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Maurice Lassale au coeur des combats (3/5)

Le Sillerotins Maurice Lasalle a bénéficié de treize jours de permission pour se requinquer. Moralement certaines choses l’ont tout de même énervé. « Tous les jours il y a un concert par la musique d’un régiment quelconque. Je me demande s’il devrait être permis de faire de la musique à l’arrière, alors qu’à quelques kilomètres, sur le front, il y a des hommes qui se font tuer, déchiqueter, et que l’on emporte en morceaux affreux à voir dans les toiles de tente. […] Peut-être que les militaires qui se trouvent dans le village et qui pour une raison ou une autre ne vont jamais aux tranchées, trouvent du plaisir à écouter de la musique, mais pour nous qui ne prenons que quelques jours de repos, le cas est différent; cette musique nous fait sentir que pendant que nous souffrons dans la tranchée, il y en a qui s’amusent à l’arrière. »

 2 juillet.-Préparatifs faits pour charge à la baïonnette : « Bien que ce ne fût pas une perspective bien intéressante, nul d’entre nous ne tremblait. »

13 juillet.

Image-La Hazarée.-Baïonnette au canon. Il y a des faces couvertes de sang, des fronts, des poitrines, des jambes qui saignent, et au milieu du vacarme des bombes, on n’entend que le gémissement des mutilés. […] « Il y en a qui se traînent sur les genoux, leurs pieds ne pouvant plus les supporter, d’autre tenant d’une main leur main affreusement mutilée. Je ne vois plus que du sang partout et l’éclatement des bombes me rend fou; pourtant je reprends mon sang-froid et comprends qu’il faut avancer pour remplacer ceux qui sont blessés […] l’ennemi avait eu l’audace d’amener une mitrailleuse juste à l’entrée du boyau. »

 14 juillet.- Il est surpris de voir soldats arriver avec petite échelle en grand nombre. Il s’agit d’une attaque à la baïonnette et les hommes grimperont sur le parapet au moyen des échelles.

Mercredi 14 juillet.-pas manger depuis lundi soir. « Nos blessés défilent, je vois passer mes meilleurs camarades; pas même le temps de leur serrer la main; une odeur intense de poudre nous grise et la poussière soulevée par les bombes nous aveugle. (.. Je vois mon pauvre Quentin meilleur camarade de compagnie s’abattre, une balle en plein front; de ma vie je n’oublierai cette vision; je me rapproche de lui, il est étendu là, sur le dos, les yeux fixant quelque chose qu’il ne voit plus. Il est mort, déjà, la balle lui a traversé la tête et son casque est brisé, par sa bouche s’échappe un mince filet de sang. Je deviens comme fou. »

jeudi 15 juillet.– « Au créneau j’observe le secteur ennemi. Les boches creusent une nouvelle tranchée car on voit la terre, lancée par les pelles, retomber sur le parapet (…)je vois un boche qui sort de la tranchée et fait quelques enjambées. J’épaule mon fusil, mais au moment de tirer, il disparaît dans un trou. Ah, cette fois je peux dire que j’ai vu un boche. »

 samedi 17 juillet.- Il s’est fait voler son sac posé sur un parapet. «J’avais eu soin d’en retirer mes provisions à l’avance, et je ne perds que quelques objets de lingerie. »Relève : il éprouve quelques difficultés à trouver le chemin!

 Dimanche 18 juillet.- Retour par Moiremont, Daucourt, Vieil -Dampierre, Bournonville.

20 juillet : Sur la route sans cesse passent des moissonneurs, aidés par les soldats. « Alors que partout on manque de bras, je ne puis me figurer que tout près on tue des hommes inutilement.  Avons-nous été placés sur cette terre pour nous entre tuer, ou pour la faire produire?»Il donne un coup de main à l’agriculteur pour faucher et lier le blé.

