(5) Carnets du rémois Louis Guédet: la cathédrale incendiée dans Reims libre

Lundi 14 septembre 1914
1h55.  Allons ! du courage et reprenons mes notes.
Ce matin vers 6 heures le canon tonne et il n’a pas encore cessé, c’est un peu de tous les côtés : Nord, Est et Sud, mais je n’ai pas mission d’écrire toute la bataille (nous sommes dans le casse-noisettes). Ce matin dis-je, à 6 heures le canon tonne. Ayant très mal dormi je somnole jusque vers 8  heures. Je me lève, et le canon grondait, faisant comme un demi-cercle de mon lit du Nord à l’Est puis le Sud.
A 9 heures ma bonne me monte le journal « Le Courrier » qui relate la remise du drapeau français sur la tour de la Cathédrale, on me nomme avec Ronné ! et pourquoi ! je n’ai pas fait une action d’éclat, c’est un peu en chroniqueur que je suis monté là-haut, rien de plus, on a oublié l’abbé Dage.
Je vais au « Courrier de la Champagne » boulevard de la Paix. Je cause avec Gobert directeur, rien de saillant et d’accord avec lui inutile de revenir sur cette omission de l’abbé Dage, je le quitte et en traversant la rue Houzeau-Muiron, descendant vers le square Cérès (place Aristide-Briand depuis 1932) je vois des troupes massées au bout et puis un coup sec, on me dit ce sont les troupes qui sont au bout de cette rue qui tirent. Je redescends le boulevard tranquillement, je prends la rue Cérès, rencontre des équipages chargés de munitions qui vont sur le faubourg Cérès (rue Jean-Jaurès depuis 1921). Place Royale, je rencontre Ducancel, nous nous accostons, je lui dis que je viens de voir son beau-frère, M. Hébert, qui hésitait à aller à l’asile de nuit.
« Où allez-vous ? » me dit-il.

« A la Mairie voir ! »

« Je vous accompagne ! »« Ah ! les cochons ils m’ont volé 19 rondelles (?) de benzine, mais conversant toujours, ils sont volés, cette benzine qui ne peut leur servir pour leurs autos, c’était pour dissoudre du caoutchouc, et quand ils l’auront versé dans leur récipient c’est comme s’ils y avaient mis de l’eau ! »

– « Si seulement cela les faisait sauter ! » répondis-je !

(Nous causons toujours en remontant la rue Colbert vers la Mairie) « Oui, mais ça me coûte : 20 (19) à 40 F = 800 F, plus les rondelles »

« En tout 1000 Francs » fais-je.
Nous étions sur le trottoir à droite vers l’Hôtel de Ville. Au coin en face du Comptoir d’Escompte de Paris, quand tout à coup, vers la place de l’Hôtel de Ville :
Pan ! (je les reconnais) puis un tas noir (des cadavres), la place était remplie de monde… Notre conversation avait cessé subitement. Ducancel défile je ne sais où. Moi j’hésite sous le marché de la criée entre la rue de l’Arbalète et la rue des Élus. Je choisis cette dernière pour m’éloigner de l’Hôtel de Ville car un, deux, trois autres obus éclatent pendant ma course, toujours sur ma droite.
J’enfile rue des Élus, rue du Clou dans le Fer. Au trot devant chez Michaud, je crie aux demoiselles du magasin « on tire sur nous ! » au même moment le 3ème obus éclatait, c’est certainement celui tombé chez Bayle-Dor, l’Hôtel de Metz, ou celui de Mme Janson en face au 18 rue Thiers. J’entre chez moi. Fermeture de fenêtres et des persiennes, bougies, allumettes, clefs des caves, tout le matériel du 4 septembre et nous descendons, je ferme les 3 compteurs (eau, gaz, électricité).
Adèle, les jambes flageolantes descend 2 chaises et nous reprenons nos places du premier bombardement.
Il est 9h3/4. Depuis un quart d’heure nous recevons déjà nos vieilles connaissances, mais les petites, pas les grosses (les 200 livres). Voici le compte des obus : à partir de 9h1/2 quand j’étais place du Marché, le premier à l’Hôtel de Ville, puis 3 font 4. En descendant dans la cave +5 puis à intervalles assez distants 4 + 4 = 19, soit 20 à 25 au plus. De tous ceux-là je n’ai entendu qu’un seul sifflement caractéristique de proximité. On me dit que ce serait rue du Carrouge. Nous verrons. Il est 10 h 10 exactement quand nous cessons d’en recevoir ou entendre à proximité.
Je vais, je viens, je monte, redescends au fur et à mesure des vagues de la canonnade. Je regarde dans la rue, pas de traces de bombes : Rien ! et cependant à un moment donné l’escalier de ma cave donnant sur la rue était rempli de poussière jaunâtre que j’avais déjà vue le 4.
Nous remontons définitivement, ma brave domestique et moi. A 11h3/4 on n’entendait presque plus rien.
11h55. Un coup de sifflet de locomotive, je ne puis dire le plaisir qu’il m’a fait.
Autant ceux du moment de la mobilisation m’ont agacé, énervé, autant celui-ci m’a réjoui et a sonné joyeusement à mes oreilles. Ce sont, parait-il, des trains venant de Soissons qui ont amené des pièces de siège pour réduire les forts de Reims (Brimont, Berru, Nogent, Pompelle) que le général Cassagnade, le misérable, avait oublié de faire sauter le 3. Les allemands ont profité de l’aubaine et pendant les dix jours d’occupation les avaient mis en état de défense ! C’est pourquoi notre armée a été retardée au moins 24 heures à Reims dans sa marche en avant.
On devrait fusiller séance tenante les généraux de cette espèce Cassagnade. C’est plus que de la trahison. Politicien ! Va ! Franc-maçon, canaille !
Depuis 1 heures après-midi la canonnade a repris vers le nord-est ! Et il est 2 h 01, actuellement le canon tonne et retonne avec une rage pire qu’avant-hier, et s’éloigne avec une rapidité effrayante vers la Suippe et la Retourne. Nos troupes doivent poursuivre les Prussiens tambours battants. On croirait que les nôtres galopent dans leur poursuite. Je crois que c’est une grande bataille et une formidable déroute pour les Allemands. Le canon s’éloigne en grondant sans désemparer, il ne marche pas au galop, il vole ! Mon Dieu soyez béni !
Demain nous saurons le résultat, mais je crois que les allemands sont écrasés. Je n’ai pas d’impression assez forte… pour exprimer la défaite que me chante, me claironne en ce moment notre canon de 75.
Ce doit être une déroute que le Monde n’a pas encore vu depuis qu’il existe!
Ce doit être formidable. Le canon s’éloigne comme le tonnerre, les nués poussées par un vent de la tempête.
C’est le désastre, c’est la débâcle ! Messieurs les Prussiens : C’est vous qui l’avez voulu ! Votre orgueil est brisé ! broyé ! pulvérisé ! Le colosse Germain a trouvé ses pieds d’argile dans nos plaines de Champagne : Vertus et Reims.
2h17.  En ce moment les allemands doivent subir un Sedan que nos troupes leur imposent. Ils doivent se battre en désespérés. A cette distance mes vitres vibrent à chaque décharge. C’est gigantesque!
La maison tremble, et c’est loin !! Vers Tagnon, Machault. C’est effrayant de formidable ! de grandiose. La canonnade d’avant-hier était un pétard auprès de celle d’aujourd’hui.
5 h heures.- La canonnade dure toujours du côté du fort de Brimont, ou on se bat toujours avec rage – Mon Dieu que nous soyons victorieux. Vu les dégâts du bombardement : rue Thiers maison Pozzi 1 obus, 2 obus dans les murs du Dr Chenay (à vérifier) et de Mme Janson qui sont fort abimés. Tricot entre les 2 n’a rien. Bayle-Dor saccagé, rue des Consuls, Corneille, Virbel, Robert (le boulanger), rue des Écrevés 3 obus. L’école des filles rue des Boucheries a été visée parce que, par des espions, ils savaient que l’État-major y était. Tristes choses, on est broyé, brisé. Pourvu que ce soit fini pour nous car je n’en puis plus. Je crois que je n’aurais même pas la force de me sauver.
Mon Dieu ayez pitié de nous. Protégez-nous, sauvez-nous.
8h50.  soir Le canon s’est tu comme de coutume vers 7h – 7h1/4. Il a donc tonné depuis 2h du matin jusqu’à cette dernière heure, mais depuis 6 h heures du matin c’était un roulement continu.
Lueur d’incendies du côté de Bétheny et de Bourgogne. Lueurs et éclairs des derniers coups de canons. Est-ce que cette musique recommencera demain ? Souhaitons que non, mais mon sentiment est que les allemands se sont battus aujourd’hui en désespérés.
Quelle journée !!
J’ai vu vers 6 h heures des officiers anglais en automobile rue de Vesle devant chez Charles Mennesson au n°27, la foule les applaudis et les ovationne ! Le chef, très décoré (rubans seulement selon la coutume anglaise) parait jeune quoique très grisonnant. Il sourit et salue militairement. Nos alliés ne sont donc pas très loin d’ici.
En rentrant je me heurte à Mme Potoine qui allait à la gare donner une carte postale, soit à la Poste, soit à un des employés du chemin de fer rentrés à Reims hier. Et moi qui n’y avais pas songé. Le temps d’écrire que je suis vivant et de demander si mes chéris le sont aussi et en bonne santé et où, je cours à la gare et je rencontre un employé que je connais bien M. Romangin qui se charge de mes deux cartes adressées à ma chère femme à St Martin et à Granville, et de plus il accepte d’envoyer deux dépêches avec promesse de faire attendre les réponses télégraphiques où celles-ci auront été lancées. Il a été très dévoué et m’a dit : « Je comprends parfaitement votre angoisse et soyez sûr que demain au plus tard le nécessaire sera fait. » Enfin vais-je être bientôt rassuré sur votre sort mes chéris. Oh ! quelles heures d’attente encore ! En attendant encore les canonnades prussiennes : nous verrons cela demain.
Le 4 septembre c’était la carte de visite de présentation d’entrée en relations et le 14 c’était la carte de visite P.P.C. de digestion (Pour Prendre Congé, formule très utilisée au début du 20e siècle lorsque l’on s’absentait pour quelques temps). Bandits !! Mais ils peuvent être tranquilles, si nos soldats vont chez eux je les plains. Tous ceux à qui j’ai causé sont comme des lions quand on leur parle de cela : Hier l’un d’eux du poste près de Le Roy, le bijoutier : « Soyez tranquille, Monsieur, si nous y allons et nous irons ! après ce que nous avons vu, je les plains, même les enfants nous les étriperons ! ». « Et nous sommes tous dans les mêmes intentions ! Sachez-le ! »
J’ai préparé tout ce qu’il faut pour descendre à la cave s’il y a lieu cette nuit. Quelle vie !
Depuis 10 jours on ne fait que monter au grenier pour voir les incendies ou les batailles ou descendre à la cave pour se garer des obus ! C’est un vrai métier d’écureuil !
Hier matin, lors de l’arrivée des français à Reims, il en est arrivé une bien bonne à 80 ou 82 de nos allemands. Durant la soirée ces 80 ou 82 soldats s’étaient installés en maîtres à l’école de filles de la rue du Carrouge au n° 7bis près du foyer Noël pour y dormir. Un voisin pas bête, sur les 5 heures du matin apprend que nos troupes vont arriver, il ne fait ni une ni deux, il va fermer doucement la porte de l’École où dormaient du sommeil… du conquérant nos sauvages saxons, met la clef dans sa poche et attend patiemment et la conscience tranquille le premier pioupiou français qui va se présenter à lui. Il n’attend pas longtemps car à peine une demi-heure après un petit chasseur à pied, l’œil ouvert le doigt sur la gâchette de son fusil se trouve nez à nez avec mon citoyen qui, d’un air un peu goguenard, lui tend la clef de ses brebis qui dorment en lui disant : « Dis donc ! veux-tu ramener quelques Boches, voilà la clef et va ouvrir cette porte là à côté, tu n’auras qu’à les cueillir, ils sont encagés ! » Un signe au peloton d’avant-garde et nos Prussiens sont réveillés par un formidable : « Halte-là ! Haut les mains ! Prisonniers ! »

