôtre et le centre de la Ville. Que j suis las! Rentré à 5 h 30 j’ai écrit un mot à ma pauvre femme. Je n’ai le cœur à rien. Je vais porter ma lettre et puis l’heure vient de tâcher de manger et… de… dormir s’il plait aux Vandales ! Que je suis triste et découragé… Mon Dieu ! Quand ferez-vous cesser mon martyr ! Quand donc reverrai-je les miens, mes miens tous ici. Enfin réunis pour toujours… Oh ! que je souffre!

Lundi 1er mars 1915
170ème et 168ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir – Toute la nuit dernière, vent et tempête de pluie, journée très pénible, venteuse avec des éclaircies de soleil et des giboulées. Il fait vraiment froid. On entendait à peine le canon mais avec cette tempête ce n’est pas étonnant. Je suis toujours fort las et fort triste.
Vu M. Albert Benoist qui croit que nous serons enfin dégagés courant de ce mois!  Dire qu’il y a six mois que je traîne cette vie misérable!  Et mon cher Jean et mes chers enfants il y a sept mois qu’ils ont quitté cette maison ci. Et quand reviendront-ils ? Je n’ose l’espérer! Oh quelle vie de martyr et de souffrance ! J’en tomberai malade ! à n’en pas douter.
Quelle horrible chose que cette vie de prisonnier emmuré dans cette Ville comme dans un tombeau! Mon Dieu ! aurez-vous enfin pitié de moi, de nous!

Une bombe sur la maison de Louis Guédet

Le 2 mars 1915, vers 1 heure du matin, une bombe tombe sur la maison de Louis Guédet.

Mardi 2 mars 1915 -171ème et 169ème jours de bataille et de bombardement
Mercredi 3 mars 1915 -172ème et 170ème jours de bataille et de bombardement
Jeudi 4 mars 1915 -173ème et 171ème jours de bataille et de bombardement
Vendredi 5 mars 1915 -174ème et 172ème jours de bataille et de bombardement
Samedi 6 mars 1915 -175ème et 173ème jours de bataille et de bombardement
Dimanche 7 mars 1915 -176ème et 174ème jours de bataille et de bombardement
Lundi 8 mars 1915 -177ème et 175ème jours de bataille et de bombardement
Mardi 9 mars 1915- 178ème et 176ème jours de bataille et de bombardement
Mercredi 10 mars 1915
179ème et 177ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir-  Je n’ai pas encore eu le courage ni le temps de reprendre le cours de ces notes depuis qu’elles ont été interrompues par la nuit tragique du 1au 2 mars 1915. Quand j’écrivais les dernières lignes 7 heures me séparaient seulement de la catastrophe qui m’a atteint, si cruellement. Quelle nuit ! quel incendie !! Que résultera-t-il de tout cela ?… Remettons à plus tard le récit de ce drame. Je n’en ai pas encore le courage et le moment.

Jeudi 11 mars 1915

180ème et 178ème jours de bataille et de bombardement

Vendredi 12 mars 1915
181ème et 179ème jours de bataille et de bombardement
4 heures soir- Journée toujours fort triste. Je ne puis me relever du coup que j’ai reçu. Le Cardinal Luçon est venu me voir tout à l’heure avec l’abbé Camu son vicaire général, il a paru fort ému de mon désastre. Le chanoine Prévoteau de même. Tout cela ne relève pas mes ruines ! Oh ! que je suis découragé. Et rien ne vient me soutenir ni me réconforter ! Non ! L’épreuve est bien dure ! et… Est-elle finie?

Samedi 13 mars 1915
182ème et 180ème jours de bataille et de bombardement
6h30 soir Journée calme. Je m’organise…

Le quart de feuillet suivant a été découpé.

Dimanche 14 mars 1915
183ème et 181ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir – Journée grise, maussade comme le temps. Entre 11 heures et midi des obus autour de l’hôtel de ville, chez le Dr Bourgeois, place de la Caisse d’Epargne, rue de Mars, rue Cotta (3/4 victimes) chez Fréville, receveur des Finances (parait-il) rue Courmeaux dans appartements, meubles brisés. Gare la nuit. Mis ma correspondance à jour. Reçu visite de Charles Heidsieck qui a beaucoup insisté pour que j’aille déjeuner demain avec lui au Cercle, on doit être 7/8, le sous-préfet, Robert Lewthwaite, etc… Je n’y ai guère le cœur, mais je n’ai pas pu refuser.
Reçu lettre de Madeleine, toujours triste mais fort courageuse. Jean part demain pour Vevey (dans un sanatorium en Suisse). Que Dieu le protège! mais c’est bien dur pour moi de ne pouvoir l’embrasser avant son départ ! Rien ne m’est épargné ! Le reverrai-je ? Mon Dieu ! quel martyre ! et sans espoir d’en voir bientôt la fin.

Lundi 15 mars 1915
184ème et 182ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir-  Journée de bombardement. A 11 heures incendie du Tonneau d’Or, en face de Decker rue de Talleyrand. Tout autour de l’Hôtel de Ville. Ensuite dans le cours de la journée. Mais tout cela me laisse indifférent. Au milieu de mes ruines, je ne ressens plus rien. Déjeuné au Cercle, rue Noël, avec Goulden, Robert Lewthwaite, Emile Charbonneaux, Pierre Lelarge, M. et Mme Léon de Tassigny, Charles Heidsieck qui m’avait invité.

Le quart de feuillet suivant et les pages suivantes ont été supprimés et les journées suivantes ont été recopiées sur des feuillets de format 20cm x 15cm, très vraisemblablement par son épouse Madeleine Guédet.

Jeudi 18 mars 1915
187ème et 185ème jours de bataille et de bombardement
A 2 heures réunion chez M. Albert Benoist pour faire paraître dans un grand journal de Paris quelques articles sur la situation et la vie à Reims depuis l’occupation allemande et fixer et éclairer le grand public sur la vie de notre Ville martyre et sacrifiée.
Notre assemblée est composée de M. de Bruignac, initiateur, M. Albert Benoist, M. G. Houlon, conseiller municipal, M. le Docteur Simon, M. Ravaud pharmacien, M. Sainsaulieu, architecte et moi.
Nous avons jeté les bases de ce qu’il y avait à faire (forme et genre d’articles) et nous devons, lundi prochain, donner chacun nos idées qui seront considérées ou coordonnées. Nous devrions nous appeler les 7. Je dois m’occuper de la partie judiciaire.
6h soir- M. Hubert m’apprend à l’instant la mort de l’abbé Thinot, ancien vicaire de la Cathédrale, qui s’occupait de la Maîtrise, parti il y a deux mois comme canonnier sur sa demande quoiqu’il était ajourné.
Il vient d’être tué à Perthes-les-Hurlus et il est enterré à Suippes. Quelques jours son départ il était venu me demander conseil pour son testament !
Pauvre abbé ! Il était fort intelligent et avait du cœur !

Dimanche 21 mars 1915
190ème et 188ème jours de bataille et de bombardement
Journée splendide. Beaucoup d’aéroplanes. Eté messe 10 heures rue du Couchant à la petite chapelle de St Vincent de Paul, qui est l’église cathédrale. L’abbé Dage officiait. Le Cardinal Luçon fit un sermon, aussitôt après formule le vœu suivant : si la Cathédrale est sauvée et peut être réparée au lendemain de la lutte il s’est engagé avec tous les assistants à faire un service d’adoration perpétuelle solennelle le 1er vendredi de la fête du Sacré-Cœur, et ce pendant dix ans. Procès-verbal signé par le Cardinal Luçon, l’abbé Camu, Henri Abelé, de Bruignac, Charles Heidsieck et aussi comme patriciens tous présents. Les vicaires généraux, curés et chanoines de Reims non présents doivent également signer ce procès-verbal, qui a été lu à 10 h 25 devant le maître-autel de la petite chapelle et signé à 11h1/2 dans une salle en face.

Lundi 22 mars 1915
191ème et 189ème jours de bataille et de bombardement
Belle journée de printemps, chaude. Des avions, du canon.
A 2 heures réunion des sept chez M. A. Benoist, nous n’étions que 4 ! Benoist, de Bruignac, Houlon et moi.

Mardi 23 mars 1915
192ème et 190ème jours de bataille et de bombardement
A 1h 30 ma première audience de simple police, une soixantaine d’affaires, le tout est terminé à 2 h 45.
Reçu réponse de ma compagnie d’assurances des minutes. Je toucherai mais pas tout, faute de fonds et cette compagnie la Mutuelle du Mans avec le comité des notaires s’occupe de me faire payer la différence par l’État.

Samedi 27 mars 1915
196ème et 194ème jours de bataille et de bombardement
Belle journée de soleil, mais froide. La nuit dernière, vers 11 heures obligé de quitter mon lit pour aller coucher à la cave. Remonté à 6 h 30 du matin pour tâcher de dormir dans un air plus sain.
J’entassette. Levé, vu à divers actes pour l’enregistrement, apposition des scellés chez Mme Perceval, place d’Erlon. Répondu à ma chère Madeleine pour St Martin : j’approuve son idée d’y renvoyer d’abord Robert et André en reconnaissance, sauf à y aller après avec les autres petits.
M. Barat m’a dit qu’il avait donné les ordres nécessaires pour que les militaires installés chez mon père leur laissent la place (train des équipages du 19éme Corps, Commandant Bosc).

Reprise des feuillets rédigés par Louis Guédet.

Jeudi 1er avril 1915 jeudi saint
201ème et 199ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir – Gelée la nuit, soleil radieux dans la journée, quelques bombes l’après-midi. Reçu lettre fort triste de ma pauvre femme, qui est réfugiée à Yerres (Seine-et-Oise) avec sa belle-sœur dans la propriété du frère de cette dernière, en attendant de savoir si elle pourra aller à St Martin, chez mon père.
Rencontré tout à l’heure l’abbé Dupuit, curé de St Benoit, qui est là-bas tout seul sous les bombes. Il est aussi fort découragé. Il désespère de voir les allemands partir de France et encore moins de Reims, et il se demande comment cette guerre finira. De plus il est écœuré de la conduite des soldats français qui ne respectent rien. Tout cela est bien triste, navrant. Verrons-nous la fin de nos maux, et nous voilà dans le huitième mois de notre martyre.

Vendredi 2 avril 1915 vendredi saint
202ème et 200ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir – Belle journée froide, soleil. Aéroplanes vers 6 heures du matin qui ont bombardé la rue Carnot et la rue de Vesle. Qu’aurons-nous ce soir ? ou cette nuit ? il paraît qu’il y a un jour ou deux ils ont lancé des papiers sur lesquels ils nous annonçaient qu’ils nous enverraient des œufs de Pâques. Nous verrons cela après-demain.

Le bas de page du feuillet a été découpé.

Samedi 3 avril 1915 samedi saint
203ème et 201ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir – Nuit et journée de pluie presque battante. Ma pauvre maison ruinée ruisselle, on est comme une loque (une bâche pour nettoyer le sol en patois champenois). Quelle vie misérable ! J’ai! Et rien, rien ne vient me consoler, me donner une lueur de consolation, d’espoir, de bonheur, de réussite, de confiance en l’avenir, rien, rien, rien… Je ne survivrai certainement pas à tout cela. C’est trop pour moi. Je ne pense plus. Et puis, à quoi bon ! survivre. Je n’ai rien qui puisse me rattacher à l’avenir, et l’avenir qui n’est pour moi que misère, tristesse et ruine, souffrances à ajouter aux souffrances. Rien, rien, rien.