À suivre…

Maurice Lassale de Sillery meurt à 20 km de chez lui (4/5)

 23 juillet 1915 : Maurice Lasalle est heureux. Il a été nommé sergent, le plus jeune de la compagnie. Il retrouve Marcel Trousset à Vieil Dampierre qui lui dit en voyant tout le bataillon : « ça fait un joli troupeau de boucherie. »

 25 juillet : messe dans une grange à la mémoire des morts du 94. Quand le curé dit : « il faut chasser l’ennemi de chez nous et venger ceux qui sont morts Maurice Lassale ne peut s’empêcher de penser : « ces paroles pleines de patriotisme sont très belles et très bien dites, tous nous avons la ferme volonté de repousser l’ennemi, mais il faut voir quelle est la situation; il ne faut pas oublier que nous et les Allemands sommes terrés face à face, ceci depuis dix mois, et le plus gros des efforts ne nous permet pas de gagner plus que quelques lignes de tranchée que l’on se dispute ensuite des semaines entières en tuant des hommes sans but bien important.. Il faut bien comprendre que cette nouvelle méthode de faire la guerre, si elle ne nous lasse pas, n’est pas faite non plus pour nous encourager beaucoup. (…) Voilà pourquoi tout en voulant faire son devoir, on comprend trop bien que les pertes sont beaucoup trop élevées, vus les résultats obtenus. »

 28 juillet.-Viel Dampierre : le vent souffle, les chevaux hennissent. : « votre 94 est un des régiments de France qui a eu le plus de pertes et aussi le plus d’honneur. » (16.000 hommes hors de combat)

 31 juillet.-Départ en train à Sainte-Menehould, Somme Bione, Somme tourbe : Suippes, Cuperly, Mourmelon. » trois pas me séparent d’Ambonnay où est papa. Il voit des tentes pour la première fois.

Il creuse un boyau avec en fond la butte de Moronvilliers où il y a des tranchées allemandes. Depuis février ils n’ont eu aucun combat. « Un tel secteur serait pour nous un paradis » commente t-il.

 6 août : Départ vers le boyau à Baconnes. Demande permission pour aller voir son père. Dimanche  8 août, il voit son père à Mourmelon. Déjeuner à l’hôtel de l’Europe.

 Mercredi 11 août.-Permission à Ambonnay. Il y va à pied, en voiture et en bus

 Mardi 17 août : A Ambonnay la famille Cochet met une baignoire à sa disposition. Il dort dans un vrai lit.

Septembre : Fin du repos. Par Matougues, La Veuve et le camp de Châlons rejoint le front de Champagne

 Lundi 6 septembre. Il va en tranchée de première ligne qu’il doit tenir quatre jours. Le canon ne cesse guère.

Jeudi 9 septembre.- Il commence à creuser une tanière dans la craie où il sera à l’abri des shrapnells. « Dès qu’un sifflement se fait entendre chacun entre dans son trou comme une souris poursuivie par le chat. « Envoyé pour couvrir les travailleurs qui creusent en première ligne. 23 heures obus éclatent : douzaine de blessés. « dans le boyau il y a des morceaux de chairs détachés que l’on jette derrière le parapet. »

 Dimanche 12 septembre.-messe. Corvée de ravitaillement à Mourmelon de 13 à 16h30. « Je rentre juste pour voir la compagnie rassemblée et prête à exécuter des travaux de nuit sur le front. Je m’équipe à la hâte, ne prends même pas la peine de manger et part avec ma section. »Image

Maurice Lassalle tué à son créneau le dimanche 26 septembre d’une balle dans la tête à 20 km de son village Entre Auberive et Saint-Hilaire-Le-Grand. Le maire d’Ambonnay où travaille son père est averti officiellement un mois plus tard seulement du décès de Maurice Lasalle. Il a été inhumé dans une fosse commune à Mourmelon le Petit.

Le père va prévenir sa mère réfugiée à Vichy. Elle reviendra à Chalons et ne quittera jamais le deuil.

Le 22 novembre 1920 une cérémonie funèbre est célébrée par l’abbé Fendler de Sillery à l’occasion du transfert au cimetière de Sillery des restes du sergent Maurice Lasalle tué à l’ennemi, mort pour la France

Alain Moyat

Derniers courriers pour l’éternité

Dernier échange de courrier pour l’éternité

Maurice Lasalle écrivait souvent à ses parents.

Le 24 septembre 1915, deux jours avant sa mort, il s’adressait à son papa. « Un mot seulement pour te dire que tout va bien. Le bombardement des lignes allemandes continu est très violent; la première ligne est certainement intenable. C’est inouï ce qu’il nous passe d’obus au-dessus de la tête; c’est à devenir fou, tant les sifflements et les éclatements se suivent de près. L’attaque aura sans doute lieu demain dès la première heure, souhaitons tous qu’elle réussisse et que nous parvenions à percer le front allemand. L’ennemi ne répond pour ainsi dire pas. Toute la journée nous nous tenons dans des sapes creusées dans les tranchées. Je te quitte en t’embrassant de tout cœur. »

Il écrit le même jour à sa maman et toute la famille et il se veut plus rassurant : « J’ai reçu ce matin ta carte du 20. La situation ne change pas, nous sommes toujours dans les tranchées. Notre artillerie bombarde violemment les lignes allemandes qui doivent être intenables maintenant. Patientez encore un peu, la solution arrive certainement. »

26 septembre 1915 : Maurice Lasalle vit ses dernières heures.