Et en troupeau docile ils ont fait comme un seul homme le mouvement commandé.
Je les ai vus le soir à l’Hôtel de Ville, ils paraissaient moins arrogants que les jours précédents. Bandits devant les faibles et les désarmés, et plats, vils devant la baïonnette d’un pioupiou ! C’est bête la race !
9h25. J’ouvre mes persiennes. Vent chaud du sud et plus un bec de gaz allumé. Que se passe-t-il ? La ville est noire et sinistre. Est-ce pour éviter que les allemands ne nous bombardent encore ? Deux lueurs d’incendie, du côté de Bétheny et du côté de Cernay. Que sera encore demain ?
C’est certainement un ordre donné par l’autorité militaire, car l’électricité marche encore dans nos maisons. Enfin, à la Grâce de Dieu, et que notre sommeil soit calme et le réveil joyeux.

Mardi 15 septembre 1914
6h10.  A 5h20 premiers coups de fusils vers Brimont, la fusillade s’anime, le canon s’en mêle et cela dure toujours.
En tout cas plus rien du côté des forts de Nogent, de Berru et de Fresne qui nous a donné du mal parait-il. Il faut réduire Brimont. J’espère que cela ne durera pas longtemps.
Mais je ne cesserai de le répéter, quelle incompétence de la part de Cassagnade et quelle responsabilité pour lui.
9h1/2 . Voici nos forts de Brimont et Pouillon si honteusement livrés aux allemands maîtrisés, le canon s’éloigne. Nous voilà donc débarrassés de ces sauvages. Je n’entends plus le canon ! Je ne lui dis pas au revoir ! Mais adieu ! Qu’il aille se coucher !
Je sors de la Gare où je viens de remettre à un garde train deux cartes postales pour ma chère femme à St Martin et à Granville, pourvu qu’elle en reçoive une bientôt, qui seront mises à la Poste soit à Fismes ou le train va, ou plus loin par remise de camarade à camarade. Je fais ce que je puis, mais je voudrais avoir des nouvelles des miens !
S’ils sont à St Martin pourvu qu’ils n’aient pas soufferts des combats de Vitry-le-François, s’ils sont à Granville, tant mieux, et mon pauvre Père ? Qu’est-il devenu, lui qui est resté chez lui à St Martin. Quelle torture ! Mon Dieu, faites que je les retrouve tous sains et saufs !
11h3/4.  On dit que les forts ne sont pas tous réduits et qu’on les tourne. Vu groupe de prisonniers descendant la rue de Vesle. Ils ne sont plus aussi arrogants qu’il y a 8 jours.
J’apprends qu’on s’est fort battu du côté de Vitry-le-François. Oh ! mes pauvres aimés, sont-ils vivants ? Si je n’ai pas de leurs nouvelles bientôt, je succomberai ! de chagrin ! d’inquiétude ! Et impossible d’aller là-bas ! Mon Dieu ayez pitié de moi ! et ne ferez-vous pas un miracle pour que je les revoie tous sains et saufs ! Et mon pauvre Père ! Je suis anéanti. Je vis machinalement, je vais, je viens comme un automate. Je ne croyais pas que l’on pouvait arriver à un tel état de lassitude, de souffrances morales !…
A un petit soldat qui escortait des prisonniers je disais : « Ils sont moins fiers qu’il y a quelques jours »