Dimanche 4 avril 1915 Pâques !
204ème et 202ème jours de bataille et de bombardement
Pâques fleuries ensoleillées pour tous ceux qui songent à ce jour ? C’est tout le contraire. Pluie diluvienne dans et sous nos ruines. Je suis dans l’eau, l’eau ruisselle partout, mes pauvres meubles sont dans un bel état ! C’est la chance qui continue à me poursuivre ! Déjeuné chez le Beau-père avec M. Soullié. En quittant le Beau-père, come je lui disais que je n’avais pas…

Le bas de page du feuillet a été coupé.

Lundi 5 avril 1915 lundi de Pâques
205ème et 203ème jours de bataille et de bombardement
5h 30  soir-  Journée passable, moins de pluie. Le temps va-t-il se remettre au beau ? Le canon retonne cet après-midi. Je ne suis pas sorti, sauf pour porter une lettre à la Poste (Galeries Rémoises) pour ma pauvre femme qui est toujours hésitante pour aller à St Martin. Reçu un mot de Jean qui se trouve mieux. Je suis toujours aussi triste et aussi découragé. Du reste quelle situation ! Misérable de martyr ! Reverrai-je les miens ? Nous retrouverons-nous réunis tous un jour sous le même toit ? Je n’ose y penser ni l’espérer.

Mardi 6 avril 1915
206ème et 204ème jours de bataille et de bombardement
5h 30 soir -Journée pas trop laide, plutôt froide. La nuit il a plu tout le temps. Je suis donc toujours dans l’eau, quelle vie ! de misérable !
Reçu lettres de Robert et de ma chère femme qui se contredisent (contrariés) au sujet de savoir s’il faut aller ou non à St Martin. Je ne sais que leur dire et je les prie de se concerter quand Robert sera rentré à Paris, et de faire pour le mieux.
Reçu lettre de Maître Rosey, avocat légataire universel de Mme Fulgence Collet, passage rayé, me demandant de lui apporter à Épernay les valeurs de cette succession, plus d’un million, qui sont au Crédit Lyonnais, à Épernay où il viendrait les prendre !! Ne pourrait-il pas pousser jusqu’à Reims ? Si ! Mais… il y a des bombes qui sont bien bonnes pour moi, mais pour lui non !

Le passage suivant est gommé, rayé, illisible… sur 6 lignes.

Et ces gens-là viendront vous imposer leurs quatre volontés!

Mercredi 7 avril 1915
207ème et 205ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir -La nuit dernière pluies torrentielles et canonnade furieuse du côté de Berry-au-Bac. Journée triste. La pluie commence à reprendre de plus belle, mes pauvres ruines sont changées, elles deviennent un lac. C’est la malédiction divine qui me poursuit, après le feu, c’est l’eau. Passage rayé. Quel martyre. Je désire ardemment la fin de ce martyre, la mort même.

Jeudi 8 avril 1915
208ème et 206ème jours de bataille et de bombardement
7 heures soir -Journée assez belle. La nuit dernière, entre 9 h 30 et 10 h 30 canonnade furieuse éclairant le ciel du côté de Berry-au-Bac. Journée calme. Quatre obus vers la gare à trois heures. C’est tout. Reçu lettre très aimable, affectueuse même de M. Bossu, mon Procureur de la République, qui est en congés à Jainvillotte, près de Neufchâteau (Vosges). Ce pauvre homme est fort atteint par son diabète et anticipant sa mort il me recommande sa femme et son enfant un charmant bébé, et me donne diverses instructions en ce sens. Cette lettre m’a touché en même temps qu’attristé, car bien que
n’étant juge que depuis la guerre, je me suis attaché à lui. De tous les magistrats du Tribunal de Reims ce fut lui qui fut le plus crâne, le plus courageux et sans forfanterie. Nerveux (de nervosité) parce que malade, en tout cas il a fait tout simplement très noblement son devoir et il a su imposer… le devoir aux autres.
C’est beaucoup. Nous avons souvent causé ensemble, et bien que d’idées et de croyances différentes nous nous comprenions devant le danger. C’était et c’est un esprit très droit et foncièrement honnête. Et il a fait son devoir et je lui répondrai demain.

Vendredi 9 avril 1915
209ème et 207ème jours de bataille et de bombardement
8 heures matin – Nuit affreuse! A 9h 30 comme je venais de me coucher le bombardement intense a commencé et n’a fini que vers 4 heures du matin. Descendu à la cave où j’ai pu dormir. Vers 10 heures une bombe est tombée près de la maison, où ? Nous ne savions. Ce matin, comme nous remontions vers 6 h 30 un coup de sonnette ! C’est Archambault qui venait nous demander les clefs de chez M. Martinet au 50, de ma rue en face de notre maison. Une bombe traversant la maison du n°52 de mon beau-frère est venue éclater dans le vestibule du n°50 où devait coucher un cousin de M. Martinet arrivé de Paris hier soir. Le vestibule n’existe plus, les lits sont au fond de la cave et on ne voit pas le malheureux. Est-il tué ? Ou fou de peur s’est-il évadé par un soupirail de la rue qui a été trouvé ouvert. Je fais prévenir Police et Pompiers.
Tout un quartier du faubourg de Laon vers la rue Danton est incendié, des maisons rue Gambetta et rue Chanzy depuis la rue de Venise jusqu’à l’ancien Grand séminaire en face du Grand Hôtel, tout ce quartier serait incendié, démoli. Un partout. Du reste les obus ne cessaient de siffler et d’éclater. Quand notre martyr finira-t-il ?
10 h 30 matin – On vient de retrouver, en face de notre maison, le malheureux Henri Martinet, broyé, haché, dans le fond de la cave ou il a été projeté par la force de l’explosion de la bombe. Dès 8 heures du matin j’avais eu l’idée d’employer les trois chiens de M. Martinet que je soigne pour les faire rechercher, mais les pompiers comme tous les hommes sûrs de leur supériorité m’avait envoyé promener, mais quand le capitaine des pompiers est arrivé je n’en fis qu’à ma tête et lâchait les chiens en les excitant un peu à chercher. Ils découvrirent les restes de ce malheureux affreusement broyé, sans tête. Cela n’avait pas duré trois minutes ! Je ne m’étais pas trompé en me fiant sur l’instinct et le flair de ces pauvres bêtes. Je fais le nécessaire pour la mise en bière, et l’inhumation qui aura probablement lieu dimanche matin. J’ai prévenu par dépêche M. Martinet-Devraine du décès de son cousin en lui demandant des instructions s’il y avait lieu.
Nuit tragique, douloureuse, sans sommeil et matinée plus lugubre encore. Dieu ne m’aura rien épargné. En sortirai-je ? Y survivrai-je ? quel martyr !
5h1/2 l’enterrement de ce malheureux aura lieu demain samedi à 11 heures. Encore une journée triste pour moi.
Quand donc serai-je avec les miens et que le long martyr aura cessé !

Samedi 10 avril 1915
210ème et 208ème jours de bataille et de bombardement
5 h 30 soir – Couché à la cave. Journée triste, pluie en ondée. Assisté aux obsèques de ce malheureux Henri Martinet, prières à l’église St Jacques à 11 heures, et de là été au cimetière de l’Ouest où il a été inhumé provisoirement, dans le Canton 31, au pied du poteau portant ce numéro (côté face), 5ème tombe. Je ne suis rentré qu’à midi 45 Reçu visite de Gillart architecte, venu de la part de Bouchette pour me communiquer une lettre de Mme Arnould ma propriétaire qui se refuse à me couvrir, par ces pluies battantes et qui parait très surprise que je fasse des réserves sur les dégâts que les pluies continuelles pourraient faire à mon pauvre mobilier, elle prétend que je suis sans doute déprimé pour faire de semblables réserves (révisions je dirais) ! Bouchette architecte et Gillart sont en dessous de tout en la circonstance. C’est la continuation de ma chance.

Dimanche 11 avril 1915
211ème et 209ème jours de bataille et de bombardement
6 h eures soir – Journée calme, beau temps. On a encore retrouvé des débris de ce malheureux Martinet. Je vais demain m’entendre avec la municipalité pour qu’on fasse des recherches dans les décombres. Quelle vi ! Rien ne m’aura été épargné.

Le passage suivant a été rayé.

Lundi 12 avril 1915
212ème et 210ème jours de bataille et de bombardement
8 heures soir – Nuit de bataille comme la précédente. Pas de bombe, journée belle et froide. Journée de printemps. Reçu lettre de ma pauvre femme qui me demande de mettre nos pauvres livres et collections à la cave ! Tant qu’à être perdus, j’aime mieux les laisser où ils sont ! Que de soucis elle se donne ! Si elle savait comme j’ai fait le sacrifice de tout cela ! Après tout ce que j’ai subi durant ce siège et depuis vingt ans ! J’en arrive à me dire que tout disparaisse ! N’en parlons plus… Si cela arrivait pour mes chers livres) nos collections ! Ce serait pénible, triste, douloureux, cruel certes… Mais je suis préparé et prévenu… Contre cette dernière douleur… épreuve… Et qu’y pourrai-je faire pour l’éviter, puisque les deux moyens de sauvetages se nos livres ne peuvent qu’aboutir ou à la moisissure à la cave, ou a la destruction par la bombe ou l’incendie ! or la cave c’est la destruction certaine et même sûre et certaine. Tandis que les bombes ou l’incendie, c’est le risque ! Je ne puis ! Je ne dois pas hésiter entre les deux et cependant Dieu sait si j’ai de la veine… de la chance… au jeu ! Fatalité Ανἀγκη. Je n’y ai jamais échappé !

Mardi 13 avril 1915
213ème et 211ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir -Belle journée. Recherché encore les débris du corps de ce malheureux Martinet. A 4 h 30 quelques bombes incendiaires qui ont allumé des incendies à la Société Générale, passage Poterlet, rue Jeanne d’Arc.
Ma propriétaire me menace et m’envoie une vraie lettre comminatoire pour me signifier que je n’aurai rien à attendre d’elle, et que je paie mon loyer, etc. Je verrai cela à Paris avec Maitre Thomas, avoué, 6, rue des Lavandières, quand j’irai la semaine prochaine. Car ma chère femme restant à Paris jusqu’au mois de mai, d’ici venant je vais aller passer quelques jours près d’elle et de mes petits. Voilà un voyage que je redoute ! Que ce sera pénible ! Mon Dieu ! Quand donc aurez-vous fini de me martyriser, de m’éprouver ? Quand me donnerez-vous enfin la tranquillité auprès de tous les miens et ici. Je n’en puis plus ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu!

