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(5) Carnets du rémois Louis Guédet: les troupes françaises reprennent Reims

Lundi 14 septembre 1914
1h55.  Allons ! du courage et reprenons mes notes.
Ce matin vers 6 heures le canon tonne et il n’a pas encore cessé, c’est un peu de tous les côtés : Nord, Est et Sud, mais je n’ai pas mission d’écrire toute la bataille (nous sommes dans le casse-noisettes). Ce matin dis-je, à 6 heures le canon tonne. Ayant très mal dormi je somnole jusque vers 8  heures. Je me lève, et le canon grondait, faisant comme un demi-cercle de mon lit du Nord à l’Est puis le Sud.
A 9 heures ma bonne me monte le journal « Le Courrier » qui relate la remise du drapeau français sur la tour de la Cathédrale, on me nomme avec Ronné ! et pourquoi ! je n’ai pas fait une action d’éclat, c’est un peu en chroniqueur que je suis monté là-haut, rien de plus, on a oublié l’abbé Dage.
Je vais au « Courrier de la Champagne » boulevard de la Paix. Je cause avec Gobert directeur, rien de saillant et d’accord avec lui inutile de revenir sur cette omission de l’abbé Dage, je le quitte et en traversant la rue Houzeau-Muiron, descendant vers le square Cérès (place Aristide-Briand depuis 1932) je vois des troupes massées au bout et puis un coup sec, on me dit ce sont les troupes qui sont au bout de cette rue qui tirent. Je redescends le boulevard tranquillement, je prends la rue Cérès, rencontre des équipages chargés de munitions qui vont sur le faubourg Cérès (rue Jean-Jaurès depuis 1921). Place Royale, je rencontre Ducancel, nous nous accostons, je lui dis que je viens de voir son beau-frère, M. Hébert, qui hésitait à aller à l’asile de nuit.
« Où allez-vous ? » me dit-il.

« A la Mairie voir ! »

« Je vous accompagne ! »« Ah ! les cochons ils m’ont volé 19 rondelles (?) de benzine, mais conversant toujours, ils sont volés, cette benzine qui ne peut leur servir pour leurs autos, c’était pour dissoudre du caoutchouc, et quand ils l’auront versé dans leur récipient c’est comme s’ils y avaient mis de l’eau ! »

– « Si seulement cela les faisait sauter ! » répondis-je !

(Nous causons toujours en remontant la rue Colbert vers la Mairie) « Oui, mais ça me coûte : 20 (19) à 40 F = 800 F, plus les rondelles »

« En tout 1000 Francs » fais-je.
Nous étions sur le trottoir à droite vers l’Hôtel de Ville. Au coin en face du Comptoir d’Escompte de Paris, quand tout à coup, vers la place de l’Hôtel de Ville :
Pan ! (je les reconnais) puis un tas noir (des cadavres), la place était remplie de monde… Notre conversation avait cessé subitement. Ducancel défile je ne sais où. Moi j’hésite sous le marché de la criée entre la rue de l’Arbalète et la rue des Élus. Je choisis cette dernière pour m’éloigner de l’Hôtel de Ville car un, deux, trois autres obus éclatent pendant ma course, toujours sur ma droite.
J’enfile rue des Élus, rue du Clou dans le Fer. Au trot devant chez Michaud, je crie aux demoiselles du magasin « on tire sur nous ! » au même moment le 3ème obus éclatait, c’est certainement celui tombé chez Bayle-Dor, l’Hôtel de Metz, ou celui de Mme Janson en face au 18 rue Thiers. J’entre chez moi. Fermeture de fenêtres et des persiennes, bougies, allumettes, clefs des caves, tout le matériel du 4 septembre et nous descendons, je ferme les 3 compteurs (eau, gaz, électricité).
Adèle, les jambes flageolantes descend 2 chaises et nous reprenons nos places du premier bombardement.
Il est 9h3/4. Depuis un quart d’heure nous recevons déjà nos vieilles connaissances, mais les petites, pas les grosses (les 200 livres). Voici le compte des obus : à partir de 9h1/2 quand j’étais place du Marché, le premier à l’Hôtel de Ville, puis 3 font 4. En descendant dans la cave +5 puis à intervalles assez distants 4 + 4 = 19, soit 20 à 25 au plus. De tous ceux-là je n’ai entendu qu’un seul sifflement caractéristique de proximité. On me dit que ce serait rue du Carrouge. Nous verrons. Il est 10 h 10 exactement quand nous cessons d’en recevoir ou entendre à proximité.
Je vais, je viens, je monte, redescends au fur et à mesure des vagues de la canonnade. Je regarde dans la rue, pas de traces de bombes : Rien ! et cependant à un moment donné l’escalier de ma cave donnant sur la rue était rempli de poussière jaunâtre que j’avais déjà vue le 4.
Nous remontons définitivement, ma brave domestique et moi. A 11h3/4 on n’entendait presque plus rien.
11h55. Un coup de sifflet de locomotive, je ne puis dire le plaisir qu’il m’a fait.
Autant ceux du moment de la mobilisation m’ont agacé, énervé, autant celui-ci m’a réjoui et a sonné joyeusement à mes oreilles. Ce sont, parait-il, des trains venant de Soissons qui ont amené des pièces de siège pour réduire les forts de Reims (Brimont, Berru, Nogent, Pompelle) que le général Cassagnade, le misérable, avait oublié de faire sauter le 3. Les allemands ont profité de l’aubaine et pendant les dix jours d’occupation les avaient mis en état de défense ! C’est pourquoi notre armée a été retardée au moins 24 heures à Reims dans sa marche en avant.
On devrait fusiller séance tenante les généraux de cette espèce Cassagnade. C’est plus que de la trahison. Politicien ! Va ! Franc-maçon, canaille !
Depuis 1 heures après-midi la canonnade a repris vers le nord-est ! Et il est 2 h 01, actuellement le canon tonne et retonne avec une rage pire qu’avant-hier, et s’éloigne avec une rapidité effrayante vers la Suippe et la Retourne. Nos troupes doivent poursuivre les Prussiens tambours battants. On croirait que les nôtres galopent dans leur poursuite. Je crois que c’est une grande bataille et une formidable déroute pour les Allemands. Le canon s’éloigne en grondant sans désemparer, il ne marche pas au galop, il vole ! Mon Dieu soyez béni !
Demain nous saurons le résultat, mais je crois que les allemands sont écrasés. Je n’ai pas d’impression assez forte… pour exprimer la défaite que me chante, me claironne en ce moment notre canon de 75.
Ce doit être une déroute que le Monde n’a pas encore vu depuis qu’il existe!
Ce doit être formidable. Le canon s’éloigne comme le tonnerre, les nués poussées par un vent de la tempête.
C’est le désastre, c’est la débâcle ! Messieurs les Prussiens : C’est vous qui l’avez voulu ! Votre orgueil est brisé ! broyé ! pulvérisé ! Le colosse Germain a trouvé ses pieds d’argile dans nos plaines de Champagne : Vertus et Reims.
2h17.  En ce moment les allemands doivent subir un Sedan que nos troupes leur imposent. Ils doivent se battre en désespérés. A cette distance mes vitres vibrent à chaque décharge. C’est gigantesque!
La maison tremble, et c’est loin !! Vers Tagnon, Machault. C’est effrayant de formidable ! de grandiose. La canonnade d’avant-hier était un pétard auprès de celle d’aujourd’hui.
5 h heures.- La canonnade dure toujours du côté du fort de Brimont, ou on se bat toujours avec rage – Mon Dieu que nous soyons victorieux. Vu les dégâts du bombardement : rue Thiers maison Pozzi 1 obus, 2 obus dans les murs du Dr Chenay (à vérifier) et de Mme Janson qui sont fort abimés. Tricot entre les 2 n’a rien. Bayle-Dor saccagé, rue des Consuls, Corneille, Virbel, Robert (le boulanger), rue des Écrevés 3 obus. L’école des filles rue des Boucheries a été visée parce que, par des espions, ils savaient que l’État-major y était. Tristes choses, on est broyé, brisé. Pourvu que ce soit fini pour nous car je n’en puis plus. Je crois que je n’aurais même pas la force de me sauver.
Mon Dieu ayez pitié de nous. Protégez-nous, sauvez-nous.
8h50.  soir Le canon s’est tu comme de coutume vers 7h – 7h1/4. Il a donc tonné depuis 2h du matin jusqu’à cette dernière heure, mais depuis 6 h heures du matin c’était un roulement continu.
Lueur d’incendies du côté de Bétheny et de Bourgogne. Lueurs et éclairs des derniers coups de canons. Est-ce que cette musique recommencera demain ? Souhaitons que non, mais mon sentiment est que les allemands se sont battus aujourd’hui en désespérés.
Quelle journée !!
J’ai vu vers 6 h heures des officiers anglais en automobile rue de Vesle devant chez Charles Mennesson au n°27, la foule les applaudis et les ovationne ! Le chef, très décoré (rubans seulement selon la coutume anglaise) parait jeune quoique très grisonnant. Il sourit et salue militairement. Nos alliés ne sont donc pas très loin d’ici.
En rentrant je me heurte à Mme Potoine qui allait à la gare donner une carte postale, soit à la Poste, soit à un des employés du chemin de fer rentrés à Reims hier. Et moi qui n’y avais pas songé. Le temps d’écrire que je suis vivant et de demander si mes chéris le sont aussi et en bonne santé et où, je cours à la gare et je rencontre un employé que je connais bien M. Romangin qui se charge de mes deux cartes adressées à ma chère femme à St Martin et à Granville, et de plus il accepte d’envoyer deux dépêches avec promesse de faire attendre les réponses télégraphiques où celles-ci auront été lancées. Il a été très dévoué et m’a dit : « Je comprends parfaitement votre angoisse et soyez sûr que demain au plus tard le nécessaire sera fait. » Enfin vais-je être bientôt rassuré sur votre sort mes chéris. Oh ! quelles heures d’attente encore ! En attendant encore les canonnades prussiennes : nous verrons cela demain.
Le 4 septembre c’était la carte de visite de présentation d’entrée en relations et le 14 c’était la carte de visite P.P.C. de digestion (Pour Prendre Congé, formule très utilisée au début du 20e siècle lorsque l’on s’absentait pour quelques temps). Bandits !! Mais ils peuvent être tranquilles, si nos soldats vont chez eux je les plains. Tous ceux à qui j’ai causé sont comme des lions quand on leur parle de cela : Hier l’un d’eux du poste près de Le Roy, le bijoutier : « Soyez tranquille, Monsieur, si nous y allons et nous irons ! après ce que nous avons vu, je les plains, même les enfants nous les étriperons ! ». « Et nous sommes tous dans les mêmes intentions ! Sachez-le ! »
J’ai préparé tout ce qu’il faut pour descendre à la cave s’il y a lieu cette nuit. Quelle vie !
Depuis 10 jours on ne fait que monter au grenier pour voir les incendies ou les batailles ou descendre à la cave pour se garer des obus ! C’est un vrai métier d’écureuil !
Hier matin, lors de l’arrivée des français à Reims, il en est arrivé une bien bonne à 80 ou 82 de nos allemands. Durant la soirée ces 80 ou 82 soldats s’étaient installés en maîtres à l’école de filles de la rue du Carrouge au n° 7bis près du foyer Noël pour y dormir. Un voisin pas bête, sur les 5 heures du matin apprend que nos troupes vont arriver, il ne fait ni une ni deux, il va fermer doucement la porte de l’École où dormaient du sommeil… du conquérant nos sauvages saxons, met la clef dans sa poche et attend patiemment et la conscience tranquille le premier pioupiou français qui va se présenter à lui. Il n’attend pas longtemps car à peine une demi-heure après un petit chasseur à pied, l’œil ouvert le doigt sur la gâchette de son fusil se trouve nez à nez avec mon citoyen qui, d’un air un peu goguenard, lui tend la clef de ses brebis qui dorment en lui disant : « Dis donc ! veux-tu ramener quelques Boches, voilà la clef et va ouvrir cette porte là à côté, tu n’auras qu’à les cueillir, ils sont encagés ! » Un signe au peloton d’avant-garde et nos Prussiens sont réveillés par un formidable : « Halte-là ! Haut les mains ! Prisonniers ! »

Et en troupeau docile ils ont fait comme un seul homme le mouvement commandé.
Je les ai vus le soir à l’Hôtel de Ville, ils paraissaient moins arrogants que les jours précédents. Bandits devant les faibles et les désarmés, et plats, vils devant la baïonnette d’un pioupiou ! C’est bête la race !
9h25. J’ouvre mes persiennes. Vent chaud du sud et plus un bec de gaz allumé. Que se passe-t-il ? La ville est noire et sinistre. Est-ce pour éviter que les allemands ne nous bombardent encore ? Deux lueurs d’incendie, du côté de Bétheny et du côté de Cernay. Que sera encore demain ?
C’est certainement un ordre donné par l’autorité militaire, car l’électricité marche encore dans nos maisons. Enfin, à la Grâce de Dieu, et que notre sommeil soit calme et le réveil joyeux.
Mardi 15 septembre 1914
6h10.  A 5h20 premiers coups de fusils vers Brimont, la fusillade s’anime, le canon s’en mêle et cela dure toujours.
En tout cas plus rien du côté des forts de Nogent, de Berru et de Fresne qui nous a donné du mal parait-il. Il faut réduire Brimont. J’espère que cela ne durera pas longtemps.
Mais je ne cesserai de le répéter, quelle incompétence de la part de Cassagnade et quelle responsabilité pour lui.
9h1/2 . Voici nos forts de Brimont et Pouillon si honteusement livrés aux allemands maîtrisés, le canon s’éloigne. Nous voilà donc débarrassés de ces sauvages. Je n’entends plus le canon ! Je ne lui dis pas au revoir ! Mais adieu ! Qu’il aille se coucher !
Je sors de la Gare où je viens de remettre à un garde train deux cartes postales pour ma chère femme à St Martin et à Granville, pourvu qu’elle en reçoive une bientôt, qui seront mises à la Poste soit à Fismes ou le train va, ou plus loin par remise de camarade à camarade. Je fais ce que je puis, mais je voudrais avoir des nouvelles des miens !
S’ils sont à St Martin pourvu qu’ils n’aient pas soufferts des combats de Vitry-le-François, s’ils sont à Granville, tant mieux, et mon pauvre Père ? Qu’est-il devenu, lui qui est resté chez lui à St Martin. Quelle torture ! Mon Dieu, faites que je les retrouve tous sains et saufs !
11h3/4.  On dit que les forts ne sont pas tous réduits et qu’on les tourne. Vu groupe de prisonniers descendant la rue de Vesle. Ils ne sont plus aussi arrogants qu’il y a 8 jours.
J’apprends qu’on s’est fort battu du côté de Vitry-le-François. Oh ! mes pauvres aimés, sont-ils vivants ? Si je n’ai pas de leurs nouvelles bientôt, je succomberai ! de chagrin ! d’inquiétude ! Et impossible d’aller là-bas ! Mon Dieu ayez pitié de moi ! et ne ferez-vous pas un miracle pour que je les revoie tous sains et saufs ! Et mon pauvre Père ! Je suis anéanti. Je vis machinalement, je vais, je viens comme un automate. Je ne croyais pas que l’on pouvait arriver à un tel état de lassitude, de souffrances morales !…
A un petit soldat qui escortait des prisonniers je disais : « Ils sont moins fiers qu’il y a quelques jours »

« Oh oui ! et ils savent bien que ce n’est pas de notre faute s’ils sont encore vivants, mais on nous défend de leur faire tourner de l’œil, sans ça ?! Cela ne durerait pas longtemps ».
1h1/4.  Le canon retonne au lointain et vers Cernay. Quelle vie, mais peu m’importent si je savais mes aimés sains et saufs et à l’abri de tout !
5 heures soir Je rentre du toît de M. Georget où je viens de tuer le temps pendant 4 heures à regarder se dérouler la bataille qui s’est surtout développée du côté de Courcy, Villers-Franqueux, Hermonville, Berry-au-Bac, Courcy qui flambent, ainsi que La Neuvillette. Du côté de Cernay, canonnade intermittente.
Mon Dieu que c’est triste de rentrer chez soi seul, sans nouvelles des siens. Existent-ils ? Où sont-ils ? Je comprends qu’on meure de chagrin. Mon Dieu sauvez ma femme, mes enfants, mon Père. Ayez pitié de ce que je souffre.
6h40.  Je sors de la Mairie. Les allemands sont toujours là, on a barricadé le faubourg de Bétheny, Cérès et Cernay pour se mettre à l’abri d’un coup de main cette nuit. On les maintient, mais c’est tout.
Le Général Maunoury est à Berry-au-Bac. Je viens de voir des lanciers anglais qui venaient au rapport près du Général Franchet d’Espèrey, ils seraient à une trentaine de miles sur notre gauche, vers Fismes et Fère-en Tardenois.
Mon Dieu encore une vilaine nuit qui se prépare, mais qu’est-ce auprès de mon inquiétude à l’égard du sort de mes aimés. Je n’y résisterai certainement pas, c’est au-dessus de mes forces. Je n’en puis plus. Je suis las ! L’épreuve est trop lourde pour mes épaules.
7h50 soir.  Journée décourageante, déprimante. Je vais me coucher, n’ayant rien de mieux à faire, et puis du reste depuis que j’ai quitté les miens il m’est impossible de lire quoique ce soit. Je vis en somnambule ! en automate. Je me force à écrire, mais vraiment c’est un effort pour moi et je crois que cet effort je ne pourrai bientôt plus le faire.
Que sera cette nuit ? Le Général Franchet d’Espèrey a déclaré très nettement à la municipalité qu’il ne laisserait pas réoccuper Reims par l’ennemi. Qui pour lui est un point important où il trouve tout ce qu’il lui faut, avec des voies ferrées le reliant à Paris et lui permettant de se ravitailler en tout. C’est je crois ce qui nous sauvera d’une nouvelle visite de ces bandits. Allons ! assez bavardé, si l’on voulait on écrirait des volumes avec les racontars de chaque jour. Je suis désespéré. Les miens, mes aimés, ou la mort !! Mon Dieu, pardonnez-moi mais je n’en puis plus !
8h1/4.  On éteint tous les réverbères comme hier. Voilà la Ville plongée dans l’obscurité.
Mercredi 16 septembre 1914
6h1/2 matin . La canonnade a repris à 5h1/2. A 6h1/2 un coup plus fort. Est-ce que nous allons recevoir des obus encore ?
9h10 . la canonnade a cessé vers 8h1/2 – 8h3/4.
Le fort de Brimont serait enfin tombé dans nos mains. Il n’y a plus que les forts de Berru et de Nogent l’Abbesse. Le Général Franchet d’Espèrey aurait dit que ce serait fini pour 4h, et que nous n’aurions plus d’allemands autour de la Ville.
Hier les faubourgs de Laon et Cérès ont été assez flagellés par un 3ème bombardement, mais il n’a touché ces deux  quartiers sur lesquels nos troupes s’appuyaient, du reste ce n’était que des shrapnels et non des obus de siège brisants comme ceux des 2 premiers bombardements. Le bombardement d’hier ne peut donc pas être considéré à proprement parler comme un bombardement voulu comme les deux premiers, mais plutôt un accident de combat.
Voilà donc les allemands partis de Reims définitivement, et je crois que je puis dire non pas : Finis Gallia ! mais bien : Finis Germanica ! Ce sont les mêmes initiales, mais aussi la même terminaison finale ! Dieu en soit béni !
11heures. Eté faire un tour à la Mairie, rien de nouveau. On disait qu’un service postal était organisé, il n’en n’est malheureusement rien. On n’a que des occasions comme celle d’hier, qui a fait naître ce faux bruit : un automobiliste du service des Postes Militaires s’était chargé hier jusqu’à 5 heures. de prendre quelques lettres pour les remettre à la Poste, c’est tout. Que je regrette de n’avoir pas connu cette occasion.
Je viens de passer à la Grande Poste : c’est exact. Je passe jusqu’au Courrier de la Champagne, où je me heurte à un poste d’artillerie qui me demande où je vais. « Au Courrier »

– « Passez ! »

M. Gobert est très étonné de me voir et me reçoit en me disant : « Comment, vous n’avez pas peur de venir ici ? »

– « Pourquoi ? » – « Mais il n’y a pas une demi-heure que nous recevions encore des schrapnels ! » Nous bavardons, nous causons de choses et d’autres.
Un officier m’a dit qu’un fermier des environs avait été fusillé hier pour avoir donné des indications aux allemands. De même un instituteur de Bethon aurait subi le même sort pour la même raison. Hier encore, deux  personnes, un homme et une femme.
L’armée de droite et la nôtre auraient fait leur liaison. En sommes peu de nouvelles. Berru et Nogent tiennent toujours et il parait que nos troupes ne peuvent les réduire rapidement, parce qu’il faudrait qu’elles tirent de Reims, et alors les allemands tireraient sur la Ville. Je vais préparer des cartes pour tâcher de les envoyer encore aujourd’hui !
6h3/4.  A 1h12 je vais au jardin de la route d’Épernay. Arrivé à l’école de la rue de Courlancy on m’en fait faire le tour pour aller rejoindre le passage à niveau. Au jardin à   5 heures. Je trouve deux  trous d’obus, français certainement, un dans l’allée y conduisant et un dans le gazon à gauche en allant au chalet. On a cambriolé le chalet, bu le vin et enlevé des objets insignifiants, quelques cuillères en métal, etc… Calme absolu, tristesse pour moi, car la dernière fois que j’y étais allé j’étais avec tous mes aimés. Çà me serrait le cœur, quand les reverrai-je ? J’abats quelques noix que je rapporte dans le tablier d’André, tandis que le canon tonne sur Brimont. Peu de choses sur Berru. Je suis la progression de notre artillerie sur Brimont. J’apprends en revenant que nos 155 courts ont fait de bonne besogne. Brimont est pris, et on a canonné éperdument sur les colonnes allemandes qui se retiraient. Trois incendies s’allument, on me dit que c’est la ferme Holden de Cernay, les casernes Neuchâtel et une usine. Des aéroplanes français et allemands sillonnent les nuées, ces derniers jusqu’au-dessus de moi, route d’Épernay.
Je reste calme dans l’avenue de Paris. Je m’inquiète. On tire des schrapnels sur les aéros allemands sans effet. Avant d’arriver avenue de Paris, chemin Passe-demoiselles, je suis accosté par un agent de la police secrète, Boudet, qui me force à décliner mes noms et qualités. Il n’a pas l’œil américain celui-là ! Avant d’arriver chez moi, devant le Petit Paris, je rencontre un officier des hussards, je lui demande, en ce moment, où sont nos affaires avec les quatre  forts.
« Brimont est maîtrisé par un gros canon, pris, et les allemands l’évacuent en colonnes serrées, c’est ce qui vous explique la canonnade affolée en ce moment (il est 5h1/2), nous tirons sur ces masses à boulets rouges ! Nous les poursuivrons et allons de l’avant vers Berry-au-Bac. Quant aux forts de Berru et de Nogent, vous avez du remarquer qu’on avait tiré très peu de ce côté, je crois qu’ils les ont évacués ou qu’ils vont les évacuer, en tout cas nous laissons 50 000 hommes ici pour les maintenir, vous protéger et les poursuivre !!… » Je puis vous affirmer ce que je vous dis. Nous nous quittons et je rentre fort satisfait et surtout un peu tranquillisé.
Le petit caporal allemand saxon qui m’avait reçu à l’Hôtel du Lion d’Or quand j’étais otage se nommait Matthieu ou Matheleux et était un arrière petit-fils de protestants chassés de France par la révocation de l’Édit de Nantes.
8h30 soir.  Vers 7h15 j’entendais encore quelques coups de canons et les derniers sifflements des obus allemands, et, mon Dieu ! je croyais que c’était fini. Il parait que non ! Voila 3 coups qui viennent de tonner vers Bétheny. A 8h1/2, comme je me préparais à écrire, j’entends un bruit de…… bottes ! Les Prussiens ? même martellement et deux battements (deux hommes), je regarde à la fenêtre, mais inutile le battement de pied est moins lourd, il est plus vif, plus français, mais j’en ai eu une émotion. Que l’on devient nerveux et impressionnable avec cette insupportable canonnade qui dure depuis 5 jours. Combien sont-ils depuis le samedi 12 septembre 1914 (un), le dimanche 13 entre les français et les allemands à Reims (deux), lundi 14 (trois), mardi 15 (quatre), mercredi 16 (cinq). Quelles batailles aurons-nous à l’ouest pour reprendre nos malheureux forts de Brimont, Fresnes, Witry, Berru, Nogent que l’on disait ne pouvoir résister plus d’une heure, une demi-heure même !
Les allemands nous prouvent bien le contraire. Il est vrai que pour Reims c’est une chance que l’on n’ait pas cherché à les défendre, mais le tord c’est d’avoir fait faire autant en vue de leur défense avant le 4 septembre. Les allemands ont bien su les utiliser.
8h32 La musique recommence : 1 coup de canon vers Bétheny.
8h36 : 1 coup de canon = réponse 2 coups
8h41 : 1 coup de canon = réponse 2 coups
8h44 : 1 coup de canon = réponse 2 coups
A chaque fois cinq secondes de différence.
En chronométrant ainsi je pense à mon cher Robert, avec sa manie de chronométrer avec mon Grand Jean !
Mais ceci est plus sérieux car ceci tue, et ce n’est plus du jeu, de l’amusement.
8h51 : 1 coup, réponse après 5 secondes
Je remarque, fenêtre ouverte pour mieux entendre que ce que j’appelle réponse à 5 secondes n’est que l’éclatement de l’obus. Donc un coup part, l’obus éclate cinq secondes de plus. Je me trompais en croyant que c’était la réponse du berger à la bergère !
Enfin cela m’occupe et… mon Dieu m’amuse car je sens bien que les allemands sont brisés et que bientôt nous n’entendrons plus le grognement de leurs gros canons (grognement de cochon lâche et en colère) sifflement d’obus et éclatement. Tout cela est bien différent du français.
8h55 : 1 coup
8h55’10’’ : 1 coup
A toi Robert !
A toi Jean ! Calcule les distances.
Zut ! Après tout vont-ils me faire passer la nuit ainsi à noter leurs coups. Non, nous les poursuivons et c’est la débâcle. Je le sens.
9 heures. Toutes lumières éteintes dans les rues, il fait noir comme dans un four ! C’est lugubre, juste une lumière au cercle de la rue Noël, chez moi, chez Le Roy bijoutier, chez Bellevoye et chez Bahé, Cochard, rue Libergier, 19, qui fait le fond de notre rue, avec le Cercle par rapport à ma maison.
Je ne comprends pas comment, par une nuit noire comme celle-ci on pense à canonner encore.
Allons ! allons nous coucher ! Préparons bougie, allumettes, veilleuses, rat-de-cave, clef de cave au cas où je serais encore obligé d’y descendre ! J’espère bien que cette préparation de tous les soirs va bientôt cesser. Je commence à trouver que c’est une scie. Il est vrai que si j’écoutais Adèle on coucherait tous les soirs dans la cave !! Je lui réponds invariablement qu’en se couchant avec la clef près de soi cela suffit. Non, elle ne comprend pas cela ! il est regrettable que cette pauvre fille ne soit pas dans un pays de mines. Je suis sûr qu’elle serait déjà depuis 12 jours au fond, au tréfonds d’une mine. Et encore serait-elle bien sûre qu’un obus ne reviendrait pas la chercher par un puit d’aération !!
9h20. Il faut se coucher, mes aimés, où êtes-vous ???!!

Jeudi 17 septembre 1914
6ème jour de bataille et de bombardement.
6h1/2 matin. A 4h40 je suis réveillé par un coup de canon vers Cernay. Cela canonne à intervalles à peu près régulier toutes les 3/4 minutes jusqu’à 5 h 3/4. Pendant ce temps je somnole dans mon lit. Quand Adèle vient me dire de descendre à la cave, elle prétend avoir entendu siffler deux obus tout près de là. Je n’ai rien entendu. Je me lève, m’habille, prend tout mon fourniment de cave et de bombardement, (je commence à m’y habituer tout en restant agacé) et… je descends, reprend notre refuge accoutumé. Vers 6 h 1/4 cela parait cesser, et j’entends crier L’Éclaireur de l’Est, je monte l’acheter et descend le lire à la cave. Il est toujours aussi insignifiant. Enfin vers 6 h 25 je remonte dans ma chambre.
Résultat, rien dans notre quartier. Dans la cave nous avons entendu un aéroplane qui m’apparait être un allemand. En voici encore un (6h37). Qu’est-il ? Français ou allemand? C’est un allemand.
Voilà le chagrin des miens qui me reprend. Il m’étreint continuellement et à chaque instant la tristesse des choses qui me rappellent au loin de moi me serre le cœur et me fait pleurer. Si cela continue je ne sortirai plus de ma chambre et… j’y mourrai de douleur et de chagrin.
6h48. A ma fenêtre j’entends le sifflement d’un obus, loin. Faut-il fermer les persiennes ou les laisser ouvertes ?… Non, plus loin.
Voilà le 6ème jour de la bataille autour de Reims, le 12 sur la Vesle, le 13 entrée des français à Reims et les 14, 15, 16 et 17 pour reprendre les hauteurs de Brimont, Fresne, Witry-les-Reims, Berru, Nogent et ce n’est pas encore fini. Quel cauchemar !
8h50 Les obus pleuvent du côté de la Cathédrale, à longs intervalles.
10h40 Je reprends le mot que j’avais commencé plus haut, il y a 3/4 d’heure, je voulais dire : « J’hésite à descendre ». Eh ! Bien ! Je suis descendu, car au moment où j’écrivais ce « J’ » fatidique, un coup formidable éclate près de la maison. Je ramasse mon fourniment de cave et je suis en bas à 8h55. Un coup on entend le sifflement, non pas au-dessus de nos têtes, comme le 4 septembre, mais sur le côté, dans le sens sud-est vers le nord-ouest. Ainsi cela vient de Berru ou plutôt de Nogent.
9h20. Les coups frappent toujours vers la place des Marchés (place du Forum depuis 1932). Jusqu’ici il n’y en a que deux ou trois coups rapprochés. Deux surtout. On entend toujours l’aéroplane allemand bourdonner au-dessus de nous, il n’arrête pas de tourner au-dessus de notre quartier, et plus particulièrement vers la place des Marchés. Quelle audace !
10h1/4. Cela cesse de tomber de notre côté.
10h20. Çà recommence : 1 coup assez près, puis plus rien.
10h27 Rien.
10h1/2 2.  Coups assez loin.
10h35/36.  Je remonte, nous remontons, et à peine près de la cuisine un coup assez proche.
C’est fini pour le moment, il est 10 h 52.
Si c’est la fin des fins pour nous, le dernier coup sur la ville est proche de chez moi, il a été entendu par moi à 10h35 ou 36 exactement. Au dehors, vers Berru et Nogent le canon parait s’éloigner, le nôtre progresse.
11h37. Plus rien. Je vais faire ma toilette et tâcher de manger un peu. Je n’ai guère faim surtout quand je songe que peut-être mes petits et ma pauvre femme n’ont rien à manger ! Quel supplice ! quelle torture !! Oh ! des nouvelles ! mon Dieu ! Je vous en prie !
5h3/4 soir. Le canon, le bombardement, la destruction de la Ville n’ont pas cessés jusqu’à cet instant ainsi que les incendies, et cela continue. Je vais tâcher (si j’en ai la force et le courage, car j’ai vu des choses terribles, sidérantes) de raconter ce que j’ai vu.