Le même jour, son papa, inquiet de ne pas avoir de nouvelles depuis trois jours lui écrit, lui parle du pressurage du raisin qui n’est pas fini à Trépail et des livraisons qu’il fait seul. Il lui souhaite bon courage ainsi qu’à tous ses camarades et lui dit bonne chance.

 Prémonition. Sa maman qui est réfugiée à Vichy depuis treize mois lui écrit deux fois ce jour-là. Pour lui dire qu’elle voit dans les communiqués que « la canonnade est toujours forte en champagne, qu’on y emploie de ces obus suffocants et cela ne fait tout de même pas plaisir de lire cela. ». « En tremblant » après avoir appris que les soldats Français sont entrés dans les lignes allemandes sur une largeur de 25 km et une profondeur de 1 à 4 km en Champagne. « On a chanté le Magnificat. Hélas! J’ai voulu le chanter aussi, mais l’appréhension m’étouffait; qu’es-tu devenu mon cher soldat, dans cette pareille tourmente; où es tu à cette heure? Combien de ces vaillants comme toi, gisent maintenant sur le sol de Champagne? J’élève mes yeux au ciel l’implorant ardemment pour que mon fils ne soit pas de ce nombre. »

Nouvelle lettre de sa maman le 27 septembre : « J’espère que tu défends encore le sol de notre Champagne et que tu es passé au travers cette horrible mêlée. »

29 septembre Mathilde écrit : « Quelquefois je m’imagine que tu es peut-être blessé dans un hôpital. Quelquefois je pense que tu es sain et sauf et heureux de ces beaux exploits. Hélas! à d’autre moment on voit des choses atroces et tu comprends notre triste vie à l’heure présente. »

Margueritte qui n’a pas eu de nouvelles de Maurice depuis le 22 septembre écrira encore à son fils le 1 et le 3 octobre. Elle a reçu sa carte du 24 et s’étonne qu’il ne parle pas de l’offensive imminente. Elle veut garder confiance mais dit vivre un calvaire. Mais Maurice était déjà mort. Depuis longtemps.

(à suivre)

A.M.

Maurice Lassale: La toile de tente sert à tout au front et même après (2/5)

ImageMaurice Lasalle est observateur. Jugez plutôt. À propos de toile de tente, je crois ne pas exagérer en disant que c’est l’objet le plus nécessaire au troupier. On voit beaucoup d’hommes sans chaussettes, on en voit beaucoup plus sans chemise, mais on n’en voit pas sans sa toile de tente. Est-on au bivouac en plein air par un beau temps, on passe la nuit enveloppé dans la toile de tente; pleut-il, on est dessous; est-ce de jour par un beau soleil, on se garantit de celui-ci et des mouches avec la toile de tente. Est-ce cette fois dans un gourbi, la toile sert de portière : pleut-il et le toit est-il perméable, la toile sert de plafond. Dans la tranchée de deuxième ligne par un grand soleil, placée sur quatre piquets elle sert d’ombrelle. Elle sert de manteau s’il pleut très fort. Le matin on balaie le cantonnement et l’on enlève les ordures, toujours dans la toile de tente, et le hasard voudra que ce soit justement sur cette même toile de tente qu’à l’heure de la soupe le cuisinier dépose le pain. Joue t on aux cartes au repos, c’est la toile de tente qui sert de tapis; manque t-il des boutons au pantalon, on découd les boutons qui sont sur ses côtés et servent à la rattacher à d’autres toiles semblables. Est-on blessé au bras ou à la cuisse, un morceau déchiré en hâte de la toile sert de ligature. Est-on grièvement blessé cette fois et le brancard n’est-il pas sous la main, la toile de tente en fait office. […] Elle a aussi un bien plus pénible usage : elle sert de cercueil au malheureux soldat qui tombe dans la tranchée. Voilà l’utilité de cette toile jaune imperméable de deux mètres de côté.