« Oh oui ! et ils savent bien que ce n’est pas de notre faute s’ils sont encore vivants, mais on nous défend de leur faire tourner de l’œil, sans ça ?! Cela ne durerait pas longtemps ».
1h1/4.  Le canon retonne au lointain et vers Cernay. Quelle vie, mais peu m’importent si je savais mes aimés sains et saufs et à l’abri de tout !
5 heures soir Je rentre du toît de M. Georget où je viens de tuer le temps pendant 4 heures à regarder se dérouler la bataille qui s’est surtout développée du côté de Courcy, Villers-Franqueux, Hermonville, Berry-au-Bac, Courcy qui flambent, ainsi que La Neuvillette. Du côté de Cernay, canonnade intermittente.
Mon Dieu que c’est triste de rentrer chez soi seul, sans nouvelles des siens. Existent-ils ? Où sont-ils ? Je comprends qu’on meure de chagrin. Mon Dieu sauvez ma femme, mes enfants, mon Père. Ayez pitié de ce que je souffre.
6h40.  Je sors de la Mairie. Les allemands sont toujours là, on a barricadé le faubourg de Bétheny, Cérès et Cernay pour se mettre à l’abri d’un coup de main cette nuit. On les maintient, mais c’est tout.
Le Général Maunoury est à Berry-au-Bac. Je viens de voir des lanciers anglais qui venaient au rapport près du Général Franchet d’Espèrey, ils seraient à une trentaine de miles sur notre gauche, vers Fismes et Fère-en Tardenois.
Mon Dieu encore une vilaine nuit qui se prépare, mais qu’est-ce auprès de mon inquiétude à l’égard du sort de mes aimés. Je n’y résisterai certainement pas, c’est au-dessus de mes forces. Je n’en puis plus. Je suis las ! L’épreuve est trop lourde pour mes épaules.
7h50 soir.  Journée décourageante, déprimante. Je vais me coucher, n’ayant rien de mieux à faire, et puis du reste depuis que j’ai quitté les miens il m’est impossible de lire quoique ce soit. Je vis en somnambule ! en automate. Je me force à écrire, mais vraiment c’est un effort pour moi et je crois que cet effort je ne pourrai bientôt plus le faire.
Que sera cette nuit ? Le Général Franchet d’Espèrey a déclaré très nettement à la municipalité qu’il ne laisserait pas réoccuper Reims par l’ennemi. Qui pour lui est un point important où il trouve tout ce qu’il lui faut, avec des voies ferrées le reliant à Paris et lui permettant de se ravitailler en tout. C’est je crois ce qui nous sauvera d’une nouvelle visite de ces bandits. Allons ! assez bavardé, si l’on voulait on écrirait des volumes avec les racontars de chaque jour. Je suis désespéré. Les miens, mes aimés, ou la mort !! Mon Dieu, pardonnez-moi mais je n’en puis plus !
8h1/4.  On éteint tous les réverbères comme hier. Voilà la Ville plongée dans l’obscurité.
Mercredi 16 septembre 1914
6h1/2 matin . La canonnade a repris à 5h1/2. A 6h1/2 un coup plus fort. Est-ce que nous allons recevoir des obus encore ?
9h10 . la canonnade a cessé vers 8h1/2 – 8h3/4.
Le fort de Brimont serait enfin tombé dans nos mains. Il n’y a plus que les forts de Berru et de Nogent l’Abbesse. Le Général Franchet d’Espèrey aurait dit que ce serait fini pour 4h, et que nous n’aurions plus d’allemands autour de la Ville.
Hier les faubourgs de Laon et Cérès ont été assez flagellés par un 3ème bombardement, mais il n’a touché ces deux  quartiers sur lesquels nos troupes s’appuyaient, du reste ce n’était que des shrapnels et non des obus de siège brisants comme ceux des 2 premiers bombardements. Le bombardement d’hier ne peut donc pas être considéré à proprement parler comme un bombardement voulu comme les deux premiers, mais plutôt un accident de combat.
Voilà donc les allemands partis de Reims définitivement, et je crois que je puis dire non pas : Finis Gallia ! mais bien : Finis Germanica ! Ce sont les mêmes initiales, mais aussi la même terminaison finale ! Dieu en soit béni !
11heures. Eté faire un tour à la Mairie, rien de nouveau. On disait qu’un service postal était organisé, il n’en n’est malheureusement rien. On n’a que des occasions comme celle d’hier, qui a fait naître ce faux bruit : un automobiliste du service des Postes Militaires s’était chargé hier jusqu’à 5 heures. de prendre quelques lettres pour les remettre à la Poste, c’est tout. Que je regrette de n’avoir pas connu cette occasion.
Je viens de passer à la Grande Poste : c’est exact. Je passe jusqu’au Courrier de la Champagne, où je me heurte à un poste d’artillerie qui me demande où je vais. « Au Courrier »

– « Passez ! »

M. Gobert est très étonné de me voir et me reçoit en me disant : « Comment, vous n’avez pas peur de venir ici ? »

– « Pourquoi ? » – « Mais il n’y a pas une demi-heure que nous recevions encore des schrapnels ! » Nous bavardons, nous causons de choses et d’autres.
Un officier m’a dit qu’un fermier des environs avait été fusillé hier pour avoir donné des indications aux allemands. De même un instituteur de Bethon aurait subi le même sort pour la même raison. Hier encore, deux  personnes, un homme et une femme.
L’armée de droite et la nôtre auraient fait leur liaison. En sommes peu de nouvelles. Berru et Nogent tiennent toujours et il parait que nos troupes ne peuvent les réduire rapidement, parce qu’il faudrait qu’elles tirent de Reims, et alors les allemands tireraient sur la Ville. Je vais préparer des cartes pour tâcher de les envoyer encore aujourd’hui !
6h3/4.  A 1h12 je vais au jardin de la route d’Épernay. Arrivé à l’école de la rue de Courlancy on m’en fait faire le tour pour aller rejoindre le passage à niveau. Au jardin à   5 heures. Je trouve deux  trous d’obus, français certainement, un dans l’allée y conduisant et un dans le gazon à gauche en allant au chalet. On a cambriolé le chalet, bu le vin et enlevé des objets insignifiants, quelques cuillères en métal, etc… Calme absolu, tristesse pour moi, car la dernière fois que j’y étais allé j’étais avec tous mes aimés. Çà me serrait le cœur, quand les reverrai-je ? J’abats quelques noix que je rapporte dans le tablier d’André, tandis que le canon tonne sur Brimont. Peu de choses sur Berru. Je suis la progression de notre artillerie sur Brimont. J’apprends en revenant que nos 155 courts ont fait de bonne besogne. Brimont est pris, et on a canonné éperdument sur les colonnes allemandes qui se retiraient. Trois incendies s’allument, on me dit que c’est la ferme Holden de Cernay, les casernes Neuchâtel et une usine. Des aéroplanes français et allemands sillonnent les nuées, ces derniers jusqu’au-dessus de moi, route d’Épernay.
Je reste calme dans l’avenue de Paris. Je m’inquiète. On tire des schrapnels sur les aéros allemands sans effet. Avant d’arriver avenue de Paris, chemin Passe-demoiselles, je suis accosté par un agent de la police secrète, Boudet, qui me force à décliner mes noms et qualités. Il n’a pas l’œil américain celui-là ! Avant d’arriver chez moi, devant le Petit Paris, je rencontre un officier des hussards, je lui demande, en ce moment, où sont nos affaires avec les quatre  forts.
« Brimont est maîtrisé par un gros canon, pris, et les allemands l’évacuent en colonnes serrées, c’est ce qui vous explique la canonnade affolée en ce moment (il est 5h1/2), nous tirons sur ces masses à boulets rouges ! Nous les poursuivrons et allons de l’avant vers Berry-au-Bac. Quant aux forts de Berru et de Nogent, vous avez du remarquer qu’on avait tiré très peu de ce côté, je crois qu’ils les ont évacués ou qu’ils vont les évacuer, en tout cas nous laissons 50 000 hommes ici pour les maintenir, vous protéger et les poursuivre !!… » Je puis vous affirmer ce que je vous dis. Nous nous quittons et je rentre fort satisfait et surtout un peu tranquillisé.
Le petit caporal allemand saxon qui m’avait reçu à l’Hôtel du Lion d’Or quand j’étais otage se nommait Matthieu ou Matheleux et était un arrière petit-fils de protestants chassés de France par la révocation de l’Édit de Nantes.
8h30 soir.  Vers 7h15 j’entendais encore quelques coups de canons et les derniers sifflements des obus allemands, et, mon Dieu ! je croyais que c’était fini. Il parait que non ! Voila 3 coups qui viennent de tonner vers Bétheny. A 8h1/2, comme je me préparais à écrire, j’entends un bruit de…… bottes ! Les Prussiens ? même martellement et deux battements (deux hommes), je regarde à la fenêtre, mais inutile le battement de pied est moins lourd, il est plus vif, plus français, mais j’en ai eu une émotion. Que l’on devient nerveux et impressionnable avec cette insupportable canonnade qui dure depuis 5 jours. Combien sont-ils depuis le samedi 12 septembre 1914 (un), le dimanche 13 entre les français et les allemands à Reims (deux), lundi 14 (trois), mardi 15 (quatre), mercredi 16 (cinq). Quelles batailles aurons-nous à l’ouest pour reprendre nos malheureux forts de Brimont, Fresnes, Witry, Berru, Nogent que l’on disait ne pouvoir résister plus d’une heure, une demi-heure même !
Les allemands nous prouvent bien le contraire. Il est vrai que pour Reims c’est une chance que l’on n’ait pas cherché à les défendre, mais le tord c’est d’avoir fait faire autant en vue de leur défense avant le 4 septembre. Les allemands ont bien su les utiliser.
8h32 La musique recommence : 1 coup de canon vers Bétheny.
8h36 : 1 coup de canon = réponse 2 coups
8h41 : 1 coup de canon = réponse 2 coups
8h44 : 1 coup de canon = réponse 2 coups
A chaque fois cinq secondes de différence.
En chronométrant ainsi je pense à mon cher Robert, avec sa manie de chronométrer avec mon Grand Jean !
Mais ceci est plus sérieux car ceci tue, et ce n’est plus du jeu, de l’amusement.
8h51 : 1 coup, réponse après 5 secondes
Je remarque, fenêtre ouverte pour mieux entendre que ce que j’appelle réponse à 5 secondes n’est que l’éclatement de l’obus. Donc un coup part, l’obus éclate cinq secondes de plus. Je me trompais en croyant que c’était la réponse du berger à la bergère !
Enfin cela m’occupe et… mon Dieu m’amuse car je sens bien que les allemands sont brisés et que bientôt nous n’entendrons plus le grognement de leurs gros canons (grognement de cochon lâche et en colère) sifflement d’obus et éclatement. Tout cela est bien différent du français.
8h55 : 1 coup
8h55’10’’ : 1 coup
A toi Robert !
A toi Jean ! Calcule les distances.
Zut ! Après tout vont-ils me faire passer la nuit ainsi à noter leurs coups. Non, nous les poursuivons et c’est la débâcle. Je le sens.
9 heures. Toutes lumières éteintes dans les rues, il fait noir comme dans un four ! C’est lugubre, juste une lumière au cercle de la rue Noël, chez moi, chez Le Roy bijoutier, chez Bellevoye et chez Bahé, Cochard, rue Libergier, 19, qui fait le fond de notre rue, avec le Cercle par rapport à ma maison.
Je ne comprends pas comment, par une nuit noire comme celle-ci on pense à canonner encore.
Allons ! allons nous coucher ! Préparons bougie, allumettes, veilleuses, rat-de-cave, clef de cave au cas où je serais encore obligé d’y descendre ! J’espère bien que cette préparation de tous les soirs va bientôt cesser. Je commence à trouver que c’est une scie. Il est vrai que si j’écoutais Adèle on coucherait tous les soirs dans la cave !! Je lui réponds invariablement qu’en se couchant avec la clef près de soi cela suffit. Non, elle ne comprend pas cela ! il est regrettable que cette pauvre fille ne soit pas dans un pays de mines. Je suis sûr qu’elle serait déjà depuis 12 jours au fond, au tréfonds d’une mine. Et encore serait-elle bien sûre qu’un obus ne reviendrait pas la chercher par un puit d’aération !!
9h20. Il faut se coucher, mes aimés, où êtes-vous ???!!