—–  ——– —————–

Vers 1h/1h1/4 je sors, je passe par la rue de l’Arbalète, il ne reste plus rien de la maison Monnot en face des Galeries Rémoises. Je continue place des Marchés. 6, place Royale mes yeux se jettent sur le sommet des tours de la Cathédrale, je vois à côté de mon drapeau un nouveau drapeau de la Croix-Rouge. Je regarde avec la lorgnette, c’est bien çà ! je cours vers la Cathédrale, j’entre et me dirige vers la grande nef. Là je vois des blessés allemands, une trentaine, couchés là sur de la paille. Tout s’explique et je vois la raison du drapeau de la Croix-Rouge. C’est sur l’ordre du Général Franchet d’Espèrey que ces allemands ont été mis là, pour sauver la Cathédrale. Un petit sergent d’ambulance les garde, et c’est justement un confrère, Maître Julien Prigent, notaire à Ploudalmézeau (Finistère), nous causons. Un lieutenant du service sanitaire m’accoste et me demande qui je suis, échange de cartes, c’est justement le neveu ou petit-fils de M. Gruny-Boulenger qui a vendu à mon Père vers 1881, 1882 et 1889 le Pré Chaumont, le Pré aux Oies et autres (vente du 24 mars 1880 par Madame Lucie Pannetier, veuve Boulenger). Nous nous étonnons de cette rencontre.
Puis survient l’abbé Andrieux, escorté d’un reporter anglais qu’il me présente : M. George Ward Price, correspondant du Daily-Mail de Londres, 36, rue du Sentier à Paris. (George Ward Price fut ultérieurement très connu pour les nombreuses interviews qu’il fit d’Adolf Hitler, il rompit avec le nazisme lors de la crise des Sudètes en 1938).
L’abbé me dit qu’il retourne en automobile le soir et qu’il se charge de mettre des lettres à la Poste à Paris. J’ai deux cartes toutes prêtes. Je les donne à cet anglais qui s’en charge très gracieusement, puis la réflexion me vient de lui demander s’il se chargerait d’une dépêche à lancer de Paris à ma chère femme à Granville. Il accepte vraiment de grand cœur et il m’ajoute en lisant ma dépêche : « Je mettrai aussi que Mme Guédet réponde au Daily-Mail à Paris et je m’arrangerai pour vous faire parvenir la réponse. Quelle reconnaissance je lui dois! »
Nous causons des événements et comme nous écoutions la conversation d’un médecin militaire français avec un blessé allemand lui-même médecin (ce sont des blessés de Montmirail). Ce dernier, à un moment donné disait qu’il était surpris que les siens aient tiré sur la Cathédrale le matin malgré la Croix-Rouge arborée.
Je ne puis m’empêcher (il comprenait le français) de m’écrier ! « Oh ! cela ne nous surprend pas, nous les habitants de la Ville. Vous nous avez déjà bombardé le 4 et vous avez dis que c’était par erreur ! Non, ce n’était pas une erreur puisque maintenant vous tirez depuis 6 jours sur notre Ville qui est une Ville ouverte, une Ville dont les habitants sont calmes et ne coopèrent en aucune façon aux hostilités. Est-ce une erreur encore ? Non ! Vous tirez sur des non-combattants, voila tout, et comme citoyen de la Ville, votre otage il y a quelques jours, je proteste contre la conduite de vos Généraux ! »
Le reporter me saisit la main et me dit en la serrant : « Monsieur, vous avez bien fait de dire à cet allemand ce que vous venez de lui dire. Je signalerai votre protestation si énergique au nom de l’Humanité »

« Il n’y a pas de qualificatif à leur appliquer en voyant ce que je vois depuis 1h, et comment au front on brûle, on ruine votre ville ! Vous avez très bien fait ».
Sur ceci sur le désir de notre reporter nous montons, l’abbé Andrieux et moi avec lui dans les tours au bruit de la canonnade, de la fusillade et des sifflements des obus qui sillonnent l’air et sifflent aux alentours de la Cathédrale, surtout du côté sud. Arrivé au sommet de la première plateforme j’explique à notre anglais les phases de la lutte que l’on voit très bien. Je lui montre Brimont qui se défend mollement, je lui dis ce qui a été fait de ce côté hier.
Je lui désigne ensuite Berru et Nogent où l’on se bat en ce moment avec rage. Avec ma lorgnette il voit sur mes indications les lignes françaises, quant aux lignes allemandes ce sont les bois, comme toujours ce sont des fauves ces gens-là. Je lui nomme ensuite les incendies qui flambent à ce moment, la ferme Jonathan Holden (voisine des Vieux Anglais), je lui dis que cette usine appartenant à Madame Ch. Croupton Waterhouse, de Manchester, (une compatriote qui a été vue courir en fuite celle-ci), la ferme de Cernay, la caserne de Louvois du 16ème Dragon, bâtiment de gauche, l’usine Isaac Holden ou Lelarge, je ne suis pas bien sûr qui a commencée à prendre feu, l’École de la rue de Sedan (rue Albert Préville depuis 1929), l’étude de Maître Jolivet notaire qui n’est plus qu’un monceau de cendres. Il ne peut retenir son indignation, et il s’écrie : « Ce n’est pas la Guerre cela ! cela n’a pas de nom ! mais ce qui me surprend, c’est votre calme au milieu de cet Enfer ! » Je lui réponds : « Nous avons peut-être moins de flegme que vous, mais nous avons aussi du sang-froid et du courage. »

« Double courage, » me dit-il, « car vous ne combattez pas et vous recevez les coups ! Je vous admire, je conterai tout cela au Daily-Mail ! Il faut qu’on sache tout ce que vous m’avez fait voir et m’avez dit. »
Pendant ce temps deux obus tombent sur la Cathédrale. Nous allons voir le trou qu’ils ont fait dans la toiture du transept nord, soit une ouverture dans les plafonds de 4/5 mètres de diamètre, pas de gros dégâts. Nous revenons sur nos pas pour observer encore un peu le combat du côté du transept sud sur la galerie au-dessus du sagittaire. Nous voyons encore deux autres obus éclater, l’un d’eux décapite complètement la maison Balourdet, pas d’incendie me semble-t-il, et nous redescendons au bruit du canon. Je m’offre de remettre ce reporter sur son chemin pour regagner son automobile qui l’attend au faubourg d’Épernay. Il me prie de l’attendre une seconde pour reprendre sa bicyclette qui lui a servi pour venir jusqu’ici à la Cathédrale… plus de bicyclette ! un soldat nous dit qu’il a vu un artilleur la prendre. Mon anglais est un peu dérouté, puis : « Je ne me doutais pas qu’en venant ici je serais réquisitionné ! » Je ne peux m’empêcher de rire de sa boutade. Je lui promets de signaler ce fait à l’autorité militaire et municipale. Malheureusement il m’a été impossible de connaître le n° du régiment de cet artilleur indélicat.

J’ai fait quelques instants après ma déclaration à la Ville et à la Police et au Major de la Place en demandant que si on retrouve la machine ont doit me la confier. Je mets ce brave M. George Ward Price sur son chemin rue de Vesle et nous nous quittons comme de vieux amis et il me promet de revenir me voir et surtout il me dit que mes lettres et dépêches partiront ce soir de Paris. Merci. Que Dieu le conduise et que j’ai bientôt des nouvelles de mes miens.
Il est 9h1/2. Je rentre à la maison sous la canonnade. Je rassure Adèle qui était inquiète sur mon sort, et je repars à la Ville pour la bicyclette de mon anglais. De là je passe voir la maison de Jolivet : c’est navrant. C’est un monceau de cendres et cela brûle encore et cela depuis 11 heures du matin. Il n’y a rien à faire qu’à laisser brûler, tout est noir. Mon pauvre ami ! Quel déroute pour vous si bon confrère, mon pauvre Jolivet. J’en ai pleuré. En face le docteur Guelliot a reçu deux  obus, dégâts même pas ! (Arrêté à 5h30, Bompas repris 8h3/4) graves, des carreaux, vitraux cassés, salle à manger sens dessus dessous, son cabinet peu endommagé, la fenêtre sur la cour cassée, son bureau noir gris de poussière, sa lampe projetée sous son bureau et, pensif et songeur, le Penseur de Michel-Ange. Pense toujours !! Intact, rien de sérieux. Je m’en réjouis pour mon cher docteur qui comme moi on vit et on aime tant son chez soi. Ses objets familiers, ses livres aimés, ses pastels de Valbonne. Seule sa salle à manger a souffert, la Baigneuse de sa cheminée est décapitée, on dirait que la guillotine est passée par là. Pauvre Baigneuse ! Le cher docteur pourra recoller ta tête, mais je lui défends bien de te rendre… la vie !
Je me permets de donner des ordres pour que l’on bouche la baie faite par un des obus sur la rue Cotta. Je dis au gardien de prendre une porte enlevée par la poussée de l’explosion et de la coller contre ce trou, de l’accoler ainsi que la petite porte à côté.
Mon cher Docteur vous n’avez reçu que cinquante et une  éclaboussures après d’autres jusqu’ici. J’en suis heureux. Demain je ferai un petit tour et je ferai remettre tout en ordre. J’aime trop les vieilles belles choses pour que je ne fasse l’impossible pour remettre chez vous tout en place et… ce sera facile ! Je m’estime votre Ange Gardien !
Je retourne voir mon beau-père. Il est installé au sous-sol (la suite du passage a été rayée).
En revenant, çà claque !

(Passage suivant rayé illisible)

Je rencontre M. Pierre Lelarge qui m’arrête et nous causons. Il me dit sale affaire, çà brûle, puis je lui dis ce que j’ai vu des hauts de la Cathédrale. Et lui : « Voulez-vous voir mon observatoire ? » me dit-il. « Lequel ? »

« Mais celui de l’Hôtel de Ville. »

« Venez donc, nous allons vous montrer çà ! » – « Volontiers ! » M. Lelarge prend la clef et nous grimpons, arrivés sur la couronne de l’horloge, je revois la scène que j’ai vue 1 heure auparavant, mais çà flambe bien plus du côté des Vieux Anglais ! ou chez Lelarge. Des flammes hautes de 10-20 mètres. La vue de la ville sur tout le front est lugubre, si mon anglais était là il dirait que c’est terrifiant. Non on se cuirasse malgré soi. Je vois cela plutôt d’un cœur froid, calme, en me disant que dans quelques instants, quelques heures, demain, après… Ce sera peut-être mon tour !
Nous redescendons, je repasse avec lui devant Jolivet et Guelliot, il parait que Douce a reçu quelques éclaboussures ! et je le quitte vers la rue Colbert en passant par la rue Cotta. Après avoir fait mon tour chez ce cher Docteur, je rentre à l’Hôtel de Ville, rencontre Robert Lewthwaite, plutôt aplati, nous causons et j’allais le reconduire jusqu’à chez lui, quand patatras une bombe ! « M. Guédet il vaut mieux nous quitter ! » dit-il. En même temps Jallade au galop se précipite à l’Hôtel de Ville en nous criant : « Lelarge brûle ! » (son usine). Il nous avait semblé avec Pierre Lelarge que c’était les Vieux Anglais qui brûlaient et non lui.
Bing ! un autre oiseau ! Je me dirige vite rue de Pouillon, Carrouge, St Pierre et Talleyrand pendant que çà claquait plutôt… sec ! J’arrive à la maison. Adèle est déjà dans la cave ! Je descends, ce doit être la 3e ou la 4e fois de la journée. Il est 5 h 10. Zut, il est 5h30, je remonte. J’en ai assez. Plus rien. Je vais dans ma chambre et je commence à écrire mes notes commencées à 5h 3/4, et que je continue.
Quand à 6 h 50 j’entends un coup de sonnette : c’est Bompas, notre appariteur de la chambre de discipline qui vient de nous dire que déjà des rôdeurs viennent tourner autour des ruines de la maison de Jolivet. Je ne fais qu’un bond avec lui à la Mairie et je signifie au commissaire Central de pourvoir à la sécurité des ruines de la maison de Jolivet. Nous nous entendons et je vais voir par moimême avec ce dévoué Bompas (je lui ferai passer le plan) si les ordres sont exécutés. Je préviens le gardien de la maison du docteur Guelliot que peut-être on le sonnera pour lui demander aide dans la nuit pour surveiller les ruines de mon pauvre Jolivet. Je rentre par un vent de tempête. Je dîne et me voilà devant ma petite table à écrire. La table de ma chère aimée !! Où tant de fois couché je la voyais paperasser, crayonner, muser, réfléchir… (La suite a été barrée puis rayée) …qui fléchissent maintenant. Ce n’est plus de la bravache maintenant, c’est du cœur, c’est peut-être fort contre le malheur ! Et mon Dieu ! Je crois que sous ce rapport je le suis ! Je fais face pour les absents, et si je me tue à réconforter, à parer aux désastres, c’est pour vous revoir mes aimés  !
10h soir . J’ouvre mes fenêtres, et toutes lumières éteintes je regarde dans la rue ! Nuit étoilée mais sans lune. Il fait noir comme dans un four. A droite rue de Vesle j’entends un bruit de cahotage de voitures ou de fourgons d’artillerie. Même question que je me posais il y a huit jours environ : « Remontent-ils ou descendent-ils…! » Un falot, un autre falot.
Bonheur ! Ils remontent. Donc nous ne reculons pas ! Du reste un artilleur m’a dit tout à l’heure au commissariat de Police qu’ils avaient pris sept grosses pièces. Allons ! Espérons ! Et que jamais plus je n’entende grogner le canon !
Il faut cependant se coucher, car demain on ne sait qu’est-ce qui nous attend !! Quelle vie Seigneur Dieu ! Oh si je savais les chéris à l’abri, sans un coup, que je me moquerai des bombes, obus, schrapnels du diable allemand. Que de choses je verrais et écrirais encore! Je m’imposerais peut- être trop, mais ce serait intéressant ! pour l’avenir et l’histoire de notre Ville ! Enfin que je les revoie, c’est tout ce que je désire.
Je suis fourbu. Il faut que je cesse d’écrire ! Mon Dieu que je revoie tous mes petits et grands, leur Mère, mon Père, et Dieu m’aura tout conservé !
10h10 soir. Je me couche. Bonsoir Momo !

Vendredi 18 septembre 1914
7ème jour de bataille et de bombardement
6h20 matin . A 2h10 du matin attaque de nuit vers le faubourg Cérès qui a durée jusque vers 4 heures. Impossible de dormir ou mal, on a la fièvre. A 5h1/2 on entend des sifflements d’obus, je m’habille et descend à la cave jusqu’à 6 heures. En ce moment le canon fait rage vers Brimont, peu de choses sur Cérès. Quand donc ce sera fini ! Je commence à n’avoir plus de courage ! Je vais tâcher de me coucher et de dormir un peu, car depuis 2 heures du matin je n’ai pour ainsi dire pas dormi. Mais les allemands me laisseront-ils tranquille ? Temps nuageux d’automne, le vent chaud du sud qui soufflait hier en tempête est tombé.
8h1/2. Je vais voir à déposer à la sûreté de ce qui reste de l’étude de mon pauvre ami Jolivet, et parer au plus pressé.
8h40.  Une bombe éclate (derrière moi), place du Parvis comme j’entrais rue des 2 Anges.
Je suis allé m……..
10h20 Je réparerai ma plume coupée par un obus tout proche tout à l’heure.
Je suis donc descendu à 8h50 dans la cave avec mon équipement. 8h58 un obus tombe tout proche de la maison, c’est chez Coyart (à vérifier), contre Bellevoye, avec de gros dégâts. Le Roy bijoutier ainsi qu’au Petit-Paris et chez le coiffeur en face, un autre presque aussi près dans la rue du Cadran St Pierre en face des sœurs de la Charité et de Lapochée. Devantures en miettes. Dieu et la Vierge nous a encore protégé, deux  éraflures sur l’angle de pierre du bas de la fenêtre du cabinet de toilette. Soyez béni et remercié mon Dieu, et continuez à nous protéger ainsi que mes chers adorés, ma femme et mon pauvre Père !! Quand je suis dans cette cave je ne puis exprimer ce que je souffre en songeant à eux. C’est une obsession… C’est terrible comme torture morale.
Nous remontons à 10h et quelques minutes, soit 1h de bombardement environ.
Je reprends ma plume interrompue par cet obus destructeur :
Je suis allé, disais-je, voir Bompas notre appariteur pour le prier de m’envoyer un clerc de chez Jolivet afin de prendre les mesures nécessaires pour garder les ruines de la maison du pauvre ami, de savoir s’il y a des minutes dans la cave, ou si tout est brûlé, où sont les testaments, etc… Je repasse devant cette pauvre maison qui fume encore. Le salon seul est à peu près intact, comme le mobilier de la salle à manger également sur la rue de la Belle Image, mais il ne reste plus rien de l’Étude, du premier étage et du vestibule et du petit salon. Il y a un agent de police qui garde.
Je vais au Palais de Justice voir le Procureur de la République lui dire ce que j’ai pris sur moi de faire. Il me reçoit très aimablement et approuve ce que j’ai fait. Comme Peltereau-Villeneuve est souffrant et incapable de s’occuper de quoi que ce soit, il me donne un mot pour lui, ci-dessous :
R.F. Parquet en la Cour d’assise de la Marne
et du Tribunal de 1ère Instance de Reims
Reims, le 18 septembre 1914
Le Procureur de la République près la cour d’assises etc…
à M. le Président de la Chambre des notaires j’ai l’honneur de vous prier de prendre toutes les mesures nécessaires pour la conservation des minutes de Maître Jolivet s’il en reste encore dans les caves de sa maison incendiée hier. Il y aurait intérêt à les transporter à la Chambre des Notaires.
Je vous serai obligé de me rendre compte de vos diligences et de l’état des minutes le plus tôt possible.
Le Procureur de la République
Louis Bossu
et de me prier de faire le nécessaire après entente avec lui. Je cours chez Peltereau-Villeneuve qui est dans sa cave, il a reçu hier deux obus, dégâts relativement insignifiants. Il accepte que je m’occupe de Jolivet et avouant lui-même qu’il est sans force et encore sous le coup de la terreur d’hier. Sa petite femme est encore toute tremblante et fort nerveuse, elle me supplie de venir les voir de temps en temps. Je lui promets car elle me fait pitié. Je traverse la place du Parvis et la rue du Trésor avec l’idée d’aller dire à Bompas ce qui a été entendu et à faire, quand au coin de la rue des deux Anges, au moment où je me demandais à un clerc de chez M (non mentionné) nommé Fossier s’il connaissait les noms et adresses des clercs de Jolivet… au moment où il me disait qu’il les ignorait…
Bing ! un obus près de la Cathédrale, débandade. Un habitant de la rue des Deux Anges, au 11 ou au 13, ancienne étude Minet, m’offre très obligeamment l’hospitalité dans sa cave. Je l’en remercie en lui disant que je préfère rentrer chez moi. J’enfile la rue des Élus, la rue des Chapelains et cela pétarade un peu partout, rue du Cadran St Pierre je passe devant les sœurs de la Charité et de Lapochée bien tranquilles, alors je rentre. A peine descendu dans ma cave les deux obus saccageaient le coin de la rue de Talleyrand, Cadran St Pierre et Étape. A cinq  minutes près « j’étais frit », comme dirait l’abbé Andrieux !
9h40.  A 1h1/4 je vais m’entendre avec Bompas pour mettre à l’abri le mobilier (ce qui en reste) de Jolivet, et je donne l’ordre de boucher toutes les issues car il y a trois coffres-forts sous les décombres. Son clerc le contacte, mais il n’a indiqué que l’endroit à vider et m’a déclaré qu’il n’y avait aucune minute dans la cave et que par suite tout a brûlé, c’est le désastre ! Je fais monter une partie du mobilier à la Chambre des Notaires et le reste sous clef dans la salle à manger qui est encore assez préservée. Nous verrons plus tard, ainsi qu’à l’enlèvement des coffres-forts.
Je vais voir le Procureur, à qui je signale ce que j’ai appris et fait pour cette étude ; il me laisse carte blanche et m’a dit qu’il me couvrait ! En allant au Parquet j’ai relevé 1 obus qui a brisé un arc-boutant de la nef de la Cathédrale, 2 rue Robert de Coucy, 3 devant l’Avenir (le journal) au coin de la rue Libergier, 1 devant le Grand Hôtel qui a broyé la pharmacie Boncourt, 1 chez Daubresse, huissier, et chez le marchand d’antiquités il ne reste rien, rue Tronsson-Ducoudray.
Je vois le Procureur de la République, qui ne veut rien faire, il me parait (rayé) fort ennuyé d’être revenu ici, il a peur, malgré qu’il nie le contraire. Faux brave.
Un soldat du 17ème d’artillerie me dit que chaque fois qu’ils découvrent ou repèrent une batterie allemande elle est aussitôt muselée en 5 minutes.
M. Millet-Philippot, 29, rue Ponsardin, m’apprends que notre secrétaire de la Chambre M. Varennes et sa femme ont été tués par un obus ce matin. La femme a été coupée en deux  et on n’a pas pu encore retrouver les jambes. Je donne les indications nécessaires pour que M. Millet pourvoie à ses obsèques.
Je veux aller voir mon beau-père quand à 3h1/2 j’entends éclater un obus près de l’Hôtel de Ville. Je suis place de la Caisse d’Épargne. Je rebrousse chemin vers la rue de la Renfermerie et reste à la maison et de là me prépare à descendre à la cave.
Quand un coup de sonnette. C’est M. Charles de Granrut de Loivre qui arrive harassé en me demandant à boire. Je le fais descendre avec nous à la cave et là je lui donne une bouteille de Mesnil 1906 Ch. Heidsieck avec de l’eau. Il mourrait de soif. Il me raconte qu’il arrive de Loivre dont il ne reste presque plus rien. Son château est occupé par les troupes françaises et est le pivot de tout notre front pour réduire le fort de Brimont, en sorte que sa pauvre propriété a été un vrai nid à bombes, il estime qu’il en a reçu au moins 200, ou 2000 (?) dans son parc depuis 3-4 jours. Ce parc est jonché de cadavres français, et le fossé qui borde le mur de son château sur la route qui conduit à la gare est rempli de cadavres. C’est effrayant à voir parait-il. Il estime qu’il a au moins pour 300.  000 francs de dégâts, il affirme que depuis 6 jours le fort de Brimont a bien reçu 20 000 obus. Nous remontons de la cave et il me quitte quelques instants après demander l’hospitalité à Charles Heidsieck. Il est très énervé, il y a de quoi devant cette ruine, et il a passé quatre jours et nuits dans sa cave en entendant tous les obus qui lui passer par-dessus la tête. « C’est à rendre fou ! » me disaitil.
8h3/4 soir.  Vers 6h je vais m’assurer si tout est bien fermé chez mon malheureux confrère Jolivet, et si tous mes ordres ont bien été exécutés. Bompas vient de tout terminer : le plus pressé est paré. Autant j’ai trouvé notre Procureur (rayé) en dessous de tout, autant chez ce brave Bompas, notre appariteur de la chambre de discipline des notaires de Reims j’ai trouvé de dévouement, de courage et de netteté dans l’exécution de mes ordres. Demain, il s’occupera de recruter des ouvriers chez Bouche, ou Dubois-Oudin pour enlever les coffres-forts et les déposer à la Chambre des Notaires. Je suis sûr qu’il trouvera et que tout sera bien fait. Je m’assure aussi à la Police Centrale que l’on veillera à faire des rondes de nuit autour des ruines.
En rentrant chez moi je vois une immense lueur d’incendie. Les flammes s’élevaient à 20 mètres au dessus des maisons de la place des Marchés. Dans la direction de la rue de l’Université, en effet la sous-préfecture, les maisons Fourmon, Benoist et Cie rue des Cordeliers, l’ancien Lycée de filles transformé en ambulance ajoute-t-on brûlent. Une bombe incendiaire. Que nous donnera la nuit, Demain.
Oh que je suis las et que je souffre d’inquiétudes pour les miens. Je crois que je ne résisterai pas longtemps. Quel Enfer ! Et quel Martyr ! Mon Dieu, auriez-vous pitié de moi et de mes chers aimés, femme, enfants, Père !