Mercredi 14 avril 1915
214ème et 212ème jours de bataille et de bombardement
9 heures soir -Toute la nuit précédente comme la journée d’avant, bombardement général. Je n’ai pas ou peu dormi, dans mon grenier. La journée a été belle, trop belle puisque l’on ne pouvait pas profiter du soleil et des verts bourgeons que les arbres de nos squares et boulevards nous montrent. A 9 h 30 présidence des allocations militaires. Jusqu’à midi et pendant que nous siégeons les bombes sifflaient. L’après-midi je me suis occupé de mon voyage à Paris qui aura lieu vers le 20/21. Vu le commandant Colas, charmant pour moi. J’obtiendrai de lui ce que je voudrai. Car depuis la mort de ce malheureux Martinet il n’y a plus d’aller et retour. Je ne fais pas partie de l’exception, et du reste le commandant m’a dit : « Pour vous, M. Guédet, tout ce que vous voudrez de la Place ! » C’est donc carte blanche.
J’ai revisité la maison Martinet du haut en bas! Rien en dehors du sous-sol effondré, les étages sont relativement intacts, mais encore des débris humains infimes, mais toujours des débris. J’y renonce. J’ai recueilli le plus gros! A quoi suis-je réduit! Mon Dieu! Je le devais!
Des trois chiens Martinet je n’en n’ai plus que deux, à la suite d’une frasque et d’une imprudence du commandant Colas! Ce qu’ils m’auront donné de soucis ces roquets là! Enfin ce sont des chiens. J’aurais été si heureux qu’on agisse de même pour les miens. Mon pauvre Bobock (comme le dit Marie-Louise) si j’ai pris cette charge c’est en pensant à toi qui te chauffe en lézard au soleil sur la pelouse de St Martin en battant de la queue quand mon pauvre vieil octogénaire de père passe et repasse près de toi, au bon soleil de mon cher Pays natal. La Champagne, la Marne, la Terre qui a toujours été le tombeau des Vandales. Oui les champenois ont toujours eu de la Race et j’en ai.
Vu les Abelé, installés comme dans des catacombes dans leurs caves. Fort curieuses : une longue voute et à droite et à gauche au milieu d’une allée centrale des cellules ou chacun a son home, à gauche… A droite le bureau de travail, les bureaux, salon, salle à manger, etc. Chapelle à l’extrémité pour permettre même aux paresseux d’assister à la messe dans leur lit ! C’est bien, c’est curieux, ce sont des catacombes.
Je me suis entendu avec lui (Henri Abelé et Charles Heidsieck) pour l’auto pour aller à Paris par Épernay. Tous sont aux petits soins pour moi. La phrase suivante a été rayée.
Quelle nuit allons-nous avoir ? Je ne sais, mais nous avons rudement taquiné les allemands, gare les représailles nocturnes avec tous leurs accessoires.
J’ai fixé mon départ au 20/21 courant à cause de ma pauvre main droite brûlée afin que je n’aie plus de pansement à faire à Paris. Je suis toujours profondément triste, las !

Jeudi 15 avril 1915
215ème et 213ème jours de bataille et de bombardement
6 heures soir – Journée de soleil splendide, journée de printemps hélas! Nuit et journée calme. Les arbres du pauvre jardin fleurissent et verdoient ! Tout cela m’attriste beaucoup et j’ai bras et jambes coupés. Je m’affaibli de plus en plus! Vivrai-je jusqu’à notre délivrance? Je n’en puis plus. Je m’occupe d’organiser mon voyage. C’est bien fatigant. Je n’ai plus la tête forte. Je me déprime de plus en plus !
Mon Dieu! Mon Dieu! Ma pauvre femme, mes pauvres enfants, mon Père, mes pauvres aimés !

Vendredi 16 avril 1915
216ème et 214ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir – Journée splendide, soleil chaud. Je souffre de la chaleur et puis je suis si faible. Je viens de faire encore des courses pour mon voyage à Paris. Je suis éreinté. Vu M. de Cardaillac, substitut du procureur, toujours fort charmant. Demain je verrai le président et pour mon passeport le commandant Colas. Je suis las et découragé de plus en plus. Par ce beau soleil et ce calme extraordinaire on se demande à chaque instant si on n’a pas rêvé, si on ne rêve pas. Et dans un instant, une heure, les obus siffleront pour nous rappeler à la réalité. Non, l’épreuve est trop rude, trop dure pour moi, je n’y arriverai certainement pas. Je me sens usé. Et dès que j’aurai trouvé le calme je tomberai, si je ne tombe pas avant que Reims soit délivré. Dieu n’a pas pitié de moi, de ma misère, de mon martyre.

Samedi 17 avril 1915
217ème et 215ème jours de bataille et de bombardement
6 h 30 soir – Journée belle mais un peu grise. Mon voyage pour Paris se brusque et se précipite. Charles Heidsieck est venu me dire que l’auto revenait libre lundi 19, et qu’après ce serait pour plus tard. J’ai donc décidé de partir lundi à 6 h 30 du matin pour prendre le train à Épernay à 7 h 57 pour arriver à Paris à 11 h 39. A 6 heures du matin je serai à la Banque de France pour prendre les valeurs Mareschal et les porter à Madame Mareschal à Paris. Je pourrais donc, en arrivant à 11 h 30 les remettre à M. Paul Cousin dans l’après-midi.
Mon voyage et mon séjour là-bas seront tristes, oh ! Combien triste! Revoir mes aimés, ruiné, sans espoir de bonheur pour le reste de ma vie.
Mon Dieu que c’est dur ! Il n’est pas permis de souffrir aussi tant que cela.
Dimanche 18 avril 1915
218ème et 216ème jours de bataille et de bombardement
6 eures soir – Nuit calme. Journée splendide, chaude. Des avions. Mon départ est remis à mardi 20, mêmes heures et dispositions. J’ai fait télégraphier à ma pauvre femme que je n’arriverai que le mardi. Vu à La Haubette au parc le président Hu à qui j’ai conté mes mésaventures avec ma propriétaire Mme Arnould. Il m’a défendu de répondre et de payer quoi que ce soit. Vu M. Dhommée le sous-préfet qui est nommé préfet de la Vienne, de Cardaillac substitut, Dupont-Nouvion avocat. Je suis toujours si triste, me remettrai-je jamais ?

Lundi 19 avril 1915
219ème et 217ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir – Journée calme. Temps magnifique. Je prends mes dernières dispositions. Je pars demain à Paris à 6 h 15. A 5 h 30 je serai à la Banque de France pour prendre les valeurs Mareschal et la voiture me prendra à 6h1/4 pour filer à Épernay. Que Dieu me protège. Nous protège et que je voie enfin la fin de nos peines !

Du mardi 20 avril 1915- 220ème et 218ème jours de bataille et de bombardement au
Dimanche 2 mai 1915- 232ème et 230ème jours de bataille et de bombardement

« A Paris près de mes chers aimés

sauf mon pauvre Jean et mon Père ! »

Je reviens écœuré de Paris et de ses habitants ! C’est un défi à la pudeur, à l’honnêteté et à tous les sentiments nobles et dignes qui doivent et devraient les inspirer (les Parisiens) qui vont, viennent, virevoltent, s’amusent, etc. Comme si la Guerre n’existait pas !! C’est le cas de répéter la phrase célèbre : La France ? Plat du jour chaud! Pourvu que je m’amuse et que je vive bien!

Lundi 3 mai 1915
233ème et 231ème jours de bataille et de bombardement
8 h 20 soir Je suis rentré hier fort triste, cela ne se demande pas, à Reims vers 7 h eures soir après avoir quitté les miens, et quand les reverrai-je ? Nuit calme. Journée du 3 un peu sombre le matin mais embellie l’après-midi. Tout ici verdoie, fleurit ! Tandis que la mort s’égrène partout ! Revenu à mes affaires, 47 ou 48 lettres trouvées qui m’attendent, je déblaie ! J’en ai pour deux jours. Reprise de ma vie publique, notaire, juge de Paix, etc.
Je retrouve Reims triste, délabré et un peu plus démoli ! Mais surtout, comme esprit, devenu passif !Fataliste! Indifférent ! Partout et dans tous c’est la lassitude, l’indifférence même ! On ne suppute même plus sur les dates de délivrance en jours.
Les trois quarts du feuillet suivant ont été découpés.
…Pour morales ! Tout ! tout ! et Rien ! Rien ! ne m’est épargné ! Pendant que j’écris ces lignes de 8h 15 à 8h35 canonnade furieuse, vers Courcy, Loivre, Berry-au-Bac ! En ce moment, 8 h 45 calme absolu ! Sera-ce pour toute la nuit ! Peu m’importe ! Ce serait si bon de mourir et de ne plus souffrir !

Les trois quarts du feuillet suivant ont été découpés.

…Le Parquet m’a demandé la date de ma promotion comme suppléant de juge de paix pour répondre à une circulaire de M. Herbaux, Procureur Général, relative au traitement qui me serait dû pour ces fonctions. Me voilà passé budgétivore ! J’aurai vraiment fait tous les métiers. Si je touche quelque chose de ce chef ce sera pour vous mes petits en souvenir de la Guerre, ils s’achèteront un souvenir qui leur rappellera tout ce que j’ai fait et surtout tout ce que j’ai… Souffert.

Les feuillets 217 à 219 ont disparus.

Dimanche 9 mai 1915
239ème et 237ème jours de bataille et de bombardement
7 h eures soir -Nuit de bombardement, réveillé constamment par les vibrations des vitres de mon réduit de guerre, ce qui me reste! Pour ne pas descendre à la cave ! J’ai mal dormi. Je m’éveille à 6 heures, temps magnifique. Je m’habille et me dispose à aller à la messe de 8 h 30 à St Jacques quand mon bon ami Charles Heidsieck m’arrive en trombe me disant : « Il fait très beau, venez-vous avec moi à VilleDommange où je verrais Roussin, j’ai rencontré Corneille qui m’a dit qu’on avait des places rue Buirette dans la Patache (voiture hippomobile lente) qui va à Pargny ; venez avec nous déjeuner à Ville-Dommange et après avoir fait un tour nous reviendrons en nous promenant à Reims ! »

– « Oui, j’accepte, mais je n’ai pas été à la messe ! »

« Ne vous inquiétez pas. Vous sûr aurez une messe à Pargny ou à Ville-Dommange ! »
Nous partons rue Buirette, retrouvons Corneille, la voiture est prête, mais au moment de partir je dis à Charles Heidsieck : « Et nos passeports? »

« Oh ! j’ai celui d’auto avec nous ! » Il cherche mais pas de passeport !
On envoie un cycliste le chercher chez Henri Abelé, rue de la Justice. Celui-ci nous le rapporte! sauvés!
Nous partons donc tous trois dans une Victoria (Renault DG Victoria de 1913) découverte par un soleil splendide, mais l’air est frais. En route, tout émotionnés nous achetons le Petit Parisien qui nous donne des détails sur le torpillage du Lusitania ! Pour nous c’est presque une victoire. Les allemands se mettent de plus en plus au ban du Monde Entier ! Tout en devisant, discutant, nous arrivons à Pargny (gare). Corneille avec son passeport régulier et nous avec notre passeport d’automobile ! Un gendarme rébarbatif nous déclare péremptoirement « que puisque nous pouvons, Charles Heidsieck et moi, aller à Pargny en automobile, nous pouvons nécessairement y aller en voiture à cheval (hippomobile) et même à pied !

– « Pourquoi pas en aéro ! »
Ce gendarme aurait dû découvrir l’Amérique!  Sur ce nous passons sans accises (taxe de péage) ! Et arrivant à Pargny, débarquement à la gare après avoir été visés (le passeport) par un douanier plutôt rébarbatif, mais le gendarme avait raison !

La soldatesque engrosse les filles !