Jeudi 17 septembre 1914
6ème jour de bataille et de bombardement.
6h1/2 matin. A 4h40 je suis réveillé par un coup de canon vers Cernay. Cela canonne à intervalles à peu près régulier toutes les 3/4 minutes jusqu’à 5 h 3/4. Pendant ce temps je somnole dans mon lit. Quand Adèle vient me dire de descendre à la cave, elle prétend avoir entendu siffler deux obus tout près de là. Je n’ai rien entendu. Je me lève, m’habille, prend tout mon fourniment de cave et de bombardement, (je commence à m’y habituer tout en restant agacé) et… je descends, reprend notre refuge accoutumé. Vers 6 h 1/4 cela parait cesser, et j’entends crier L’Éclaireur de l’Est, je monte l’acheter et descend le lire à la cave. Il est toujours aussi insignifiant. Enfin vers 6 h 25 je remonte dans ma chambre.
Résultat, rien dans notre quartier. Dans la cave nous avons entendu un aéroplane qui m’apparait être un allemand. En voici encore un (6h37). Qu’est-il ? Français ou allemand? C’est un allemand.
Voilà le chagrin des miens qui me reprend. Il m’étreint continuellement et à chaque instant la tristesse des choses qui me rappellent au loin de moi me serre le cœur et me fait pleurer. Si cela continue je ne sortirai plus de ma chambre et… j’y mourrai de douleur et de chagrin.
6h48. A ma fenêtre j’entends le sifflement d’un obus, loin. Faut-il fermer les persiennes ou les laisser ouvertes ?… Non, plus loin.
Voilà le 6ème jour de la bataille autour de Reims, le 12 sur la Vesle, le 13 entrée des français à Reims et les 14, 15, 16 et 17 pour reprendre les hauteurs de Brimont, Fresne, Witry-les-Reims, Berru, Nogent et ce n’est pas encore fini. Quel cauchemar !
8h50 Les obus pleuvent du côté de la Cathédrale, à longs intervalles.
10h40 Je reprends le mot que j’avais commencé plus haut, il y a 3/4 d’heure, je voulais dire : « J’hésite à descendre ». Eh ! Bien ! Je suis descendu, car au moment où j’écrivais ce « J’ » fatidique, un coup formidable éclate près de la maison. Je ramasse mon fourniment de cave et je suis en bas à 8h55. Un coup on entend le sifflement, non pas au-dessus de nos têtes, comme le 4 septembre, mais sur le côté, dans le sens sud-est vers le nord-ouest. Ainsi cela vient de Berru ou plutôt de Nogent.
9h20. Les coups frappent toujours vers la place des Marchés (place du Forum depuis 1932). Jusqu’ici il n’y en a que deux ou trois coups rapprochés. Deux surtout. On entend toujours l’aéroplane allemand bourdonner au-dessus de nous, il n’arrête pas de tourner au-dessus de notre quartier, et plus particulièrement vers la place des Marchés. Quelle audace !
10h1/4. Cela cesse de tomber de notre côté.
10h20. Çà recommence : 1 coup assez près, puis plus rien.
10h27 Rien.
10h1/2 2.  Coups assez loin.
10h35/36.  Je remonte, nous remontons, et à peine près de la cuisine un coup assez proche.
C’est fini pour le moment, il est 10 h 52.
Si c’est la fin des fins pour nous, le dernier coup sur la ville est proche de chez moi, il a été entendu par moi à 10h35 ou 36 exactement. Au dehors, vers Berru et Nogent le canon parait s’éloigner, le nôtre progresse.
11h37. Plus rien. Je vais faire ma toilette et tâcher de manger un peu. Je n’ai guère faim surtout quand je songe que peut-être mes petits et ma pauvre femme n’ont rien à manger ! Quel supplice ! quelle torture !! Oh ! des nouvelles ! mon Dieu ! Je vous en prie !
5h3/4 soir. Le canon, le bombardement, la destruction de la Ville n’ont pas cessés jusqu’à cet instant ainsi que les incendies, et cela continue. Je vais tâcher (si j’en ai la force et le courage, car j’ai vu des choses terribles, sidérantes) de raconter ce que j’ai vu.

—–  ——– —————–

Vers 1h/1h1/4 je sors, je passe par la rue de l’Arbalète, il ne reste plus rien de la maison Monnot en face des Galeries Rémoises. Je continue place des Marchés. 6, place Royale mes yeux se jettent sur le sommet des tours de la Cathédrale, je vois à côté de mon drapeau un nouveau drapeau de la Croix-Rouge. Je regarde avec la lorgnette, c’est bien çà ! je cours vers la Cathédrale, j’entre et me dirige vers la grande nef. Là je vois des blessés allemands, une trentaine, couchés là sur de la paille. Tout s’explique et je vois la raison du drapeau de la Croix-Rouge. C’est sur l’ordre du Général Franchet d’Espèrey que ces allemands ont été mis là, pour sauver la Cathédrale. Un petit sergent d’ambulance les garde, et c’est justement un confrère, Maître Julien Prigent, notaire à Ploudalmézeau (Finistère), nous causons. Un lieutenant du service sanitaire m’accoste et me demande qui je suis, échange de cartes, c’est justement le neveu ou petit-fils de M. Gruny-Boulenger qui a vendu à mon Père vers 1881, 1882 et 1889 le Pré Chaumont, le Pré aux Oies et autres (vente du 24 mars 1880 par Madame Lucie Pannetier, veuve Boulenger). Nous nous étonnons de cette rencontre.
Puis survient l’abbé Andrieux, escorté d’un reporter anglais qu’il me présente : M. George Ward Price, correspondant du Daily-Mail de Londres, 36, rue du Sentier à Paris. (George Ward Price fut ultérieurement très connu pour les nombreuses interviews qu’il fit d’Adolf Hitler, il rompit avec le nazisme lors de la crise des Sudètes en 1938).
L’abbé me dit qu’il retourne en automobile le soir et qu’il se charge de mettre des lettres à la Poste à Paris. J’ai deux cartes toutes prêtes. Je les donne à cet anglais qui s’en charge très gracieusement, puis la réflexion me vient de lui demander s’il se chargerait d’une dépêche à lancer de Paris à ma chère femme à Granville. Il accepte vraiment de grand cœur et il m’ajoute en lisant ma dépêche : « Je mettrai aussi que Mme Guédet réponde au Daily-Mail à Paris et je m’arrangerai pour vous faire parvenir la réponse. Quelle reconnaissance je lui dois! »
Nous causons des événements et comme nous écoutions la conversation d’un médecin militaire français avec un blessé allemand lui-même médecin (ce sont des blessés de Montmirail). Ce dernier, à un moment donné disait qu’il était surpris que les siens aient tiré sur la Cathédrale le matin malgré la Croix-Rouge arborée.
Je ne puis m’empêcher (il comprenait le français) de m’écrier ! « Oh ! cela ne nous surprend pas, nous les habitants de la Ville. Vous nous avez déjà bombardé le 4 et vous avez dis que c’était par erreur ! Non, ce n’était pas une erreur puisque maintenant vous tirez depuis 6 jours sur notre Ville qui est une Ville ouverte, une Ville dont les habitants sont calmes et ne coopèrent en aucune façon aux hostilités. Est-ce une erreur encore ? Non ! Vous tirez sur des non-combattants, voila tout, et comme citoyen de la Ville, votre otage il y a quelques jours, je proteste contre la conduite de vos Généraux ! »
Le reporter me saisit la main et me dit en la serrant : « Monsieur, vous avez bien fait de dire à cet allemand ce que vous venez de lui dire. Je signalerai votre protestation si énergique au nom de l’Humanité »