Samedi 19 septembre 1914
8ème jour de bombardement
2h après-midi . Au sifflement des obus qui sifflent comme des oiseaux… de mort et de destruction !
Je recopie mes mots pris depuis ce matin. Quelle matinée !
7h25.  Nuit relativement calme, mais voila le canon qui a l’air de reprendre du côté de Brimont.
8h1/4.  Le bombardement recommence, il faut descendre à la cave, vite ! Habillons-nous !
9h50.  Le canardage ralentit, mais combien en ai-je entendus auprès de nous. Dieu protège notre maison. Dieu nous protège !
12h1/2.  Le bombardement n’a pas discontinué dans toutes les directions, à mon sens et autant que je puisse en juger de ma tanière! mais je crois que c’est mon quartier qui a surtout encaissé.
Ah ! ce Taube qui nous survolait avec tant d’insistance nous a bien repérés. Indien !
Ralentissement.
12h3/4 Nous remontons pour manger un peu. J’ai brûlé la politesse au beau-père qui m’avait prié de venir déjeuner avec lui aujourd’hui. Ma foi, par cette pluie de fer, ce n’est pas assez engageant !
Nous remontons donc… puis redescendons à la hâte, emportant pain, saucisson, fromage, vin, eau, couteaux, pour manger en bas. C’est plus sage. Nous installons une table avec deux  chaises et une planche à laver. C’est lugubre à la lumière d’une bougie (de 11h1/2 à 12h1/2 .j’ai dormi sur une chaise à la lueur d’une veilleuse).
1h05 .Fin de … déjeuner ! Dieu sait comment ! Je n’ai pas faim, ni Adèle non plus !!
1h25 . Nous remontons. Quel beau et bon soleil ! Quand on sort d’une cave après 5h1/2 durant de bombardements !! (Il pleuvait ce matin et toute la matinée…) Soleil d’automne ! pâle ! pâle ! comme un sourire de mourant, mais tout de même bien beau ! bien bon ! Quand on a été angoissé et on a souffert dans la nuit 5h1/2 durant !
Je regarde à ma fenêtre : à droite à travers dans la rue une trainée de débris de toutes sortes en face du Cinématographe. C’est le photographe d’en face qui a reçu la bombe. M. Mennesson-Champagne a dû l’entendre !! Tout parait saccagé.
1h1/2.  On entend encore de ces oiseaux de malheur chanter ! Faudra-t-il encore descendre ? J’espère bien que non ! mon Dieu !
Le sifflement du vent dans les fils téléphoniques est agaçant, il ressemble beaucoup à celui des oiseaux dont les allemands nous gratifient avec une largesse… un peu trop prodigue. A chaque instant on regarde malgré soi en l’air pour voir… s’il arrive… quelque chose !
1h35.  Encore des hirondelles qui volètent le long de la rue au ras de nos fenêtres. Pauvres gentils oiseaux ! Si comme, dans Lamartine, vous pouviez aller dire à nos chers aimés combien je les aime, combien je pense à eux ! et combien je voudrais les revoir bientôt. Etes-vous, charmantes hirondelles, messagères de bonheur, de bonnes nouvelles ? Oui ! Vous ne pouvez être autre chose !
2h1/2 Je suis à jour avec mes notes, pendant que le canon gronde et que les obus sifflent et sillonnent le ciel !
J’estime que nous avons reçu ce matin dans notre quartier au moins 150 à 200 obus. Que de ruines !! Ces sauvages là ! ne rêvaient que de cela. Ils doivent être mis au ban de la société, de l’Humanité. Ils doivent être supprimés. J’aperçois des fumées d’incendies un peu de tous côtés.
Je vais tâcher de faire ma toilette et de me raser car sortir, il ne faut pas y songer !
A 1h1/2, comme je faisais un tour de jardin malgré les obus, je n’ai pu m’empêcher de cueillir au soleil pâle six marguerites jaunes en pensant à nos adorés. Ce sera un souvenir pour eux de la terrible et angoissante journée du 19.
9h1/4 . Un passant me dit que la maison Singer, près de Boucher, le charcutier, brûle. Place Royale il y a aussi un incendie. Et combien d’autres sans doute ! On ne voit par les rues que des gens qui marchent à pas hâtifs, en se réfugiant le long des maisons et regardant en l’air au moindre bruissement ! C’est lugubre ! On sent la Mort planer sur Reims au dessus de toute la Ville !! Quel châtiment auront donc ces allemands ? Et à ce misérable Guillaume II ! Que la Justice de Dieu lui réserve-t-elle ? Humainement je ne connais pas de châtiment qui puisse être à la mesure de son crime !
9h25 Tant pis ! je me résigne à me raser. J’espère bien que Messieurs les Prussiens me laisseront tranquille pendant ce temps.
10heures.  Voila qui est fait. On ne se figure pas comme on devient sale après un séjour de cinq  heures dans une cave ! J’en avais besoin.
Le canon tonne et retonne toujours vers Brimont. Allons ! reprenons mes notes, je ne pousserai pas comme Buffon la préciosité jusqu’à mettre des manchettes propre pour les continuer. Non ! Mais je les reprends avec tendre affection, et par devoir, et ici mes chères notes auront été mon soutien, ma consolation pendant ces journées terribles que nous passons. Ainsi je cause pour les miens, avec mes chers adorés. En écrivant toutes ces lignes au vol au cours de la pensée je sais que je suis en relation avec eux et si je meurs… ils sauront combien je les aimais !! et surtout combien j’ai souffert en songeant à eux, en étant sans nouvelle d’eux ! Mon Dieu ! quand cette épreuve prendra-t-elle fin ? Et quand nous retrouverons nous tous réunis dans le même nid ?
6h1/2 . Il faudrait la plume d’un Dante pour décrire la vue tragique de notre ville qui brûle. La Cathédrale flambe, le quartier de l’Université, la rue des Augustins, tout brûle. Mon Dieu sauvez-moi, sauvez mon Momo, Protégez moi Sainte Vierge ! C’est épouvantable.
A 4h10 je sortais pour voir mon Beau-père, en passant devant la maison Camu, rue Thiers, une flaque de sang, le docteur Jacquin a été tué là par un obus. Je poursuis mon chemin. La Chambre des Notaires en miettes. Douce son étude de même, rue Linguet des maisons et l’ancien pensionnat de l’Assomption brûlent. Je pars vers la rue des Consuls, on dit que la Cathédrale brûle. J’arrive chez M. Bataille et du premier étage j’aperçois toute la toiture de la Cathédrale en feu : toutes les traverses qui soutenaient la couverture en plomb brûlent et forment comme un retable de langues de flammes. C’est magnifique dans son tragique, le carillon commence à flamber, ainsi que le clocher à l’Ange sud dont voit les langues de feu courir sur les nervures de la bâtisse en bois. Je distingue très bien une dernière langue de feu qui arrive à la pomme du sommet de ce clocher.
Je cours jusqu’à la Cathédrale : tout brûle et le carillon s’effondre dans une gerbe gigantesque. De la rue Libergier où je me dirige l’effet est horrible et inoubliable de grandeur, des flammes qui jaillissent derrière les deux tours qui sont entourées de fumées et éclaircies par un soleil pâle d’automne. C’est grandiose, titanesque. La Grande Rose et la Petite Rose en dessous flamboient devant le brasier qui est à l’intérieur. Les grandes portes du grand portail et celles du petit portail brûlent et paraissent serties d’or et d’ornements de feu et de flammes !
Une plume ne peut décrire cela. La statue de Jeanne d’Arc, dans la fumée et les étincelles du brasier qui tourbillonnent autour d’elle, d’un geste vengeur brandit son épée auquel est attaché et claque au vent un drapeau tricolore.
Je suis bien resté 1dix  minutes à la contempler, impassible sous le brasier. Le grand portail ne parait pas avoir trop souffert, à part quelques éclatements de détails de statues provoqués soit par la chaleur ou la chute de matériaux qui achèvent de brûler sur la place.
En s’attaquant à notre Cathédrale de Reims, un des Joyaux de la France qui rappelle l’Histoire de tout un Peuple pendant 20 siècles, Guillaume II s’est mis aujourd’hui au ban de la civilisation et cloué au pilori de l’Histoire !
Tout ceci a été raturé (ces deux derniers paragraphes) et mis au point le soir du 19 septembre 1914 à 8 heures du soir.
Les phrases et morceaux de phrases barrés ont été repris et reformulés dans leur intégralité.
Je ne relèverai qu’à titre documentaire les autres incendies que j’ai vus et relevés : tout le quartier compris entre la rue Eugène Desteuque, la rue de l’Université, la rue des Cordeliers, la rue Saint Symphorien, la rue de L’Isle flambent.
La rue des Augustins et l’ancien petit séminaire brûlent, la sous-préfecture et la maison Fourmon flambent depuis hier, ainsi que les Vieux Anglais et l’usine Lelarge. Le Messager de la Champagne boulevard de la Paix brûle et la toiture de la maison de M. Chapuis père commençait à brûler, de même les établissements Verdun et Philippe.
Je repasse par la rue Andrieux. Plus rien des magasins et de la maison d’Edouard Benoist, 30 rue Courmeaux. Le Temple protestant et son école finissent de se consumer. Je continue mon Calvaire, la maison de mon vieil ami Charles Heidsieck a été réduite en poussière à l’intérieur par un ou plusieurs obus dont un est rentré par le soupirail de la cave. Par là on ne compte plus les obus qui y sont tombés. Un nouveau sifflement de bombe au dessus de moi m’oblige à continuer ma promenade de constatation. Il ne faut pas faire de bravade inutile, çà ne sert de rien. Je file au pas accéléré rue Linguet qui achève de brûler côté Jolivet et Assomption. J’enjambe les décombres Douce, passe devant chez Béra-Bouché qui a reçu un obus et de là par la rue de l’Arbalète, Cadran St Pierre jonchée de décombres. Ville d’Elbeuf, Matot-Braine, Faidherbe, Aux Élégants, Michaud, LefrancMothe, le Comptoir Français qui n’est pas encore à l’alignement, la Corbeille du Mariage et ouf ! Je suis chez moi. Bref ces nobles allemands nous ont envoyé les trois coups traditionnels de l’extinction des feux !!
Que sera demain ? je ne puis croire que Dieu nous laisse anéantir complètement. Demain sera donc la débâche allemande et la fin de nos désastres !
Un épisode assez caractéristique en journée de l’incendie de notre « Merveille ». Quand j’étais au coin de la rue Tronsson-Ducoudray et de la place du Parvis, à l’angle du reste de mur de l’ancienne prison. Une colonne de quelques blessés allemands qui étaient dans la Cathédrale qui flambait alors malgré le drapeau de la Croix-Rouge mis à la façade de la grande tour Nord, sortit par le chantier de la Cathédrale, escortés par quelques soldats en armes commandés par un maréchal des logis d’artillerie, à peine débouchèrent-ils devant le Lion d’Or que des ouvriers, femmes, gens de toutes sortes se précipitèrent sur eux en criant : « A mort ». Puis je vis les quelques troupiers qui étaient en faction au coin de chez Boncourt remettre leurs fusils au cran de tir et à ajuster le groupe. D’un bon je fus sur un de ces braves soldats qui, baïonnette au canon était en joue sur le groupe. Le temps de rabaisser son arme et la cohue se précipitait sur ces allemands qui, avec un ensemble admirable, levaient les mains aussi hautes qu’ils pouvaient. Ce fut un moment impressionnant : « A mort ! A mort ! incendiaires ! assassins ! et les casquettes et chapeaux volent sur ces bandits !! Sans l’attitude engagée de l’abbé Landrieux notre curé de la Cathédrale qui cria à ces ouvriers : «Assez ! Ce sera moi d’abord que vous frapperez ! »
Bref ce fut une conduite de Grenoble (expression ancienne signifiant : réceptionner de manière hostile, sous les huées) jusqu’au Musée, rue Chanzy à l’ancien Grand Séminaire, mais il valait mieux cela que la tuerie !! Car nous nous sommes civilisés !
En repassant rue de Talleyrand près de la rue de Vesle je rencontre le maréchal des logis qui avait escorté ces blessés. Il jurait, sacrait comme un Templier ! Il me dit : « C’est-y pas malheureux de protéger ces crapules là quand ils laissent crever nos blessés ou qu’ils nous bombardent. Je les aurais laissés griller comme des cochons dans la Cathédrale qu’ils n’ont pas craint de brûler ! Non ! Je n’ai jamais autant juré sacré que maintenant ! »
Oui, il fallait les oublier dans la Cathédrale ! et c’eut été le commencement de la Justice ! de l’exécution de ces Barbares !
8h3/4 .Plus rien depuis 7h. Couchons-nous, mais auparavant un regard par la fenêtre toute lumière éteinte. Ma bougie !! Car ce soir nous n’avons ni gaz ! ni électricité !
La rue est éclairée à l’horizon par les incendies, depuis la maison de Mme Collet jusqu’à vers la Cathédrale qui flamboie et puis encore un nuage énorme remontant, poussé par le vent du côté de la rue de Vesle, ce doit être le Grand Bazar qui brûle. C’est sinistre cette rue de Talleyrand dans la pénombre mi-obscure avec l’horizon flamboyant des lueurs du désastre !
9 heures.  Il faut pourtant tâcher de dormir ! Nuit étoilée d’automne splendide. Et dire que nous brûlons ! flambons ! par le fait des Barbares. Combien je comprends maintenant les descriptions des auteurs grecs et latins quand ils décrivaient les invasions, les incendies des Barbares… Les Germains n’ont pas changés. Ils sont malgré 1900 ans restés toujours les Fauves des Forêts de Germanie!

 

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(4) Carnets du rémois Louis Guédet: 10-13 septembre) Prise d’otages et bombardements

Voici la suite des carnets de guerre écrits par maître Louis Guédet, notaire, resté à Reims durant toute la guerre 1914-1918. Des carnets décryptés par son petit fils François-Xavier Guédet.

Jeudi 10 septembre 1914
9 h 1/4 .Journée pluvieuse et lourde. Je suis dans un état inexprimable ! Je crois que j’en perdrai la raison ! Où sont-ils ?
11 H 1/2. Je suis allé voir la Bonne Maman Bouvart rue Lesage, fort triste à 80 ans. Comme toujours elle s’est inquiétée de ma femme et de mes enfants, sur ce que je souffrais, enfin elle m’a demandé de l’embrasser « car peut-être ne nous reverrai-je pas, mais je suis sûre, ajoute-t-elle, que vous reverrez Mme Guédet et vos chers petits ! » Dieu l’ait entendue ! Je lui ai promis de revenir la voir et de lui apporter du tabac à priser si j’en trouvais encore. Je viens d’en trouver, j’irai le lui porter ce soir, cela lui fera plaisir.

La gare de Reims vue du Pont des Romains est d’une tristesse lugubre, ces grands bâtiments vides, ces voies qui rouillent ! Que c’est lugubre.
En rentrant j’aperçois des troupes d’infanterie qui vont sur Dormans… Il y en a toujours ! Il y en a de trop ! Malgré cela on dit que nous nous maintenons toujours du côté de Damery et que Berlin serait en révolution et la proie des flammes ! Pourvu que ce soit vrai ! Je ne les plains pas !
Il doit y avoir quelque chose de vrai dans tous les « on dit » car personne ne peut obtenir des allemands un seul de leurs journaux. Les officiers les détruisent aussitôt lus ! Si c’étaient de bonnes nouvelles, j’estime qu’ils ne se feraient pas faute de les laisser traîner un peu partout !
Les tramways ont repris leur service ce matin, peu de voyageurs.
Quantité de blessés qui viennent de la Porte de Paris et de l’avenue de Laon. Depuis hier soir les convois n’ont pas discontinué d’affluer de ces deux côtés.
3 heures.  Quantité de blessés. Ils paraissent assez démoralisés. Le château de Mme de Polignac en haut des caves Pommery serait évacué dès la nuit et plutôt en désordre. Faut-il espérer ? Aurai-je le bonheur de revoir bientôt ma chère bande ? J’en tremble de joie et… de crainte que ce ne soit pas.
En résume tous ces prussiens me semblent assez affolés !
En face du Grand Hôtel un tas de malles sur le trottoir… ce ne me semble pas une arrivée mais plutôt un bouclage de malles !…
5 h 1/2. De 1h de l’après-midi jusqu’à 4 h 1/2 il n’a cessé de remonter des équipages venant de la route d’Épernay qui passaient sous le pont du chemin de fer (Porte de Paris) et se dirigeant vers le faubourg Cérès. C’était surtout des voitures du Train. (Feld-Train – 2 – ) vides et chargées, et toute la nuit et la matinée des blessés.
On dit que les français seraient à Épernay, mais franchement toutes ces voitures paraissaient plutôt en déroute.
7 h 35.  soir Dupont-Nouvion, avocat à Reims, poseur s’il en fait, maire de Pontfaverger s’est sauvé, mais les habitants de Pontfaverger en manière de représailles ont saccagé sa maison d’habitation et lui ont laissé une pancarte qui n’est pas piquée des vers, comme expression !

Le quatrième fils de l’assassin Guillaume II serait dans nos murs en attendant, parait-il, son illustre Majesté aux mains sanglantes. Il y a beaucoup de mouvements autour de l’Hôtel du Lion d’Or où toute cette clique se vautre. Mais cet afflux d’équipages du 2e parc de campagne me fait réfléchir sur cette visite sensationnelle ! Enfin ils doivent tout de même s’user ces gens là depuis qu’on leur en tue et blesse. Des blessés on en loge chez l’habitant même, ce soir, à l’aveuglette trois, quatre, cinq par maison. On en a tout de même écrabouillé quelques uns. Il faudra bien qu’un de ces jours bientôt Guillaume la Poudre sèche s’inquiète des russes, sans compter les anglais ! Alors ?
Vu l’abbé Andrieux vers 6h. Il m’a remis un morceau de drapeau blanc qui a été hissé par lui et M. Ronné, de la Compagnie des Sauveteurs de la Mairie de Reims, en haut de la tour Nord du grand portail durant le bombardement du 4 septembre 1914, pour faire cesser le feu.
Le drapeau, apporté de la Mairie même par (en blanc, non cité) a été confectionné à la hâte dans la salle du Maire avec un des draps d’un des lits sur lesquels avaient passé la nuit les Parlementaires allemands-saxons, arrivés le 3 dans la soirée pour traiter de la reddition de la Ville, comme ville ouverte. Ce drapeau a été remplacé hier par un plus grand : c’est comme cela que j’ai eu un morceau du vrai qui essuyé le feu des obus du 4 septembre 1914.
Une dernière fois et je n’y reviendrai sans doute plus : La ville n’a pas été bombardée par erreur, c’est absolument certain : elle a été bombardée pour terrifier la population et forcer la municipalité à céder devant les exigences des Parlementaires et de plus les prussiens (Garde Royale) jaloux d’avoir été devancés par les Saxons (XIIème corps) dans leur entrée dans Reims n’étaient pas fâchés de se venger un peu en tirant sur nous et sur les Parlementaires saxons, qui n’ont rien eu du reste. C’eût été si agréable d’avoir un petit prétexte pour piller la ville. Ce n’aurait pas été leurs obus lourds qui auraient tués les parlementaires saxons, mais un de ces cochons de rémois (l’expression est de l’intendant allemand lui-même) qu’on aurait été si heureux de fusiller à la douzaine. Il y a eu au bas mot 150 obus de leur artillerie lourde de siège d’envoyés sur la ville.
L’abbé Andrieux a lu dans un journal trouvé au Grand Hôtel dans la chambre d’un allemand que le Cardinal Ferrata, francophile, avait été nommé secrétaire d’État par le nouveau Pape qui serait élu, mais dont la feuille allemande ne parle pas. Attendons, nous le sauront un de ces jours.
Et je suis toujours sans nouvelles! Je n’y résisterai pas si cela dure encore quelques jours.
8 h 1/2 soir Plus je réfléchis à ce passage de convois tournant le dos à Paris, plus je suis surpris de ne pas avoir entendu le canon de la journée.
Ou bien ils ont été battus assez loin pour que nous n’ayons pu entendre la bataille et ce mouvement d’équipages militaires serait le résultat d’un fléchissement de toute la ligne.
Ou encore ce serait le commencement de la reculade, parce qu’il y a quelque chose qui gêne Guillaume sur son derrière. Berlin pris, à feu, à sang, la révolution, les russes, ou son armée d’invasion coupée de ses communications. Quel point d’interrogation, quel problème, et pas de nouvelles !
Vendredi 11 septembre 1914
3 h 3/4 matin. Depuis plus d’une heure j’entends un roulement continu de voitures ou d’équipages vers la rue de Vesle. Je regarde par la fenêtre : impossible de distinguer si cette colonne remonte vers l’Est ou descend vers Paris. J’attends anxieusement le gazier qui éteint les becs de gaz : enfin il débouche de la rue de l’Étape et il va pour éteindre le bec qui est en face de chez moi (37, rue de Talleyrand, celui de l’Indépendant rémois, pas le mien qui n’est pas allumé), je l’interpelle et lui demande avec émotion : « Toutes ces troupes remontent-elles ou descendent-elles ? »

« Elles remontent, Monsieur ! »

– « Elles ne vont pas sur Paris, alors ? »

« Oh ! bien au contraire, çà n’arrête pas depuis trois quart  d’heure que je descends la rue de Vesle pour remonter chez vous par la rue St Jacques et la rue de l’Étape, tout cela va vers Rethel ! c’est de l’artillerie en masse, au commencement ce n’était que des caissons, pas de pièce, maintenant ce sont des pièces de canon, sans doute que les autres ont été laissées abandonnées là-bas ! »

« Merci ! mon brave ! »

« De rien Monsieur, mais cela me semble bien de la retraite » m’ajoute-t-il.
Mon Dieu ! Dirait-il vrai ! et la grande bataille entre les deux Notre-Dames prédite par les prophéties serait celle que nous avons entendue pendant 3 jours et nous aurait-elle donné la Victoire ! Oh ! que ce soit vrai et que je revoie bientôt mes aimés.
Recouchons-nous ! et tâchons de dormir si c’est possible ! Mon Dieu que ma femme et mes enfants soient sains et saufs !! et qu’ils n’aient pas trop soufferts !
7 h 1/4 matin . Il passe en ce moment sous mes fenêtres un convoi d’ambulanciers du Feld-Log 8 qui se dirige vers les promenades, sans doute vers Laon.
9 H 1/2.  Été à l’enterrement de Madame Gianolli (à vérifier) et vu encore quantité de voitures remonter les rues de Vesle et Cérès.
Mon Dieu, je suis comme un halluciné. Je ne puis penser aux miens sans trembler. J’ai déjà fait le sacrifice de ma vie pour eux. Je le fais encore bien volontiers pourvu qu’ils soient sains et saufs et pas malheureux ! Je crois que je n’y résisterai pas si cela continue encore quelques jours.
11 heures matin. Ma pauvre femme et mes enfants me pardonneront, s’ils retrouvent pas mal de documents sur les tristes jours que nous passons, ainsi que ces lignes, mais cela m’est une occupation, un dérivatif. Cela m’occupe et m’aide à souffrir.
Vu à l’Hôtel de Ville M. Bataille, pas ou peu de nouvelles. M. Meunier, directeur de la Verrerie de Cormontreuil qui venait causer avec M. Émile Charbonneaux me disait que toutes les troupes à pied et à cheval combattantes évitaient Reims et la tournait à l’Est. Toute la nuit ils sont remontés vers Rethel ou La Neuvillette. Ils ne font passer en ville que les blessés, les ambulances et les équipages du train. En passant place du Parvis une colonne remontait la rue du Cardinal de Lorraine, c’était des voitures d’ambulance marquées : « Son.K.2 » 5, 6, 7ème Wagen. Toutes remplies de blessés couchés sur des brancards, rideaux tirés !
Tout ceci me parait comme une débâcle, pourvu qu’elle continue. Gobert me disait qu’on lui avait dit que certains régiments n’étaient plus représentés que par une compagnie, et Dieu sait en quel état. C’est la débandade ! Je viens de voir un grand officier qui avait le pied broyé et qui sautillait, appuyé sur un ambulancier vers le Lion d’Or, et paraissait souffrir beaucoup. Je n’ai pu m’empêcher de murmurer entre mes dents : « Oui, c’est bon, souffre bien, c’est bien ton tour, c’est bien votre tour. » C’est le moment de réparer ce que vous avez fait souffrir bandits !
11 h 50 matin . Une trentaine de camions, voitures de toutes sortes, passent sous mes fenêtres, ce doit être des voitures régimentaires marquées : B.W.8 – B.W.15 – V.W.4 – et la dernière est une française ! marquée Équipages régimentaires 319e de Ligne. Je n’ai pu lire sur les pattes d’épaules des soldats qui étaient empilés sur tous les bagages un seul n° de régiment : le n°2. Les autres n’avaient aucun numéro.
Elles se dirigeaient vers la rue de la Tirelire (venant du Théâtre) et le boulevard de la République.
Midi 3/4.  Il ne cesse de passer des troupes de tous les côtés.
Un officier allemand logeant chez le docteur Colanéri aurait dit que c’était la fin de tout pour eux, et que les Corps qui se retiraient allaient tâcher d’en former un à La Fère avec les tronçons de 3 Corps. Tout cela sent la déroute. C’est leur tour, la fin de leur orgueil.
Des prisonniers français à Tinqueux auraient dit que les Français approchaient. Ce sont des Territoriaux qui paraissent plutôt joyeux, en disant « Ça y est, ils F..tent le camp ! ». Depuis trois  jours, trois nuits roulement continu et pas continu de troupes se retirant… si nombreuses !… Et ils reculent… en déroute !!
3 h 1/2 soir. Pluie torrentielle, je viens de faire un tour du côté du faubourg de Laon, Caserne, La Neuvillette. Des équipages qui tournent et retournent. Je reviens par Laon, Dieu-Lumière. Le centre de la ville est une cohue!
Tous ces allemands tourbillonnent comme des corbeaux au milieu d’une tempête ! Rencontré le Dr Jacquinet qui vient d’être prié de reprendre son ambulance de la Bourse du Travail. 5.000 blessés sont arrivés des marais de St Gond. Paix et gloire à vos cendres, Maries-louises de 1814. Vous êtes vengés ! Les anglais seraient à Soissons, peut-être à Fismes, à Laon et les Français à Épernay ! Alors l’encerclement et la débâcle. Dieu ! Mon Dieu ! Merci pour la France ! Mon cœur déborde ! Car pour moi c’est la souffrance de 44 années de Morgue Prussienne subies. Et maintenant à notre tour ! Et puis je suis sûr de revoir tous mes chers aimés, j’ai souffert pour eux. Je dois donc les revoir tous, femme, enfants, sains et saufs. C’est une épreuve mais mon Dieu nous ne nous en aimerons que mieux. Et vous savez si je les aime, mais que j’aurais souffert !
La Bataille des deux Notre-Dames, avec la Victoire est donc un fait accompli.

Otage au Lion d’Or

lion d'or

4 h 1/4 M. Bataille vient de me prévenir que j’allais être prié de me rendre au Lion d’Or comme otage ce soir vers 7 heures où je devrais passer la nuit avec M. Fréville receveur des Finances, comme civils notables, et M.M. Rohart et Jallade comme conseillers municipaux. Nous sommes les premiers, Fréville et moi qui sommes désignés comme otages notables civils. Jusqu’ici c’était les conseillers municipaux.
Ah la grâce de Dieu ! Je n’en suis nullement effrayé, au contraire, je l’offre pour retrouver les petits et ma chère femme sains et saufs !
Ma réquisition d’otage est du Lieutenant Colonel Springmann.
5 h 1/2 soir .Je viens de voir le Maire M. Langlet qui m’a dit que je devais me présenter au Lion d’Or à 6h pour prendre les ordres du Springmann. Il est probable qu’on me laissera dîner à la maison et je devrai me rendre à 8 heures du soir à l’Hôtel.
6h10. Je quitte le Lion d’Or où nous nous sommes présentés à un officier, Fréville et moi comme civils et Rohart avec Lejeune remplaçant Jallade en mission à Nogent l’Abbesse. Cet officier nous salue et nous dit que nous pouvons aller dîner chez nous et de revenir à 8 heures, heure française.
Fréville est furieux qu’on l’ait pris comme otage en sa qualité de fonctionnaire, receveur des Finances, il prétend être exempté de pareille corvée. Il est furieux et dit qu’il en référera à Paris à son ministre des Finances et que le Maire verra !
C’est tout simple, il a la frousse ! encore un brave à… trois poils celui-là !! Rohart n’est pas fier et Lejeune pas plus ! Sans me vanter, je crois conserver plus mon sang-froid, mon courage et mon calme que mes trois compagnons de fortune, ou d’infortune !
C’est simple, je m’en remets à Dieu ! Ce n’est pas avec ce que je souffre en ne sachant rien de mes chers aimés (Père, femme et enfants) qu’un ennui et un risque de plus me ferait m’émouvoir. J’espère dormir tranquillement et que les habitants de Reims seront sages et tranquilles cette nuit ! Dieu nous protègera !
7 h 1/2 . Je vais partir. Que sera demain ? Je ne suis pas inquiet, j‘ai pris tout ce qu’il fallait pour écrire. J’espère bien qu’on me laissera cette consolation, et cette occupation. Je m’en vais si calme. Oui mes chers adorés, femme, enfants, je suis si calme, si seulement je savais où vous êtes et si vous êtes sains et saufs ! J’irai là comme à une partie de chasse. J’offre toutes ces bagatelles d’ennuis à Dieu pour que nous nous revoyions bientôt tous heureux, sains et saufs et enfin délivrés de l’ennemi.
Je vous embrasse tous : Madeleine, Jean, mon grand, mon remplaçant, Robert, si gentil, si dévoué, Marie-Louise ma pouparde, André, mon gros paresseux, s’il voulait il arriverait à tout, et Maurice, c’est le dernier. Je ne puis m’empêcher de l’aimer un peu plus que les autres. A toi mon Jean d’être le chef de famille s’il m’arrivait quelque chose.
Non, ce n’est pas possible, il faut qu’avec mon pauvre vieux Père que nous voyons ces bandits écrasés !
A demain !
Samedi 12 septembre 1914

1 Hotel du Lion d'Or 12 septembre 1914
Le plan de la chambre dans laquelle Louis Guédet a été otage une nuit

7 h 1/2 matin Je recopie les quelques lignes que j’ai écrite dans la chambre n°21 de l’Hôtel du Lion d’Or comme otage.
8 h 20 vendredi soir J’arrive au Lion d’Or. Je cause avec un petit caporal qui a été à St Étienne (Loire) dans les rubans : à toi Brimbonais ! (André Benoiston) du reste il connait la maison Benoiston, qui me vise mon nouveau sauf-conduit pour Reims et les environs. Le caporal nous présente le Commandant Lindig, car depuis 1 heures on a déposé le Springmann pour nous rendre le Lindig ! Peu m’importe !
On nous conduit ensuite à nos chambres au 1er étage sur la place de la Cathédrale, en face du bascôté droit. Le n°24 échoit à Rohart et Lejeune, le n°21 à Fréville et à moi. Il parait que les 22 et 23 sont occupés par le Prince Henri de Prusse, frère cadet du Kaiser. Nous voilà donc les voisins ou plutôt les gardiens ? d’une Altesse…