Puisque nous pouvons aller à Pargny en automobile, subséquemment, nécessairement nous pouvons y aller etc. etc.
Quand je voyagerai plus tard, je m’assurerai toujours d’un laissez-passer pour automobile. C’est souverainement péremptoire pour passer partout, même en temps de guerre sur la ligne de feu ! Je m’inquiète de ma messe. Justement les fidèles y allaient, je les suis jusqu’à la modeste église de Pargny, il est 10 heures du matin. Sur la place je me heurte à Liance mon jeune notaire de Rosnay qui n’a pas l’air de s’amuser ici, où comme automobiliste il fait son service ici, où il s’ennuie à mourir ! Il déplore tout ce qui c’est passé chez lui, autour de lui, mœurs, vol soldatesque tout y passe… Toute la ligne ! Il est écœuré… Çà me console, car je croyais qu’il n’y avait que moi qui voyait, constatait pareils scandales, et que seul je m’en offusquais. Entre autres exemples, il me citait que le Dr Vignon de Romilly estimait qu’il y avait déjà dans les villages sur la ligne de Reims à Dormans (C.B.R.) (Chemin de fer de la Banlieue de Reims) 250 femmes mariées ou jeunes filles qui étaient enceintes ! Des œuvres de la soldatesque qui occupe ces villages, etc. Etc. Tout à l’avenant.
Nous assistons à la Grand Messe (1h3/4 de durée) avec sermon lu et lecture de la pastorale du cardinal Luçon pour la neuvaine de la fête de Jeanne d’Arc. A la sortie je retrouve Charles Heidsieck qui (ayant été à la messe à Reims) était allé faire un tour jusqu’à Jouy.
Nous nous dirigeons vers le Château Werlé où est installé l’hôpital temporaire n°6 du Dr Lardennois. Que je ne rencontre pas malheureusement, étant parti en congé de la veille! J’y vois un sergent Gras à qui j’avais à causer d’affaire, et nous nous mettons en quête de déjeuner dans une auberge quelconque. Nous frappons à trois, quatre portes. On nous signifie qu’on ne peut rien nous donner! Il est 11 h 45 ! Mon brave ami la trouve saumâtre ! Où manger ? Chez M. Misset alors ! Allons-y ! Il faut vous dire que comme nous entrions à Pargny nous rencontrâmes M. Misset, intendant gérant des domaines et du château de M. Werlé qui nous arrête, cause un moment avec nous et nous invite à venir déjeuner chez lui. Comme nous faisions un geste de refus en lui disant que nous trouverions notre affaire dans une auberge quelconque, il nous dit en riant : « Au revoir, je file à une réunion du conseil municipal. Je vous attends à midi car vous serez bien obligés d’accepter mon invitation! »
Il avait dit vrai, et à notre courte honte nous nous allâmes humblement lui demander l’hospitalité. Il était enchanté de notre déconvenue. Déjeuner charmant. Mme Misset très simple, et parfaitement élevée. Avec nous dinait les enfants et la femme d’un capitaine des Zouaves (très zouave elle-même) qui était venue près de son mari soigné à l’Hôpital Werlé. Soi-disant pour passer huit jours et il y a deux mois qu’elle est là, acceptant l’hospitalité économe de Misset. Le brave M. Misset accepte cela philosophiquement. « Nous sommes depuis neuf mois si peu chez nous ! » dit-il d’un ton résigné! Il est vrai qu’il est accablé de militaires de tous galons, logeant l’État-major et ces messieurs ne se gênent pas ou daigne le laisser chez eux!Pour prendre le café il a fallu demander la permission d’aller sur la terrasse d’où l’on jouit d’une vue splendide sur Reims ! Mais ce sont les galonnés qui en jouissent !!
Dans la pièce à côté on jugeait un malheureux officier français qui avait causé à un officier allemand sur les tranchées. Il est à craindre qu’il ne soit fusillé demain !

Vers 2 h 30 nous visitons avec M. Misset l’installation hospitalière du Château Werlé, où tout est intact, les allemands n’ayant pas eu le temps de piller. J’admire les boiseries peintes relatant l’histoire de France provenant du château d’Étoges, et puis nous nous quittons pour regagner Reims par Jouy, Ville-Dommange, Les Mesneux à travers champs, Bezannes et Reims où nous arrivons vers 6 heures fatigués, car nous ne sommes plus habitués à de semblables marches.

Les feuillets 221 à 224 ont disparus.

Mardi 18 mai 1915
248ème et 246ème jours de bataille et de bombardement
11 h 30 matin Pluie toute la nuit qui a été calme. Je suis toujours inondé de plus en plus.
Reçu visite de l’abbé Dupuit, curé de St Benoit de Reims qui m’a remis le testament du pauvre abbé Thinot, tué à l’ennemi à Perthes-les-Hurlus. Visite d’Henri Abelé pour une citation en conciliation avec l’intendant militaire de Châlons-sur-Marne pour une automobile réquisitionnée et pour laquelle on lui offre 9. 060F quand elle lui a coûté six mois avant 14. 000F
On m’apprend la mort de René Peltereau-Villeneuve, frère de mon confrère de Reims, la tête emportée à Givenchy ces jours-ci (tué à Notre Dame de Lorette le 9 mai 1915). Il était marié avec la fille de Pol Charbonneaux, et laisse cinq enfants. Il valait cent fois mieux que son frère ! Ce sont toujours ceux-là qui…

La demi-page suivante a été découpée.
…Qu’il m’a rendu durant ces derniers temps. J’en profiterai aussi pour voir l’intendant militaire pour l’affaire d’auto avec Henri Abelé. J’ai mon passeport signé d’avance pour le 22.
Quel calme! il m’inquiète. La délivrance est si peu probable. J’ai déjeuné aux Galeries Rémoises avec Tricot et Masson notaire à Laon, actuellement maréchal des logis au 29ème d’artillerie cantonné aux Mesneux, celui-ci nous disait qu’on craignait encore un hivernage devant Reims. C’est à désespérer de tout !

Mercredi 19 mai 1915
249ème et 247ème jours de bataille et de bombardement
9 heures matin Toujours le calme… Effrayant. Temps couvert avec pluie. Ce matin, commission des allocations militaires. Les journaux ne disent toujours pas grand-chose. L’Italie se tâte toujours. Et je me demande même que si elle jette son épée dans la balance si cela fera avancer beaucoup les événements et notre délivrance! J’en doute, au train où cela marche…

La demi-page suivante a été découpée.

L’après-midi, monté jusqu’à la Place rue Dallier pour demander si l’on m’octroierait un laissez-passer pour ma pauvre femme. J’obtiens tout ce que je veux et même si je voudrais même la lune. Samedi avant de partir j’aurai un laissez-passer pour elle, sauf à ne pas m’en servir. De la rue de l’Union Foncière je vais pour dire à Luton ce que j’avais obtenu de Lallier de faire pour sa permission de huit jours à travers les mailles de cette vieille ganache de Cassagnade… (trois points)
Causé avec un capitaine des G.V.C. (Garde des Voies de Communication), Melon, un de mes vieux pensionnaires, mystification d’un brave maréchal des logis de Gendarmerie à qui je reprochais que dans cette rue déserte de l’Union Foncière de ne rencontrer que des gendarmes que s’en était fourni ! Haut-le-corps du brave… Porte-baudrier ! qui crie au capitaine Melon qui pissait dans un coin : « Mon capitaine, qu’est-ce que ce civil me dit ? »

  • « Je vous le recommande !! et ne le lâchez pas !… »
  • Alors moi de répliquer : « Mon brave gendarme, je le regretterais pour vous, car si vous avez votre testament à faire ce serait impossible car je suis le seul notaire resté ici à Reims, et l’oiseau rare que vous coffriez par vous serait dans l’impossibilité de vous rendre ce service. »
  • Tête du Caporal qui après tout ne peut s’empêcher de rire quand il répondit devant lui : « Ah !Môssieur le notaire ! Vous me la paierez celle-là ! Si jamais je vous pince après 21 heures du soir dans mes parages vous n’y couperez pas ! »
    Entendu mon cher, Marché ! je serais enchanté que vous me procuriez un abri, car comme ma maison est brûlée, je dois vous avouer que je couche sous les ponts depuis 2 mois et demi et coucher sous un toit, même celui du bloc ce serait pour moi une nouveauté et un délice tout notaire que je suis, doublé de votre juge de Paix pour tout le territoire de Reims !
    Le pauvre gendarme doit être encore figé dans sa rectification de position militairement. « Oh pardon Monsieur le Juge ! Je ne savais pas que c’était vous M. Guédet, le notaire !»
    Je m’en fus moi dormir pas plus fixé pour cela, mais une chose m’inquiète : « Est-ce que mon gendarme est encore figé dans sa rectification de position… militaire, scrogneugneu ! devant la porte de son cantonnement ? J’espère que non !
    Je poussai jusqu’à la Poste au Pont de Muire pour demander si mon courrier me subirait pas une nouvelle quarantaine en le faisant renvoyer d’ici à St Martin. On m’affirme que non si je donne l’ordre de le renvoyer à St Martin du 23 au 31.
    Rentré chez moi fatigué. Je me mets à ma correspondance que je déblaie et mets au point. Il est 7 heures Je dîne et j’écris ensuite ces lignes. 9 h 30 calme plat, pas un obus, pas un coup de canon. Tâchons de dormir si les allemands le permettent. Dans mes lettres reçues une charmante de Mme Schoen – toute de cœur – elle a vu les de Vraël et a été très touchée par leur affection pour moi, et de leur odyssée à Rocquincourt, Courcy à quelques kilomètres d’ici où ils n’ont pu reprocher quoique ce soit aux allemands, chose qui surprenait au possible cette bonne Mme Schoen !

Vendredi 21 mai 1915
251ème et 249ème jours de bataille et de bombardement
4 h 30 soir Journée lumineuse, lourde avec soleil nuageux nébuleux toute la journée. Calme ordinaire sauf vers 3 heures quelques coups de canons français, et quelques obus allemands. Mis mon courrier en ordre, rangé pas mal de chose en vue de mon départ de demain pour St Martin. En somme journée occupée sans enthousiasme. Je suis assez triste car mon Robert part pour la révision de la classe 17 aujourd’hui, pourvu qu’il soit ajourné comme son frère il est si peu fort aussi.
Reçu visite du gendarme François, ancien concierge de Charles Heidsieck qui m’apprenait qu’il avait arrêté des soldats la nuit dernière en train de vider une cave près de chez Jolivet, rue du Marc, et il…


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…Le rencontre, il reporte mon esprit à ces types louches, falots et terribles de 1799, dont on n’a jamais pu analyser la mentalité ni éclaircir les allures, les agissements, les mobiles et les existences ! Singulier personnage que ce Legendre… Si G. Lenotre (auteur dramatique 1855-1935) vivait dans cinquante ans, je le livrerais à ses patientes recherches et à ses analyses ! Il y aurait certainement de curieuses choses à découvrir et de curieux chapitres à écrire sur ce type là ! Je pars demain à 1 heure revoir mes chers aimés, pourvu que je les trouve bien portants ainsi que mon vieux père et que nous ayons de bonnes nouvelles de Robert.

La demi-page suivante a été découpée.


Samedi 22 mai 1915

252ème et 250ème jours de bataille et de bombardement
11 heure matin Beau temps lourd, orageux. Toujours le grand calme impressionnant. Je pars à 1 heure. Dérangé continuellement. Pourvu qu’il n’arrive rien durant mon absence et qu’enfin je triomphe de tout et de tous.

Du dimanche 23 avril 1915- 253ème et 251ème jours de bataille et de bombardement
Au
Samedi 5 juin 1915 -266ème et 264ème jours de bataille et de bombardement

« Chez mon père

à Saint Martin-aux-Champs (Marne) »

Dimanche 6 juin 1915
267ème et 265ème jours de bataille et de bombardement
Trois heures après-midi . Suis rentré hier soir vers 7 heures après quinze jours passés près de ma pauvre chère femme et des trois petits. Les deux ainés étant toujours l’un à Vevey (Suisse) pour se reposer, et l’autre à Paris pour sa philosophie. Je n’ai pour ainsi dire vécu que d’une vie animale tellement j’étais brisé physiquement et moralement.

La demi-page suivante a été découpée.

…Repris ce matin ma vie de galère. Eté à la Ville remettre mes lettres au Docteur Langlet, causé quelques instants avec lui et M. Raïssac, secrétaire général. Vu Houlon conseiller municipal. Après la mort de Pérot conseiller municipal socialiste qui s’est pendu pendant mon absence, désespéré de voir ses utopies internationalistes effondrées et ses collègues allemands comprendre la solidarité socialiste de la façon dont ils la pratiquent actuellement. C’était un esprit droit, qui sans conviction religieuse ne pouvait que finir ainsi : le suicide.
Après-midi et ce matin commencé à mettre à jour ma correspondance. Y arriverai-je ? Tellement j’en ai.
Je me demande de plus en plus si je pourrai aller jusqu’au bout, mes forces me trahissent parfois.