« Il n’y a pas de qualificatif à leur appliquer en voyant ce que je vois depuis 1h, et comment au front on brûle, on ruine votre ville ! Vous avez très bien fait ».
Sur ceci sur le désir de notre reporter nous montons, l’abbé Andrieux et moi avec lui dans les tours au bruit de la canonnade, de la fusillade et des sifflements des obus qui sillonnent l’air et sifflent aux alentours de la Cathédrale, surtout du côté sud. Arrivé au sommet de la première plateforme j’explique à notre anglais les phases de la lutte que l’on voit très bien. Je lui montre Brimont qui se défend mollement, je lui dis ce qui a été fait de ce côté hier.
Je lui désigne ensuite Berru et Nogent où l’on se bat en ce moment avec rage. Avec ma lorgnette il voit sur mes indications les lignes françaises, quant aux lignes allemandes ce sont les bois, comme toujours ce sont des fauves ces gens-là. Je lui nomme ensuite les incendies qui flambent à ce moment, la ferme Jonathan Holden (voisine des Vieux Anglais), je lui dis que cette usine appartenant à Madame Ch. Croupton Waterhouse, de Manchester, (une compatriote qui a été vue courir en fuite celle-ci), la ferme de Cernay, la caserne de Louvois du 16ème Dragon, bâtiment de gauche, l’usine Isaac Holden ou Lelarge, je ne suis pas bien sûr qui a commencée à prendre feu, l’École de la rue de Sedan (rue Albert Préville depuis 1929), l’étude de Maître Jolivet notaire qui n’est plus qu’un monceau de cendres. Il ne peut retenir son indignation, et il s’écrie : « Ce n’est pas la Guerre cela ! cela n’a pas de nom ! mais ce qui me surprend, c’est votre calme au milieu de cet Enfer ! » Je lui réponds : « Nous avons peut-être moins de flegme que vous, mais nous avons aussi du sang-froid et du courage. »

« Double courage, » me dit-il, « car vous ne combattez pas et vous recevez les coups ! Je vous admire, je conterai tout cela au Daily-Mail ! Il faut qu’on sache tout ce que vous m’avez fait voir et m’avez dit. »
Pendant ce temps deux obus tombent sur la Cathédrale. Nous allons voir le trou qu’ils ont fait dans la toiture du transept nord, soit une ouverture dans les plafonds de 4/5 mètres de diamètre, pas de gros dégâts. Nous revenons sur nos pas pour observer encore un peu le combat du côté du transept sud sur la galerie au-dessus du sagittaire. Nous voyons encore deux autres obus éclater, l’un d’eux décapite complètement la maison Balourdet, pas d’incendie me semble-t-il, et nous redescendons au bruit du canon. Je m’offre de remettre ce reporter sur son chemin pour regagner son automobile qui l’attend au faubourg d’Épernay. Il me prie de l’attendre une seconde pour reprendre sa bicyclette qui lui a servi pour venir jusqu’ici à la Cathédrale… plus de bicyclette ! un soldat nous dit qu’il a vu un artilleur la prendre. Mon anglais est un peu dérouté, puis : « Je ne me doutais pas qu’en venant ici je serais réquisitionné ! » Je ne peux m’empêcher de rire de sa boutade. Je lui promets de signaler ce fait à l’autorité militaire et municipale. Malheureusement il m’a été impossible de connaître le n° du régiment de cet artilleur indélicat.

J’ai fait quelques instants après ma déclaration à la Ville et à la Police et au Major de la Place en demandant que si on retrouve la machine ont doit me la confier. Je mets ce brave M. George Ward Price sur son chemin rue de Vesle et nous nous quittons comme de vieux amis et il me promet de revenir me voir et surtout il me dit que mes lettres et dépêches partiront ce soir de Paris. Merci. Que Dieu le conduise et que j’ai bientôt des nouvelles de mes miens.
Il est 9h1/2. Je rentre à la maison sous la canonnade. Je rassure Adèle qui était inquiète sur mon sort, et je repars à la Ville pour la bicyclette de mon anglais. De là je passe voir la maison de Jolivet : c’est navrant. C’est un monceau de cendres et cela brûle encore et cela depuis 11 heures du matin. Il n’y a rien à faire qu’à laisser brûler, tout est noir. Mon pauvre ami ! Quel déroute pour vous si bon confrère, mon pauvre Jolivet. J’en ai pleuré. En face le docteur Guelliot a reçu deux  obus, dégâts même pas ! (Arrêté à 5h30, Bompas repris 8h3/4) graves, des carreaux, vitraux cassés, salle à manger sens dessus dessous, son cabinet peu endommagé, la fenêtre sur la cour cassée, son bureau noir gris de poussière, sa lampe projetée sous son bureau et, pensif et songeur, le Penseur de Michel-Ange. Pense toujours !! Intact, rien de sérieux. Je m’en réjouis pour mon cher docteur qui comme moi on vit et on aime tant son chez soi. Ses objets familiers, ses livres aimés, ses pastels de Valbonne. Seule sa salle à manger a souffert, la Baigneuse de sa cheminée est décapitée, on dirait que la guillotine est passée par là. Pauvre Baigneuse ! Le cher docteur pourra recoller ta tête, mais je lui défends bien de te rendre… la vie !
Je me permets de donner des ordres pour que l’on bouche la baie faite par un des obus sur la rue Cotta. Je dis au gardien de prendre une porte enlevée par la poussée de l’explosion et de la coller contre ce trou, de l’accoler ainsi que la petite porte à côté.
Mon cher Docteur vous n’avez reçu que cinquante et une  éclaboussures après d’autres jusqu’ici. J’en suis heureux. Demain je ferai un petit tour et je ferai remettre tout en ordre. J’aime trop les vieilles belles choses pour que je ne fasse l’impossible pour remettre chez vous tout en place et… ce sera facile ! Je m’estime votre Ange Gardien !
Je retourne voir mon beau-père. Il est installé au sous-sol (la suite du passage a été rayée).
En revenant, çà claque !

(Passage suivant rayé illisible)

Je rencontre M. Pierre Lelarge qui m’arrête et nous causons. Il me dit sale affaire, çà brûle, puis je lui dis ce que j’ai vu des hauts de la Cathédrale. Et lui : « Voulez-vous voir mon observatoire ? » me dit-il. « Lequel ? »

« Mais celui de l’Hôtel de Ville. »