. Fréville n’en est pas plus fier ! Rohart fit dans ses culottes !
Bref enchanté d’avoir Fréville comme compagnon de chambre.
Pendant que j’écris ces quelques mots et que je fais ce croquis Fréville se couche et moi je vais en faire autant. Il est 8 h 1/2, bonsoir.
Du bruit toute la nuit. Allées et venues sur la place devant l’Hôtel du Lion d’Or. Automobiles arrivant, partant. Vers deux heures du matin je me réveille à tout ce bruit, plus loin vers la rue de Vesle le roulement sourd que nous entendons depuis quatre nuits. Toujours des équipages et des convois avec de l’artillerie. J’entends sonner 2 heures puis à 2h1/2.  je me rendors. A 4 heures nouveau réveil, mêmes bruits. En plus de cela Fréville ronfle comme… un trombone à coulisse ou un saxophone. Je ne le conseille pas d’être son voisin de lit ou même de chambre !! Quelle musique !! Il y en a pour tous les goûts !! Sauf pour le mien. J’aimerais mieux le silence.
A 6 h 10 sonnante je m’éveille, Fréville me cause et nous nous habillons, sans nous presser, nous ne serons libres qu’à 7 heures du matin.
A 6 h 50 nous quittons notre chambre. Rohart n’a pas dormi… je pense sans doute qu’il a eu le trac. Lejeune ne dit rien. C’est… un modeste… mais il n’était pas fier. Fréville à repris sa blague, la nuit fatale est passée ! Il a eu aussi peur. Moi pas ! oh ! pas du tout, sans le bruit j’aurais dormi comme dans mon lit. Pourquoi aurai-je eu peur ?
Je repasse par la cathédrale, une sentinelle garde la porte extérieurement et intérieurement. Je ressors sur la place, elle se vide de ses équipages et de ses troupes. Je rentre à la maison que je trouve… bien… vide…
11 heures matin . Impossible de tenir en place. Je sors et je rencontre mon voisin M. Legrand qui m’apprend que les allemands ont fait évacuer les habitants de Tinqueux dans le cas où on se battrait. Les Français ou les Anglais seraient donc bien près de là. Il tenait cela de M. Trousset, de Tinqueux, qui est venu lui demander l’hospitalité.
Toutes les troupes allemandes refoulent sur Courlancy.
Pris le tramway Place Royale, la rue de l’Université est bouchée, encombrée jusqu’au Lycée de blessés allemands de toutes sortes en troupeaux. Je saute du tramway place Godinot et je vois Gobert « du Courrier », courant avec Messieurs Jules Gosset, Français et un autre Monsieur. Nous entendons des coups de canons, rares. J’apprends que le curé de Ludes M. l’abbé Delozanne serait arrêté avec un autre prêtre sous le prétexte qu’ils auraient excité la population à se défendre. Il parait que le pauvre curé de Ludes pleurait à chaudes larmes. On est allé de l’archevêché demander pourquoi ils étaient arrêtés. On leur a fait la réponse que je cite plus haut en ajoutant : « Ceci regarde la Cour Martiale ».
Je reviens avec Gobert vers la Cathédrale, nous entrons, on déménageait toutes les chaises de la Grande Nef et on y déchargeait de la paille (ceci explique les sentinelles de ce matin). L’abbé Andrieux me dit qu’ils ont exigé la cathédrale, bien que d’autres locaux, usines, écoles, etc… soient disponibles. On va laisser inoccupé uniquement la partie entourée de grilles du Grand Autel et les chapelles du pourtour. 3.000 blessés sont à y caser.
Nous refilons sur l’Hôtel de Ville. Peu ou pas de nouvelles, sauf, (je l’ai échappé belle) que cette nuit un habitant de l’avenue de Paris aurait tiré sur les allemands qui l’ont arrêté (heureusement), et ont brûlé la maison du voisin : les allemands s’étaient trompés de numéro. Ce matin cet imbécile a été fusillé.
On voit des incendies un peu partout autour de Reims. On dit, que ne dit-on pas, que les français et les anglais seraient à Mont-Notre-Dame près de Bazoches, à Billy, au Mont-Saint-Pierre, tout près de Reims, à la Colonne de 1814, d’autres disent qu’ils sont à Berry-au-Bac. Cela ce ne sont que des ondit. Je dis l’exact plus haut.
Au tournant de la rue du Cloître et de la rue Robert de Coucy, Gobert et moi nous apercevons une auto venant à toute vitesse de l’Hôtel de Ville, dans laquelle se trouvaient M. Eugène Gosset, M. Rousseau adjoint, M. Raïssac et M. Langlet se dirigeant vers l’Hôtel du Lion d’Or, la « Commandantur ». Ils étaient escortés par des soldats dans une autre auto, baïonnette au canon. Ils étaient appelés là pour donner une liste de futurs otages, pris non seulement parmi la bourgeoisie, mais aussi parmi les ouvriers dont les allemands ne paraissent pas très sûrs, surtout avec la bêtise de cette nuit.
Pendant que j’écris ces lignes plusieurs coups de canon par salve (un, deux, trois, quatre, cinq, ) successives tonnent.
Nous devrions être tranquilles, car le drapeau blanc est toujours hissé sur la Cathédrale et sur la Mairie. Une remarque : le drapeau tricolore flotte toujours à l’Hôtel de Ville. Les prussiens n’ont pas songé à le faire amener. Il est 11 h 20.
Le fils Renard, des déchets, signalait à la Mairie la conduite scandaleuse de Villain, père, greffier du Tribunal civil de Reims, s’installant encore hier soir au Café du Palais avec deux grues dont la Petite Lison ? qui serait sa maitresse attitrée. Et cela pendant l’occupation Prussienne et quand il a sous les verrous son fils. Celui qui a assassiné Jaurès. Il manque absolument de sens moral, c’est un être abject !
Toujours quelques coups de canon :un ou deux, trois, quatre à d’assez longs intervalles. Les premiers venaient du côté de l’avenue de Paris, maintenant ils paraissent venir du côté de la Porte Dieu-Lumière. Allons-nous recevoir encore des horions ? et être entre le marteau et l’enclume !
Les soldats allemands vont et viennent dans les rues comme s’il n’y avait rien.
Non, cela vient bien du côté de Tinqueux, rien du côté Dieu-Lumière.
Après les obus allemands du 4, les obus français du 12… ce serait complet.
11 h 40 La canonnade s’anime…
12 h 10 Je dis à Adèle de me faire à manger… elle a oublié l’heure, elle est toute effarée, se frictionne les mains avec fébrilité, pas de déjeuner… je la secoue… je ne veux pas descendre à la cave le ventre creux s’il le faut. Je mets la table à la diable… Une nappe s’il vous plait ! Boudin, je mange tout : veau piqué, pommes frites. Pendant tout ce temps, j’entends des coups de canon, de la fusillade du côté de Bezannes et ensuite côté de Tinqueux.
12 h 40.  J’entends très bien les coups de fusils vers Tinqueux et les obus siffler, un tout autre sifflement que celui du 4, plus creux si je puis dire ainsi.
12 h 45.  La pauvre Adèle ne veut pas manger. Les obus qui arrivent du côté Pont de Soissons, St Charles, Tinqueux sifflent à chaque coups, avec un sifflement semblable à un déchirement d’une toile. Plus flou que le 4, moins aigu, moins ssion ssion ou ou !! comme diraient André et Momo.
Je distingue parfaitement le coup partant et arrivant, et si je connaissais la vitesse, je pourrais dire la distance à laquelle ils tirent. Je suis toujours à table, mon café refroidit. Pan ! pan ! deux coups. Allons, il faut que je monte voir au deixième si je verrai quelque chose.
Ah ! si je n’étais pas père de famille, je serais déjà du côté ou ça pette (canon). Çà tourne toujours de gauche à droite par rapport à notre salle à manger où je suis à ma place ordinaire : en regardant vers le jardin dis-je, les coups progressent depuis 11 h 40, de gauche à droite, de la Maison Blanche, Bezannes vers Tinqueux, Maco, Champigny, Merfy, Chenay, St Thierry. En ce moment, 12 h 54 juste, la fusillade marche toujours vers une propagation sud-nord, vers le coin de mon jardin, côté des acacias. Çà tape – Pan ! repan – pan – repan (envoi et reçu). Certainement c’est près de Tinqueux, car quand les allemands tiraient sur nous le 4, les coups d’envoi étaient beaucoup moins près.
1 h 55 soir.  Les mitrailleuses crépitent en face de moi qui écris sur la table de ce bon Robert ! La toile se déchire et il pleut !
Depuis 1 heure le canon tonne vers l’ouest et la bataille fait rage, on prend Reims. Les mitrailleuses font rage. Je disais plus haut ce qui s’est passé de 12 h 54 à 13 h 55. La fusillade ralentit. La canonnade aussi.
La bataille qui s’est livrée depuis 1h a eu lieu du côté droite française, gauche allemande. Voici la ligne d’après la carte (ça donnait comme canonnade…).
Lignes françaises : rive gauche Vesle française. Hauteurs de : Ville-Dommange, Jouy, Pargny, Coulommes, Vrigny, Gueux, Rosnay, Courcelles, Sapicourt où je voyais très bien le Château Lüling.
Lignes allemandes : rive droite Vesle. Hauteurs : Tinqueux, Champigny, Maco, Merfy (St Thierry, Pouillon ?), Chenay, Trigny, Butte de Prouilly, Prouilly.
Flambent ! et je voyais très bien les coups accusés : Pargny ou Coulommes, Rosnay trois obus. Lignes allemandes : les marais de Vesle, Trigny, Chenay. Je voyais très bien les shrapnels éclater en l’air, audessus de la plaine de Vesle. Et la canonnade continue, et les mitrailleuses tirent sur nous face au fond du jardin sud-ouest, en ligne droite de la fenêtre où je suis, Rosnay, Courcelles, Sapicourt. Et les mitrailleuses jouent toujours leur air funèbre !!
2h10 soir.  Cela s’accentue sur Reims côté Tinqueux, La Haubette et les mitrailleuses, çà se rapproche. Côté Chenay, Trigny, c’est loin.
J’ouvre une parenthèse, au moment où j’avais été sur la terrasse du Petit Paris voir les feux qui à la fin ne formaient plus qu’une fumée. Dans la plaine entre rive gauche et rive droite de la Vesle, je vis un peloton de malheureux citoyens encadrés baïonnette au canon par les prussiens, enlevés comme otages. Par la pluie battante on ne voyait que leurs parapluies à ces pauvres gens. Cahen et Fribourg sont du lot, chacun son tour, hier soir c’était moi. Dieu soit béni, je reverrai les miens, j’en suis sûr. La Vierge nous protège trop pour que je n’en sois pas sûr, ce sont chaque moment miracles sur miracles.
2h1/4.  Et toujours les mitrailleuses et le canon. Je suis les coups, si seulement je pouvais être sur un toit élevé ce serait fort intéressant.
Mon pauvre Roby tu ne te doutais guère que ton encrier et ta table et ton encre remplis il y a… allons que je regarde sur le calendrier… il y a samedi 2 semaines presque heure pour heure puisque je t’ai reconduis à St Martin à 2 h 56, et qu’il est 2 h 24 exactement. Votre pendule retarde mes petits Grands Jean et Robert car elle sonne à l’instant 2 heures, je vais l’avancer et la remonter pour qu’elle n’oublie pas de sonner l’heure française ! l’heure de la délivrance. La captivité aura été courte, Dieu soit béni.
C’est fait ! la pendule est remise à l’heure elle est remontée ! Les mitrailleuses font rage du côté Ormes, Thillois d’après la carte et il y a une mitrailleuse allemande qui m’agace du côté de Ste Geneviève, Porte de Paris, La Haubette, ce qu’elle m’agace toujours la même ! Pan ! pan ! pan ! pan ! pan ! pan et des coups de fusil. Je remarque que chaque décharge de mitrailleuse dure sept secondes, avec des intervalles… (en blanc). Plus rien du côté rive droite. Oh ! cela retonne et les obus rechantent, ou n’est-ce pas plutôt des schrapnels, car ce bruit est bien différent de celui des obus du 4 septembre 1914.
2h29 Je me suis mis dans la chambre des Grands, car de là j’entends parfaitement tous les coups et la canonnade et la fusillade. (Zut, arriverai-je à ne pas me tromper dans l’orthographe de canonnant, deux n mon cher !! Pardon de la parenthèse). Pendant cette parenthèse, çà pétarade, çà fusille et çà tonne ! Mon Dieu ! Cela ne peut m’effrayer, si seulement je pouvais aller voir, mais je suis Père de cinq enfants, sans cela ! que je serais là-bas aux premières loges. J’ai manqué ma vocation, j’aurais du être militaire !!
Je jette mon regard sur le théâtre. Deux, trois ou quatre camions qui hésitent au théâtre entre côté Paris et côté Berlin, c’est ce dernier qui l’emporte. Bataille d’infanterie en ce moment, à ma gauche toujours ma sale bête de mitrailleuse, si j’y étais ça ne durerait pas longtemps.
2 h 40.  Quelques coups de fusils, la mitrailleuse marche par saccade (par coups saccadés veux-je dire). Un coup de canon de temps en temps, si seulement je pouvais distinguer les coups de canons français de ceux des allemands !! Je marquerais les coups ! Ma satanée mitrailleuse (à ma gauche) tire coups par coups par deux coups. Boum à droite, le Brutal retonne ! oh ! oh ! mon cher amour de mitrailleuse, je crois que tu vas cesser cette fois ta chanson. Non, elle recommence, la Rosse !!
Je crois que je vais aller chercher mon drapeau !
2 h 3/4.  Oh ! ça reprends côté St Brice, le canon, à gauche des tirailleurs tirent, comme à la cible, coup à coup !!
Je n’entends plus ma vieille connaissance ! La sale bête, elle reprend… Zut ! Je la laisse tranquille.
2h55.  Je remonte à ma fenêtre (la chambre d’Augustine). Ça tonne toujours sur ma droite, côté Cormicy ! coups de canon, et à gauche les coups de fusils, et ma sacrée mitrailleuse ! qui est du côté droit, St Thierry ou Maco, c’était l’écho qui m’envoyait sa musique à gauche.
Bref, nous avançons et ils… reculent en attendant la bataille de Corbeny ou de Berry-au-Bac.
3h.  Crépitation de fusillade, passée du côté français. Quelques coups de canons français. Je commence à les distinguer. Nos coups de canon à nous sont secs, un peu plus forts qu’un coup de fusil, et on entend un bruissement sion sion on ! Tandis que les canons prussiens tonnent lourds comme eux. Oh ! en ce moment crépitement général sans un arrêt, c’est un roulement continu de coups de fusils. Je signale ce crépitement par des traits télégraphiques ………. ……. …….. ….. ……… ……. …… ……… arrêt, reprise !… Tout le tremblement ! en amont (3 h 04) quelques secondes mais ils reculent !! Quelques coups de fusils en sourdine ! Oh ! ça recommence, les feux de salve ! C’est une bataille et une vraie!
J’entends ma vieille connaissance, du côté de St Brice.
6 h 05 soir.  N’y tenant plus, vers 3 h 1/4, et voulant voir, comme je savais que des couvreurs travaillaient chez M. Rogelet rue de Talleyrand, j’y vais, et le concierge me dit : « Mais on voit très bien de la toiture de M. Georget, et les couvreurs, et les couvreurs de chez nous peuvent très bien vous y conduire… »
Bref avec un brave couvreur et avec une échelle nous descendons chez M. Georget, nous grimpons dans les combles et de là sur le toit lui-même, couvert en zinc. On s’assied et là je suis aux premières loges…
La ligne de combat est bien celle que je supposais. Nos troupes tiennent tout le faîte des côtes de Montchenot à Sapicourt, St Brice et probablement plus loin car je ne peux voir plus loin. Les Allemands, les hauteurs de St Thierry à Trigny, Prouilly et plus loin. Bref c’est le passage de la Vesle qui se dispute et se disputera depuis 11 heures du matin jusqu’à maintenant. Le canon fait rage.
Du côté rive droite : Tinqueux, Chenay, Maco, Merfy (?) flambent et plus loin sans doute Prouilly, Trigny, Chalons-sur-Vesle.
Du côté rive gauche, Bezannes, Ormes, Thillois, Rosnay, Janvry, Gueux, Vrigny, Pargny, (Coulommes ?), Les Mesneux ensuite, par une courte attaque qui se dessine vers 4h1/2. Alors flambent Sacy, Villers-aux-Nœuds, Écueil, Champfleury, peut-être Trois-Puits. Ville-Dommange ne paraît rien avoir.
Je descends à 5 heures de mon observatoire et la bataille reprend, terrible, jusqu’à maintenant encore.
En bas, dans la rue, les allemands paraissent se replier vers l’est, en ce moment l’infanterie passe, et le canon se rapproche fort, allons-nous être obligés de descendre à la cave (6 h 20).
Je lis une affiche verte : 80 otages sont réunis au Grand séminaire, menacés d’être pendus si nous bougeons. Mon pauvre Beau-père est encore pris avec le Maire. Reçu les deux cartes ci-jointes (voir annexes). Que va-t-il lui arriver ? Je tremble pour lui et nous ? Est-ce qu’ils vont brûler Reims ? Ils sont capables de tout. Que Dieu nous protège !
Mon Dieu que je suis heureux que ma pauvre femme et mes chers petits ne soient pas là, ils seraient morts de frayeur !
Voilà 7 h 1/2 de bataille, et que je ne cesse d’entendre le canon et la fusillade ! C’est comme le tonnerre, sans discontinuer.
6 h 25 Plus rien, allons-nous avoir la Paix avec tout ce bruit ?
6 h 50 Le canon tonne toujours au même endroit, mais par intermittence. Pluie battante depuis une  heure. Nos pauvres blessés! Les pauvres environs de Reims, brûlés, saccagés !! Adieu les belles propriétés : Messieurs les rémois et Mesdames les rémoises qui avez surtout pensé à vous amuser, à jouir! Le feu purifie tout.
6 h 51.  2 coups de canon ! on ne voit plus clair – 5 coups – 3 coups –
6 h 53/6 h 54 1 + 1 = 2 coups (je me dis : ce sont les derniers) 8 heures de bataille sans discontinuer.
Je descends dîner ! 7h1/4 encore le canon, quatre coups, plus 1, plus 1, le dernier jusqu’à présent, et j’espère de la nuit.
7 h 55.  Il pleut à torrent. Pauvres chers blessés, les nôtres, car les leurs oh ! non ! ma charité ne peut aller jusqu’à les plaindre. Il faut laisser passer la justice divine et je crois qu’elle passe partout, oui elle passe, est passée aujourd’hui ! Que de choses aurai-je à rapprocher! On en faisait la fête, il y a des ruines et du sang, à nos portes, à vue de jumelles ! Singulier spectacle ! auquel j’ai assisté depuis 3h1/4 ou 3h1/2 jusqu’à 5 heures, je ne pouvais m’en détacher. Sur le ciel sombre, nuageux, orageux, presque tout se dessinait très bien, à part le moment où les incendies obscurcissaient l’horizon, fumées de toutes sortes, de tous points ! Éclatement de shrapnels explosant en l’air comme des feux d’artifices, des feux de Mort ! Non, c’est un spectacle inoubliable !
8 h 10 soir.  Parenthèse, riez ! : Adèle m’arrive comme une folle ! « Monsieur tout brûle ! » avec ses bras elle désigne tous les points cardinaux !! « Venez voir dans ma chambre ! » et des soupirs à faire culbuter les tours de la cathédrale ! Je monte, en effet le ciel est rouge côté Nord-Est. Ce doit être l’aviation ou Bétheny qui brûle le G.P.C. de ces bandits en attendant les autres sans doute demain ! C’est dans leur sang ! Il faut qu’ils voient rouge toujours !! Le jour : du sang ! la nuit : la lueur rouge des incendies !!
Fermez la parenthèse et reprenons où nous en étions douze lignes plus haut s’il vous plait, et comptez si vous voulez !
Dois-je revenir sur les événements d’hier ?! Quand mon Beau-père, conseiller municipal, décoré d’une foule de médailles de sociétés quelconques, M. H. Bataille, dois-je le dire, dois-je le faire. Je pardonne d’avance !… mais à quels sentiments a-t-il obéi ?!
Je serai sobre, mais je dois l’écrire : « Hier donc, vers 4h1/2, M. Bataille est venu me voir et me prévenir que je serai otage des allemands pour la nuit du 11 au 12 septembre 1914. »
Assis dans mon cabinet, il me dit, assez gêné (lui sur une chaise comme il fait toujours et moi dans mon fauteuil devant mon bureau) : « J’ai au devoir vous désigné comme notable pour servir d’otage, et alors M. Langlet m’a demandé si vous accepteriez. J’ai répondu pour vous que : oui. Alors vous êtes désigné pour ce soir avec Fréville comme civils et Rohart et Jallade (remplacé par Lejeune comme je l’ai dit plus haut) pour vous rendre au Lion d’or à 6 heures ou 8 heures du soir !! Venez à la Mairie à 5 heures on vous dira ce que vous aurez à faire !! »
J’ai donc été désigné par mon propre Beau-père. Moi, Père de cinq enfants dont le dernier a à peine cinq ans ! pour servir d’otage !! quand il y en avait d’autres je crois qui pouvaient remplir cet office, que je ne le regrette pas non certes ! Mais ! Lui ce soir l’est ! Dieu lui pardonne !
Mais ! Je pouvais y rester ! à la suite de l’imbécile qui a tiré sur les Prussiens la nuit dernière avenue de Paris. Heureusement que les Prussiens ont pu mettre la main dessus!
M. Bataille est interné au grand séminaire. Que cette nuit lui soit aussi légère que celle que j’ai passée la nuit dernière près du Prince Henri de Prusse ! La mienne était moins rouge de sang et d’incendies.
Mes chers aimés, mon Père Aimé, où êtes-vous ?! Quelle nuit allons-nous avoir. Que sera demain ?
9 heures. Toujours même lueur vers Bétheny qui baisse et reprend. Le gardien de l’Indépendant dit que c’est le Parc à Fourrage du Petit-Bétheny et non l’aviation. Je crois qu’il a raison par l’orientation en me souvenant quand les aéroplanes baissaient de ce côté plus à gauche. Quelle pluie diluvienne !!
10 heures. L’incendie du parc à fourrage continue. De la chambre de Marie-Louise par contre, côté ouest le jardin est éclairé d’une lueur blafarde et une odeur de fumée vous prend à la gorge. Ce sont les incendies des villages environnants, car le vent vient de l’ouest.

reims 12 sept 1914
Dimanche 13 septembre 1914

4h matin. Je viens d’interpeller l’employé du gaz qui éteint les becs pour lui demander s’il connaissait du nouveau. Celui-ci me dit que dans sa tournée il n’a pas vu un Prussien. Que le parc à fourrage a été brûlé par eux. Que les Français seraient à Reims au Pont de Vesle.
Serions-nous débarrassés à jamais de ces bandits qui nous aurons tenus sous l’étreinte de la terreur pendant dix jours ! du 3 septembre au soir au dimanche matin 13 septembre 1914. Mon Dieu que ce soit bien vrai !
5h20. Une vraie tempête toute la nuit, en ce moment le vent souffle en tempête, la pluie gicle presque horizontalement. Il fait froid.
5h25. Un chasseur à pied français se défile le long de la rue de l’Étape et traverse la rue de Talleyrand vers la rue du Cadran St Pierre !! Vive la France.
« Adèle, mon drapeau ! »
Je cours aux nouvelles à 5 h 30.
10h matin. Je suis le premier de la rue de Talleyrand qui ait vu le premier soldat français, un chasseur à pied, et qui ait arboré mon drapeau. En criant « Vive la France ! » au risque d’ameuter tout le quartier, ce qui a eu lieu. Je ne me connaissais pas une aussi forte voix !
Je pars du côté de la Cathédrale, rencontre Degermann qui me dit que les otages sont partis du côté de Rethel. Je continue au Poste de Pompiers, un pompier, le gardien qui me connait me dit qu’au contraire les otages ont été relâchés hier soir. Je reviens sur mes pas en jetant un coup d’œil sur la place du Parvis où l’on pille une voiture de fourniment de soldats. Je cours chez M. Bataille que je vois à sa fenêtre causant avec M. Demoulin, l’homme de confiance de Léon de Tassigny, je cause un
instant avec mon Beau-père qui en somme a été emmené avec tous les otages jusqu’au Linguet, route de Rethel vers Witry-lès-Reims où là on les relâche vers 6 heures. A 7 heures il était rentré chez lui.
Je pousse jusqu’à la Porte Mars où gisent un cheval et un cavalier tués sur le trottoir du petit square qui entoure la porte Romaine. Côté des Promenades, en face la maison de Madame Lochet 2, rue Désaubeau, à quelques pas plus loin, vers la place de la République sur le même trottoir, une charrette, un cheval tué et un soldat allemand mort. Tous tués par nos soldats il y a quelques minutes.
Je rentre chez moi. J’aperçois des prisonniers prussiens qui descendent vers la rue de Vesle. Je vais tâcher de les voir par St Jacques où j’entre après tout pour entendre la messe qui commence justement. Je remercie Dieu et je lui demande de me réunir bientôt, le plus tôt possible, aux miens et surtout d’avoir de leurs bonnes nouvelles et de savoir qu’ils sont sains et saufs.
En sortant de St Jacques je remonte la rue de Vesle, j’aperçois Guichard avec un mousqueton saxon poignard au canon, et un autre qui fonce dans le couloir du Cygne Rouge où, parait-il, sont des femmes qui ont couché avec des soldats allemands et les renseignaient… si Guichard les trouve, je suis sûr qu’elles ne feront pas long feu.
J’arrive à la Cathédrale. J’entre au Lion d’Or pour revoir ma chambre d’otage n°21 et bien la repérer. C’est fait, on peut voir le plan plus haut, puis j’entre à la Cathédrale. On dit la messe à la chapelle du cardinal. Je me faufile entre les toiles tendues qui masquent la nef où devaient être parqués les blessés allemands par ordre (ils n’ont que ce mot à la bouche avec ceux de fusillade et de pendaison)… Là des tas de paille formées en litière et en ligne le long des bas-côtés à droite et à gauche, et également deux longues litières à droite et à gauche de la grande allée de la nef.
J’aperçois l’abbé Camu, je le félicite de son rescapage d’hier soir, il était dans les 80 à 100 otages qu’on devait pendre. Puis en remontant vers le grand portail, je vois l’abbé Dage avec le sauveteur Ronné, 87,  rue de Merfy, qui, tenant un drapeau tricolore, se dirigent vers la porte de l’escalier de la Tour. Je m’informe auprès de l’abbé Dage qui me dit que ce que je suppose est juste et qu’il va accompagner M. Ronné, délégué par le Maire, pour hisser le drapeau en haut de la tour Nord. C’est lui qui du reste à déjà arboré, au risque de se faire tuer avec l’abbé Andrieux, le premier drapeau blanc hissé sur cette tour le 4 septembre 1914 vers 10 heures du matin pendant le bombardement. Cet honneur de placer (à la place du drapeau blanc) nos couleurs lui revenait bien.
« Allons », dis-je à l’abbé ! « Je vais avec vous ! »
« Oui, venez ! » Nous voilà grimpant le colimaçon qui n’en finit pas. Ronné le 1er avec son drapeau roulé (il vient des Galeries Rémoises), l’abbé Dage le deuxième et moi le dernier. J’ai moins l’habitude qu’eux. Enfin nous arrivons à la sortie de la première plateforme sous les cloches. Mais impossible de passer le satané drapeau qui est trop grand par le petit couloir qui débouche sur la plateforme près des cloches déposées là (en attendant qu’on les reposent) près de la porte qui conduit sous la toiture au carillon. Nous essayons de toutes les manières mais pas moyen. Il est toujours trop grand !
Bref, je dis ou plutôt je crie à Ronné : « Passez donc dehors, nous vous le passerons, le tendrons par une meurtrière ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Il grimpe comme un chat derrière un des Grands rois, passe, repasse, regrimpe. De notre meurtrière avec l’abbé Dage nous passons le drapeau et nous le déroulons un peu en criant à Ronné : « Le voyez-vous ? »

« Oui, j’arrive ! » Il le saisit. Et revient près de nous sur la plateforme le tenant à la main. « Sauvés mon Dieu ! »
Pendant que l’abbé attendait le sauveteur, n’ayant rien de mieux à faire, je grimpe l’escalier à jour de la fameuse tour Nord et j’arrive bon premier en haut de la plateforme. Encore une échelle à grimper pour arriver enfin sur la plateforme en bois qui a été édifiée pour un poste de télégraphie sans fil. Au pied de cette plateforme je vois un plateau à hauteur d’homme auquel les allemands avaient accroché un téléphone et un appareil de signaux à réflecteurs, le fil monte ensuite sur la plateforme en bois, au bout duquel se trouve une lampe électrique. Je prends la lampe et laisse la douille sur la plateforme en pierre derrière l’échelle, et au pied je vois trois bidons de pétrole oubliés là par les allemands. En attendant mes deux compagnons j’inspecte les environs. Quel joli panorama, le ciel est pur. Quel dommage que je n’ai pas ma lorgnette ! Vois Cernay, Nogent et la Pompelle, on tire le canon. Je vois très bien les éclairs des canons et les fumées des obus qui éclatent. Nos troupes progressent et refoulent les allemands, qui, à mon avis, se défendent mollement.
Mes deux compagnons arrivent. Nous nous attaquons aux deux drapeaux arborés, un blanc et un de la Croix-Rouge. Le drapeau blanc avait été mis il y a quelques jours par les allemands eux-mêmes en remplacement du premier mis pendant le bombardement et fait avec la moitié d’un drap de lit d’un des officiers parlementaires allemands qui avaient couchés à l’Hôtel de Ville. Ce deuxième drapeau blanc était beaucoup plus grand et d’une toile plus fine. Je l’ai presque en entier, j’ai aussi un morceau du premier qui est d’une toile fort grossière. Le drapeau de la Croix-Rouge est de belle flanelle, arboré hier seulement quand les allemands avaient ordonné de mettre leurs blessés dans la Grande nef de la Cathédrale. Nous sommes obligés de déchirer ces drapeaux, de les couper, de couper les cordes, c’est un vrai travail. Enfin c’est fait, nous avons la hampe, le mat, la perche auxquels ils tenaient. Nous enlevons la tête de loup qui avait servie de hampe de fortune au pemier drapeau blanc. Je lui fais piquer une tête en bas de notre plateforme, sur la plateforme en pierre.
Nous ficelons et reficelons notre drapeau tricolore que j’avais au préalable déployé et montre aux curieux qui nous regardaient de la rue de Vesle près du Théâtre et près de chez Jules Matot au coin de la rue des deux Anges (cette rue a disparue en 1924 avec la création du Cours Langlet). Je l’agite. On applaudit, j’entends très nettement les battements des mains malgré le vent qui souffle en tempête. Enfin voilà notre drapeau est ficelé. Il s’agit maintenant de le dresser et de le ligoter et l’ancrer contre la balustrade en bois de la plateforme. Ce n’est pas un petit travail, car le drapeau flottant, claquant est dur à tenir pendant que Ronné le ficèle avec une grosse corde. Je mets toutes mes forces à le maintenir droit pendant qu’il enroule la corde. Çà y est ! Mais comme le vent qui vient de l’ouest le fait pencher, je dis à Ronné d’attacher encore une seconde grosse corde que je trouve là, abandonnée au milieu de la hampe contre l’étoffe et d’arquebouter cette corde à la rambarde en planche qui forme balustrade. La hampe se tient maintenant bien droite et ne fatigue plus. Il faudrait un autre vent pour casser notre drapeau, et Dieu sait s’il soufflait, nous pouvions à peine nous tenir debout là-haut. Et ça cornait dans les planches des meurtrières !
Flotte ! Plus loin ! Reste ! ô mon Drapeau! là-haut toujours ! Il est 8h1/4 juste
Ici j’ouvre une parenthèse en revoyant cette plateforme : hier durant toute la bataille les allemands au nombre d’une dizaine s’y sont tenus, faisant des signaux avec de petits drapeaux. Ce n’est que vers 5 heures qu’il n’en n’est plus resté qu’un ou deux sur cet observatoire. Toujours avec leurs drapeaux signaux. Pour eux la bataille était perdue.
Avant de descendre j’écris sur une feuille ci-jointe de mon carnet au crayon ces mots :
« A 8h1/4 dimanche 13 septembre 1914, le drapeau français a été arboré sur la tour Nord de la Cathédrale par : M. Ronné, de la Cie des sauveteurs, rue de Merfy 87 ; M. l’abbé Dage, Directeur de la Jeunesse Catholique et M. Guédet, notaire à Reims ».
En foi de quoi nous avons signé :
(signé) L. Ronné,
L. Dage,
L. Guédet
J’ai un petit morceau rouge de ce drapeau.
Il est 8h1/4 juste.
Flotte ! Claque ! Frisonne ! ô mon cher drapeau ! reste et demeure là-haut ! Toujours !
Nous redescendons, moi avec mon ballot de drapeaux et une chaise que les allemands avaient abandonnée sur la plateforme en bois. Ronné lui s’empare des 3 bidons pleins, deux gros et un petit, pour les déposer à la mairie. Il prend les deux gros et l’abbé le petit.
4h10.  La bataille continue au nord et à l’est de Reims, mais la canonnade et la fusillade est beaucoup moins nourrie qu’hier. J’écris et ma pensée est ailleurs. Je souffre moralement à ne pas croire. Je crois que je n’y résisterai pas si d’ici peu je ne suis pas fixé sur les miens et si je ne sais pas bientôt qu’ils sont sains et saufs. Je crois que je n’ai pas encore autant souffert et d’une façon aussi angoissante. Mon Dieu auriez-vous pitié de moi ! J’ai déjà tant souffert, je n’ai plus de courage, je suis comme une loque.
8h35. soir Alerte ! Je devais loger un officier de ravitaillement, et pendant que je dinais l’ordonnance dit à ma domestique qu’il allait revenir chercher les bagages, car son officier devait se tenir prêt à toutes éventualités ! Je cours chez mon Beau-père, rencontre en route l’ordonnance qui vient chercher les bagages de mon officier d’administrat… ion, et me dit qu’à partir de 8 heures on ne doit plus sortir. Je me risque, bien entendu, M. Bataille ne sait rien et me montre une affiche plus jolie que celle de Messieurs les Prussiens, disant qu’on ne voulait pas de rassemblement et qu’on rentre chez soi. C’est parfait.
En revenant je me cogne sortant de chez Bayle-Dor à un commandant d’artillerie. Je l’accoste et lui demande quelques renseignements. Alors il me tranquillise, et me dit : « Vous êtes comme le volant entre deux  raquettes, nous nous tenons prêts à toutes éventualités, avant ou arrière. Je comprends et nous causons, je le reconduis jusqu’à chez M. Delahaye mon client. Les allemands sont allés jusqu’à Vitry-le-François (mes pauvres chéris, femme et enfants !!) et il me dit sur une réflexion de moi : « Alors Commandant, la campagne de 1814 ? »