La demi-page suivante a été découpée.

Je lisais il y a quelques jours dans l’Écho de Paris du vendredi 4 juin, un article de Maurice Barrès intitulé « Les Veuves de la Guerre », et ce passage me frappait tant il était vrai et était applicable à quantité de ces héros (?) de l’arrière, le voici :
« Mais il ne faut pas qu’ils (les enfants) oublient. Il faut qu’ils aient de leur père un souvenir très lumineux, très vivant, qu’ils sachent bien que c’est parce qu’ils avaient un papa jeune, brave, robuste et vaillant qu’ils ne l’ont plus, que si leur papa avait été un papa à la conscience moins droite, un papa plus froussard, il serait embusqué dans un bon petit poste pas trop périlleux, et il serait revenu sain et sauf à la fin de la Guerre. Il faut que nos petits sachent bien qu’il vaut mieux pour eux n’avoir plus de papa qu’un papa lâche, pourvu qu’ils aient une maman vaillante et gaie. »
Et je songeais à la clique… (rayé, illisible) à qui ces lignes s’appliquent étrangement. Cela n’empêchera pas que nous, ceux qui auront fait leur devoir, nous soyons toujours honnis et écrasés par ces lâches là comme le dit si bien Maurice Barrès. Tout cela est bien décourageant, et si seulement Dieu nous donnait dès maintenant un commencement de réparation, de satisfaction contre ces gens-là! Mais c’est tout le contraire, comme me le disait si bien tout à l’heure cette brave Mlle Valentine Laignier qui elle aussi souffre de voir toutes ces lâchetés autour d’elle, comme moi-même je les vois, je les touche, je les subis.
Serons-nous récompensés ? Le châtiment est-il proche pour cette espèce là ? Je n’ose l’espérer. Foulés nous sommes ! Foulés nous resterons !

Lundi 7 juin 1915
268ème et 266ème jours de bataille et de bombardement
7 heures soir – Torride de chaleur. J’en souffre beaucoup, d’autant plus que j’ai passé pour ainsi dire une nuit blanche. A 1 h 15canonnade, fusillade, mitraillade furieuse, et cela durant trois quart d’heure. Puis silence jusqu’à 2 h 45 et ensuite nouvelle sarabande jusqu’à 3 h 30. C’était un roulement continu. Nous attaquions, parait-il, toujours pour ne pas avancer, bien entendu. Gare cette nuit la réponse des allemands. C’est bien dur. Quelle vie ! Fais mon retard de courrier, j’arrive peu à peu à la fin. Vu Mlle Mary Monce et visite avec elle sa maison rue Chanzy 71.  Elle a reçu treize obus. Quel chaos! Si Marie-Antoinette revenait dans cette maison où elle a assisté au passage de Louis XVI lors de son sacre elle ne reconnaîtrait plus. Les jolies boiseries de cette époque sont bien mal en point, notamment celles de la salle à manger, je lui ai conseillé de les mettre en sûreté, surtout le panneau de la cheminée, ainsi que les débris du marbre de cette malheureuse cheminée. Celle du salon est encore intacte. Pourvu que cela en reste là. Le bahut de l’époque avec le gros marbre dans la cuisine est réduit en poussière malheureusement.

Mardi 8 juin 1915
269ème et 267ème jours de bataille et de bombardement
5h soir Nuit calme, journée de même, température lourde et orageuse. Vu à la Mairie ce matin à diverses affaires de justice de Paix. Cette après-midi été à l’Enregistrement pour séquestre Louis de Bary et obtenir opposition. De là passé rue Dallier, 1, au bureau de la Place, pour serrer la main et féliciter le commandant Colas de sa nomination de lieutenant-colonel sur Place. Le brave commandant est loin d’être optimiste et n’a pas espoir que nous soyons délivrés bientôt. In petto il envisage encore un hivernage devant Reims ! J’avoue que j’en ai bras et jambes cassés. Il faut donc désespérer ! de tout !
9 heures soir. C’est un peu à contrecœur que je me vois obligé de consigner une petite réflexion que m’a faite cet après-midi un (imbécile) de confrère Legrand, notaire à Conflans-en-Jarnisy , actuellement musqué non embusqué, brigadier automobiliste au 6ème Corps du général Franchet d’Espèrey à Gueux qui venait me demander la gracieuseté de signer un certificat de vie pour une de ses tantes, qui en entrant eu cette réflexion lapidaire : « Comment, vous avez encore ces deux pièces ? Je croyais que vous étiez plus « amoché » que cela et que vous n’aviez plus que votre cave comme habitation ! »

On ne peut être plus inconscient, je lui ai répondu : « Vous trouvez que j’ai encore trop de logement ? » Sur cela il a piqué un rouge et… bafouillé. Imbécile, va ! et voilà la mentalité de tous ces musqués là – non embusqués – pour la Gloire de la France ! Quelle Pitié !

Mercredi 9 juin 1915
270ème et 268ème jours de bataille et de bombardement
8 h 30 matin Calme complet… Pluie chaude et lourde ce matin.
Séance ce matin à 9 h 30pour les allocations aux…

 

Le bas de page a été découpé

…Enfants me firent remarquer un arc-en-ciel. Ce n’était pas un arc-en-ciel mais un cercle rond aux couleurs de l’arc-en-ciel qu’il entourait entièrement le soleil couchant, c’était très beau en même temps que singulier. Je n’ai jamais vu cela. Est-ce un signe des temps ? Que sais-je ? Eté voir Mlle Marie Monce vers 5 heures pour diriger et conseiller le sauvetage des vieilles choses de valeur de sa maison. Encore toute émotionnée elle m’a conté les tentatives malpropres et audacieuses du commandant Lallier, officier d’État-major du général Cassagnade, associé de la Maison Deutz et Geldermann d’Ay. Un joli monsieur ! ma foi ! Je lui ai conseillé de se barricader chez elle avec son frère et je dois aller la revoir demain à cinq heures, heure à laquelle ce saligaud là lui a dit qu’il reviendrait pour voir si elle serait mieux disposée à satisfaire son sadisme !… Et dire que tous ces galonnés là embusqués sont tous les mêmes !

Jeudi 10 juin 1915
271ème et 269ème jours de bataille et de bombardement
10 heures matin Calme toujours, ce matin quelques avions, température lourde et orageuse. Je viens d’écrire à Jean…

Le quart de page suivant a été découpé.

9 heures soir- Entendu quelques obus siffler vers 5 heures. Vu le Père Pottié, très bien en pioupiou ! Capote horizon, képi avec manchon de toile bleue, un pantalon toile bleu national et au côté… Rosalie (épée baïonnette Lebel). Je ne lui ai fait qu’un reproche, c’est qu’il porte son ceinturon comme une haire ! Causé longuement rue de Venise avec lui et le Père Virion.
Nos idées ne sont pas couleur de roses ! Loin de là ! Le pauvre Pottié me disait navré de la décadence morale et intellectuelle du soldat, au milieu des quels il vit. Ces hommes n’ont même pas l’idée nette de la Patrie. En dehors de leurs veaux, vaches, chevaux, poulets, la Patrie n’existe pas. Alors ils ne comprennent pas nécessairement ce que peut être la Patrie, la France ! Education laïco-sociale démocratique que nous subissons depuis 40 ans. C’est à dire négation et anéantissements intellectuels ! Nos gouvernants disent être fiers de leurs résultats ! Quelle opposition !
L’Allemagne travaillant pour la guerre ne vivant que pour la guerre depuis 44 ans.
Tandis que la France travaillait uniquement contre la Guerre, c’est-à-dire pour l’esclavage… nous définitivement.

Le quart de page suivant a été découpé

…De tonnerre ne court pas ! Aurons-nous bientôt le coup de tonnerre… de la délivrance. J’en désespère, à moins d’un miracle comme celui de la Victoire de la Marne !

Vendredi 11 juin 1915
272ème et 270ème jours de bataille et de bombardement


9 h 30 matin . Nuit calme et matinée de même. Je renonce à l’écrire tous les jours maintenant cela étant sous-entendu. Le temps est couvert et orageux, que la pluie et l’inondation de nos pauvres ruines. Le calme est tel que je n’entends uniquement en ce moment que le chant d’un merle qui a du faire son nid dans le lierre du fond du jardin. Pauvre jardin ! Il eût été si beau en ce moment, mais il est de la couleur du bois de décembre brûlé, le gazon est moitié mort et en fleurs. Les rosiers grimpants sont en fleurs mais grimpent follement en gourmands. C’est la révolution, l’inculte dans toute sa laideur, sa profonde tristesse. Quand donc quitterai-je tout cela, ou j’ai tant souffert, où j’ai vécu depuis déjà dix mois des heures tragiques, angoissantes, poignantes de douleur. Mon martyr n’a-t-il déjà pas assez duré ? Mais après où aller ? Je n’ai plus de toit pour m’abriter avec les miens. Je suis sans foyer. Où aller ? Où me réfugier ? Dieu m’éclairera-t-il bientôt mon horizon, mon avenir en tout petit peu, une lueur, qui me donne un peu de courage, confiance et espoir en des jours meilleurs…

Le quart de page suivant a été découpé, le feuillet 233 a disparu. (12 juin 1915)

…J’ai enfin une photographie du docteur Langlet notre maire, que je vais pouvoir envoyer à mon jeune ami E. Lequeux (Émile Lequeux (1871-1935) artiste, créateur d’affiches et d’eau-fortes) pour qu’il le grave et en fasse une eau forte. Je suis certain qu’il le réussira. J’ai également écris à M.G. Hochet, actuellement brigadier RAC (Régiment d’Artillerie de Campagne) 6ème escadron train, 41ème Cie, 3ème peloton à Fougères (Ille-et-Vilaine) qui a servi d’interprète au Maire et à la municipalité lors de l’occupation prussienne pour lui demander des détails sur l’incident des deux parlementaires et que la phrase des « Cent mille têtes de cochons de rémois » (ihre hundert Schweinkopt de Rémois) avec les noms, grades, qualités des témoins de cette scène (allemands et français).

8 h 20 soir- Quelques coups de canon des nôtres, et c’est tout, à moins qu’on ne nous réserve des surprises. Peu importe ! à quoi bon! Quoiqu’il arrive ! On est si las !

 

Dimanche 13 juin 1915
274ème et 272ème jours de bataille et de bombardement
8 h 30 matin -On s’est battu toute la nuit avec rage. J’ai peu dormi, c’était impossible tellement cela fusillait, canonnait sans interruption. Aussi par le temps lourd et légèrement brumeux qu’il fait, je me sens bien fatigué. Eté à la messe de 7 h 30 aperçu (en blanc, illisible) qui vient faire acte de présence et re… Découvrir la Gloire ! Je suis las, triste, découragé. Jamais on ne saura ce que j’ai souffert de cette vie de reclus, de martyr.
6 h 45 soir- Passé une partie de l’après-midi près de Mlle Monce dans la crainte d’une tentative du commandant Lallier… Mais je crois que la réception plutôt… Froide que lui a faite cette pauvre jeune fille lui a servi de leçon. Il n’a pas récidivé. Quel goujat ! Quand même. Me voilà passé duègne, quand je dis que j’aurais fait tous les métiers !
La journée a été calme mais lourde. Pourvu que nous soyons tranquilles cette nuit. Je suis de plus en plus las. Mon Dieu ! Faites donc cesser ce martyr!