 Curieusement cette toile de tente ne sert jamais de toile de tente. Des piquets spéciaux sont nécessaires, ces piquets on les touche au dépôt avant de partir, mais la coutume veut qu’on les sème au courant du trajet en chemin de fer et de fait je n’en ai jamais vu arriver jusqu’ici. Brave toile de tente je crois que tu serviras au troupier jusqu’à la fin; je prévois qu’attachée par les quatre coins au bout d’un bâton, tu lui serviras de baluchon le jour de la libération. »

 

Maurice Lassale: de Sillery aux combats d’Argonne (1/5)

En nous confiant la reproduction des carnets et lettres écrites 1915 par son oncle Maurice Lasalle tué à son créneau de tranchée le 26 septembre 1915 d’une balle dans la tête quelque part entre Auberive et Saint-Hilaire-le-Grand, Jean-Marie Loret de Sillery tient à rendre hommage à ce valeureux soldat. Il a une pensée aussi pour son frère Maurice, militaire de carrière aujourd’hui décédé et qui avait pris la peine de recopier toutes ces feuilles volantes jaunies et ses lettres retrouvées dans un carton pieusement gardées par sa grand mère puis sa mère jusqu’à son décès.

À Londres en 1914

Fils d’Henri Lasalle, vigneron et tonnelier à Sillery et de Mathilde Lasalle, née Henrion, fille de cultivateurs de Prunay, Maurice Lasalle, garçon doué fait des études à l’école de commerce de Reims. Après avoir passé deux ans de stage à Berlin, c’est à Londres qu’il se trouvait quand à 19 ans fut déclarée la Première guerre mondiale. Bien décidé à s’engager dans l’armée britannique qui lui proposait un poste de traducteur, il dut revenir en France, ses parents considérant que son devoir était plutôt de servir dans l’armée française.

Correction 4M LASSALE - copieAprès avoir fait ses classes au camp de Coëtquidan, nommé caporal, il est affecté au 3e bataillon du 94e Régiment d’infanterie et envoyé au front en Argonne, à une quarantaine de kilomètres au Nord de Sainte-Menehould,

Notes au crayon de mine

Sur des feuilles il note avec précision au crayon de mine (mais sans jamais indiquer sa position), tout de qu’il voit et ressent. En voici quelques extraits.

Vendredi 25 juin 1915 : J’ai établi un service au poste pour que ce ne soit pas toujours le même homme qui ait la plus mauvaise place. Mais de tous les périls qui nous guettent c’est la mine la plus redoutable.

C’est énervant d’observer crapouillot, cylindre noir qui décrit une courbe en l’air avant de tomber avec une forte explosion en soulevant la terre des tranchées. Il faut suivre leur trajet en l’air jaune et se garer au moment opportun. Nos premières lignes sont bombardées par des minen. C’est le nom que nous donnons aux projectiles lancés par les Minenwerfer; leur effet est terrible. Ces projectiles d’un poids de 80 kg sont chargés de 50 kg de tolite, explosif remplaçant la dynamite et qui explose avec un bruit cinglant en détruisant d’un seul coup des éléments de tranchée. Heureusement que leur vitesse n’est pas énorme et qu’on les voit arriver souvent; cependant on ne peut pas se garer et on est alors fatalement déchiqueté. »

« Je commence à nettoyer mes bandes molletières et le bas de ma capote qui sont couvertes de boue jaune. Cette boue forme des plaques sur les vêtements et ressemble absolument (la comparaison est vulgaire, mais c’est celle qui s’applique le mieux dans ce cas) aux jambes des vaches dont la litière n’est que rarement changée. Il faut gratter au couteau, puis battre à la baguette flexible, et encore ne parvient-on qu’à enlever le plus gros. »

Lundi 28 juin 1915 :  « le bruit court que durant les attaques d’hier on a utilisé du pétrole enflammé. C’est si monstrueux que l’on ose à peine y croire. »

Mardi 29 juin.-Bonheur de la relève : 13 jours et treize nuits sans pouvoir ôter ses molletières complètement. Le sang circule difficilement. Quinze jours sans faire une bonne nuit, sans pouvoir se donner un coup d’eau sur la figure.

Vienne le château pans de murs noircis et morceaux de décombres. -Vienne la ville. Moiremont : Un carillon, il y a longtemps qu’on n’avait pas entendu un son de cloches.

ImageA suivre…