« Oui, absolument et fort intéressante ! mais en plus, le succès au bout, ce sera dur. » (1)

Et du dehors ? Lemberg est pris, les autrichiens battus, et les Russes vont faire le rabat sur Berlin. En Prusse orientale stationnement. Les serbes ont repris Belgrade. Une auto nous arrête devant chez M. Delahaye. Adieu, au revoir ! et je rentre chez moi.
Alors ma femme et mes enfants ? Les sauvages sont allés jusqu’à Vitry-le-François, je n’ai pu savoir quand, quel point d’interrogation !
En tout cas, cet officier me disait : Cette mesure d’arrêt n’est pas surprenante, car depuis six jours nous les ramenons « tambours battants ». Alors vous comprendrez qu’on est un peu essoufflé de part et d’autre. C’est le résumé de ce que vous voyez, on se repose, on se tâte, pour combien de jours cette situation d’attente ? D’un autre côté l’état moral de nos troupes est parfait. Entrain, sang froid, endurance, souplesse !
A quelle sauce serons-nous mangés demain ? Française ou Prussienne ?
Cet officier m’a fait une impression de confiance que je ne connaissais pas encore… chez nous !
9h. Je regarde à ma fenêtre. En face du coiffeur et du bijoutier des cyclistes font un barrage de fortune avec des caisses ? Que diable cela veut-il bien vouloir dire. Du côté du boulevard de la République un bruit de cavalerie et d’artillerie. Franchement ce sera la vinaigrette qui nous assaisonnera.
Oh ! mon Dieu ! Sans nouvelles de mes chers aimés, femme ! enfants ! Père ! Je m’en moque, et si je savais que je ne dois plus les revoir, je ne penserais même pas à m’inquiéter, je m’en amuserais. Car si je n’avais pas à songer aux miens, ce serait fort intéressant de voir tout ce qui se manigance durant tous ces jours-ci. Ah si j’avais l’esprit libre de tous soucis, comme j’observerais comme je consignerais pour mes petits enfants ! mais je souffre et je n’ai pas le moyen de me mettre à l’affut de toutes ces petites péripéties journalières qui donnent bien l’impression de la mentalité d’une ville comme Reims pendant des journées aussi tragiques par lesquelles nous passons. Vivons !! Ce sera de la chronique vécue au point d’être un peu de l’Histoire.
Barrage complet de la rue de Talleyrand hors rues de l’Étape et Cadran St Pierre. Cogne et Le Roy forment la ligne de séparation.
Je suis donc dans la zone de l’État-major, nous serons bien gardés et nous pourrons dormir.
La garde française est plus agréable car tous les imbéciles curieux vont se terrer, tandis que devant les Prussiens on pouvait sortir même sans caleçon de bain. C’eut été si agréable de pouvoir avoir une bonne petite raison, occasion de fusiller « un cochon de Rémois » ! le mot passera à la postérité, comme les pendaisons !!
Franchement j’aime mieux la manière française, elle est plus saine, tandis que l’autre, elle est malpropre. Gaulois… Germains… la même initiale, mais pas la même terminaison. Je crois qu’une nuit agitée se prépare encore, à moins que… J’aime mieux dormir tout de même sous les baïonnettes françaises que sous les bottes prussiennes, et puis enfin j’ouvre ma fenêtre et je respire, et je puis regarder.
11h Je suis descendu dans la rue donner un cigare au poste qui barre la rue de Talleyrand. Je cause de choses et d’autres, et un officier des ambulances vient nous voir. C’est un jeune confrère !
Maurice Damien, notaire à Marchiennes (Nord) (carte de visite en pièce jointe). Nous causons, nous bavardons, je le quitte en lui disant au revoir.

(1)Voir l’article de M. de Mun dans l’Écho de Paris du 2 octobre 1914 

Lexique familial
Louis Guédet (1863-1929), notaire à Reims, époux de Madeleine Bataille

Madeleine Bataille, épouse de Louis Guédet (1875-1973)

Aimé Guédet (1836-1919), cultivateur et juge de paix à Saint Martin aux Champs (51), époux d’Aurélie Loisy (1838-1898)

Honoré Bataille (1845-1920), directeur des Galeries Rémoises, Président du Tribunal de commerce de Reims, époux de Gabrielle Dopsent (1850-1913)
Enfants de Louis et Madeleine Guédet
Jean Guédet (1896-1956), époux de Geneviève Masson (1901-1999)

Robert Guédet (1897-1972), époux de Suzanne Boulingre (1899-1980)

Marie-Louise (1900-1992)

André (1903-1977), époux d’Anne-Marie Guépratte (1917-1998)

Maurice (1909-1926) « Momo » lorsqu’il était enfant

Prochain article:

(5)Carnets du rémois Louis Guédet: Les troupes françaises reprennent Reims

(3) Carnets du rémois Louis Guédet (4-9 septembre 1914) Les Prussiens sont en ville

reims 1914 occupation

Vendredi 4 septembre 1914
9h matin . Quelle nuit j’ai passé à songer aux miens. Ou sont-ils ? Souffrent-ils ? Ont-ils pu gagner leur refuge ? Ne les a-t-on pas molestés ? Oh ! Ce que je souffre ! Et que je me reproche de ne pas les avoir appelés près de moi ! Et cependant j’ignorais ce qui arrive. Que c’est dur de se sentir ici à peu près en sécurité au milieu de l’ennemi et de sentir que ses chers aimés sont en train de fuir où ? Comment ? Mon Dieu ! Sauvez-les. Protégez-les. Je souffre assez pour que vous ne m’accordiez pas cela.
Les allemands sont à l’Hôtel de Ville, trois ou quatre  officiers (cuirassier, hussard et uhlans) se sont présentés hier vers  5 h à la mairie pour l’occuper. Ils l’ont gardé toute la nuit. Ce matin affiche apposée sur les murs de la Ville signée du commandant de place, le capitaine Louis Kiener, promettant la sécurité et donnant jusqu’à ce soir 6h pour remettre toutes les armes, sous peine de la plus grande sévérité et de la dernière rigueur.
10h50 matin.  à 9h 1/2 – 9h 3/4 un obus éclate vers St Jacques. Comme j’expliquais un avenant notarié à faire pour 2 h pour M. Bouxin rue du Docteur Thomas…

Puis un autre obus puis un 3e ou 4e qui éclate derrière chez mon beau-frère Marcel Bataille 50, rue de Talleyrand. Je ferme les persiennes et en fermant celles de ma chambre j’aperçois un nuage de poussière derrière chez lui dans sa cour ou celle de M. Martinet au n°48. Je redescends, prends des bougies, allumettes et dis de descendre à la cave à Heckel, mon brave caissier et à mon petit clerc Gaston Malet 49, rue de Courcelles ainsi qu’à Adèle qui n’arrête pas de dire « Ah les cochons ! ah ! les cochons ! » Je les fais descendre à la cave, pendant ce temps que je rallie tout le monde les obus éclatent autour de la maison. Comme je m’apprête à descendre le dernier à la cave, j’en entends un éclater près du mur du fond de mon jardin, dans la cour du Casino. Je regarde, ne vois pas grand-chose. Il est temps de descendre. Je retrouve mes trois réfugiés et nous nous retirons dans la deuxième cave du fond, mais nous nous tenons dans le petit retrait qui forme à gauche un réduit près du soupirail qui donne sur le jardin entre la salle à manger et le salon.
Canonnade intense, on entend les obus siffler puis éclater un peu partout. Cela dure 1 heure environ pendant laquelle Heckel s’inquiète des siens. Le petit clerc pleure. Je me tais. Adèle, elle, continue son refrain : » ah ! les cochons ! » Durant cette canonnade nous n’arrêtons pas d’entendre des gens courir dans la rue. Enfin le silence se fait, nous attendons dix minutes, je donne une bouteille de Mesnil 1906 à Heckel et à Malet pour boire chez eux en l’honneur de notre baptême du feu. J’espère qu’ils retrouveront les leurs sains et saufs.
Nous remontons, peu ou pas de dégâts ! Dans mon cabinet cinq carreaux cassés, trois à la fenêtre près de la bibliothèque, volet gauche, les trois de cette fenêtre et deux  à la fenêtre près de mon bureau, 1 fenêtre gauche en haut et celui du milieu fenêtre droite. Dans le cabinet du caissier et du principal clerc rien. Dans l’étude des autres clercs 1 carreau cassé volet côté gauche en haut. J’aurais du laisser mes fenêtres ouvertes. Rien ailleurs, sauf dans notre cabinet de toilette ou ma glace à pied qui me sert pour me raser qui est affalée sur côté vers la baignoire, mais heureusement reste suspendue par le ruban qui la retient à un clou.
Bref plus de peur que de mal ! Peur non ! Angoisse en entendant siffler l’obus qui passe, on se dit : « Est-ce pour nous ?… » A la fin j’entendais très bien le coup de canon, puis l’obus siffler au-dessus de la maison. En moi-même je me disais : « Pas pour nous, trop court… trop long » selon le sifflement et l’éclatement sec. Dieu soit loué et qu’il continue à nous protéger !!
Je vais tâcher de savoir ce qui est arrivé, je suppose que les allemands ont été obligés de se retirer de Reims et en guise de carte de visite P.P.C.  (1)

Ces messieurs nous ont envoyé quelques obus: c’est la loi de la Guerre comme disait hier un uhlan à mon Beau-père en tenant son revolver prêt à faire feu, pendant qu’ils parlementaient avec le maire de Reims.
2h1/2.  De 11h à 12h1/2 j’ai fait le tour de la Ville côté ouest. Mon voisin M. Legrand 39 ou 41 rue de Talleyrand a reçu un obus qui le met en communication avec le boulanger de la place d’Erlon. Dégâts oui, mais je puis dire que j’ai bien entendu claquer celui-là quand j’étais dans la cuisine au moment de descendre à la cave rejoindre mes réfugiés et que je regardais si ce n’était pas dans mon jardin. Je suis mon exode : rue du Clou dans le Fer maison Collomb saccagée, plus un carreau chez Camuset banquier, je débouche rue de Vesle. En face de Matot, au coin de la rue de la Salle, obus tombé avec trou de 50 centimètres au bord du caniveau. Incendie de sa maison et de celle du marchand de chaussures. On me dit : « Allez voir rue Libergier ». L’École Professionnelle criblée… Une mare de sang. Premier sang humain versé, éclaboussures de cervelles aux murs et aux portes, une femme et un enfant tués là… En face à l’ancien couvent la maison de retraite a une porte criblée, traversée. Plus loin maison Mauclaire, syndic, rasée intérieurement, la bonne coupée en deux.
Rue Clovis deux  trous dans la loge du concierge de la synagogue, tout est fauché, la grille hachée. A 10 mètres plus loin, au 59, je crois, intérieur de la maison effondré. Je cours chez Maurice Mareschal. Bonnes un peu affolées, un obus a éclaté au fond du jardin au pied d’un pommier. Un trou et des pommes tombées les Pôves ! Je ramasse à 50 mètres de là dans le sable de l’allée derrière chez M. Hébert ancien Directeur de la Banque de France, la fusée du susdit obus (2)

Bref il y a eu erreur. Les allemands croyaient que leurs parlementaires étaient pris ou tués et 10 h étant le dernier délai, le drapeau blanc n’étant pas arboré, les Prussiens n’avaient trouvé rien de mieux que nous bombarder. Morts, blessés, dégâts en attendant que j’aille voir ce qui est à l’Est et au Sud. Au premier obus les parlementaires allemands, eux-mêmes se sont parait-il demandé ce que cela voulait dire… puis Auguste Goulden en prit deux avec lui et fila avec eux, le drapeau blanc volant, vers les lignes prussiennes qui canonnaient de l’Ouest. Est-ce vrai ? ou est-ce manœuvre pour nous effrayer et nous forcer à céder devant leurs seigneurs, tout est possible de la part de ces gens-là. En somme peu de chose, car je n’aurais jamais cru qu’on pourrait s’habituer aussi facilement au bruit des obus. La prochaine fois je les compterai. Combien en a-t-il été envoyés ? Je serais curieux de le savoir.
5h soir.  Vers 3h je suis sorti faire un tour du côté nord-ouest. Place des Marchés : obus rentré dans la cave Girardot, une baie large de 2 mètres et plus une vitre. Halbardier m’a dit que l’appartement de M. Girardot son beau-frère était saccagé. Je file rue de Mars, même dégâts, de là par la rue de Sedan (3).

Les caves Werlé ont un obus dans leur cellier. Je passe rue Andrieux chez Stroebel, une baie creusée par un obus au ras du trottoir et de son mur large de 4 mètres. Heureusement qu’il n’était pas là. Un peu partout de même en revenant par la rue Cérès. Aussi je ne continue pas mon calvaire, c’est trop triste.
En un mot toute la ville a été couverte d’obus pendant 3/4 d’heure, exactement 40 minutes. Erreur dira-t-on et a-t-on dit, singulière erreur qui coïncide à 44 ans de distance avec l’entrée des Prussiens à Reims le 4 septembre 1870. Ne serait-ce pas plutôt le don de joyeux anniversaire envoyé par ces Messieurs. Cent un coups de canon, comme pour la fête d’un souverain avec les shrapnels en plus. C’est trop d’honneur ! pour une pauvre Ville, avec une population sans arme. En revenant je n’ai pu m’empêcher de passer à la Cathédrale. Plâtras, morceaux de sculptures, débris de verrière. Notre Grande Rose percée à jour par les éclats d’un obus tombé au coin du trottoir à l’intersection de la place du Parvis et de la rue Robert de Coucy, à 10 mètres du pied de la tour gauche du Grand Portail et de l’entrée où l’on entre habituellement. Simple coïncidence ? Erreur ! sans doute ?
Or dans l’allée du milieu de la grande nef, quand je traversais la Cathédrale, au moment de dire un Ave Maria, je vis un grand allemand, un officier chauffeur à casquette plate qui était arrêté là au milieu, à l’endroit où se trouve la pierre commémoratrice du martyr de St Thimothée.
Celui-ci était arrêté, droit, face au Christ de douleur du Grand Autel et la tête haute il avait l’air de dire : Seigneur des Armées, je suis le Germain Vainqueur « Allgemeine über alles » ! Il me rappela l’Évangile du Pharisien et moi pauvre vaincu je me suis mis à prier en demandant, en disant à Dieu, au Christ des pauvres, des petits, des humbles, des affligés : « Mon Dieu ! ayez pitié de la France ! »
Qui sera exaucé de lui ou de moi, pauvre vaincu au cœur saignant ??
A 44 ans de distance, avoir vu Gambetta entrer à pareille heure (4h) au ministère de l’Intérieur à Paris lors de la proclamation de la République, et voir aujourd’hui à pareille date et à pareille heure l’allemand fouler de sa botte la Cathédrale de la Maison de France, c’est beaucoup. C’est bien dur ! Quel anniversaire !!
8h soir. Quand on voit le calme de cette soirée d’automne (car dimanche à St Martin et hier soir le soleil couchant était bien sanglant !) on ne se douterait pas de ce qui s’est passé ce matin pendant 3/4 d’heure, 40 minutes m’a-t-on affirmé, de 9h3/4 à 10h1/2, plutôt m’a-t-on affirmé, de 9h1/2 à 10h1/4. Nous ne sommes sortis des caves que vers 10h1/2 – 10h40 de la canonnade que nous avons subie. (Deux soldats allemands passent en ce moment devant ma maison au milieu de la rue en faisant sonner leurs bottes sur le pavé : soudards !) J’en reviens au bombardement de Reims car c’en est un, même quand ce ne serait qu’une centaine de coups de canon, bombardement il y a eu ! (Mes deux  soudards repassent pour bien faire entendre leurs bottes à coups de talons !) Eh bien de ce bombardement je ne puis dire que ça a été un cauchemar ? Non… à peine un léger mauvais rêve ! J’en fais de plus douloureux quand je pense aux miens qui sont… Dieu sait où ! Faites sonner vos bottes Messieurs les allemands, j’en ai déjà entendu le son en 1870 et puis à Metz, Strasbourg et en Alsace en 1883, 1903, 1912 et je ne m’en effraie pas.

« Tapez ! Tapez du talon ! Vos bottes s’useront ! »
Et dire que quatre officiers ont maîtrisé 100.000 âmes ! Ce soir en venant de revoir mon beau-père, je me suis heurté aux canons braqués autour de la place de l’Hôtel de Ville. Vers toutes les rues qui y conduisent. Canonniers assis sur les affuts à droite et à gauche… C’est le XIIe Corps que nous aurons à loger.
On raconte beaucoup de choses :
1) D’abord que le bombardement de Reims serait le fait d’une erreur.

2) Que ce serait une occasion de nous terroriser.

3) Que deux officiers parlementaires, Von Arnim et Von Kummer, qui se seraient présentés à Villers-Franqueux ou La Neuvillette et éconduits par le colonel du 94e de ligne (régiment d’André Laval) qui auraient reçu de nos paysans des pommes de terre et des trognons de choux, puis seraient restés introuvables, et la menace de fusillade de quelques cochons de Rémois (sic !)

 » Ihre himdert tausend schweinkopfe de Rémois sind nicht verth unsere drei Parlementaires): « Cent mille têtes de cochons de rémois ne valent pas nos deux parlementaires (sic) »

– Réponse du tac au tac par l’interprète M. Wenz : « M. l’officier je prends acte de vos expressions !! et j’en ferai mon rapport à votre Général en chef M. de Bulow ! »

« Nous traitons avec vous, vous n’avez pas à nous insulter ! »
Et durant cela que deviennent mes petits et ma pauvre chère femme ? où sont-ils ? Oh ! quel cauchemar celui-là !! Car les obus de ces vandales ne sont que pétards pour moi !
Samedi 5 septembre 1914
1h1/2 soir .Ce matin je suis allé faire un tour du côté de St Remi. J’ai pu compter autour de St Remi sur les deux places dix trous d’obus dont un en haut des marches du Grand Portail, au pied du pilastre à gauche de la petite porte basse à droite du Grand Portail par lequel on entre habituellement un trou d’un mètre de profondeur. Un autre obus est tombé à gauche du portail sud au pied de la statue qui fait pendant à celle de St Christophe qui est elle à droite, et un autre sur les marches du transept sud. Ces deux obus n’ont rien laissé du vitrail flamboyant, pas un verre, de ce portail sud. Il est tombé des obus dans St Remi même. Le tombeau de St Remi n’a rien, par contre presque tous les vitraux sont saccagés. Dans la chapelle de la Ste Vierge au fond de la nef le vitrail derrière la statue de la Ste Vierge est broyé, et la statue ne parait n’avoir rien eu. Dans le transept sud à droite auprès du tombeau du Christ, dans le petit réduit où se tient toujours la vieille marchande de médailles, un vieux retable en pierre est broyé. De même les tables des bienfaiteurs de l’église St Remi depuis Hincmar jusqu’à nos jours cassées en nombreux morceaux dont quelques uns restent suspendus aux clous qui les fixaient. Tout cela est fort triste. Je reviens par la rue du Barbâtre, la rue Ponsardin, rien de grave, mais rue St Pierre les Dames où il y a eu des tués et blessés. La maison de l’Union des Propriétaires est réduite en miettes à l’intérieur. Je repasse place du Parvis et je vois la statue de Jeanne d’Arc entourée de soldats allemands qui paraissent la garder prisonnière. Je n’en puis voir plus je rentre navré chez moi.
Les victimes du bombardement paraissent être tant les tuées que les blessées au moins d’une centaine dont 50 morts… Belle victoire Messieurs les prussiens ! Vous devez être fiers de votre travail.
En ce moment on attend l’arrivée des allemands en entrée triomphale ! C’est beaucoup d’éclat et de faste pour entrer dans une ville qui n’était pas défendue ! Enfonçons des portes ouvertes, mais leur orgueil est satisfait ! Il faut les voir dans les rues, ils sont comme chez eux. On doit tirer vingt coups de canons au moment de cette entrée triomphale ! Est-ce qu’il n’y aura pas de nouveau une petite erreur (?) comme celle d’hier et nous gratifiera-t-on pas de quelques nouveaux schrapnels ? Biens gentils ! bien innocents qui assassinent comme hier ?
8hsoir .Vers 4h je fais un tour vers la rue Ste Marguerite  (4), fort flagellée, au coin de la rue de la Gabelle je rencontre Melle Osouf, le professeur de piano de Marie-Louise (ma pauvre petite ! où est-elle en ce moment !) qui me raconte les lâchetés, les désertions de toutes ces nobles dames de la Croix Rouge lors de la panique du 7 septembre 1914 (Mme Werlé, en tête et la grande Mme Pierre de la Morinerie, ce qui ne m’étonnes pas : « La Gloire c’est pas de l’argent ! »
Je repars vers chez les Henri Collet, je rencontre celui-ci vers l’Esplanade Cérès (5) avec Pol Charbonneaux et son fils Jean forts soucieux. Cela ne va pas, les allemands reviennent sur la question des quatre officiers parlementaires disparus vers Merfy. Avec Henri Collet nous revenons place des Marchés (6) aux nouvelles, en passant devant la maison des Stroebel, rue Andrieux, 9, que je désirais voir pour m’assurer si on avait bien bouché l’excavation faite de la rue à sa cave par un obus bénévole allemand (une des fractions de l’erreur ?) et par laquelle on avait commencé à faire des prélèvements sur la cave aux vins. C’était fait.
Arrivés place des Marchés foule idiote contenue vers l’Hôtel de Ville à l’entrée du Comptoir d’Escompte de Paris et du Café à droite, foule houleuse, bête, fraternisant presque avec les Prussiens. J’aperçois Halbardier. Je dis à Henri Collet « Tenez nous allons avoir des nouvelles. » En effet Halbardier qui sortait de chez Girardot son beau-frère dont la maison a été massacrée, nous dit que ça ne va pas, que les allemands reviennent sur l’histoire des parlementaires disparus à Merfy etc… etc.
Puis nous nous cognons dans Léon de Tassigny avec sa femme qui lui nous raconte ceci : Les allemands reviennent sur la question des parlementaires allemands disparus vers Merfy. Ceux-ci qui ne seraient rien moins qu’un oncle et un neveu de Wilhelm (C’est bien de l’honneur pour Reims !) s’étaient présentés le 3 septembre à la Neuvillette chez de Tassigny comme parlementaires au colonel du 70e de ligne pour traiter de la reddition de Reims. Le colonel en présence des papiers des mandats parlementaires répondit qu’il n’avait pas qualité pour répondre et entrer en conversation. Le fameux (en blanc, non cité) grand architecte son état et… (De Tassigny hausse les épaules) grand imbécile, arrive et se présente soi-disant comme citoyen de Reims. Les allemands lui répondent que lui non plus n’a pas qualité pour répondre à leur démarche puisqu’ actuellement il est commandant (et comment donc !) de génie quelconque, par suite militaire et non citoyen Rémois… Bref ou renvoie nos parlementaires de sang royal ! avec escorte vers Merfy et là… le vide, disparition, volatilisation des maudits parlementaires de « sang royal ».
Tempête dans le Landerneau prussien, menace à la Municipalité de Reims, vous avez assassiné des parlementaires de « sang royal » (re-sic) vous les avez séquestrés, etc…

Bref ajoute de Tassigny avec sa blague habituelle ! Je vais partir demain avec des officiers allemands vers les lignes françaises pour rechercher le « sang royal » disparu vers Merfy.  Du diable si les Rémois en savent quelque chose, mais le Germain menace ! et à telle enseigne !
Mon Beau-père m’avait demandé hier de venir déjeuner ce matin à midi avec lui, j’avais accepté sur son insistance et je m’amène rue des Consuls 27 à midi tapant. Comme j’entrais un appariteur de la Ville me remet une carte de visite sur laquelle mon Beau-père me disait : « Retenu à la Mairie avec le Maire et quelques autres, commencez à déjeuner en m’attendant » Je déjeune à 1h. 1h1/4 personne. Je rentre chez moi.
Je fais mon tour vers 4 h comme je le dis plus haut et quand j’entends de Tassigny nous raconter son histoire je me dis voilà pourquoi le Beau-père n’est pas venu déjeuner à l’heure. Il est conservé comme otage ou prisonnier. Je cours rue des Consuls et là Angèle me dit (il est 4h1/2) : « M. Bataille n’est pas encore rentré !… »

– « Plus de doute, ça y est ! » me dis-je. Je rentre à la maison assez soucieux !!
Vers 5h1/2 un coup de sonnette. Mon Beau-père, prisonnier, tout joyeux, mais d’une joyeuseté sentant la frousse, et il m’apprend que depuis 11h du matin jusqu’à 4h10  il avait été gardé à vue à la Mairie par deux sentinelles fusil chargé et baïonnette au canon pendant tous les pourparlers relatifs à la Rançon de Reims (on se croirait au Moyen-âge à ce mot de Rançon) et à l’histoire des Parlementaires de la Neuvillette (de sang Royal) qui passe à l’état de scie…
Or le Maire, M. Langlet, M. Jacquin, adjoint, Pierre Lelarge, Émile Charbonneaux, Charles Demaison, de Bruignac, Bataille, Charles Heidsieck conseillers municipaux, Robert Lewthwaite, Alexandre Henrot, le consul d’Amérique étaient gardés, conservés comme otages jusqu’à la conclusion de la reddition de Reims. A ce moment même l’officier supérieur allemand (un intendant je crois) aurait dit à M. Langlet : « M. le Maire vous pouvez vous considérer comme prisonnier de Guerre, vous êtes Prisonnier de Guerre » alors le Maire, prenant son pardessus lui répondit : « Eh bien soit ! Je suis votre prisonnier de Guerre, ce n’est, ne sera qu’une épreuve de plus ! »
Bref on fit déjeuner ces pauvres conseillers otages à l’Hôtel de Ville avec des vivres pris chez Degermann et on les tint séquestrés jusqu’à les faire accompagner par un soldat baïonnette au canon pour aller aux W.C. Ce qui, entre parenthèses, avait fort inquiété le Beau-Père qui a toujours des envies intempestives. Du reste, il devait serrer les fesses ! Car quand il m’eut quitté tout guilleret (sa peau était sauvée), il ne pensait guère à sa fille !! Adèle ma cuisinière me dit : « Oh ! M. Bataille a beau dire, mais je vois bien qu’il a la frousse ! » J’te crois ! Ce qu’il a dû faire dans ses culottes celui-là. Certes, la fusillade, le mur ou l’envoi à Magdebourg, ce n’est pas réjouissant pour un ventre comme lui !