Lundi 14 juin 1915
275ème et 273ème jours de bataille et de bombardement
5 heures soir- Toujours le calme. Soleil radieux et chaud, et dire que nous sommes prisonniers !! Reçu notification du Parquet du décret du 31 mai 1915 rattachant à la juridiction de Paix des 1er et 3ème cantons de Reims les justices de Paix des 2ème et 4ème cantons et me nommant de ce fait suppléant pour la durée de la Guerre de toutes les justices de Paix de la Ville martyre. Je prêterai serment mercredi prochain 16 juin 1915 à 10 heures du matin, à La Haubette, 23ter route de Paris. Ce ne sera que la consécration et confirmation de ce que j’ai fait depuis que je suis suppléant puisque je remplaçais tous les juges de Paix et suppléant absents, c’est-à-dire tous sans exception, et je suis seul, c’est une spécialité, seul notaire à Reims! Seul juge de Paix à Reims ! et quoi encore!
Reçu lettre de Louis Leclerc mon liquidateur, qui fait bravement son devoir et se bat comme un lion aux Éparges et un peu partout. A Fresnes-en-Woëvre, il cantonne dans une étude de notaire de la localité et trouve les dossiers, minutes et comptabilité etc… Mis en litière par les allemands. Le commandant de son détachement veut pour déblayer la place brûler tout, mais le brave Louis se souvient qu’il est du métier et se dispute avec son commandant qui ne veut rien entendre et se met à l’œuvre pour brûler les minutes. Mon brave clerc s’impose du tout qu’il peut, entasse, entasse dans trois armoires minutes, dossiers, quittances, comptabilité ce qui lui tombe sous la main et lui parait le plus précieux à sauver, boucle le tout et met les clefs dans sa poche, au grand ahurissement du galonné ! Brave garçon ! Merci mon Petit ! Je suis fier de ton geste de belle solidarité. C’est moi qui t’ai inculqué le respect et le noble de notre métier et tu as prêché l’exemple. Merci du profond du cœur. Mon brave Louis, je suis fier de toi ! Je ne l’oublierai pas et quand dans les journées du notariat on rappellera les beaux traits que nous tous portons aux clercs. Je te ferais inscrire en bonne place. Tu l’auras bien mérité. Ton patron est fier de toi.

Le feuillet 235 a disparu, il reste un passage recopié sur un petit feuillet

Mercredi 16 juin 1915
277ème et 276ème jours de bataille et de bombardement
Cette nuit à 11 heures bombardement tout proche de chez moi, il faut descendre à la cave. A 11h 15 les bombes ont cessé de siffler. J’estime à trente ou quarante les projectiles lancés un peu partout, et particulièrement sur la Cathédrale. Eté à 10 heures à La Haubette pour une prestation de serment de suppléant à la justice de Paix des 2ème et 4ème canton de Reims. J’ai donc maintenant sous ma juridiction toutes les quatre justices de Paix de Reims et communes environnantes. Je vais déblayer le plus possible pour pouvoir aller à Paris et de là à Vevey pour rechercher Jean. Je tâcherai en outre d’aller voir à Genève les de Vraël et Mme E. Schoen.

Lettre de M. G. Hochet
Franchise militaire
Asp. Hochet Bies R.A.T. – 6ème Esc du Train Etat Major à Fougères (Ille-et-Vilaine)
Tampon de la Poste à Fougères du 18 juin 1915
Tampon rouge service postal 6ème escadron du train des équipages militaires – dépôt –
Monsieur L. Guédet notaire
Rue de Talleyrand 37 Reims (Marne)
Fougères, le 17 juin 1915
Cher Monsieur,
De mon côté je pense bien souvent à vous et j’ai lu avec joie votre bonne lettre. Quelle triste situation est la vôtre cher Monsieur et comme avec tous nos amis j’attends avec impatience la fin de nos épreuves. Permettez-moi d’admirer votre courage et votre endurance. J’ai dû quitter précipitamment ce qui reste de notre pauvre ville et je n’ai même pu serrer la main à tous nos amis car je devais rejoindre sans délai mon dépôt. Matériellement nous ne sommes pas malheureux, je supporte bien les fatigues et les privations et je me dis bien souvent qu’il y a de plus malheureux que moi. Mais quelles souffrances morales j’endure parfois, je n’ai pas besoin de vous le dire surtout qu’aucune lueur d’espoir ne point encore à ce triste horizon ! C’est avec plaisir que nous avons parlé de vous avec l’ami Archambault. Bien souvent nous échangeons nos impressions cherchant à nous donner mutuellement courage.
Voici quelques détails que vous me demandez : j’ai laissé mes notes à notes à Reims et beaucoup de ces détails m’échappent, mais j’espère pouvoir vous satisfaire superficiellement pour l’instant. 1° L’entrevue orageuse eu lieu le 4 septembre un peu après 14 heures. L’épouvantable menace fut proférée sur le pas de porte extérieur de l’Hôtel de Ville en présence de M. Alexandre Henriot, des appariteurs de l’Hôtel de Ville et de nombreux gardes civils : parmi eux un alsacien (dont le nom m’échappe) comprenant parfaitement l’Allemand, ce témoin gardait rue du Marc la maison dont le plafond en bois sculpté était d’une grande valeur, l’ami Metzger le connait certainement. Les menaces furent proférées en présence du général Zimmer et de son officier d’ordonnance. De nombreux citoyens, plus d’une centaine, ont assisté sur la place à la scène. Malheureusement
nous n’avons pu connaitre le nom de l’officier, un jeune capitaine faisant partie de l’État-Major de l’Armée de Bülow. Ce capitaine faisait partie d’un régiment de la Garde. Des discussions à ce sujet avaient déjà eu lieu dans la matinée dans le bureau de Monsieur le Docteur Langlet en présence de celui-ci, de M.M. le Docteur Jacquin, M. Lelarge, M. Emile Charbonneaux, M. Mignot, M. Georget, M. Bataille, M. Gosset, M. Gobeau (vétérinaire), M. Raïssac secrétaire de Monsieur le Docteur Langlet.
Je regrette de ne pas avoir sous les yeux mes notes me permettant de vous donner tous les détails. Ces notes sont restées sur la table de ma petite salle à manger rue Brûlée 3, au 1er étage et les clefs sont entre les mains de ma bonne Melle Georgette Siméon 46, rue Brûlée, qui pourrait vous ouvrir la porte de mon appartement. Vous trouverez ainsi tous ces détails avec d’autres qui peut-être vous intéresseront aussi. Ne craignez pas de me gêner, cher Monsieur, au contraire vous me ferez plaisir.
Le petit cercle d’amis à Reims doit être maintenant bien rétréci et je sens d’ici le grand vide qui s’est formé autour de vous. J’espère que votre cher beau-père M. Bataille est toujours en bonne santé et que vous avez des nouvelles satisfaisantes de toute votre chère famille. Veuillez je vous prie, présenter mes sincères amitiés à tous ceux qui voudront bien se souvenir de moi. A Monsieur Metzger lorsque vous aurez l’occasion de le voir. Je vous serre bien cordialement la main.
Sincèrement à vous.

Signé : G. Hochet
6ème Esc. du Train – Etat Major à Fougères (Ille-et-Vilaine)

Samedi 19 juin 1915
280ème et 278ème jours de bataille et de bombardement
9 h 15 matin Canonnade toute la nuit et bombardement assez loin de chez moi. Il va encore faire très chaud aujourd’hui. Bref situation toujours latente. Quelle vie! Nos progrès (?) vers Arras ne semblent avoir donné aucun résultat, alors ? Serons-nous enfin dégagés ici ? Je n’y crois plus. Je vais tout à l’heure retirer les valeurs du lieutenant d’artillerie René Martin-Guelliot de la succursale du Comptoir d’Escompte de Paris et les confier à M. Alard, architecte à Reims qui les remettra demain au Docteur Guelliot, 95, boulevard Raspail, Paris, ou à M. Martin, Père, 7, rue de Villersexel, Paris. Ce n’a pas été sans mal ! Dieu que ces banques telles que Crédit Lyonnais, Comptoir d’Escompte de Paris, Société Générale, se sont montrées désagréables, difficultueuses, malhonnêtes, moins raides pour la remise des titres et valeurs en dépôt à leurs clients, même pour l’ouverture des coffres-forts loués ! n’y a pas de mesquines difficultés qu’ils n’aient soulevées, employées. La raison je l’ignore ! Mais je suppose cependant que c’est la crainte de ne plus revoir ces clients qui font des retards. En tout cas ce n’est pas en les embêtant comme ils le font qu’ils les conserveront. Chose assez curieuse c’est la Banque de France qui durant toute cette période tourmentée qui se sera montrée la plus courtoise, la plus large ! Et Dieu sait cependant si la Banque de France est habituellement difficultueuse et tatillonne, au contraire elle a été d’une largesse, d’une amplitude qui m’a même étonné. Bref comme toujours il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’aux saints !
9 heures soir – Rien de saillant. Journée (comme toutes) monotone, morne. L’herbe pousse partout dans les rues. Reims devient une Ville morte, bien morte.
Charles Heidsieck est venu me demander d’aller nous promener à Pargny ou à Ville-Dommange demain pour jouir de notre dimanche. Cette fois nous emporterons notre déjeuner ! Départ 9 heures, le temps de passer à la Commandanture pour nos laissez-passer et filer. J’ai l’intention de grimper jusqu’à St lié où nous déjeunerons avec un panorama splendide, sous les ormes. Lui aussi trouve que c’est long et que cela ne va pas assez vite !

« Vos 100 000 têtes de merde de rémois ne valent pas nos parlementaires !

Dimanche 20 juin 1915
281ème et 279ème jours de bataille et de bombardement
9 h 30 matin – Nuit calme, temps magnifique. Je pars avec M. Charles Heidsieck pour passer la journée aux environs de Pargny, Ville-Dommange, ce sera un Dimanche passé!
8 heures soir – Eté à Pargny. Déjeuné dans le bois sur un banc en face de Mary femme de Paul Heidsieck. Revenu à Pargny, vu l’abbé Midoux (successeur de Thinot), revu Touzet mon brave clerc, Bouchette que j’ai secoué, tout officier gestionnaire de 3ème classe qu’il soit, pour son attitude dans mon affaire avec ma propriétaire au sujet de mon incendie, vu Legros lieutenant, muet, impossible de savoir pour demain (sauf-conduit).
Vu M. Misset en revenir de son hôpital écossais de l’autre jour. Puis couru reprendre une voiture à la gare de Pargny, il était temps.
Charles Heidsieck m’a répondu de l’offense de Cent-Mille têtes (100 .000 têtes) de cochons de rémois dont je m’occupe de consigner pour mes nôtres. Il sait que la phrase historique a été prononcée à l’Hôtel de Ville par un officier d’artillerie de la garde prussienne en présence de nombreux témoins et que ce n’est pas : 100 000 têtes de cochons (en allemand) de rémois (en français) « Ein Hundert Tauzent schweinkopf de Rémois » qu’il a dit, mais bien : « Ihre hundert taiger duck koppffler de rémois etc… » c’est-à-dire « vos 100 000 têtes de merde de rémois ne valent pas nos parlementaires ! » Peu importe l’expression : elle est toujours aussi vile, grossière, brutale et pas étonnante de cette race là.
Il tenait cela d’Emile Charbonneaux adjoint au Maire qui a assisté à toutes ces scènes. Or en rentrant j’ai trouvé une lettre de G. Hochet, actuellement au 6ème train des équipages, État-major à Fougères (Ille et Vilaine) qui servait d’interprète durant l’occupation et il a entendu la scène, et il précise que ‘était le 4 septembre 1914 un peu après 14 heures après le bombardement par erreur, en présence de M. Alexandre Henriot, et d’un nombreux public entre mon alsacien dont je retrouverai le nom en présence du général Zimmer, de son officier d’ordonnance (l’intendant militaire général de Mestre (à vérifier), avocat à la Cour d’appel) et l’officier qui l’a dit était un officier de l’État-major de von Bülow, capitaine d’artillerie d’un régiment de la Garde Prussienne. Voilà le point d’histoire qui se précise de plus en plus. Je reverrai Charbonneaux et je prendrai demain les notes de ce brave Hochet que je mettrai en sûreté.