« Venez donc, nous allons vous montrer çà ! » – « Volontiers ! » M. Lelarge prend la clef et nous grimpons, arrivés sur la couronne de l’horloge, je revois la scène que j’ai vue 1 heure auparavant, mais çà flambe bien plus du côté des Vieux Anglais ! ou chez Lelarge. Des flammes hautes de 10-20 mètres. La vue de la ville sur tout le front est lugubre, si mon anglais était là il dirait que c’est terrifiant. Non on se cuirasse malgré soi. Je vois cela plutôt d’un cœur froid, calme, en me disant que dans quelques instants, quelques heures, demain, après… Ce sera peut-être mon tour !
Nous redescendons, je repasse avec lui devant Jolivet et Guelliot, il parait que Douce a reçu quelques éclaboussures ! et je le quitte vers la rue Colbert en passant par la rue Cotta. Après avoir fait mon tour chez ce cher Docteur, je rentre à l’Hôtel de Ville, rencontre Robert Lewthwaite, plutôt aplati, nous causons et j’allais le reconduire jusqu’à chez lui, quand patatras une bombe ! « M. Guédet il vaut mieux nous quitter ! » dit-il. En même temps Jallade au galop se précipite à l’Hôtel de Ville en nous criant : « Lelarge brûle ! » (son usine). Il nous avait semblé avec Pierre Lelarge que c’était les Vieux Anglais qui brûlaient et non lui.
Bing ! un autre oiseau ! Je me dirige vite rue de Pouillon, Carrouge, St Pierre et Talleyrand pendant que çà claquait plutôt… sec ! J’arrive à la maison. Adèle est déjà dans la cave ! Je descends, ce doit être la 3e ou la 4e fois de la journée. Il est 5 h 10. Zut, il est 5h30, je remonte. J’en ai assez. Plus rien. Je vais dans ma chambre et je commence à écrire mes notes commencées à 5h 3/4, et que je continue.
Quand à 6 h 50 j’entends un coup de sonnette : c’est Bompas, notre appariteur de la chambre de discipline qui vient de nous dire que déjà des rôdeurs viennent tourner autour des ruines de la maison de Jolivet. Je ne fais qu’un bond avec lui à la Mairie et je signifie au commissaire Central de pourvoir à la sécurité des ruines de la maison de Jolivet. Nous nous entendons et je vais voir par moimême avec ce dévoué Bompas (je lui ferai passer le plan) si les ordres sont exécutés. Je préviens le gardien de la maison du docteur Guelliot que peut-être on le sonnera pour lui demander aide dans la nuit pour surveiller les ruines de mon pauvre Jolivet. Je rentre par un vent de tempête. Je dîne et me voilà devant ma petite table à écrire. La table de ma chère aimée !! Où tant de fois couché je la voyais paperasser, crayonner, muser, réfléchir… (La suite a été barrée puis rayée) …qui fléchissent maintenant. Ce n’est plus de la bravache maintenant, c’est du cœur, c’est peut-être fort contre le malheur ! Et mon Dieu ! Je crois que sous ce rapport je le suis ! Je fais face pour les absents, et si je me tue à réconforter, à parer aux désastres, c’est pour vous revoir mes aimés  !
10h soir . J’ouvre mes fenêtres, et toutes lumières éteintes je regarde dans la rue ! Nuit étoilée mais sans lune. Il fait noir comme dans un four. A droite rue de Vesle j’entends un bruit de cahotage de voitures ou de fourgons d’artillerie. Même question que je me posais il y a huit jours environ : « Remontent-ils ou descendent-ils…! » Un falot, un autre falot.
Bonheur ! Ils remontent. Donc nous ne reculons pas ! Du reste un artilleur m’a dit tout à l’heure au commissariat de Police qu’ils avaient pris sept grosses pièces. Allons ! Espérons ! Et que jamais plus je n’entende grogner le canon !
Il faut cependant se coucher, car demain on ne sait qu’est-ce qui nous attend !! Quelle vie Seigneur Dieu ! Oh si je savais les chéris à l’abri, sans un coup, que je me moquerai des bombes, obus, schrapnels du diable allemand. Que de choses je verrais et écrirais encore! Je m’imposerais peut- être trop, mais ce serait intéressant ! pour l’avenir et l’histoire de notre Ville ! Enfin que je les revoie, c’est tout ce que je désire.
Je suis fourbu. Il faut que je cesse d’écrire ! Mon Dieu que je revoie tous mes petits et grands, leur Mère, mon Père, et Dieu m’aura tout conservé !
10h10 soir. Je me couche. Bonsoir Momo !

Vendredi 18 septembre 1914
7ème jour de bataille et de bombardement
6h20 matin . A 2h10 du matin attaque de nuit vers le faubourg Cérès qui a durée jusque vers 4 heures. Impossible de dormir ou mal, on a la fièvre. A 5h1/2 on entend des sifflements d’obus, je m’habille et descend à la cave jusqu’à 6 heures. En ce moment le canon fait rage vers Brimont, peu de choses sur Cérès. Quand donc ce sera fini ! Je commence à n’avoir plus de courage ! Je vais tâcher de me coucher et de dormir un peu, car depuis 2 heures du matin je n’ai pour ainsi dire pas dormi. Mais les allemands me laisseront-ils tranquille ? Temps nuageux d’automne, le vent chaud du sud qui soufflait hier en tempête est tombé.
8h1/2. Je vais voir à déposer à la sûreté de ce qui reste de l’étude de mon pauvre ami Jolivet, et parer au plus pressé.
8h40.  Une bombe éclate (derrière moi), place du Parvis comme j’entrais rue des 2 Anges.
Je suis allé m……..
10h20 Je réparerai ma plume coupée par un obus tout proche tout à l’heure.
Je suis donc descendu à 8h50 dans la cave avec mon équipement. 8h58 un obus tombe tout proche de la maison, c’est chez Coyart (à vérifier), contre Bellevoye, avec de gros dégâts. Le Roy bijoutier ainsi qu’au Petit-Paris et chez le coiffeur en face, un autre presque aussi près dans la rue du Cadran St Pierre en face des sœurs de la Charité et de Lapochée. Devantures en miettes. Dieu et la Vierge nous a encore protégé, deux  éraflures sur l’angle de pierre du bas de la fenêtre du cabinet de toilette. Soyez béni et remercié mon Dieu, et continuez à nous protéger ainsi que mes chers adorés, ma femme et mon pauvre Père !! Quand je suis dans cette cave je ne puis exprimer ce que je souffre en songeant à eux. C’est une obsession… C’est terrible comme torture morale.
Nous remontons à 10h et quelques minutes, soit 1h de bombardement environ.
Je reprends ma plume interrompue par cet obus destructeur :
Je suis allé, disais-je, voir Bompas notre appariteur pour le prier de m’envoyer un clerc de chez Jolivet afin de prendre les mesures nécessaires pour garder les ruines de la maison du pauvre ami, de savoir s’il y a des minutes dans la cave, ou si tout est brûlé, où sont les testaments, etc… Je repasse devant cette pauvre maison qui fume encore. Le salon seul est à peu près intact, comme le mobilier de la salle à manger également sur la rue de la Belle Image, mais il ne reste plus rien de l’Étude, du premier étage et du vestibule et du petit salon. Il y a un agent de police qui garde.
Je vais au Palais de Justice voir le Procureur de la République lui dire ce que j’ai pris sur moi de faire. Il me reçoit très aimablement et approuve ce que j’ai fait. Comme Peltereau-Villeneuve est souffrant et incapable de s’occuper de quoi que ce soit, il me donne un mot pour lui, ci-dessous :
R.F. Parquet en la Cour d’assise de la Marne
et du Tribunal de 1ère Instance de Reims
Reims, le 18 septembre 1914
Le Procureur de la République près la cour d’assises etc…
à M. le Président de la Chambre des notaires j’ai l’honneur de vous prier de prendre toutes les mesures nécessaires pour la conservation des minutes de Maître Jolivet s’il en reste encore dans les caves de sa maison incendiée hier. Il y aurait intérêt à les transporter à la Chambre des Notaires.
Je vous serai obligé de me rendre compte de vos diligences et de l’état des minutes le plus tôt possible.
Le Procureur de la République
Louis Bossu
et de me prier de faire le nécessaire après entente avec lui. Je cours chez Peltereau-Villeneuve qui est dans sa cave, il a reçu hier deux obus, dégâts relativement insignifiants. Il accepte que je m’occupe de Jolivet et avouant lui-même qu’il est sans force et encore sous le coup de la terreur d’hier. Sa petite femme est encore toute tremblante et fort nerveuse, elle me supplie de venir les voir de temps en temps. Je lui promets car elle me fait pitié. Je traverse la place du Parvis et la rue du Trésor avec l’idée d’aller dire à Bompas ce qui a été entendu et à faire, quand au coin de la rue des deux Anges, au moment où je me demandais à un clerc de chez M (non mentionné) nommé Fossier s’il connaissait les noms et adresses des clercs de Jolivet… au moment où il me disait qu’il les ignorait…
Bing ! un obus près de la Cathédrale, débandade. Un habitant de la rue des Deux Anges, au 11 ou au 13, ancienne étude Minet, m’offre très obligeamment l’hospitalité dans sa cave. Je l’en remercie en lui disant que je préfère rentrer chez moi. J’enfile la rue des Élus, la rue des Chapelains et cela pétarade un peu partout, rue du Cadran St Pierre je passe devant les sœurs de la Charité et de Lapochée bien tranquilles, alors je rentre. A peine descendu dans ma cave les deux obus saccageaient le coin de la rue de Talleyrand, Cadran St Pierre et Étape. A cinq  minutes près « j’étais frit », comme dirait l’abbé Andrieux !
9h40.  A 1h1/4 je vais m’entendre avec Bompas pour mettre à l’abri le mobilier (ce qui en reste) de Jolivet, et je donne l’ordre de boucher toutes les issues car il y a trois coffres-forts sous les décombres. Son clerc le contacte, mais il n’a indiqué que l’endroit à vider et m’a déclaré qu’il n’y avait aucune minute dans la cave et que par suite tout a brûlé, c’est le désastre ! Je fais monter une partie du mobilier à la Chambre des Notaires et le reste sous clef dans la salle à manger qui est encore assez préservée. Nous verrons plus tard, ainsi qu’à l’enlèvement des coffres-forts.
Je vais voir le Procureur, à qui je signale ce que j’ai appris et fait pour cette étude ; il me laisse carte blanche et m’a dit qu’il me couvrait ! En allant au Parquet j’ai relevé 1 obus qui a brisé un arc-boutant de la nef de la Cathédrale, 2 rue Robert de Coucy, 3 devant l’Avenir (le journal) au coin de la rue Libergier, 1 devant le Grand Hôtel qui a broyé la pharmacie Boncourt, 1 chez Daubresse, huissier, et chez le marchand d’antiquités il ne reste rien, rue Tronsson-Ducoudray.
Je vois le Procureur de la République, qui ne veut rien faire, il me parait (rayé) fort ennuyé d’être revenu ici, il a peur, malgré qu’il nie le contraire. Faux brave.
Un soldat du 17ème d’artillerie me dit que chaque fois qu’ils découvrent ou repèrent une batterie allemande elle est aussitôt muselée en 5 minutes.
M. Millet-Philippot, 29, rue Ponsardin, m’apprends que notre secrétaire de la Chambre M. Varennes et sa femme ont été tués par un obus ce matin. La femme a été coupée en deux  et on n’a pas pu encore retrouver les jambes. Je donne les indications nécessaires pour que M. Millet pourvoie à ses obsèques.
Je veux aller voir mon beau-père quand à 3h1/2 j’entends éclater un obus près de l’Hôtel de Ville. Je suis place de la Caisse d’Épargne. Je rebrousse chemin vers la rue de la Renfermerie et reste à la maison et de là me prépare à descendre à la cave.
Quand un coup de sonnette. C’est M. Charles de Granrut de Loivre qui arrive harassé en me demandant à boire. Je le fais descendre avec nous à la cave et là je lui donne une bouteille de Mesnil 1906 Ch. Heidsieck avec de l’eau. Il mourrait de soif. Il me raconte qu’il arrive de Loivre dont il ne reste presque plus rien. Son château est occupé par les troupes françaises et est le pivot de tout notre front pour réduire le fort de Brimont, en sorte que sa pauvre propriété a été un vrai nid à bombes, il estime qu’il en a reçu au moins 200, ou 2000 (?) dans son parc depuis 3-4 jours. Ce parc est jonché de cadavres français, et le fossé qui borde le mur de son château sur la route qui conduit à la gare est rempli de cadavres. C’est effrayant à voir parait-il. Il estime qu’il a au moins pour 300.  000 francs de dégâts, il affirme que depuis 6 jours le fort de Brimont a bien reçu 20 000 obus. Nous remontons de la cave et il me quitte quelques instants après demander l’hospitalité à Charles Heidsieck. Il est très énervé, il y a de quoi devant cette ruine, et il a passé quatre jours et nuits dans sa cave en entendant tous les obus qui lui passer par-dessus la tête. « C’est à rendre fou ! » me disaitil.
8h3/4 soir.  Vers 6h je vais m’assurer si tout est bien fermé chez mon malheureux confrère Jolivet, et si tous mes ordres ont bien été exécutés. Bompas vient de tout terminer : le plus pressé est paré. Autant j’ai trouvé notre Procureur (rayé) en dessous de tout, autant chez ce brave Bompas, notre appariteur de la chambre de discipline des notaires de Reims j’ai trouvé de dévouement, de courage et de netteté dans l’exécution de mes ordres. Demain, il s’occupera de recruter des ouvriers chez Bouche, ou Dubois-Oudin pour enlever les coffres-forts et les déposer à la Chambre des Notaires. Je suis sûr qu’il trouvera et que tout sera bien fait. Je m’assure aussi à la Police Centrale que l’on veillera à faire des rondes de nuit autour des ruines.
En rentrant chez moi je vois une immense lueur d’incendie. Les flammes s’élevaient à 20 mètres au dessus des maisons de la place des Marchés. Dans la direction de la rue de l’Université, en effet la sous-préfecture, les maisons Fourmon, Benoist et Cie rue des Cordeliers, l’ancien Lycée de filles transformé en ambulance ajoute-t-on brûlent. Une bombe incendiaire. Que nous donnera la nuit, Demain.
Oh que je suis las et que je souffre d’inquiétudes pour les miens. Je crois que je ne résisterai pas longtemps. Quel Enfer ! Et quel Martyr ! Mon Dieu, auriez-vous pitié de moi et de mes chers aimés, femme, enfants, Père !