La Rançon, comme conclusion, sera de 50 millions, et si on ne retrouve pas les « sangs Royaux » ce sera 100 millions. Commerce quoi ! de part et d’autre, la peau sera sauvée ! Je trouve que les contractants français et allemands ne sont pas les plus glorieux.
Toujours, tout en écrivant, passe de 1/4 d’heure en 1/4 d’heure, la patrouille qui fait sonner ses bottes sur nos trottoirs, pour bien montrer que le Prussien est là. Ma foi ! en l’entendant taper si fort du pied il me rappelle l’enfant qui chante quand il traverse un bois sombre. Non on ne m’enlèvera pas l’idée que ces soldats là eux aussi ont la frousse, la peur. Peur de quoi, du silence des rues de la ville ? Peur de conscience peu tranquille alors ? Cela ne fait aucun doute après les assassinats d’hier.
Hier ! cette patrouille était de deux soldats, ce soir elle n’est que d’un seul ! Pourquoi ? on entend beaucoup le canon à l’ouest.

1914 reoims allemand
Dimanche 6 septembre 1914
9h matin.  Me voilà seul et à 44 ans de distance à quelques jours près (étant arrivé à Paris le 24 août 1870 et y étant resté jusqu’au 18 février 1871). Ma femme, mes enfants et moi nous sommes dans la même situation où se trouvaient mon Père, ma Mère et moi ! Je suis seul ici à Reims, et ma pauvre chère femme et mes petits je ne sais où. Si je savais seulement qu’ils sont en bonne santé et sains et saufs à Granville ! Moi peu m’importe que je souffre plus ou moins, mais pourvu que j’ai de leurs bonnes nouvelles. Mon Dieu, faites que je ne sois pas, comme en 1870, six mois sans avoir de leurs nouvelles. Je n’y résisterai pas. Voir deux fois la Guerre c’est trop.
En revenant de la messe de 7h1/2 à St Jacques je suis passé par la place Drouet d’Erlon square Colbert côté gare, boulevard de la République et rue de la Tirelire pour reprendre la rue de Talleyrand et rentrer.
Un obus a éclaté dans la rue place Drouet d’Erlon, au coin de l’Hôtel Continental qui m’a paru assez abîmé. Chez Mme veuve Marguet, 35,  rue de la République, un obus lui a enlevé son balcon et a éclaté dans l’immeuble, cela doit être bien arrangé. Cet obus venait de Bétheny.  Preuve nouvelle qu’ils ont tiré de tous les côtés et non des Mesneux seulement comme ils l’affirment. Non ce n’est pas une erreur, c’est de la Terreur qu’ils ont commis.
En rentrant je faisais cette réflexion en moi-même, or cette remarque que presque tous ceux qui avaient été les plus atteints par les bombes étaient des gens qui, ma foi ! (Pardonnez-moi mon Dieu !) ne l’avaient pas trop volé. Est-ce que Dieu les auraient dirigés en châtiment ? Peut-être bien !
En en faisant le bilan : Collomb, rue du Clou dans le fer, Camuset, Léon Collet, esplanade Cérès. Le bureau de Mesurage, rue Eugène Desteuque;  Marguet, 35,     Boulevard de la République. L. de Tassigny, (maison Debay) rue de l’Écrevisse, Girardot, Place des Marchés, École Professionnelle, rue Libergier, Mauclaire syndic rue Libergier, Veuve Gilbert, rue du Carrouge, Lanson, boulevard Lundy, Hourlier, rue Eugène Desteuque, Maison Prévost et Lainé, rue St Pierre les Dames, Grandbarbe, rue St André, 1, Veuve Sarrazin, esplanade Cérès (1 tué), Banque Adam, rue de l’Hôpital (rue du Général Baratier depuis 1937). Vaillant, 1 rue Legendre, Dr Gosset, 2 rue Legendre, (en blanc) au 21, rue Cérès et Luxembourg (coiffeur du coin), de Tassigny-Maldan 18, rue Cérès (maison où habitait Clémence d’Anglemont de Tassigny (1856-1953), veuve de Théodore Maldan (1844-1899), elle aurait quitté sa maison en feu sans son chapeau, au grand dam de sa gouvernante) (elle est par ailleurs l’arrière grand-mère maternelle de François-Xavier Guédet), Rémond-Faupin (maison de Colbert) rue Cérès, Place Royale, Habitation d’Alexandre Henriot. Kunkelmann rue Piper 1/3, Goulden (Auguste) 5, rue Piper, Dufay, rue St Symphorien, l’Éclaireur de l’Est.
Mais ils ont surtout tiré sur les alentours des églises Cathédrale, St Remi et St André qui leur servaient à n’en pas douter de point de mire. La Cathédrale a eu trois obus près d’elle rien que dans la rue (Notre-Dame). Deux  dans le terrain vague de l’ancienne prison. L’église St Remi en a eu une quinzaine autour d’elle, plus les deux  qui sont tombés dedans. Pauvre verrière flamboyante du portail sud, il n’en reste pas un verre. Je n’ai pas encore vu St André, je n’en ai pas encore eu le courage, mais il parait que la sacristie est en miettes. Le buffet et les orgues sont abîmés.
En passant devant chez le confrère Hanrot j’ai remarqué que comme ses deux braves confrères Bigot et Harel il avait, avant de fuir, fait enlever ses panonceaux et… devinez, sa plaque de cuivre qui était au-dessus de sa sonnette de son étude (« Étude Mt Hanrot », notaire, fermée de midi à 1h1/2) ! Si ce n’était pas trop triste et surtout trop bête, ce serait à s’en tordre de rire !! Quel froussard. Mais l’imbécile il n’a oublié qu’une chose, c’est qu’il a laissé, dans le cadre à côté où il faisait ses affiches, de belles affiches blanches et jaunes où s’étalent en lettres majuscules des « Étude de Mt Hanrot » qui sont visibles à vingt pas ! Lâche, imbécile ! Va. La peur l’a rendu fou ! Ce qu’il devait être… humide quand il a quitté Reims celui-là !
Sans doute comme son cher et tendre ami Harel, dont les mains ruisselaient dès le 1er jour de la mobilisation ! Plats culs ! Va ! Ils sont plus lâches que des femmes !
11h matin. Vers 9h3/4, je ne peux m’empêcher de faire un tour par le boulevard de la République. Je passe rue de la Tirelire et remonte le boulevard vers la Porte Mars, puis je prends le boulevard Lundy.  Pas de dégâts sauf un trou qui n’a pas du faire beaucoup de mal à la maison de M. Wenz fils.  Deux soldats allemands entrent à l’hôtel Werlé, ces messieurs les officiers se logent bien. Deux plantons d’ambulance à la Maison de Commerce Roederer.  Chez Henri Lanson un obus est entré par la fenêtre du salon, il doit y avoir de beaux dégâts. Rue de Bétheny  (7) rien. Rue St André 1 (8) maison Grandbarbe, côté ouest sur la place, une baie de 5 mètres de haut sur 3 à 4 de large, ça doit être beau à l’intérieur. Église St André, la sacristie est saccagée, les vitraux brisés, on chante la Grand’messe en grande pompe.
Je reviens sur mes pas par la rue du faubourg Cérès. Esplanade Cérès, rue Legendre 2, maison du Docteur Gosset et Maison Vaillant en face gros dégâts, l’obus du Docteur Gosset venait de l’ouest et celui de Vaillant de l’est. Je le répète on a tiré de tous les côtés, rue de l’Hôpital maison Banque Adam un trou énorme, gros dégâts. Le coiffeur du coin rue Cérès et rue de Luxembourg est en miettes. La maison de Tassigny-Maldan en face est aussi fort endommagée. Rue de la Gabelle, chez la pauvre petite dame Mahieu, 5 rue de la Gabelle, la toiture est sautée, tout est pulvérisé. Elle me donne un vieux livre, une petite Histoire de France sur lequel on lit le nom Louise Marchais, traversé par un éclat d’obus. Je reviens sur mes pas. Place Royale, au coin de Christiaens le pharmacien un obus a éclaté sur le pavé, peu de dégâts, quelques glaces de cassées, une vitrine intérieure traversée. Dégâts beaucoup plus graves chez Alexandre Henriot, le poseur, le libre-penseur qui n’a pas fait baptiser ses enfants, au coin de la place et de la rue du Cloître. Les 2 étages et le rez-de-chaussée doivent être broyés à l’intérieur. Au rez-de-chaussée succursale de Mignot, ancien café de la Douane où j’ai pris pension pendant près d’un an en arrivant à Reims en mai 1887 comme 3e clerc de Mt Douce, notaire, 24 rue de l’Université.

Je rentre et ma bonne m’apprend que mon Beau-père est venu et m’a laissé un mot  pour me dire qu’il allait à l’usine Deperdussin avec des officiers du Génie qui prétendent qu’elle est minée. Qu’est ce que c’est encore que cette histoire. Vraie chicane d’allemand ?

Tout à l’heure M. Wenz fils m’apprenait devant le temple protestant du boulevard Lundy qu’on avait retrouvé la trace à Épernay des officiers allemands tant recherchés hier (ceux de sang royal) qu’ils étaient prisonniers de nos troupes, on parle de demander qu’on les relâche. Cette chicane leur échappe pour voler quelques millions de plus et pour fusiller quelques notables, ils ont recherché autre chose. Quelle race ! Ce sont des démons !)
Bref M. Bataille m’écrit qu’il part comme otage avec Diancourt, Lejeune, Chavrier, Chézel à l’usine Deperdussin pour accompagner ces officiers du Génie, et que je ne me tourmente pas. Que va-t-il encore sortir de cette histoire ? Ils ne se rendent pas ! Après celle-ci c’en sera une autre.
11h3/4 Le canon tonne furieusement du côté de Soissons à l’ouest, c’est un roulement continu. Que Dieu nous protège ! Nous ne risquons ici que plaies, malheurs et bosses. Si les allemands avancent ils nous étrangleront, s’ils sont obligés de reculer, il ne faut pas se faire d’illusion, ils nous brûleront, bombarderont, saccageront, ils nous tueront tous. A moins d’un miracle ! Faisons le sacrifice de notre vie, c’est le plus simple et je le fais bien volontiers. Pourvu que ma pauvre femme et mes chers petits soient sains et saufs et bien portants.
6h soir. Comme une âme en peine je pars faire le tour de la Ville. Boulevard de la République, rue du Champ de Mars, au 2 une bombe, rue Havé des ponts je vois les rails sautés à l’intersection des aiguillages rue Léon Faucher. Sur les lignes personne, à la gare de triage et au garage des locomotives un homme, deux tout au plus. Au champ d’aviation quelques officiers et soldats. En haut du pylône de l’orientation des vents le drapeau prussien noir, blanc, rouge. C’est le premier que je vois. Rue du Chalet, cimetière de l’Est, boulevard Dauphinot, les casernes dans lesquelles sont quelques soldats. Je n’ai pas le courage d’aller plus loin. En résumé nous sommes maîtrisés par quelques hommes qui ont l’audace, la superbe de l’oser !
Une ville de 100.000 âmes dominée par quatre hommes et un caporal !
Je reviens par les Vieux Anglais qui ont reçu quatre obus, rue Piper trois obus, un chez Goulden qui a fort abîmé sa cour d’honneur. Un chez Kunkelmann et un dans la rue, rue St Symphorien, Maison Dufay architecte, l’étage supérieur est dévasté, il n’y a plus de toiture. Rue de l’Université à l’Éclaireur de l’Est une bombe. Place Royale, une affiche au coin de la « Société Générale » .
Ordre Ayant pris possession de la ville et de la forteresse (?!) de Reims, je signifie aux habitants etc… etc… toute la lyre ! quoi ! otages, fusillades, rançons etc… Je les reconnais là, signé ! Le Général commandant la Place. On n’est pas plus prussien. Nous ne savons même pas le nom de notre… fusilleur.
8h1/2 soir. Rentre de dîner chez Charles Heidsieck avec Pierre Givelet qui y est pour quelques jours. Mon Beau-père a été relâché vers 4 h après avoir trouvé chez Deperdussin quarante  moteurs Gnôme et trente  aéroplanes intacts !! Le général Cassagnade (ancien gouverneur militaire de Reims) a été d’une incurie et d’une incapacité inqualifiable. Si celui-là ne passe pas en Conseil de Guerre ! Dans les forts on a retrouvé quantité de munitions intactes, dans les magasins des quantités de farine, pailles, etc… C’est honteux.
Pendant le dîner on cause des événements et on espère. Il parait que des Allemands et des Prussiens c’est le XIIe Corps saxon qui nous a occupés. Les Prussiens (la Garde) sont furieux étant arrivés trop tard. Ces troupes n’avaient plus de pain depuis neuf jours ! C’est-à-dire leur état plutôt lamentable. Aussi ne sont-ils pas aussi sûrs que cela du succès final. Il parait qu’il ne nous restera à loger qu’environ 500 hommes. Tant mieux.
L’hôtel de Mme de Polignac route de Châlons (Hôtel Restaurant Les Crayères depuis 1983) est occupé par quinze officiers ! Ils savent choisir. M. Givelet m’a raconté deux histoires assez drôles sur notre bon et pacifique secrétaire général de notre Académie de Reims, j’ai nommé le bon et doux M. Jadart, les voici !
Quand on a parlé de l’entrée des troupes allemandes à Reims pour le 4 septembre, M. Jadart s’est souvenu qu’il y avait un musée lapidaire à Clairmarais et qu’en sa qualité de bibliothécaire et un peu conservateur des Musées de Reims, il devait à n’en pas douter sauvegarder ce petit musée oublié contre toute atteinte de l’ennemi. Il s’empressa de faire préparer un écriteau : « Ville de Reims Musée Lapidaire de Clairmarais. Défense d’entrer. » Et muni de cette pancarte il se dirige sur les 9 h du matin, de son pas paisible et trottinant vers le susdit Musée. Il la fixait à l’entrée quand les premiers coups de canons du bombardement, (par erreur) se font entendre. Notre digne secrétaire se dit : « Tiens voilà qu’on bombarde Reims il est temps de rentrer ! » et de son pas menu il file vers le Bureau de Police du Mont d’Arène pour s’y réfugier. Là un inflexible agent le prie de circuler d’un ton péremptoire et mon bon M. Jadart s’en va et se dirige vers son logis sans plus s’inquiéter des obus, des schrapnels et de leurs éclats et mon Dieu, il y a un saint aussi pour les braves gens, il arrive sain et sauf au logis rue du Couchant (9) sans le moindre accroc et Dieu seul sait par quel miracle !
Voici mon autre histoire : le lendemain matin de ce jour mémorable ce  rencontre le même M. Jadart, un récidiviste quoi ! sortant de chez lui et tenant à la main une carabine Flobert qu’il avait dû retrouver et qu’innocemment il allait remettre aux allemands à la Mairie. Ce Monsieur  lui montra son imprudence et lui conseilla de jeter l’arme chez lui dans un puits. Il n’en n’avait pas bref on la jeta dans le plus proche égout de la Ville.
Mon bon La Fontaine, mon cousin, si tu vivais encore tu ne serais pas le seul à avoir des distractions. Je n’ai pu m’empêcher de noter, de consigner ces deux petites aventures arrivées à mon bon M. Jadart, et je suis sûr d’avance qu’il me l’a déjà pardonné ! Je souhaite aussi surtout que nous en rirons ensemble quand nous ne serons plus sous la botte du teuton.
En allant chez Charles Heidsieck j’ai vu que la salle des adjudications de notre Chambre des Notaires servait de poste à la Garde préposée à la surveillance de l’Hôtel de Ville. Qui eut dit ou cru cela il y a presque un mois le 29 juillet 1914 à pareille heure, lors de notre dernière réunion de Chambre. Je ne me doutais guère que j’y verrais des prussiens vautrés dans la paille qui jonche cette salle.
Lundi 7 septembre 1914
6h1/2 matin. Nuit tranquille, une des premières depuis longtemps. Temps magnifique. Il est à remarquer du reste que depuis l’ouverture des hostilités nous avons joui d’un soleil splendide et aussi par contre d’une grande chaleur, mais pas une goutte d’eau. Les nuits sont assez fraîches.

Hier M.M. Charles Heidsieck et Pierre Givelet, des verreries de Courcy, me disaient qu’il y avait eu un grand combat il y a juste huit  jours à Tagnon (Ardennes). C’était le bruit du canon que j’entendais à St Martin où j’étais près de mes chers aimés pour la dernière fois!) et qu’il y avait eu de nombreux morts et blessés de part et d’autre. Il paraîtrait même que ces derniers étaient encore là sans secours ! C’est la loi de la guerre, diraient nos allemands, mais qui l’a établie cette loi, si ce n’est vous, Bandits !
Deux de nos adjoints M.M. Chappe et Lesourd ont fui, déserté le 2 septembre. Et quand j’ai vu Chappe ce matin du 2 septembre vers 9 h devant chez lui et que je lui demandais s’il pouvait me donner un moyen de prévenir ma pauvre femme pour lui dire de se mettre en sûreté à Granville avec ses petits et qu’il m’a dit, en levant les bras au ciel, de m’adresser à Georges Ravaux, chauffeur militaire, dont la voiture automobile était arrêtée devant sa porte, il allait chercher ses derniers effets ou valeurs pour se sauver avec lui. M. Georges Ravaux ne se sauvait pas, il rejoignait mais lui il se sauvait !! Il n’était pas nécessaire de plastronner comme il le faisait pour finir sa plastronnade de cette façon ! Nous en verrons encore bien d’autres !
M.M. de Bruignac et Émile Charbonneaux ont été nommés adjoints provisoires en lieu et place de ces deux lièvres. C’est du bon travail.
9h1/2 Je suis allé à la recherche des affiches apposées depuis l’occupation, je les ai à peu près toutes (NDR. Vieille passion, Louis Guédet  avait rassemblé une magnifique collection d’affiches et de journaux relatifs au siège de Paris en 1870, cette collection a été vendue aux enchères à Paris en 1970). J’en ai parlé à Jolly, 21 rue Gambetta, à l’Express, rue Chanzy n°79, j’irai au Courrier de la Champagne cet après-midi, on dit qu’il ferait paraître un petit journal, j’irai voir.
Je suis allé à l’Éclaireur de l’Est, tout est broyé dans les bureaux. Les machines ont peu de chose. Repassé à la Cathédrale où je rencontre M. l’archiprêtre l’abbé Landrieux. Il me raconte ses promenades sous les bombes du Courrier à chez lui et à la Cathédrale. Là, au coin du parvis de l’ancien archevêché rue du Cardinal de Lorraine il hésita beaucoup car toute la place était noire de fumée et de poussière, alors que faire ! puis me dit-il : « Je me suis dit si tu écopes ce sera aussi bien où tu es que plus loin, alors j’ai porté ma carcasse jusqu’à la cathédrale, j’y suis rentré et suis resté une 1/2 heure devant de St Sacrement à la réserve en attendant la fin du bombardement.»
Il m’a affirmé que les allemands qui tiraient (du parc ?) du château des Mesneux de M. Brulé-Luzzani (NDR. Émile Brulé (1853-1930), époux d’Adèle Luzzani (1857-1931) Maire des Mesneux), auraient répondu à celui-ci qui leur faisait observer qu’il savait que Reims ne se défendrait pas : « Nous avons des ordres, nous les exécutons ! » Donc pas d’erreur possible.
Il y a eu hier 28 enterrements de victimes à St Remi. On parle de 50 à 60 morts et autant de blessés ou éclopés.
Place du Parvis de la paille tout autour de la statue de Jeanne d’Arc, mais la garde a disparu. Dans toutes les rues on ne marche que sur des verres cassés ou du plâtras. Le « Chat perçant » au coin de la rue Carnot et des Deux Anges a une oreille traversée par un éclat d’obus qui a incendié Matot.
On a apposé de petites affiches un peu partout où on annonce que les transfuges peuvent rentrer dans leurs foyers situés dans les Ardennes et la Meuse (excepté la région de Verdun). Prendre son passeport aux commissariats de Police sur production de pièces d’identité et pour visas par l’autorité militaire allemande au Lion d’Or.
11h1/2 Le canon tonne toujours. Monsieur Français me dit qu’on s’est battu terriblement hier vers Montmirail. Ma pauvre femme, mes pauvres enfants, pourvu qu’ils soient loin et ne soient pas pris dans le flot de nos armées. Mon Dieu ! Aurez-vous pitié de moi, et ne me ferez-vous pas donner quelques nouvelles rassurantes d’eux. Ayez pitié d’eux. Sauvez-les ! Je viens de voir Gobert du Courrier de la Champagne qui va faire reparaître son journal. Il m’a demandé de lui faire une note sur l’affaire de l’usine Deperdussin d’hier. J’ai accepté, cela m’occupe et m’empêche de trop penser à mes chers disparus !
6h10 . Huit jours que j’ai quitté ma pauvre femme et mes enfants, et Jean et Robert à Châlons à pareille heure ! Oh ! que je souffre ! Quelle angoisse de chaque instant.
Je suis parti vers 3h1/2 faire un tour du côté de Courlancy, rue de Vesle puis de St Jacques. Je vois quantité de voitures diverses qui paraissent revenir assez vivement du côté de la Haubette. On dit qu’on s’est battu furieusement vers Champaubert et Montmirail. Depuis deux jours nous avons entendu beaucoup de canon. Et il parait que de nombreuses voitures seraient remontées vers l’est depuis midi. Ils auraient de très nombreux blessés 15 à 17.000 affirme-t-on. Par les Tilleuls je me dirige vers l’hospice Roederer. La bonne Supérieure a été bien effrayée mais tous les obus sont passés au-dessus de leurs têtes le 4 septembre. Comme moi elle assure que l’on a tiré d’au moins 3 côtés, des Mesneux, de St Thierry et La Pompelle. Elle me dit aussi qu’il y a eu au moins 200 coups de tirés, elle croit en avoir comté au moins 190. Repassé par Ste Anne, une maison démolie à la hauteur de la Chaussée St Martin. Revenu par la rue de Venise, au Collège St Joseph rien, rue du Jard chez les Sœurs de l’Espérance qui en ont reçu quatre dont trois éclatés et avec quel désastre ! Rentré à la maison, harassé et sans nouvelles saillantes. Je n’ai pas la force d’aller voir mon Beau-Père pour en apprendre.
8h20 soir. Comme je me mettais à table M. Bataille me dit qu’on pouvait avoir des sauf-conduits pour le département de la Marne. Il s’est empressé de s’en faire délivrer un pour Bezannes, le château du Prince, mais il s’est foutu de sa fille. Je l’ai prié de se renseigner pour savoir si je pourrais en avoir un et comment et pendant combien de temps, et par quels moyens ! Allez voir Émile Charbonneaux qui est très débrouillard ! Un point c’est tout. Toujours égoïste, toujours commerçant, il pense au château  de son fils, mais de sa fille il s’en fout un peu ! Il pense à aller à Bezannes ! mais que sa fille et ses petits-enfants (nos cinq  petits) après tout crèvent sur les chemins s’ils veulent. Pourvu que les Pierres du domaine du Prince du sang soient debout.
Attendons ! Mon Dieu ! Je vous demande pitié pour les miens mes petits et ma pauvre Madeleine dont son père se moque pas mal ! J’irai à St Martin, et ensuite nous causerons ! Et si ma pauvre femme est partie, je lui dirai ce que je pense, et si aussi elle est par miracle à St Martin et que je la ramène. Non vraiment je ne pourrai faire autrement que de lui rappeler la conversation de ce soir, je l’en priais ! « J’en ai un pour Bezannes » (un sauf-conduit), n’aurait-il pas pu, dû dire aussi je m’en suis inquiété d’un pour vous pour voir si Madeleine est encore à St Martin où ailleurs ! Non, rien ! Justice Mon Dieu ! Je vous le crie. Il s’occupe d’une bicoque ! mais de sa fille, non !! Misérable !! Et moi qui me suis inquiété de lui, non de sa peau le 5 et le 6 !..

Le Conseil Municipal s’est réuni cet après-midi et on a nommé adjoints définitivement de Bruignac et Émile Charbonneaux. C’est bien ! en remplacement de Chappe et de Lesourd les transfuges !
Bref du Conseil Municipal se sont sauvé, pour ne pas dire ont fui, c’est synonyme : Chappe ! (il ne fera plus de mariages !) Lesourd ! Lecat, (le brave avoué à tous crins !) Tissier, le soutien du socialisme, le pilier de la Colonne triangulaire et de la Libre Liiibbbrrre (Brave Armoire) Pensée Pensée e e e e !! Mabille ! en tout 5 (cinq), à combien le Paquet ! comme en 1870 pour Badinguet !
Mon Dieu ! éclairez-moi, faites que je me dévoue encore et toujours et que je ne m’occupe pas de Château, mais plutôt de mes pauvres aimés. Dont le père et grand-père Bataille se fout.
Pourvu que le Castel ! de Beuzannes soit debout !! Vieille bête, va ! J’espère bien qu’on réglera nos comptes un jour !
Au lieu de crâner à la Mairie, il ferait mieux de penser à sa fille tout en voyant au Castel du Prince qui doit rudement faire dans ses chausses en ce moment ! qu’il ne songe pas à sa belle-fille ! qu’il pense à son fils le beau Marcel soit, mais sa pauvre femme de fille ! Qui était la confidente de sa femme à lui, sa mère à elle. Non, il pense surtout aux nouvelles contributions que l’on veut un jour à Reims pour le compte du département, 30 millions !! en plus des cinquante premiers ! Il parait que nous sommes riches, à toi racaille de bourgeoisie noble. C’est bien faire loin. Mais le Beau-Père songe à pleurer là-dessus, mais non sur sa fille et ses petits-enfants. Ma foi il a peut-être raison : il a des immeubles, et alors ? Que vaudront-ils… et sa foooortunnne ! tune !! du vent, si c’était pour moi sa fortune, je m’en ficherais bien !
Sainte Vierge protégez ma femme ! mes petits, mes grands, mon Momo ! Et rendons là-dessus… si je puis ! Demain je verrai à comment aller à St Martin pour… savoir !? Mon Dieu que je les revoie ! Vierge des Victoires, donnez-moi la Victoire pour la France !! pour les miens et… s’il en reste un peu pour… moi !
9h soir et 5 minutes. J’en reviens sur la question des Passeports, M. Bataille m’a dit : « On peut avoir des passeports »

« J’en ai un pour Bezannes ». Il aurait pu, je crois, en Père m’ajouter : « Je m’en suis inquiété d’un pour vous, pour voir si Madeline est encore à St Martin ! »

Non, rien !! Je suis bien seul, et Elle ma pauvre Madeleine, qui a toujours soutenu son Père est encore bien plus seule !!Non ! elle n’a jamais compté.
Le fils et rien… d’autres !
Justice ! Justice ! Mon Dieu ! et réparation ! et Rançon pour celle à laquelle on ne pense pas !
Mardi 8 septembre 1914
11h matin Ce matin réveil à 5h. Je ne puis me rendormir, je me lève et vais à la messe de 7h. Sur la place du Parvis des soldats allemands du 8e, 48e, 4ème, une salade, dorment là couchés à même sur de la paille. Comme je longeais le mur de l’ancienne prison pour arriver au grand portail un de ces soldats horriblement maigre appelle : « Hermann !! Hermann !! » Hermann ! ne répond pas, il pense sans doute à sa Dorothée. Au diable soit-elle !! Beaucoup de monde à la messe, beaucoup de communions.

En sortant je rencontre Émile Français qui me dit qu’il y a des autrichiens campés sur la place Royale. Ce sont tout bonnement des chasseurs saxons, au shako à cocarde blanche et rouge et la petite queue de cuir noir serrée sur le côté par le couvre-chef en toile grise.
M. Bataille vient me voir vers 10h et cause sur la porte avec M. Jolicoeur, beau-père de Mme Ramigé (Renée Ramigé, épouse du docteur Jolicoeur) et Heckel, il leur raconte que M.M. de Bruignac et Émile Charbonneaux ont été nommés hier soir officiellement adjoints hier soir, et que seul de tous les conseillers municipaux présents M. Diancourt n’a pas voté. Vieux sectaire protestant, va ! Il leur apprend aussi qu’il tient de Robert Lewthwaite que M. Gérardin-Dutemple, mandataire de H. de Mumm (acte de Mt Jolivet), il est capable de toutes les lâchetés, et le Père Nouvion-Jacquet (10), lors de la panique, ont fait descendre de leur compartiment du train en partance de pauvres voyageurs, sous prétexte qu’on allait y placer des blessés. Pas du tout ce sont ces deux messieurs (cocos-là) avec leur noble famille qui s’y installèrent confortablement ! On n’est pas plus cynique ! Les clouera-t-on au pilori aussi ceux-là. Robert Lewthwaite s’est juré de leur en dire un mot lors de leur (zurück) retour ! Il a conté cela au Maire il y a quelques jours, il était outré d’une telle lâcheté et d’une telle impudence !
Je reçois mon passeport allemand pour St Martin aux Champs et retour. Mais mon Beau-père me dit que M. Ochet lui a dit que ce ne serait pas prudent de partir en ce moment. Me voilà donc obligé de rester sans nouvelles des miens. Quelle souffrance ! Quel martyr!
2h .Déjeuné avec Monsieur Bataille. Depuis 11 h le canon gronde furieusement, il se rapproche, mais c’est un roulement continu du côté d’Épernay, Avize, Vertus, Champaubert, Saint-Quentin-le-Verger. Je n’ai pas encore entendu le canon tonner aussi fort et aussi près de Reims. Il est vrai que le vent vient du sud. Le temps nuageux avec un soleil pâle d’automne, mais il fait fort lourd et orageux et malgré cela de l’air, du vent chaud.
Mme Krug a donné ce matin 1.000F pour les pauvres. C’est bien !
Un peu en arrière : Quand les prussiens discutaient la rançon de la Ville, l’intendant militaire allemand a été très dur pour le Maire. Comme on n’arrivait pas à fournir les réquisitions de pain et que le Maire disait que l’on faisait l’impossible : « Oh ! M. le Maire, vous êtes un vieux (brave honnête) homme, c’est tout. Vous n’exécutez pas les promesses faites etc… etc… Il faudra bien que nous fusillions quelques cochons (sic) de rémois ».
« L’armée chez vous fait de la Politique, si votre armée est divisée par la Politique, chez nous l’armée entière obéit et n’en fait pas. On voulait la guerre avec la Russie, pas avec la France ».
Et pendant que j’écris le canon tonne et se rapproche. Dieu, préservez-nous du passage de ces bandits ! C’est le retour que je crains le plus. A moins qu’ils n’aient pas le temps de le reconnaître et que ce soit la déroute.
5h1/4. Le canon a tonné jusqu’à 4h, il m’a paru s’éloigner après s’être beaucoup rapproché. Quelle angoisse ! Et mes pauvres exilés ? où sont-ils, que font-ils ? Sont-ils hors de tous dangers ? Ont-ils de quoi manger ? Je ne crois pas que je résisterai à une pareille épreuve ! J’en ai pourtant déjà eu tant, que Dieu devrait m’éviter celle-là. Je crois que Dieu est trop haut pour m’entendre !