Pas de nouvelle de ma pauvre femme depuis avant-hier, pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé. Que je suis triste. Et encore plus quand je songe à ce que j’ai vu cet après-midi des hauteurs de Pargny et Coulommes des travaux et des tranchées allemande ! Moi qui connais tous les coins et recoins de ces terres. Coins de Courcy, La Neuvillette, Bourgogne, Bétheny, Fresne, Witry-les-Reims, Courcy, Nogent, Pompelle etc… parce que j’ai chassé depuis vingt ans. Je ne les reconnaissais plus, je ne m’y reconnaissais plus. Oh ! que c’était triste, je m’ire (me mettais en colère) de voir cela et de se dire : c’est l’Allemagne ! La Prusse !

Lundi 21 juin 1915
282ème et 280ème jours de bataille et de bombardement
4 heures du soir -Toujours le calme. Le temps est orageux, lourd. Gare la pluie et l’inondation pour moi.
Ce matin j’ai été voir à la mairie (sous-préfecture) si mon passeport pour le train était arrivé. On me dit que ma demande avait été retournée pour me prier d’y joindre un mandat poste de 0,60 F pour le timbre dudit passeport ! que j’avais omis d’envoyer, et que du reste on ne m‘avait pas signalé comme nécessaire. Beauté de l’administration ! et de la paperasserie ! Maintenant quand le recevrai-je ? Obligeamment M. Martin me rendit le tout avec une enveloppe et sans refermer pour me permettre de prendre mon mandat et de l’y joindre et de faire porter le tout avant 16 heures.
Hors de cela rien, ou peu de choses. Eté chez M. G. Hochet pour prendre ses notes sur l’occupation allemande. Rien, rien trouvé ou les chercher. Reçu une lettre de ma pauvre femme qui me dit que St Martin a encore de la troupe.
Reçu le dossier de 70 affaires de simple police à juger demain à 1h, après-demain, Allocations. Pourvu que j’ai un passeport jeudi matin.

Mardi 22 juin 1915
283ème et 281ème jours de bataille et de bombardement
10 h 30 du matin – la nuit de 2 heures 4 heures Puis calme plat. Temps lourd et orageux. Dans l’Echo de Paris (voir aussi Louis Latapie du journal « La Liberté » (Article de louis Latapie (1891-1972) dans La Liberté du 21 juin 1915)) je vois dans une interview du Pape Benoit XV, qui ose ajouter foi à ce que les allemands affirment que s’ils ont bombardé la Cathédrale de Reims c’est parce qu’il y avait un observatoire. C’est faux – archifaux – Il est parfaitement regrettable que Benoit XV accorde crédit à ce mensonge. Attendons ! Quand nous pourrons causer écrire et nous défendre librement.
5 heures – Terminé mon audience de simple police. Les soixante dix affaires sont réglées, rien de saillant. Je suis rentré vers 4 heures fatigué, las, et de plus en plus triste. Vais-je tomber malade ! Je n’en puis plus.
7 heures – Voici la pluie. Quelle tristesse de plus pour moi. Ne verrai-je donc pas la fin de cette vie de prisonnier, d’emmuré dans mes ruines, devant nos ruines toujours, toujours ! L’audience a eu lieu comme la dernière fois dans la crypte du Palais de Justice ! Il y faisait juste chaud, je ne vois pas pourquoi on ne l’a pas tenue dans la salle ordinaire, nous aurions été mieux.

Mercredi 23 juin 1915
284ème et 282ème jours de bataille et de bombardement
6 heures . Calme. Temps lourd et orageux, pluies par ondées. J’ai enfin mon passeport. J’ai présidé la Commission d’allocation de matin, rien de saillant. Je vais donc partir vendredi 25 à 8 h 30 matin pour arriver le soir à 6 heures. Je ne puis prendre Jacques Wagener parce que luxembourgeois et que s’il sortait il ne pourrait revenir à Reims !
Reçu les nôtres de M. Hochet sur l’occupation prussienne de Reims comme interprète. En dehors de la phrase sur les deux parlementaires il y en a une autre dite sur le parvis de l’hôtel de ville par un capitaine prussien en voyant tout le peuple rassemblé sur la place en présence de M. Hochet et de M. Arnold, alsacien d’origine et concierge de la maison Bellevue, rue du Marc au coin de la rue de la Prison (le beau plafond) (rue de la Prison du Baillage depuis 1924) « Ach was, ich verstehe nicht ihr französischer Quatsch ! Das alles ist Dreck ! Wir schiessen das Lumpensvolk nieder. Wissen Sie überhaupt nicht dass ein einziger unserer Soldaten mehr wert ist als ihr ganzes Gesindel ! »
Tous les officiers prussiens avaient, dit-il, une attitude arrogante, brutale, lâche ! Les saxons étaient plus corrects !

Prochain article: 10) Carnets de guerre de Louis Guédet (23 juin 1915 – 31 décembre 1915)

97/journal de la grande guerre: le 9 novembre 1914

Journal du rémois Paul Hess (extraits)

Paul Hess évoque la réunion des employés municipaux qui tiennent à féliciter le maire pour la distinction (NDR: Légion d’honneur)que el gouvernement lui a décerné.

Le Dr Langlet précise qu’il a accepté « la décoration qui lui a été remise en tant que maire de la ville et qu’en cette qualité il en est fier; estimant ainsi que l’honneur doit s’en reporter sur ses collaborateurs et sur la vaillante population de Reims. »

Le Courrier rapporte la visite qu’a fait le cardinal Luçon à Clairmarais paroisse du Sacré Coeur et aux Trois Piliers.

 Reims, le 9 novembre 1914… un obus dans le buffet

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Voir sur le site d’Amicarte 51

http://www.paperblog.fr/7105484/reims-le-9-novembre-1914-un-obus-dans-le-buffet/

Témoignage d’un officier français qui a vu le bombardement de la cathédrale

http://catreims.free.fr/mem/annexe08.html

Jours pas si tranquilles au Cavaliers de Courcy

Signe de la nervosité  qui gagne le secteur de la plaine de Courcy en cette fin d’année 1914, la journée du dimanche 8 au lundi 9 novembre 1914 est émaillée de plusieurs incidents. En fin de journée, le soldat Hamon se distingue lors d’une patrouille sur les cavaliers (photo), le long du canal. A l’approche d’une tranchée allemande, note le colonel Bernard, commandant du 36e, dans un compte rendu, Hamon est « arrêté par les fils de fer au moment où il allait se précipiter en avant avec le reste de la patrouille sur les Allemands endormis dans la tranchée. Il ouvrit le feu, mit hors de combat plusieurs allemands fut lui même blessé à l’épaule. La patrouille put se retirer sans être inquiétée. » LA SUITE SUR le site  « Le 36e RI : des Normands dans la Grande Guerre« 

http://36ri.blogspot.fr/2008/11/jours-tranquilles-courcy.html

Le sergent Maginot blessé au cours d’une patrouille

Maginot_CarnetsLe 9 novembre 1914, André Maginot, au cours d’une patrouille effectuée dans le bois des Haies près de Maucourt, tombe dans une embuscade ennemie. Après une résistance de plus de huit heures, la patrouille Maginot, appuyée par des unités du 365ème Régiment d’Infanterie se replie.

Grièvement blessé à la jambe, il est évacué dans des conditions particulièrement éprouvantes par le caporal Boury et le soldat Robert sous un feu nourri.

http://www.verdun-meuse.fr/index.php?qs=fr/lieux-et-visites/maucourt-sur-orne,-lieu-de-la-blessure-du-ser

Lire aussi:

http://www.crid1418.org/temoins/2008/05/13/maginot-andre-1877-1932/

Jean Pleuchot, mort pour la France le 9 novembre 1914, à St Eloi (Belgique)


Capture d’écran 2014-11-06 à 18.55.38Fils de Dominique PLEUCHOT et de Françoise
MARCEAU domiciliés à Vandenesse, canton de Moulin
Engilbert, Nièvre, Jean PLEUCHOT est né chez ses
parents, le 22 juillet 1877. Il a les yeux marron, les
cheveux blonds, qui descendent très bas sur son front.
Il mesure 1,69 mètres, sait lire, écrire et compter et est
employé comme domestique dans l’Aisne lorsqu’il est
appelé à l’activité, le 25 novembre 1898, au 4e
régiment de zouaves. Il sert en Tunisie du 25
novembre 1898 au 26 août 1900 avec le régiment de
marche des zouaves, puis en Chine du 26 août 1900 au
11 août 1901, avec le 4e
 régiment de zouaves. LA SUITE SUR…

http://www.histoire-tremblay.org/uploaded/pleuchot-fiche-site-seht-2.pdf

 Le Emden (marins quittant le croiseur endommagé le 9 novembre 1914)

photo gallica
photo gallica

le caporal Hitler à l’abri du front

hitler en 1914Cinq jours après son arrivée au front, Hitler est promu caporal — Gefreiter. Il faut déjà suppléer les lourdes pertes dues aux combats. Puis, du 9 novembre 1914 à la fin de la guerre, devenu estafette de régiment, son rôle sera de transporter des courriers entre les postes de commandement. On l’imagine ralliant le quartier général du bataillon au mépris du danger, les balles sifflant autour de sa tête. Lui-même écrit : « J’ai littéralement risqué ma vie chaque jour et regardé la mort dans les yeux. » En réalité, cette nouvelle responsabilité lui permet d’échapper aux tranchées des premières lignes dans lesquelles les soldats vont bientôt s’enterrer et depuis lesquelles ils mèneront leurs assauts. En Belgique, ces tranchées sont souvent au niveau de la mer, voire au-dessous, et envahies en permanence par les eaux. Hitler est plus souvent “planqué” dans les quartiers généraux de Comines ou de Messines qu’en embuscade sur le champ de bataille. Toutes les estafettes du régiment survivront à la guerre, ce qui explique que Hitler ne cherchera pas d’autre affectation.

LA SUITE SUR…http://www.valeursactuelles.com/histoire/leur-grande-guerre-3/5-le-caporal-hitler-a-labri-du-front-42422

Voir aussi sur le site de MEDIAPART

Ainsi de la fonction d’estafette, que Hitler avait exercée du 9 novembre 1914 jusqu’à la fin de son séjour au front, après quelques semaines en première ligne. Il s’en était soigneusement caché dans Mein Kampf, laissant entendre qu’il avait servi dans les tranchées -sans toutefois le prétendre noir sur blanc.

http://blogs.mediapart.fr/blog/francois-delpla/110612/la-premiere-guerre-de-hitler-un-livre-de-thomas-weber

Mort du champion cycliste Franck Henry

Sur le site du Télégramme de Brest

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Nous sommes en 1912, Franck Henry (au centre) vient de remporter les Étoiles Gladiator, du nom d’un grand constructeur de cycles du moment. Derrière une barrière rustique et devant des officiels en chapeau melon, le Landernéen arbore sa trogne de bouledogue prêt à mordre.. (Photo DR – collection Serge Laget) © Le Télégramme –

ll aurait pu être un champion, voire même un monument du cyclisme tricolore. Fauché par une grenade ou un obus – selon les versions – le 9 novembre 1914, le Landernéen Franck Henry n’a pas vu ses 22 ans et compte parmi ces centaines de sportifs à qui on ne laissa ni le temps ni l’espoir de faire carrière. LA SUITE SUR…
http://www.letelegramme.fr/cyclisme/on-a-fauche-un-champion-08-08-2014-10291166.php

carte A80

Stefan Zweig effrayé par un poème antigermaniste

 939547906Le 9 novembre 1914, dans la lettre numérotée 63, Stefan Zweig raconte à son ami français l’effroi que lui a suscité la lecture d’un poème, fortement anti-germaniste, de son ami belge Verhaeren sur les atrocités allemandes en Belgique. « Très cher ami, je vous écris à un des moments les plus difficiles de ma vie », affirme Zweig, choqué par les mots de Verhaeren, « je ne l’ai jamais entendu prononcer une parole haineuse, ou s’emporter de façon brutale, une grande compréhension adoucissait même ses propres colères. Et à présent !! ».