Samedi 19 septembre 1914

REIMS INCENDIEE

8ème jour de bombardement
2h après-midi . Au sifflement des obus qui sifflent comme des oiseaux… de mort et de destruction !
Je recopie mes mots pris depuis ce matin. Quelle matinée !
7h25.  Nuit relativement calme, mais voila le canon qui a l’air de reprendre du côté de Brimont.
8h1/4.  Le bombardement recommence, il faut descendre à la cave, vite ! Habillons-nous !
9h50.  Le canardage ralentit, mais combien en ai-je entendus auprès de nous. Dieu protège notre maison. Dieu nous protège !
12h1/2.  Le bombardement n’a pas discontinué dans toutes les directions, à mon sens et autant que je puisse en juger de ma tanière! mais je crois que c’est mon quartier qui a surtout encaissé.
Ah ! ce Taube qui nous survolait avec tant d’insistance nous a bien repérés. Indien !
Ralentissement.
12h3/4 Nous remontons pour manger un peu. J’ai brûlé la politesse au beau-père qui m’avait prié de venir déjeuner avec lui aujourd’hui. Ma foi, par cette pluie de fer, ce n’est pas assez engageant !
Nous remontons donc… puis redescendons à la hâte, emportant pain, saucisson, fromage, vin, eau, couteaux, pour manger en bas. C’est plus sage. Nous installons une table avec deux  chaises et une planche à laver. C’est lugubre à la lumière d’une bougie (de 11h1/2 à 12h1/2 .j’ai dormi sur une chaise à la lueur d’une veilleuse).
1h05 .Fin de … déjeuner ! Dieu sait comment ! Je n’ai pas faim, ni Adèle non plus !!
1h25 . Nous remontons. Quel beau et bon soleil ! Quand on sort d’une cave après 5h1/2 durant de bombardements !! (Il pleuvait ce matin et toute la matinée…) Soleil d’automne ! pâle ! pâle ! comme un sourire de mourant, mais tout de même bien beau ! bien bon ! Quand on a été angoissé et on a souffert dans la nuit 5h1/2 durant !
Je regarde à ma fenêtre : à droite à travers dans la rue une trainée de débris de toutes sortes en face du Cinématographe. C’est le photographe d’en face qui a reçu la bombe. M. Mennesson-Champagne a dû l’entendre !! Tout parait saccagé.
1h1/2.  On entend encore de ces oiseaux de malheur chanter ! Faudra-t-il encore descendre ? J’espère bien que non ! mon Dieu !
Le sifflement du vent dans les fils téléphoniques est agaçant, il ressemble beaucoup à celui des oiseaux dont les allemands nous gratifient avec une largesse… un peu trop prodigue. A chaque instant on regarde malgré soi en l’air pour voir… s’il arrive… quelque chose !
1h35.  Encore des hirondelles qui volètent le long de la rue au ras de nos fenêtres. Pauvres gentils oiseaux ! Si comme, dans Lamartine, vous pouviez aller dire à nos chers aimés combien je les aime, combien je pense à eux ! et combien je voudrais les revoir bientôt. Etes-vous, charmantes hirondelles, messagères de bonheur, de bonnes nouvelles ? Oui ! Vous ne pouvez être autre chose !
2h1/2 Je suis à jour avec mes notes, pendant que le canon gronde et que les obus sifflent et sillonnent le ciel !
J’estime que nous avons reçu ce matin dans notre quartier au moins 150 à 200 obus. Que de ruines !! Ces sauvages là ! ne rêvaient que de cela. Ils doivent être mis au ban de la société, de l’Humanité. Ils doivent être supprimés. J’aperçois des fumées d’incendies un peu de tous côtés.
Je vais tâcher de faire ma toilette et de me raser car sortir, il ne faut pas y songer !
A 1h1/2, comme je faisais un tour de jardin malgré les obus, je n’ai pu m’empêcher de cueillir au soleil pâle six marguerites jaunes en pensant à nos adorés. Ce sera un souvenir pour eux de la terrible et angoissante journée du 19.
9h1/4 . Un passant me dit que la maison Singer, près de Boucher, le charcutier, brûle. Place Royale il y a aussi un incendie. Et combien d’autres sans doute ! On ne voit par les rues que des gens qui marchent à pas hâtifs, en se réfugiant le long des maisons et regardant en l’air au moindre bruissement ! C’est lugubre ! On sent la Mort planer sur Reims au dessus de toute la Ville !! Quel châtiment auront donc ces allemands ? Et à ce misérable Guillaume II ! Que la Justice de Dieu lui réserve-t-elle ? Humainement je ne connais pas de châtiment qui puisse être à la mesure de son crime !
9h25 Tant pis ! je me résigne à me raser. J’espère bien que Messieurs les Prussiens me laisseront tranquille pendant ce temps.
10heures.  Voila qui est fait. On ne se figure pas comme on devient sale après un séjour de cinq  heures dans une cave ! J’en avais besoin.
Le canon tonne et retonne toujours vers Brimont. Allons ! reprenons mes notes, je ne pousserai pas comme Buffon la préciosité jusqu’à mettre des manchettes propre pour les continuer. Non ! Mais je les reprends avec tendre affection, et par devoir, et ici mes chères notes auront été mon soutien, ma consolation pendant ces journées terribles que nous passons. Ainsi je cause pour les miens, avec mes chers adorés. En écrivant toutes ces lignes au vol au cours de la pensée je sais que je suis en relation avec eux et si je meurs… ils sauront combien je les aimais !! et surtout combien j’ai souffert en songeant à eux, en étant sans nouvelle d’eux ! Mon Dieu ! quand cette épreuve prendra-t-elle fin ? Et quand nous retrouverons nous tous réunis dans le même nid ?
6h1/2 . Il faudrait la plume d’un Dante pour décrire la vue tragique de notre ville qui brûle. La Cathédrale flambe, le quartier de l’Université, la rue des Augustins, tout brûle. Mon Dieu sauvez-moi, sauvez mon Momo, Protégez moi Sainte Vierge ! C’est épouvantable.