8h soir. Les allemands sont à Germinon près de Vertus. Germinon est à 25 kilomètres à vol d’oiseau de St Martin. Pourvu que mes pauvres aimés soient partis, sauvés. En tout cas s’ils sont partis ils doivent être hors de danger, car tous les mouvements se resserrent sur Paris.
8h1/2 soir .Ce soir plus un pas, plus un talon plus rien résonnant sur nos pavés. Quelle différence depuis même hier ! Tout ce monde là est parti pour la grande bataille vers Germinon, Vertus, comme mon cher et aimé Père l’avait remarqué le 30 ou 31 Août 1870 (?) où ils étaient à St Martin accablés d’ennemis ; mais un soir vers 11h du soir tout le monde filait, ils allaient à Sedan. Est-ce que ce serait la même situation ce soir ?
Dieu des Armées, Dieu de la France infligez demain un Sedan français à ces bandits. Ils ne méritent même pas le nom d’Ennemis ! Mais hélas ! Je viens de relire les prophéties d’Hermann de Lehnin (13ème siècle), de Prémol (18ème siècle), de Mayence (19ème siècle) etc… il faut que Paris brûle. Quel bilan d’angoisses à amortir encore ! Dieu sauvez, protégez ma femme, mes enfants ! mais sauvez la France surtout ! Dieu vous ne pouvez qu’exaucer ce vœu, puisque tremblant j’ajoute : Dieu, sauvez la France surtout ! Quel sacrifice pour moi, nous ! Vous nous donnerez la Victoire et je reverrai mes Petits ! ma pauvre femme sains et saufs bientôt !… Demain !

Mercredi 9 septembre 1914
9h.  Temps un peu nuageux, gris, lourd. Vu passer du train militaire allemand descendant la rue Libergier. Il y en avait une centaine environ.
L’autorité militaire a décidé que deux notables désignés par la Mairie coucheraient comme otages une nuit à l’État-major général. Quand sera-ce mon tour ? Cela m’est bien égal ! Si je savais seulement que ma femme et mes enfants sont en sûreté.
Je viens de dresser une liste de tous les fonctionnaires publics ou ministériels (notaires, avoués, huissiers et commissaires-priseurs) pour signaler ceux qui sont, soit à l’armée, soit filés, soit restés et ceux qui ont enlevé leurs plaques et panonceaux. Ce sera une manière de tuer le temps et ce sera un document intéressant pour l’avenir. On connaitra les lâches et ceux qui ont eu au moins le courage de reste.
11h. Il parait que les allemands ont reculés de 15 kilomètres, hier. Mais ils sont tant et tant ! J’ai déjà relevé mes listes. Reste deux notaires : Peltereau-Villeneuve et moi, deux huissiers : Villet (à vérifier) et Touzet (à vérifier), un seul et unique avoué Dargent.
Ce qui est amusant ce sont les réflexions que les gardiennes de ces maisons de fonctionnaires, celle d’Huard, huissier : « M. Huard est parti pour 15 jours ! » Comment donc ! Baudot huissier, un que je retiens : « Il est parti se mettre en sûreté », et ce sera un sourire qui en dit long ! Et les panonceaux et les plaques enlevées si maladroitement qu’elle dénonce les fuyards ! qui croient que leur nom est disparu !
M. Gobert du Courrier de la Champagne me dit qu’un de ses rédacteurs a vu un numéro récent du Matin qui annonçait en manchette l’entrée des cosaques de Rennenkampf (commandant la 1ère armée russe) dans Berlin qui serait à feu et à sang. M. Gobert l’a même dit à un Général Allemand à qui il avait à causer, et ce dernier serait devenu rouge tomate, puis se ressaisissant il aurait répondu que c’était faux… et qu’au contraire ils avaient fait 80.000 prisonniers russes.

2h10 .L’abbé Andrieux est venu bavarder avec moi. C’est lui qui a conduit l’employé envoyé par la mairie en haut de la Grande tour du Grand portail, côté nord, pour arborer le drapeau blanc. Il me raconte ses impressions : dans l’escalier intérieur ils ont été aplatis tous deux sur les marches par le vent d’un obus. C’était formidable. Un avion allemand est venu les survoler pendant qu’ils attachaient le drapeau blanc.
Il me disait que causant avec un aviateur polonais allemand, celui-ci ignorait la mort du Pape Pie X, et quand l’abbé lui dit que les russes avançaient sur Berlin, qu’ils étaient il y a quelques jours à Koenigsberg, celui-ci disait : « Vous n’en tuerez jamais assez de ces allemands, et je souhaite que vous soyez vainqueurs, car être sous leur joug, c’est de l’esclavage. Dieu vous en préserve ! »
Il ignorait le manifeste de Nicolas II promettant la reconstitution de la Pologne ! Il n’en pouvait croire ses oreilles et il murmurait : « Je vais dire cela à cinq de mes autres camarades qui sont aussi polonais ! » Il en était tout ému.
4h1/2. Vu Telle (à vérifier) pharmacien, revenu de conduire sa femme à Épernay. Cette ville a été pillée, mais il parait que les allemands ont été écharpés du côté de Vertus. Pourvu que ma femme et mes enfants soient sains et saufs ! Je puis dire que je souffre de tant d’incertitude. Quand aurais-je des nouvelles ! Et quelles nouvelles ? Je n’y résisterai pas !
Je me force à sortir, à m’occuper, mais je suis comme un somnambule ! Fait ma tournée des francsfileurs. Il n’en ait resté pas beaucoup. J’ai admiré la petite affiche apposée sur la sonnette de Faupin : « L’étude est fermée… …provisoirement! « 
Plusieurs docteurs filés. Le cas du Docteur Lardenois est assez singulier. Il aurait dû suivre les armées françaises, ce qu’il a fait, mais ensuite il s’est ravisé et est revenu à Reims. Alors il risque d’être considéré comme déserteur.
Le bruit court que le commandement aurait été retiré au Général Joffre (source allemande, par conséquent fort sujette à caution).
9h soir.  Vers huit heures, entendant des quantités de voitures passer rue de Vesle, je me décide à pousser jusque là. Ce sont des voitures de blessés allemands qui arrivent. Elles sont nombreuses et nous allons en être inondés. Je rencontre M. Ochet, interprète, qui nous raconte ainsi qu’à M. (en blanc, non cité) propriétaire du Grand Hôtel, qu’il vient de quitter la Mairie où est arrivé un nouveau gouverneur de Reims, un député du Reichstag, sous-secrétaire d’agriculture, qui a annoncé à la Municipalité que l’on s’est battu dans la région de Montmirail pendant 4/5 jours et que maintenant trois  de nos armées sont encerclées autour de Paris et qu’en principe la campagne est terminée, et que Reims va devenir un chef-lieu de région très important qui deviendra probablement le quartier général Impérial avec l’Empereur. Que nous devons nous souvenir qu’eux les saxons en 1866 ont soufferts comme nous en ce moment et qu’il devine les pensées qui nous agitent, etc…
Alors c’est la fin de la France ?! Non cela n’est pas possible !… (Rayé). Ce saxon mâtiné de prussien nous ment !! Où alors Dieu n’existe pas ! Et le Droit, la Justice, l’Humanité ne sont même pas des mots ! Et le mensonge ! La fourberie ! La déloyauté sont les maîtres du monde !
9h1/2 soir. Un aéroplane marqué d’un grand trèfle noir vient de passer vers la place d’Erlon, traîné en deux parties par deux autos !

(1) PPC. Pour Prendre Congé:  indiquant un départ et que l’on ne veut plus rencontrer)

(2)  (Mise dans sa poche, le phosphore restant s’échauffa au contact de la chaleur de son corps, l’obligeant à la retirer et à la jeter précipitamment, témoignage de sa fille Marie-Louise en 1991).

(3) rue Albert-Réville depuis 1949

(4)rue Eugène-Desteuque depuis 1903

(5)Place Aristide Briand depuis 1932

(6) Place du Forum depuis 1932

(7) (rue Camille-Lenoir depuis 1932)

(8)  (rue Raymond-Guyot depuis 1946)

(9)rue des Jacobins depuis 1924)

(10)  Auguste Nouvion (1852-décédé le 3 juin 1917 à Reims, époux de Céline Jacquet)

Prochain article: (4) Carnets du rémois Louis Guédet: 9-13 septembre)Prise d’otages et bombardements

(2) Carnets du rémois Louis Guédet (1-4 septembre 1914)

Voici la suite des carnets de guerre écrits par maître Louis Guédet, notaire, resté à Reims durant toute la guerre 1914-1918. Des carnets décryptés par son petit fils François-Xavier Guédet.

Mardi 1er septembre 1914

9h1/2 soir. Samedi et la veille vendredi exode toujours déprimante des émigrés qui fuient l’Invasion. Mais pourquoi donc ne pas parquer ces gens-là !
Je pars avec Robert à St Martin (NDR. Saint-Martin aux Champs)

vers 3h. Bousculade, empilade ! Et mauvaises nouvelles à l’horizon… Nous attendons 3 heures à Châlons.  Pas de nouvelles intéressantes.
Avant de partir j’avais donné l’ordre à Heckel mon caissier de m’envoyer une dépêche au cas où l’armée allemande progresserait vers Reims afin que je puisse revenir à mon Poste. Durant le trajet de Reims à Châlons nous avons voyagé avec la femme d’un officier d’artillerie de La Fère qui disait que les Prussiens avançaient fortement de ce côté. La Coulée de l’Oise sur Paris.
Arrivons à St Martin vers 8h. Tout mon petit monde va bien. Ma pauvre femme s’inquiète. Nous causons le soir de ce qu’il faudrait faire en cas d’invasion sur Reims et Châlons. Je n’hésite pas : Fuir avec ses cinq  enfants vers Granville (Manche) chez les Paul Bataille, par Vitry-le-François, Troyes, Orléans, puis de là vers Granville.
Le dimanche matin nous envoyons une dépêche pour demander à Berthe Bataille si elle reste à Granville. Nous recevons réponse lundi que « nos lits sont prêts ». Dimanche pas de nouvelles d’Heckel ! Lundi matin vers 8h j’entends le canon pendant une heure, cela m’inquiète. Ma pauvre Madeleine croit que ce sont des exercices de tirs du camp de Châlons. Je la laisse dans cette croyance mais la suite me dit que je ne me trompais pas. On approchait de Reims et de Rethel.
Journée lourde de chaleur, du reste comme depuis l’ouverture des hostilités ! A 2h1/2 dépêche d’Heckel : « Revenez d’urgence avec famille » Affolement de ma femme et angoisse des enfants qui sentent qu’une heure grave approche peut-être. La fuite éperdue… vers l’inconnu. Je les quitte pour prendre le train. C’est peut-être la dernière fois que je les vois… d’ici longtemps. Madeleine pleure, mes petits m’embrassent avec des yeux apeurés… ils ne comprennent plus… ils ne comprennent pas… Si, ils comprennent qu’il se passe quelque chose qui fait le vide devant eux. Jean et Robert m’accompagnent jusqu’à Châlons « aux nouvelles ».

A Vitry-la-Ville, mauvaise impression des Gendarmes qui sont avertis de se tenir prêts à partir. A Châlons semblant de meilleures nouvelles, je rembarque mes deux grands à 6h11 en leur recommandant leur Mère et les 3 petits. Le calme et d’attendre de mes nouvelles. Je pars de Châlons plus calme à 7h13, nous arrivons à 10h1/2. Reims morne est là, j’apprends que le canon a tonné près de Rethel et Vouziers et même vers Tagnon.
Affolement, débandade, panique de toute la « Gentry » Rémoise.  (NDR.)Deux lignes de rayées) malgré les instructions… (rayé) Maaaarrrccelle ! son lâche de mari) avec toute sa smala et 4 domestiques ! C’est peu pour une Duchesse de son acabit. Et comme on a ouvert (cambriolé) une dépêche de Berthe Bataille qui disait à Madeleine de venir, on s’est empressé de prendre l’invitation pour soi ! Elle est de plus en plus complète, ma petite bécasse de belle-sœur (1). Adieu j’espère et bon débarras !! Bon voyage !
Ce matin 1er septembre, nouvelles plutôt lugubres, on me dit tout ce qui s’est passé ici : une débandade de 10/15 000 nobles Rémois me dit-on. Les dames de la Croix-Rouge et non des moindres ! Mmes Werlé, Pierre de la Morinerie. Toute la noble séquelle.
Ce soir des nouvelles plus calmes… mais encore peu rassurantes.
Quelle journée ! Je commence à me décourager, surtout quand je me pose la question de savoir si je dois faire partir les miens à Granville. J’ai envoyé une dépêche pour dire d’attendre, mais de se tenir prêt. Bref ! J’ai souffert terriblement de cette incertitude. Que sera demain ?!
Mon désir est de patienter jusqu’à la toute extrémité, car déclencher le mouvement de départ de mon petit monde et deux  jours après apprendre la Victoire !!
Quel point d’interrogation ! Quelles angoisses !! Que sera demain ??
Toutefois notre droite dirigée par le Général Pau qui était à Tagnon hier soir encore a refoulé, bousculé les Prussiens, mais ceux-ci glissent toujours sur notre gauche sans pouvoir nous tourner, tout en progressant vers Laon… Soissons… vers Paris !!
Mouvement très curieux s’il est voulu de nos chefs!  qui s’il s’orientait selon leurs vues amènerait l’acculement des allemands sur Paris et leur encerclement. Alors ?? (Raisonnement enfin compris par l’État-major allemand et qui aboutira à leur retraite précipitée…)
Attendons ! Demain nous dira si c’est un Sedan allemand qui se prépare !! Quel anniversaire tragique. Pour ce pauvre Wilhem !! le Petit, le Klein !!

Mercredi 2 septembre 1914

Les ponts sautent

9h1/4 soir. Oh ! L’horrible journée !! Ce matin, après une nuit plutôt douloureuse, il me fallait prendre une détermination pour faire partir ma femme et mes enfants, tout ce qui m’est cher !!, nouvelles des journaux rassurantes. Je me dis j’ai le temps ! pour envoyer une dépêche… on se tient.
Vers 8h je descends dans mon cabinet et je sonne le téléphone pour téléphoner à Maurice Mareschal pour lui dire que j’ai les fonds de l’oncle Césaire et que je vais les envoyer. Pas de réponse !! Je resonne, rien, c’est grave me dis-je. Je saute à la Poste pour voir si je pourrais télégraphier ce qu’il y a, accident d’appareil ou… quoi ?… Hélas ! Je demande : « Puis-je envoyer une dépêche ? » Un soldat surgit du guichet du télégraphe au lieu de l’employé ordinaire de service, et me dit : « Plus de dépêche depuis 1h ». Vraiment ! Je m’impressionne devant cette réponse. Que faire ? Je saute chez le Beau-père qui se purgeait, il avait bien choisi le moment !, je lui dis que je ne puis plus prévenir Madeleine de partir pour Granville (Manche) et que je vais aviser. Lui, vautré sur son lit me dit : « il ne faut pas vous émotionner !! » J’te crois !!
Je file sur le boulevard de la République de la rue des Consuls en me disant que faire ? Aller à la Gare pour trouver quelqu’un qui aille à Châlons et obtenir de lui de prévenir ma pauvre femme et mes pauvres enfants. Quand j’aperçois Mt Chappe avocat, adjoint au Maire de Reims qui descend d’une auto en face de chez lui. Je l’agrippe et lui dit « Impossible de télégraphier à ma femme de partir loin des lignes de combats : connaissez-vous un moyen ? » D’un geste las ! il me dit : « Rien à faire, mais Georges Théron est là dans son auto qui vient de me conduire ici. Il part pour Châlons, demandez-lui ce qu’il peut faire ».

D’un bond je suis sur mon G. Théron et lui dit à brûle-pourpoint : « Ma femme et mes enfants sont entre Châlons et Vitry-le-François, j’arrive de la Poste pour leur télégraphier de partir à Granville se mettre en sécurité. Impossible ! Chappe me dit que peut-être vous pourriez m’être utile dans l’occurrence. « Pouvez-vous ??? ! »

« Tout ce que vous voudrez M. Guédet, écrivez-moi ce que je dois dire, à Châlons je télégraphierai à Mme Guédet. De toute façon je lui ferai parvenir votre dépêche, ne vous inquiétez pas ! Je vous le promets ». Le temps de griffonner cette dépêche sur une carte de visite « Mme Louis Guédet St Martin-aux-Champs par Vitry-la-Ville (Marne). Pars d’urgence Granville Guédet »

« Adieu M. Guédet, je vous le promets » Oui je suis sûr qu’il fera l’impossible pour prévenir ma pauvre femme !! Dieu ! c’est l’exode ! que j’ai déclenché. Pauvres miens ! après ce que j’ai vu ici ! Oh ! que mon pauvre cœur saigne !!

La clinique Mencière

Je le quitte sur une poignée de main, un sanglot et je file sur la clinique Mencière où est Mareschal qui y est encore. Je cours et je me cogne dans lui au pont tournant de la rue de Vesle. Je lui dis mon inquiétude et sur sa réponse de ne pouvoir rien télégraphier parce que militaire, il ajoute : « J’emmène Jacques. Eh ! bien ce que tu ne peux faire Jacques le fera ! » (Jacques Wagener son chauffeur) Oui entendu ! un flot de fuyards et puis Mareschal disparu… Le reverrai-je ? Lui sera vivant après la guerre ! mais moi, le serai-je ? Si on brûle Reims.
Déjeuner chez les Peltereau avec Charles Heidsieck (Déjeuner que j’ai accepté malgré les impairs du confrère naguère !!)… Déjeuner insignifiant comme intérêt. Peltereau est déprimé. Sa femme aussi chatte, qui en résumé trouve que c’est une belle occasion de rester ici à son Poste (son mari) parce qu’on espère bien que par la suite… On vous en saura gré !? C’est colossal comme disait ces bons allemands ! Nous prenons le café dans le jardin, et là trois coups de canon ! Madame (Peltereau) blanchit, Monsieur (Peltereau) verdit. Moi et Charles Heidsieck nous nous disons : « çà y est ». Nous disons : « çà y est » on faisait sauter les ponts et rails etc…
Givelet nous arrive de Courcy, fort impressionné… Tout cela me fait voir bien des intrigues… notariales !! L’avenir nous dira le reste. Marche, mon cher confrère, combien ! sous le canon tu n’en n’es pas plus brave !! Mercant (NDR. marchand)  ! Va ! Oui Mercant… mais Notaire : jamais ! Depuis la déclaration de Guerre je me suis sacrifié, éreinté ! pour les autres !! Quand j’aurais pu tout aussi rester avec mes pauvres Petits et ma femme pour jouir ces dernières heures que je les ai vus, mais loin de moi le soupçon d’une pensée de lucre dans ce que j’ai fait… Noblesse oblige !! mais l’autre pense autrement !! çà ne m’étonne pas. Dieu jugera !! et j’espère en voir les résultats et les résultants… La Guerre n’empêche pas les affaires ! Dieu ! Je n’ai pas de révolte suffisante pour ce genre d’opération, quand la France râle peut-être… déjà !! sous l’étreinte des Soudards Germains.
Je rentre au son (non du canon) mais des ponts et rails qui sautent et je descends mes minutes (20 ans) à la cave. Fièvre, agitation etc… Heckel, Millet et mes deux petits clercs (en blanc, non cités), forts dévoués simplement. Cela repose des… problèmes élaborés par M. Peltereau (de) Villeneuve ! Le soir je fais le tour des promenades avec Léon Collet après avoir expédié au cirque armes et cartouches. Les reverrai-je jamais ! adieu mes vieux compagnons de chasse, adieu mes poudres T ! (NDR.Poudres de chasse mises en vente à partir de l’année 1900) C’est dur !
Léon Collet, dis-je, est fort inquiet mais ferme, nous causons comme on peut causer quand on sent l’ennemi qui vous guette. Serons-nous mangés à la croque au sel… ou au vinaigre. Là est toute la question.
Je rentre pour dîner. L’appétit n’y est guère, que nous donnera la nuit ? Demain ? Nous sommes entourés par les troupes du Général Pau. Que le Dieu de la justice, du droit et des armées nous sauve ! il est temps ! grand temps !
Mais se que je souffre ! où sont mes aimés, ma femme, mes chers petits. Dire que je suis là à écrire ! Quel toit les abrite maintenant !! Quelle angoisse ! quel cauchemar pour oreiller ! J’ai souffert en 1870 – 71 à 8 ans. Mon Dieu pourquoi m’imposer cette souffrance à 52 ans ! Voir deux Guerres dans sa vie c’est trop ! ou alors quelle récompense donnerez-vous à nos chers Miens ! Pauvre femme, pauvres petits ! Que je souffre !
Ces coups de mine ou de canon m’entrent dans le cœur, et chaque coup résonne, et combien plus fort en mon cœur de vieillard qu’en mon cœur de 8 ans !Quel souvenir, quelle impression à 44 ans de distance !! C’est le même choc sourd, mais plus douloureux puisqu’il est doublé du souvenir d’enfance et de l’angoisse de l’absence des miens, de l’isolement. Je suis seul ! seul !! avec les soucis de mes chers petits et de ma femme en plus en 44 ans de distance. Comment craindrai-je les shrapnels allemands, le bombardement, l’incendie, le pillage. Je suis seul ! seul !

10h1/2 soir .Quelle nuit calme ! Il me semble entendre des coups sourds ! Est-ce le canon ou le battement de cœur de nos soldats qui nous entourent ? et qui veillent !? Oh ! un coup de canon !? qu’est-ce ? à cette heure ??! Non ce doit être un coup de mine qui fait sauter un pont… Que sera le réveil ? …Demain ?… …Demain ?!…

Jeudi 3 septembre 1914

5h soir. Demain ? c’est la reddition ! la capitulation ! Reims est considérée comme Ville ouverte et les allemands entreront demain dans la Ville. Moyennant 25 millions, parait-il, on rendra à la Ville sa vie normale ! Je ne puis en écrire plus !
9h soir .Et mes pauvres petits et ma pauvre femme ? Sont-ils partis ou non ? Quelle angoisse, surtout après avoir vu les exodes des jours passés, que je souffre !
Tous les postes abandonnés hier. La gare ce matin était lugubre, plus rien, toutes portes fermées et grilles de la cour fermées, plus un wagon ! que c’était morne, et je ne savais pas le reste ! Ce soir à 8 heures, réunion du conseil municipal, que va-t-il se passer ? Oh ! nos Rémois sont si braves !! Une bombe jetée rue Hincmar par un « Taube » a suffi pour les agenouiller, non les aplatir !! Ils diront : Raison, sagesse, prudence et surtout négoce : juifs ! va !! Du reste les Rémois ont toujours été comme cela depuis César jusqu’à nos jours en passant par la Guerre de cent ans et 1814 (voyez A.Dry) (Reims en 1814 pendant l’invasion, par A.Dry, Plon 1902) !! J’entends encore quelques coups de canon du côté d’Ormes et Bezannes, (la capitale des Bataille). Les Prussiens ont tourné la ville et ils refoulent nos troupes, qui se sont volatilisées ! En somme depuis hier matin nous n’avons pas vu un soldat, français ou prussien !! C’est singulier !
Je me demande ce que le Beau-Père va me sortir de sa réunion du Conseil Municipal de ce soir. Il trouvera cela très bien, sa peau ni sont ventre ne seront crevés. Et sa bonne bourse pas trop ébréchée. A quand le Champagne offert par lui à nos bons allemands ?
Ce que je vais entendre de lui et d’autres Nobles Rémois dont les femmes sont si braves !! Ce sera curieux, oui, mais surtout fort triste. On aura évité le pillage, l’incendie etc… soit !… mais la France ne vaut, ne vaut-elle pas mieux qu’une Rançon de 25 millions ? Avec ces 25 millions Reims aurait pu facilement à mon avis panser ses blessures et relever ses ruines !!
Mercants !! Mercants !! (NDR. marchands avec un sens péjoratif) disais-je. Non. La Bédite Gommerce ! Y compris le Beau-Père. Peu lui chaud que sa fille, ma pauvre Madeleine, soit dans le flot de l’exode avec ses cinq  petits ! Vieux lâche, vieux ladre. Vieux banquier Juif de Frankfort an der Main ! Il a sauvé sa peau, cela suffit ! Malédiction sur lui et son lâche de fils. Le Directeur de la Pièce humide, ce qu’il a dû faire dans ses culottes quand il lui a fallu chercher des blessés à 25 kilomètres s’il vous plaît de la ligne de feu, mais aussi il a fui aussitôt vers Montereau, pourquoi pas au-delà des Pyrénées. Et mes pauvres petits, et ma pauvre femme qui sont sur les chemins. Oh ! Quel cauchemar ! J’aurais préféré être bombardé, tué par un shrapnel allemand. Ce qui ne serait pas du goût des Rémois ! Oui, chacun son goût ! L’Honneur ou l’argent, quoi ! Les Rémois n’ont pas hésité ! Vous n’en doutez pas !

(1)  Marthe Benoiston, épouse de Marcel Bataille , directeur des Galeries Rémoises (1884-1972

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(3) Carnets de guerre de Louis Guédet (4-12 septembre 1914) Les Prussiens occupent la ville

1.-Carnet de guerre du Rémois Louis Guédet: 29 juillet – 31 août 191477

9fd7561ab8238dc5ee92c8020c92c09dNotaire rémois, maître Louis Guedet, resté à Reims durant toute la première guerre mondiale a raconté  au jour le jour, par écrit,  ce qu’il vivait dans la cité champenoise. C’est son petit-fils François Xavier Guédet, jeune retraité,  qui s’attache aujourd’hui à décrypter ces écrits endormis jusque l’an dernier dans un grenier. En voici les premiers feuillets (1)

Mercredi 29 Juillet 1914

10 H soir. Je rentre de la Chambre des Notaires où nous avions réunion pour l’examen du dossier de Maître Labitte notaire à Verzy et il me reste une impression de notre réunion durant notre dîner habituel, de calme, de sérénité de confiance même… de désir de la guerre en raison de la situation actuelle. De sept  que nous étions, trois partiront dans les 48 heures : Chémery, Démoulin, Jolivet, eh !

Mon Dieu ils parlent de leur départ éventuel comme s’il s’agissait d’un simple rendez-vous.

Nous les vieux, (Guédet, Peltereau, Labitte, Lefebvre) nous sommes aussi calmes et tous les sept nous sommes unanimes à dire que ce soit plutôt tout de suite que plus tard – nous avons des chances – nous gardons notre sang froid.
Je vous avoue que ceci me touche plus que toutes les manifestations, (genre juillet 1870) on se sent, on a confiance en soi, on accepte le sacrifice sans forfanterie, on aurait cru que nous causions d’une partie de chasse. Nous sommes forts puisque nous sommes calmes, cela m’a fait du bien de nous voir, aussi unissons-nous, notaires qui nous rendons compte de toutes les conséquences de la « Guerre ».
Avant de rentrer, j’ai quitté Jolivet, Peltereau, Labitte en vieux amis. Jolivet me disant « Je vous ai donné ma procuration pour ma femme, je compte sur vous au cas où nous ne nous reverrions pas d’ici…là…à Berlin, quoi ! »

« Entendu ! » dis-je, et Labitte « Moi, j’y serai avec l’ami Guédet, quelle flûte nous boirons », et Peltereau d’ajouter: « Je risquerai une crise d’estomac ! »
Je passe à la gare, la cour est noire de monde en calme, un calme qui était impressionnant. Tout le monde disait on sentait qu’on acceptait le sacrifice et on disait : espoir de Paix ? ou Guerre ? Je crois qu’on préférait celle-ci (la Guerre) plutôt que celle-là (la Paix).
Oui on en a assez !!

Jeudi 30 juillet 1914

8H soir . Journée sans nouvelles : on fait le vide ! Plutôt mauvais signe ! Plus de dépêches affichées sans les péristyles des Banques. On est fiévreux en même temps que calme et…fataliste, avec une pointe de regret si cela ne claquait pas ! Tout le monde sent que c’est une occasion de liquider la situation et la dette de 1870 – 1871. Je vais voir les journaux à la gare.