LA SUITE SUR… http://international.blogs.ouest-france.fr/archive/2014/07/11/14-18-centenaire-premiere-guerre-rolland-zweig-12168.html

Lu dans le Moniteur en date du lundi 9 novembre 1914

France.-L’offensive française se manifeste sur tout le front du Nord. A Soissons, nous avons pris pied sur le plateau de Vrégny.
Posnanie.-Les Russes, après avoir chassé les Allemands bien au delà de la Wartha, ont pénétré dans la province prussienne de Posnanie Ils sont arrivés jusqu’à la localité de Ploeschen, coupant le chemin de fer de Posen, à 80 kilomètres environ de cette grande place. En même temps, leurs contingents progressent près de Stalüpenen et Lyck dams la province de la Prusse orientale. Cette double avance est le résultat des succès remportés par le grand-duc Nicolas, en Pologne et en Galicie, où sept armées austro-allemandes ont été mises en échec.
Dans l’Arménie turque, les forces russes ont pris la position stratégique de Koeprikeuy, prés des sources de l’Euphrate et à 30 kilomètres seulement d’Erzeroum.
Les fusiliers-marins anglais ont débarqué à Fao, au débouché de Chatt-el-Arab, dans golfe Persique; tandis que des contre-torpilleurs canonnaient la côte d’Asie-Mineure. L’offensive turque tarde vraiment à se dessiner.
La Serbie et la Grèce négocient très activement avec la Bulgarie afin de reconstituer la ligue balkanique de 1912. Cette restauration pourraît être très dangereuse pour la Turquie.
L’or et les vivres font de plus en plus défaut en Allemagne comme en Autriche, où joue la loi du maximum.

A Berlin, il est interdit de donner, dans les restaurants, du pain à discrétion aux consommateurs. A Strasbourg, il est défendu de payer autrement qu’en billets; en Autriche, le chômage est tel que le gouvernement redoute des troubles sérieux.
L’Italie a fait savoir à la Porte qu’elle ne permettrait pas qu’il fût touché au canal Suez par les troupes ottomanes et qu’elle prendrait, le cas échéant, d’accord avec l’Angleterre, des mesures de sauvegarde.

9 novembre  1914: combat des îles Cocos dans l’Océan Indien.

56/Journal de la grande guerre: 29 septembre 1914 Albert Londres pleure la cathédrale de Reims

Albert_Londres_en_1923Le 29 septembre, le journaliste Albert Londres raconte dans « le Matin » sa vision de la cathédrale bombardée le 19 septembre 1914

Après le bombardement de la cathédrale de Reims, le 19 septembre 1914, le grand reporter Albert Londres raconte, dans «Le Matin» du 29 septembre, cet événement traumatique, car touchant un symbole du patriotisme de l’époque.

img231   l'illustration 373  10 octobre 1914 - copie«Elle est debout, mais pantelante.

Nous suivons la même route que le jour où nous la vîmes entière. Nous comptions la distance, guettant le talus d’où elle se montre au voyageur, nous avancions, la tête tendue comme à la portière d’un wagon lorsqu’en marche on cherche à reconnaître un visage. Avait-elle conservé le sien ?

Nous touchons le talus. On ne la distingue pas. C’est pourtant là que nous étions l’autre fois. Rien. C’est que le temps moins clair ne permet pas au regard de porter aussi loin. Nous la cherchons en avançant.
La voilà derrière une voilette de brume. Serait-elle donc encore ?

Les premières maisons de Reims nous la cachent. Nous arrivons au parvis.
Ce n’est plus elle, ce n’est que son apparence.
C’est un soldat que l’on aurait jugé de loin sur sa silhouette toujours haute, mais qui, une fois approché, ouvrant sa capote, vous montrerait sa poitrine déchirée.
Les pierres se détachent d’elle. Une maladie la désagrège. Une horrible main l’a écorchée vive.

Les photographies ne vous diront pas son état. Les photographies ne donnent pas le teint du mort. Vous ne pourrez réellement pleurer que devant elle, quand vous y viendrez en pèlerinage.
Elle est ouverte. Il n’y a plus de portes. Nous sommes déjà au milieu de la grande nef quand nous nous apercevons avoir le chapeau sur la tête. L’instinct qui fait qu’on se découvre au seuil de toute église n’a pas parlé. Nous ne rentrions plus dans une église.
Il y a bien encore les voûtes, les piliers, la carcasse mais les voûtes n’ont plus de toiture et laissent passer le jour par de nombreux petits trous ; les piliers, à cause de la paille salie et brûlée dans laquelle ils finissent, semblent plutôt les poutres d’un relais ; la carcasse, où coula le réseau de plomb des vitraux n’est plus qu’une muraille souillée où l’on ne s’appuie pas.

Deux lustres de bronze se sont écrasés sur les dalles. Nous entendons encore le bruit qu’ils ont dû faire. Des manches d’uniformes allemands, des linges ayant étanché du sang, de gros souliers empâtés de boue, c’est tout le sol. Comment l’homme le plus catholique pourrait-il se croire dans un sanctuaire !…

Nous prenons l’escalier d’une tour. Les deux premières marches ont sauté. Tout en le montant, notre esprit revoit les blessures extérieures. Nous devons être au niveau de ce fronton où Jésus mourait avec un regard si magnanime. Le fronton se détache, maintenant, telle une pâte feuilletée, et Jésus n’a plus qu’une partie sur sa joue gauche. Plus haut est cette balustrade que, dans leur imagination, les artisans du moyen âge ont dû destiner aux anges les plus roses ; la balustrade s’en va par colonne, les anges n’oseront plus s’y accouder.
 La cathédrale n’est plus qu’une plaie »
Puis c’est chaque niche, que l’on n’a plus, maintenant qu’à poser horizontalement, à la façon d’un tombeau, puisque les saints qu’elles abritaient sont pour toujours défaits ; c’est chaque clocheton, dont les lignes arrachées se désespèrent de ne plus former un sommet ; c’est chaque motif qui a perdu son âme de sculpteur. Et nous montons sans pouvoir chasser de nous cette impression que nous tournons dans quelque chose qui se fond autour.

Nous arrivons à la lumière. Sommes-nous chez un plombier ?
Du plomb, du plomb en lingots biscornus. La toiture disparue laisse les voûtes à nu. La cathédrale est un corps ouvert par le chirurgien et dont on surprendrait les secrets.
Nous ne sommes plus sur un monument. Nous marchons dans une ville retournée par le volcan. Sénèque, à Pompéi, n’eut pas plus de difficultés à placer le pied. Les chimères, les arcs-boutants, les gargouilles, les colonnades, tout est l’un sur l’autre, mêlé, haché, désespérant.

Artistes défunts qui aviez infusé votre foi à ces pierres, vous voilà disparus.
Le canon, qui tonnait comme de coutume, ne nous émotionnait plus. L’édifice nous parlait plus fort. Le canon se taira. Son bruit, un jour ne sera même plus un écho dans l’oreille,tandis qu’au long des temps, en pleine paix et en pleine reconnaissance, la cathédrale criera toujours le crime du haut de ses tours décharnées.

Nous redescendons. Nous sommes près du choeur. De là, nous regardons la rosace – l’ancienne rosace. Il ne lui reste plus qu’un tiers de ses feux profonds et chauds. Elle créait dans la grande nef une atmosphère de prière et de contrition. Et le secret des verriers est perdu !

En regardant ainsi, nous vîmes tomber des gouttes d’eau de la voûte trouée. Il ne pleuvait pas. Nous nous frottons les yeux. Il tombait des gouttes d’eau. C’était probablement d’une p^luie récente ; mais pour nous, ainsi que pour tous ceux qui se seraient trouvés à notre côté, ce n’était pas la pluie : c’était la cathédrale pleurant sur elle-même.

Il nous fallut bien sortir.
Les maisons qui l’entourent sont en ruines. Elles avaient profité de sa gloire. Elles n’ont pas voulu lui survivre. On dirait qu’elles ont demandé leur destruction pour mieux prouver qu’elles compatissent. En proches parents, elles portent le deuil.
Le canon continue de jeter sa foudre dans la ville. Les coups se déchirent plus violemment qu’au début. Que cela peut-il faire maintenant ? La cathédrale de Reims n’est plus qu’une plaie.»

cathedrale moniteur
LA CATHEDRALE INCENDIE N’EST PAS IRREPARABLE peut-on lire dans le Moniteur daté dimanche 11 et 18 octobre 1914

Journal du Rémois Henri Jadart

L'Archevêché vu de la cathédrale de Reims
L’Archevêché vu de la cathédrale de Reims (photo  les cités meurtries: reims)collection du Tour de france » octave beauchamp

Combat dans la nuit sur la route de Châlons; dans la matinée, des bombes tombent sur le quartier Cérès et Saint-Remi.- En ville, on circule encore assez librement et j’en profite pour aller examiner les ruines. A la cathédrale, les statues du portail s’effritent de plus en plus. M.L.Margotin qui vient me rejoindre, a reçu ces jours derniers la visite de M.Dalimier, sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, et de M.Paul Léon, directeur des services d’architecture, qui ont visité l’édifice et approuvé les travaux de préservation juchés nécessaires. M.le maire a autorisé M.Bienaimé à photographier les rues de Reims, le visa militaire étant inutile.

A 11 h 30, départ pour La Haubette; M.Gobert installe sur les presses de M.Bienaimé une équipe de typographes pour publier le lendemain « Le Courrier de la Champagne », que l’absence du gaz et de l’électricité a forcé de suspendre en ville. Nous allons à Bezannes en suivant le ruisseau de la Muire, qui coule aussi doucement que si tout était calme. Le canon tire violemment par intervalles.

On revient par la route qui passe dans le cimetière de Mme Roederer, où la foule stationne le plus souvent.

Ce matin des obus sont tombés près du pont Huet; une attaque sur tout le front est prévue par l’état-major.

Lettre envoyée le 29 septembre 1914
Lettre envoyée le 29 septembre 1914

« Chers parents,

Les obus continuent à pleuvoir et mon caporal Roussel a été malheureusement tué par un éclat d’obus en allant au village.

Ce sont maintenant de vrais duels d’artillerie, on tire avec des grosses pièces qui font rudement des dégâts. LA SUITE SUR …

http://saintomer8ri.canalblog.com/archives/2008/11/24/11500652.html

Les combats de septembre dans le secteur de Souain

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149 ème RI

http://amphitrite33.canalblog.com/archives/2009/08/14/14864139.html

Lu dans le Moniteur (en date du 29 septembre)

Le gouvernement français décide que les auxiliaires, comme les exemptés et réformés devront subir une nouvelle visite médicale.