LA CATHÉDRALE EN FEU

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A 4h10 je sortais pour voir mon Beau-père, en passant devant la maison Camu, rue Thiers, une flaque de sang, le docteur Jacquin a été tué là par un obus. Je poursuis mon chemin. La Chambre des Notaires en miettes. Douce son étude de même, rue Linguet des maisons et l’ancien pensionnat de l’Assomption brûlent. Je pars vers la rue des Consuls, on dit que la Cathédrale brûle. J’arrive chez M. Bataille et du premier étage j’aperçois toute la toiture de la Cathédrale en feu : toutes les traverses qui soutenaient la couverture en plomb brûlent et forment comme un retable de langues de flammes. C’est magnifique dans son tragique, le carillon commence à flamber, ainsi que le clocher à l’Ange sud dont voit les langues de feu courir sur les nervures de la bâtisse en bois. Je distingue très bien une dernière langue de feu qui arrive à la pomme du sommet de ce clocher.
Je cours jusqu’à la Cathédrale : tout brûle et le carillon s’effondre dans une gerbe gigantesque. De la rue Libergier où je me dirige l’effet est horrible et inoubliable de grandeur, des flammes qui jaillissent derrière les deux tours qui sont entourées de fumées et éclaircies par un soleil pâle d’automne. C’est grandiose, titanesque. La Grande Rose et la Petite Rose en dessous flamboient devant le brasier qui est à l’intérieur. Les grandes portes du grand portail et celles du petit portail brûlent et paraissent serties d’or et d’ornements de feu et de flammes !
Une plume ne peut décrire cela. La statue de Jeanne d’Arc, dans la fumée et les étincelles du brasier qui tourbillonnent autour d’elle, d’un geste vengeur brandit son épée auquel est attaché et claque au vent un drapeau tricolore.
Je suis bien resté dix  minutes à la contempler, impassible sous le brasier. Le grand portail ne parait pas avoir trop souffert, à part quelques éclatements de détails de statues provoqués soit par la chaleur ou la chute de matériaux qui achèvent de brûler sur la place.
En s’attaquant à notre Cathédrale de Reims, un des Joyaux de la France qui rappelle l’Histoire de tout un Peuple pendant 20 siècles, Guillaume II s’est mis aujourd’hui au ban de la civilisation et cloué au pilori de l’Histoire !
Tout ceci a été raturé (ces deux derniers paragraphes) et mis au point le soir du 19 septembre 1914 à 8 heures du soir.
Les phrases et morceaux de phrases barrés ont été repris et reformulés dans leur intégralité.
Je ne relèverai qu’à titre documentaire les autres incendies que j’ai vus et relevés : tout le quartier compris entre la rue Eugène Desteuque, la rue de l’Université, la rue des Cordeliers, la rue Saint Symphorien, la rue de L’Isle flambent.
La rue des Augustins et l’ancien petit séminaire brûlent, la sous-préfecture et la maison Fourmon flambent depuis hier, ainsi que les Vieux Anglais et l’usine Lelarge. Le Messager de la Champagne boulevard de la Paix brûle et la toiture de la maison de M. Chapuis père commençait à brûler, de même les établissements Verdun et Philippe.
Je repasse par la rue Andrieux. Plus rien des magasins et de la maison d’Edouard Benoist, 30 rue Courmeaux. Le Temple protestant et son école finissent de se consumer. Je continue mon Calvaire, la maison de mon vieil ami Charles Heidsieck a été réduite en poussière à l’intérieur par un ou plusieurs obus dont un est rentré par le soupirail de la cave. Par là on ne compte plus les obus qui y sont tombés. Un nouveau sifflement de bombe au dessus de moi m’oblige à continuer ma promenade de constatation. Il ne faut pas faire de bravade inutile, çà ne sert de rien. Je file au pas accéléré rue Linguet qui achève de brûler côté Jolivet et Assomption. J’enjambe les décombres Douce, passe devant chez Béra-Bouché qui a reçu un obus et de là par la rue de l’Arbalète, Cadran St Pierre jonchée de décombres. Ville d’Elbeuf, Matot-Braine, Faidherbe, Aux Élégants, Michaud, LefrancMothe, le Comptoir Français qui n’est pas encore à l’alignement, la Corbeille du Mariage et ouf ! Je suis chez moi. Bref ces nobles allemands nous ont envoyé les trois coups traditionnels de l’extinction des feux !!
Que sera demain ? je ne puis croire que Dieu nous laisse anéantir complètement. Demain sera donc la débâche allemande et la fin de nos désastres !
Un épisode assez caractéristique en journée de l’incendie de notre « Merveille ». Quand j’étais au coin de la rue Tronsson-Ducoudray et de la place du Parvis, à l’angle du reste de mur de l’ancienne prison. Une colonne de quelques blessés allemands qui étaient dans la Cathédrale qui flambait alors malgré le drapeau de la Croix-Rouge mis à la façade de la grande tour Nord, sortit par le chantier de la Cathédrale, escortés par quelques soldats en armes commandés par un maréchal des logis d’artillerie, à peine débouchèrent-ils devant le Lion d’Or que des ouvriers, femmes, gens de toutes sortes se précipitèrent sur eux en criant : « A mort ». Puis je vis les quelques troupiers qui étaient en faction au coin de chez Boncourt remettre leurs fusils au cran de tir et à ajuster le groupe. D’un bon je fus sur un de ces braves soldats qui, baïonnette au canon était en joue sur le groupe. Le temps de rabaisser son arme et la cohue se précipitait sur ces allemands qui, avec un ensemble admirable, levaient les mains aussi hautes qu’ils pouvaient. Ce fut un moment impressionnant : « A mort ! A mort ! incendiaires ! assassins ! et les casquettes et chapeaux volent sur ces bandits !! Sans l’attitude engagée de l’abbé Landrieux notre curé de la Cathédrale qui cria à ces ouvriers : «Assez ! Ce sera moi d’abord que vous frapperez ! »
Bref ce fut une conduite de Grenoble (expression ancienne signifiant : réceptionner de manière hostile, sous les huées) jusqu’au Musée, rue Chanzy à l’ancien Grand Séminaire, mais il valait mieux cela que la tuerie !! Car nous nous sommes civilisés !
En repassant rue de Talleyrand près de la rue de Vesle je rencontre le maréchal des logis qui avait escorté ces blessés. Il jurait, sacrait comme un Templier ! Il me dit : « C’est-y pas malheureux de protéger ces crapules là quand ils laissent crever nos blessés ou qu’ils nous bombardent. Je les aurais laissés griller comme des cochons dans la Cathédrale qu’ils n’ont pas craint de brûler ! Non ! Je n’ai jamais autant juré sacré que maintenant ! »
Oui, il fallait les oublier dans la Cathédrale ! et c’eut été le commencement de la Justice ! de l’exécution de ces Barbares !
8h3/4 .Plus rien depuis 7h. Couchons-nous, mais auparavant un regard par la fenêtre toute lumière éteinte. Ma bougie !! Car ce soir nous n’avons ni gaz ! ni électricité !
La rue est éclairée à l’horizon par les incendies, depuis la maison de Mme Collet jusqu’à vers la Cathédrale qui flamboie et puis encore un nuage énorme remontant, poussé par le vent du côté de la rue de Vesle, ce doit être le Grand Bazar qui brûle. C’est sinistre cette rue de Talleyrand dans la pénombre mi-obscure avec l’horizon flamboyant des lueurs du désastre !
9 heures.  Il faut pourtant tâcher de dormir ! Nuit étoilée d’automne splendide. Et dire que nous brûlons ! flambons ! par le fait des Barbares. Combien je comprends maintenant les descriptions des auteurs grecs et latins quand ils décrivaient les invasions, les incendies des Barbares… Les Germains n’ont pas changés. Ils sont malgré 1900 ans restés toujours les Fauves des Forêts de Germanie!

 

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