Vendredi 31 juillet 1914

10h soir. Impressions, oui ! Et peut-être souvenirs !!? Quelle nervosité ! Quelle fièvre, je crois que j’en ai aussi. Dans la journée, bruits contradictoires. Les russes vont entrer en Autriche, Berlin en état de guerre (mobilisation) avec la révolution dans ses rues. L’Angleterre est mobilisée… etc …

En France le mutisme. Les régiments partent ! Non, ce n’est pas vrai ! Si, ils sont partis ! Et que d’histoires ! Ce soir je rentre de la gare dont la cour est noire de monde.  Pas de journaux à 9H1/2. On cause on jase. M. Nocton, gérant de la Caisse d’Épargne me dit qu’il vient de rencontrer le Colonel de St Just armé de pied en cap, en vraie tenue de campagne, casque encapuchonné, épée en fourreau de serge etc etc… on dit que les dragons embarquent en ce moment et qu’à 11h ce sera le tour du 132e …alors ? Çà y serait ou près de l’être. Nous saurons cela demain matin.
Dans la journée affolement, plus d’argent, les banques ne paient plus qu’en écus et billets de 20F et 5F. Les fameux billets de l’année terrible (1870 -71) sauf que ceux-là sont datés 24 septembre 1874. Plus rien dans les maisons d’alimentation… Le sel est introuvable ou donné parcimonieusement;  plus de sucre, quant aux conserves…cela est déjà de la fiction ! le riz, les légumes secs, les pommes de terre ? Hier 30/35 centimes la livre, aujourd’hui 0F80 !!! etc… etc… J’ai fait ce que peut faire humainement et professionnellement. J’ai une réserve. J’ai fait virer à la Banque de France semblable somme. J’ai fait ce que j’ai pu, mes valeurs en dépôt sont dans un coffre à la Banque de France, je n’ai donc rien à me reprocher. Je n’ai plus qu’à attendre.

Samedi 1er août 1914

16e1h soir.  Matinée lugubre ou en attendant d’autres, on mobilise bien qu’on s’en défende. Les 16e et 22e dragons et 132e de ligne sont partis cette nuit. Ce matin 3 classes sont convoquées. La plupart des grosses autos mobilisées comme les chevaux hier. On ne rencontre que femmes et enfants les yeux rouges.  Mennesson-Champagne m’a dit tout à l’heure que la guerre était inévitable et que l’on y allait. Michaud m’a téléphoné tout à l’heure que Guillaume le bandit ! l’assassin ! aurait donné 18 heures à Nicolas II et à Poincaré pour s’incliner et promettre de ne pas mobiliser !! Est-ce exact ? – et que la mobilisation générale était décidée et l’ordre donné cette nuit à minuit. Tout est sans dessus dessous soit mais on est calme et on est… comme un homme qui va se jeter à l’eau !! on devient fataliste ! On sent que l’heure est venue et qu’il n’y a rien qui puisse arrêter «la Boucherie » !
Je pars à 3h16 pour revoir les miens chez mon Père. Je ne sais quand je pourrai revenir. Je projette d’être là lundi soir ou mardi midi mais! Et comment reviendrai-je, en chemin de fer ou à pied, après tout ce n’est que 40 km…..à avaler.
Dieu protège la France !!

Lundi 3 août 1914

1h soir.  Je remonte un peu les événements. Le premier août, journée affolante avec les gens qui vous assaillent, la fièvre et la folie dans les rues à 3 heures je pars dans un train de rappelés pour Châlons. Tous sont calmes, gais, on sent qu’ils s’en vont sur le front ayant fait le sacrifice de leur vie, que nous sommes loin des braillards et avinés de 1870 ! C’est réellement réconfortant ! J’arrive difficilement à St Martin à 8h du soir, le cheval de mon père ayant été réquisitionné dans la nuit précédente. Tout mon petit monde calme mais un peu inquiet et ne comprenant pas tout cela, ils ne savent pas ce que c’est. Après une pause comme il faut que je rentre à Reims le dimanche 2 août avant 6 h si je veux rentrer à Reims. Nous décidons avec ma pauvre femme fort courageuse, qu’elle restera avec les petits et grands chez mon Père dans la crainte de la disette à Reims. Je repars à midi et ½ pour le premier train qui s’arrête à Vitry-la-Ville.
Je suis sans nouvelles des miens. Je reçois seulement une lettre de Madeleine du 31 juillet !! Je n’en suis pas surpris. Matinée en ce matin agitée, mais le calme revient dans nos études – nécessairement il n’y a plus d’hommes, je crois que nous fermerons complètement ces jours-ci, je resterai seulement à mon poste, rien de plus. Touzet (principal clerc), Louis Leclerc, Lorillot sont partis sur le front. Ernest Leclerc est venu me serrer la main. Très crâne, très froid en même temps, il m’a promis de me rapporter un casque de prussien !! Dieu l’entende !! Mon expéditionnaire M. Millet m’apprend qu’on vient de surprendre deux individus qui cherchaient à déboulonner des rails sur le pont du chemin de fer d’Épernay, on en a tué un et arrêté le second. C’est un enfant qui s’en est aperçu et a prévenu la troupe. J’espère que ce second là ne fera pas long feu.
Des blessés des escarmouches vers Longwy nous arrivent – mais, malgré les rumeurs, rien de sérieux – il faut s’y attendre.

Mardi 4 août 1914

La guerre est déclarée

declaration
4h3/4 soir . On ne peut sortir dans les rues sans que l’on sente la fièvre et le cœur serré. Je quitte Béliard, mon jeune confrère à la savonnerie veuve Boutinot 57/59 rue Ernest Renan où sa compagnie : la 11e du 46e territorial est cantonnée en attendant qu’il parte cette nuit vers 1 h du matin pour Verdun. Il fait ce qu’il peut pour être ferme, mais en nous quittant nous n’avons pu que nous embrasser les larmes aux yeux. Il laisse une toute jeune femme avec deux enfants dont un de quelques mois à peine.

bouillon kubEn revenant au coin de la rue du Mont d’Arène et de la rue de Courcelles 34, je vois s’arrêter une auto d’où descendent le commissaire de police des 2e/ 4e cantons avec le secrétaire du Bureau de Police central et des agents qui, une pince monseigneur à la main se mettent à faire sauter un écriteau « Bouillon Kub » sur un volet et en brisent l’émail sur place aux cris de « Vive la France ». Comme je demandais pourquoi au commissaire de police, celui-ci me dit en me serrant la main « Je ne puis vous rien dire mais vous devez deviner ! » Quelques pas plus loin j’apprends qu’il y aurait eu une émeute à Paris suscitée par la déclaration de guerre et par le bruit que l’on aurait fait courir que Maggi et Kub auraient empoisonné leurs bouillons (en plaquettes) pour empoisonner les gens et les soldats ? De là fureur du peuple et mise à sac de toutes les maisons et succursales de Paris détenant ou vendant ces produits !! On a voulu éviter pareil fait ici.
Tout cela n’est pas beau et donne à réfléchir sur ce que nos soldats laissent derrière eux : La Révolution avec la Guerre sur la Frontière !

9h1/2 soir . Le sort en est jeté ! La guerre est déclarée par l’Allemagne contre la France. Vandales ! Sauvages !! Soyez maudits allemands ! prussiens ! bavarois ! Et que les prophéties d’Hermann de Lenhnin soient accomplies. Que les Hohenzollern soient anéantis !
A 44 ans de distance : la prédiction de Mayence s’accomplit ! « L’Alsace et la Lorraine seront ravies pour un temps et un demi-temps » (30 ans + 15 ans = 45 = (1870 à 1914/1915) ? singulière coïncidence !)
« Les Français ne reprendront courage que contre eux-mêmes » Oui ! les Français ne reprennent courage que malgré eux-mêmes ! Parce qu’ils ne voulaient pas la guerre. Et c’est l’Allemagne, la Prusse qui nous met le couteau sous la gorge ! Qu’ils en gardent la responsabilité après le Faux d’Ems ! Le guet-apens d’Autriche !! C’est complet ! Dieu nous protège et nous donne la Victoire et l’anéantissement jusqu’au dernier des officiers allemands, qui rêvaient que carnage et guerre, et que l’orgueil teuton soit à jamais écrasé ! abaissé ! piétiné !
A quand la Victoire complète du Bois des Bouleaux « Ce jour-là il commandera à 7 espèces de soldats contre 3 au quartier des Bouleaux, entre Hans, Warl et Padeborn ». Aura-t-elle lieu les 16 – 17 – 18 août 1914 ? Ce serait une belle revanche de nos victoires de Gravelotte, St Privat qu’on a appelées des défaites… Si nous avions eu autre chose que Bazaine !
Mais cette fois-ci il n’y aura pas de Bazaine ! A bientôt les journées du « Bois des Bouleaux » qui existent bien à l’endroit indiqué dans la prophétie de Mayence ! et d’Hermann !

Mercredi 5 août 1914

M. Ensch, photographe luxembourgeois arrêté pour espionnage

 

bon marché
Des voitures du Bon Marché de Paris comme celles-ci transportaient les troupes vers le front.

11h matin.  En venant de faire une course rue Chanzy je viens d’être arrêté au Théâtre par une colonne de 20 à 30 autobus de Paris et de voitures du Bon Marché de Paris qui vont sur le front. Un chauffeur et un soldat guident chacune des voitures et dans la dernière 10 mécaniciens en soldats. M. Hurault, de la Haubette, notre conseiller général me dit ces autobus et voitures passent ainsi depuis minuit. Chaque colonne s’arrête sur la route devant chez lui pour se ravitailler en essence et pour manger. Il est étonné du calme, du sang-froid et de la joie de ces hommes qui vont là-bas !
J’ai rencontré aussi la femme de Ensch, le photographe, qui m’a appris que son mari avait été arrêté dimanche dans la journée comme espion. Il était luxembourgeois. Est-il bien réellement coupable ? C’est à voir. L’avenir nous le dira.
8h soir. Ce matin vers 11h comme je revenais de la rue Chanzy je suis arrêté au Théâtre par une colonne d’autobus de voitures du Louvre, du Bon Marché, etc… qui remontaient de la rue de Vesle et marchaient à la frontière. Il parait que depuis minuit ces autobus n’ont pas cessé de passer ainsi. Ils s’arrêtent à la Haubette en face de Monsieur Hurault, font leur plein d’essence, les hommes mangent et repartent. J’ai remarqué et je me suis laissé dire que ces voitures devaient avoir à transporter les viandes sur le front (en effet il y a des crochets de bouchers accrochés aux coursives) et ramener les blessés.
A 4 h comme j’étais à la gare je suis interpellé par un chef de train que je connais qui me crie : » Oh ! Mr Guédet si vous saviez comme çà tape à Givet ! » Il venait de cette ville d’où on entendait ce matin une canonnade épouvantable dans la direction de Namur et Liège. Voilà donc le plan de campagne de l’Allemagne bien défini et bien dessiné.
Comme j’étais sur le quai, je vois un curé, bon gros gaillard de 40 ans qui causait avec des aviateurs et des employés de chemin de fer, je m’en approchais de celui-ci, il racontait qu’il était curé à quelques kilomètres de Moineville et qu’il connaissait très bien le curé qui venait d’être assassiné par les sauvages (des prussiens) voici comment cela se serait passé : Une troupe d’allemands arrivent dans le village, un officier aperçoit le curé sur sa porte, il l’aborde et lui demande son livret de soldat. Le curé lui répond « Pourquoi faire ? »

Le prussien lui dit « Vous êtes mobilisable ? »

-Le curé « Cela ne vous regarde pas ! »

Pan ! une balle dans la tête et l’assassin s’en va ! Ce sont les mœurs gratiennes et… élégantes de cette race-là ! Vandales ! Sauvages ! Brutes !
Parent, l’un de nos gardes de Nauroy passant à Reims pour rejoindre à St Mihiel nous apprend la mort presque subite de Thuly, notre vieux garde collègue de Parent et Lallement. Pauvre Thuly ! que de parties nous avons fait ensemble. Il connaissait si bien son terrain de chasse ! avec son franc parler, ne se gênant pas pour vous dire : « eh ! Mr Guédet que vous tirez donc mal !! Eh bien quoi !! çà va pas ? V’n’avez donc pas de plomb dans vos cartouches ! » Mais quelle joie quand on tirait bien !! « Çà va…ça va bien ! »
Tirez M. Guédet : « voyez-vous ce maquereau là (un lièvre) qui vient se faire casser la… figure ! (on ne parlait pas encore de Mme Caillaux) Viens ! viens ! mon vieux ! là….. à vous Mr Guédet ! »

Puis, la bête tuée : « J’te l’avais bien dit !!! Tiens v’là pour la peine (prononcer comme pain) » en lui donnant le coup de grâce !
Et quand il disait à ce brave Caillau (ne pas lire Caillaux avec un x) « Mais M’sieur, c’est un carnier de chasseur d’alouettes !! » en élevant le carnier minuscule de Caillau du bout de son petit doigt ! Puis une heure après quand Caillau avait manqué tout ce qu’il voulait, Thuly s’arrêtant digne et disant : « Excusez-moi M’sieur, mais m’est d’avis qu’vous tirez comme une vache !! » et encore plus digne retirant le carnier minuscule de Caillau et le lui rendant d’un geste d’empereur « T’nez M’sieur Caillau, j’vous rends, car je n’chasse pas avec des chasseurs d’vot acabit qui manquent à tous coups ! on f..terait les perdreaux dans votre culotte qu’vous les manqueriez encore ! Et puis vous n’avez pas besoin de Porteur ! »  Et ma foi il lâche mon Caillau ! qui en est resté tout baba !
Et encore quand je l’ai laissé attendre son furet sur un terrier par une neige, une neige épouvantable pendant 1 heure alors que je furetais avec Henriet et d’autres furets je l’entendais sacrer ! tempêter ! jurer ! tous les Saints du Paradis… Et enfin revenant le revoir sans savoir trop ce que je lui dirai pour causer « Eh bien Thuly, et votre furet ? S’gaillard là ! y n’sort pas ! J’n’sais c’qui tripotte là dedans !! Bon sang ! d’bon sang !! « Mais Thuly, regardez donc si votre autre furet est dans la boite ou est-il avec l’autre dans le terrier ? »

Mon Thuly ouvre sa boite à furets et…stupeur, les deux furets dormaient tranquillement en rond et au chaud dans leur paille !! Je verrai toujours la tête de ce pauvre Thuly !! Aussi il ne fallait pas trop lui parler de cette aventure, car tous les noms d’oiseaux de son répertoire défilaient la parade.
Pauvre et cher Thuly, il avait fait le siège de Paris dans les mobiles, nous nous étions frôlés souvent quand j’allais voir les mobiles de nos pays de la Vallée de St Martin, Cheppes, etc… avec ma Mère…leur Providence ! nous ne songions ni l’un ni l’autre que 25 ans plus tard nous chasserions ensemble ! quelles bonnes causeries faisions-nous ! alors ! que sa mémoire survive, c’était un brave homme ! Je lui devais bien ce quelques lignes que mes Petits et Grands (enfants) liront avec plaisir je n’en doute pas avec émotion, l’ayant aussi connu lui qui leur a fait tuer avec Lallemant et Parent leurs premiers lapins, perdreaux, lièvres et faisans ! Je l’aimais et… je n’ai qu’un regret c’est qu’il n’ait pas vécu encore quelques semaines de plus. Il aurait il est vrai revécu des heures douloureuses qu’il avait connues comme moi en 1870 l’angoisse de l’inconnu. Du silence, du vide, mais il aurait eu la consolation et la joie de connaître en plus : les heures de la Victoire de la France et de son Triomphe sur les barbares !
Thuly, du moins, vous avez la consolation de savoir là-haut… La grande nouvelle : la Bataille est gagnée ! Nous sommes vainqueurs ! Cri que je ne connais pas encore ! mais que j’espère… Que j’attends de toutes les forces de mon âme !
Thuly, priez Dieu pour nos enfants, pour ma femme, pour mon Père et pour moi : que Dieu nous protège et surtout que Dieu sauve la France et lui donne la Victoire ! Et nous irons tuer ensuite des lapins en souvenir de vous à Nauroy.
10h soir. Je rentre de la gare porter une lettre pour ma pauvre Madeleine. Reçoit-elle mes lettres ? mes journaux ? Je l’espère mais moi depuis dimanche que je les ai quittés – aucunes nouvelles – enfin prenons patience, courage ! J’irai vendredi soir ou samedi matin à St Martin pour les rassurer s’ils n’ont rien reçu de moi.
Ah ! ces coups de sifflets des trains de la mobilisation (c’est une obsession !) qui mènent tous ces hommes à la Boucherie. Ils me frappent, arrivant du nord et de l’ouest, comme autant de coups de poignards au cœur et au cerveau ! Et le vent me les amène toujours… Ces coups de sifflets stridents, aigus, lugubres dans la nuit – on croirait entendre la Mort sifflant dans des tibias son appel au carnage ! Quand donc le vent tournera-t-il pour que je ne les entende plus ! mais alors ? venant de l’Est-ce serait le canon que j’entendrais !! comme en 1870 !
conscritTout cela et le temps lourd, orageux et ces pluies chaudes que nous subissons me remémorent bien les pages tristes et lugubres si fortement burinées par Erckmann et Chatrian dans « L’histoire d’un conscrit de 1813 ». Waterloo 1814-15 ! Oui mais elles seront à cent ans de distance… les pages glorieuses, victorieuses !! Je vois mes pauvres amis courbant le dos sous la rafale chaude, humide comme Joseph Bertha ! Je vois Béliard humant l’air vivifiant des hêtres et des chênes le matin en marchant dans les bois de la vallée de la Woëvre comme Joseph Bertha avec son camarade de lit Buche qui lui trouvait que c’était bon de vivre dans les bois même avec un fusil de guerre dans les mains !
Oui ! mais ensuite nous revivrons les poèmes des pages exquises de l’ami Fritz !
Comme se sera bon de se promener à travers les vallons, les bosquets et les prairies avec ceux qu’on aime, ou que l’on trouvera réuni sous la lampe familiale ou encore quand on entendra la tempête déferler au dehors et que le poêle ronflera avec son ronronnement berceur ! ce sera la Paix ! ce sera bon vivre au calme…. au… calme !

Jeudi 6 août 1914

9h1/2 soir.  Journée calme !? oui calme !? En apparence ! Quand le soleil brillait les hommes passaient ! passaient vers la frontière ! Toujours la même obsession ! obsession qui vient de me reprendre, de me ressaisir, de m’agripper !
Libre seulement le soir, je suis allé à la gare pour avoir les heures des rares trains qui pourraient me conduire près de mes enfants, de ma pauvre femme, demain. Je cause à l’un et à l’autre de ces braves cheminots qui sont admirables de dévouement, et tout à coup j’entends dans la cour de la gare « La Marseillaise » chantée devant l’entrée de l’enregistrement des bagages où je me trouvais. Weiss le chef de factage me dit : « Venez voir ! » Je vais sur le trottoir au milieu des chariots abandonnés et là je vois 200 hommes petits et grands hâlés qui chantaient ! « Ce sont des hommes ! » me dit mon interlocuteur. Ils arrivent, ils ont passé la frontière pour s’engager : or touchant vraiment le sol de la France à Reims ils le saluaient de notre chant de victoire !! Il y en avait des grands et des petits… l’un de ces derniers, un gamin pas plus grand que mon André représentant 10 ans (il avait 15 ans) à qui je demandais comment il se trouvait au milieu de cette bande : « Monsieur mon frère est là qui a 20 ans et je l’ai suivi ! »

-« Que feras-tu quand il sera engagé ? ».

-« Je le suivrai, les Prussiens en tuent trop chez nous !! il faut que nous en tuions aussi des Prussiens !! »

Pauvre gosse !! Et ils étaient là chantants toujours !
Weiss rentrant à son bureau et voyant mon émotion me disait : « Vous auriez du être là à 4 h, il est arrivé une bande d’alsaciens, 800 je crois, qui venaient de là-bas et l’un des leurs me disait que sur 80 qui avaient tenté de traverser la frontière à travers la forêt il y en avait eu 35 de tués par les douaniers allemands qui tiraient sur eux comme sur des lapins ! » Sauvages ! Et malgré tout ajoutait ce malheureux transfuge il y en aura encore beaucoup d’Alsaciens qui viendront chez nous quitte à être fusillés à la frontière !!
Rentré dans la salle d’enregistrement des bagages je repasse sur le quai de la voie de la gare et je vois passer un train de wagons de marchandises (60 à 80 wagons) bondé de soldats : ceux-là venaient du Mans, ils chantaient sans fanfaronnade et ils réclamaient « la peau de Guillaume ! un employé me disait « Ils sont tous comme cela depuis 8 jours… mais M. Guédet sans bousculades et sans blague de leur part ! Vous savez si Guillaume en revient ! J’en rends mon brassard ! »
Et toujours le même calme, le même vouloir, la même simplicité de ces hommes qui vont vaincre ou mourir.
Mourir ? peut-être ? mais Vaincre ? assurément !

Mardi 11 août 1914

Un p’tit tour pour voir ses proches à Saint-Martin aux champs

2 saint martin des champs
9h1/2 matin. Je suis parti le 7 courant vendredi à 3h de Reims pour retrouver les miens à St Martin. Route longue en chemin de fer, je suis arrivé à Vitry-la-Ville vers 7h et de là à pied pour St Martin… Je suis arrêté dans Cheppes devant un barrage de voitures, il faut montrer mon sauf-conduit. A la sortie de Cheppes, au petit passage du sémaphore, vieille route, même cérémonie ainsi qu’à la barrière de St Martin. Je trouve tous les miens en bonne santé, mais sans grande nouvelle.
Les journées des 8 et 9 passent, on pêche un peu mais le 10 au matin on nous averti qu’il faudra retirer de la Rivière la barque et la rentrer chez mon Père. Cela m’ennuie car c’était une distraction pour mes enfants qui en sont un peu marris.
J’ai quitté St Martin à 3h pour prendre le train à Vitry-la-Ville à 4h.
Nous apprenons les combats de Liège et d’Altkirch et l’entrée des français à Mulhouse. J’arrive à Châlons à 4h1/2 et là on m’apprend que je n’aurai pas de train avant 7h13. Je fais les cent pas sur le quai et là je rencontre Monsieur de Quatrebarbes, de Reims qui file à St Mihiel. Lapique m’accoste et là je bavarde avec lui, M. Raynald (ancien clerc de Duval) avocat à Paris et un ami de Bar-le-Duc, M. (en blanc, non cité), tous trois membres du Conseil de Défense à Châlons. Ils m’apprennent qu’ils ont vu une dizaine de Uhlans prisonniers qui paraissaient assez ahuris, tous parlent parfaitement le français sauf un vieux territorial (landwehr sans doute), qui devait être un magistrat allemand car il ne cessait de réclamer : « Un interrogeoir ! » sans doute il demandait qu’on l’interroge et qu’on le relâche ensuite. Comptes-y : assassin ! Vandale !
En rentrant on m’apprend que je loge un officier trésorier payeur. Je ne sais pas combien de temps je l’aurai. Je ne l’ai pas encore vu.
Tout le boulevard de la République est bondé, côté des trottoirs d’automobiles (camions) de toutes marques de tous genres depuis hier soir.
4h35 soir . Les camions automobiles sont toujours là, alignés comme pour une revue face au centre de la voie, adossés (callés) contre le trottoir depuis la Porte Mars au Cirque.
Je rentre de Bazancourt où j’étais appelé par Mt Loeillot mon confrère de Boult-sur-Suippe pour une levée de scellés à l’effet de représenter des absents. Le juge de paix de Witry-les-Reims n’étant pas arrivé, je n’ai pas quitté la gare de Bazancourt et j’ai fait les cent pas avec Loeillot en attendant mon train de retour de 3h29 (j’avais quitté Reims à 2h1/4) Là je fis connaissance d’un avoué de Paris, M. Chain, 4, avenue de l’Opéra, qui comme capitaine, assure le service des étapes. Il s’embête à mourir en attendant impatiemment l’heure où il partira pour faire son service d’étapes du côté de Coblentz, Cologne, Mayence ou autre bonne Ville de la noble !, de la douce ! Allemagne ! Nous avons causé de Narcisse Thomas son ex-collègue, de Parmantier gendre et successeur d’y celui.
En revenant notre train a croisé 3 ou 4 trains de troupes avec des canons : 155 long, genre grosses pièces – tout neufs –
En descendant sur le quai de la gare de Reims, comme cela m’avait intrigué, j’aborde M. Desplas notre commissaire de surveillance traction qui m’a avoué qu’on livrait une grande bataille sur la frontière. Que Dieu protège nos soldats et leur donne la victoire sans coup férir. Nous avons tous confiance, espoir. J’ai confiance !! en la Victoire !
Demain nous le dira !

Mercredi 12 août 1914

On dit que les Allemands achevaient les blessés

8h3/4 matin. Je viens de recevoir la visite de mon sous-lieutenant trésorier-payeur, qui est de Paris dans l’administration des Postes, son Père aussi, il se nomme Brizard : 27 ans. Il pense être dirigé bientôt vers la Belgique. Il m’a dit qu’il avait vu hier un gamin de 14 ans revenant de Liège, blessé au
poignet gauche, qui lui racontait que les allemands achevaient les blessés et que dans les rues de Liège où il avait été blessé il n’avait dû le salut qu’en faisant le mort et que près de lui 2 ou 3 blessés qui avaient remués avaient été aussitôt achevés à coup de revolver. Sauvage ! Et on prend des ménagements envers les prisonniers allemands qui nous arrivent. C’est honteux on ne devrait leur donner que de la bouillie de farine d’orge ou d’avoine comme ils en donnaient à nos prisonniers en 1870, juste de quoi pour qu’ils ne meurent pas de faim. On me rapportait qu’un de ces prisonniers, officier de Uhlan, avait eu le toupet d’inviter à la chasse l’année prochaine le lieutenant français qui l’escortait. Celui-ci lui a répondu qu’il espérait bien qu’il chasserait chez lui avant sans son invitation.
8h1/2 soir. Toujours peu ou pas de nouvelles. Rencontré Fréville (notre receveur particulier des finances) au coin de la rue de l’Étape et de la rue de Talleyrand en face du Petit Paris, à qui je demandais des nouvelles de son fils qui est dans l’aviation (mais aucune nouvelle) … et en causant de choses et d’autres ayant trait à la guerre il me disait s’être trouvé quelques instants auparavant avec un Monsieur très chic qui convoie en auto des officiers généraux et qui contait qu’ami intime de notre ministre de la Guerre qu’il tutoie, M. Adolphe Messimy, venant avec un corps d’armée de l’Ouest il avait séjourné quelques heures à Paris et en avait profité pour aller serrer la main de son ami Messimy, mais aussi pour tâcher de savoir où se trouvaient ses deux fils partis sur le front et comme tous les autres dont il ignorait la région ou zone où ils étaient puisqu’ici nous ne savons même pas où sont nos régiments de garnison.
Or ce Monsieur demandait au ministre de la Guerre de lui dire tout au moins où étaient approximativement ses deux enfants. Messimy lui répondit : « Mon cher, impossible de vous le dire, mais si je vous disais par contre que d’ici 3 jours vous apprendrez une nouvelle qui vous ferait bondir de joie vous ne songeriez pas à vous inquiéter de vos enfants car s’il s’agit du succès de nos armes. » Qu’est-ce que cela veut-il bien dire ? Nous le saurons dans 2 ou 3 jours.
Porté lettres à la Poste de la gare. Deux tentes sont plantées dans la cour près et en face de la salle des 3e classe (entre le buffet et l’entrée du grand Hall des billets). En revenant par la place Drouet d’Erlon j’ai vu 40 ou 42 autobus massés par quatre de la fontaine Subé à la rue St Jacques côté St Jacques (est) prêts à partir vers la gare.
Appris par dépêche mort d’Edmond Cosson un mien cousin (il ne reste plus que Charles) décédé en son village de Perthes (Hte Marne) près de St Dizier. Je l’aimais bien et puis… que de souvenirs d’enfance et de jeunesse disparaissent avec lui. C’était le bon temps où tout était soleil. Que de parties (1872-1880) de chasses, de pêches à St Martin avec Charles Cosson, Edmond Cosson, Henri Cosson. Albert Oudinot, Narcisse Thomas avoué à Paris, docteur Aluison d’Eurville etc… !! Edouard conduisait « Blonde », son cheval préféré boire au gué du moulin de St Martin et défiant au retour les deux ou trois autres qui l’accompagnaient avec leurs chevaux dans le même but. Partant au galop, arrivant comme le vent dans la cour de la maison et la « Blonde » emballée s’engouffrant avec son cavalier dans l’écurie qui, ne pensant plus à se baisser pour franchir la porte est abattu net les quatre fers en l’air dans la cour. Pas grand mal ! une bosse à la tête qui aurait du le laisser mort… Mais il était arrivé bon premier ! C’est sans doute cela qui l’avait ressuscité !
Heureux jours ! Sans soucis ! Sans tristesse! En verrai-je jamais de semblables ?

Jeudi 13 août 1914

8h1/2 soir Rien de saillant, je suis allé à Bazancourt pour une levée de scellés qui cette fois a réussie !
C’est fini de faire la fête ! il faut penser à ceux qui râlent sur la glèbe où les chaumes vers le Liseré Vert ! La Patrie est au Garde à Vous !
Elle voit le sang de ses enfants couler ! Il faut penser à la Mort ! A la grande faucheuse !

Mercredi 19 août 1914

10h1/2 matin . Je suis parti pour St Martin vendredi courant 14 à 3 heures comme d’ordinaire ; trajet insipide comme d’habitude, lenteur, arrêt de 1h1/2 à Châlons. On nous expulse de la gare. Il faut attendre notre train dehors. Arrivée à St Martin vers 8h1/2. Tout mon monde va bien. Le 15 se passe sans nouvelles. Du reste Saint Martin est d’un calme. On ne se douterait pas qu’on est en guerre. Quelle différence avec Reims ! où il y a toujours du bruit cohue sans désordre, mais fébrilité.
Je conte à mes enfants et à Madeleine que l’officier que je loge m’a dit avoir vu la nuit du 13/14 août un chasseur à pied, blessé et mutilé par les prussiens qui lui avaient coupé les deux oreilles !
Les sauvages ! il vit aussi un gamin de 15 ans avec une balle dans le poignet reçue dans les rues de Liège qui n’avait dû son salut qu’en faisant le mort, les prussiens achevant tout blessé qui avait le malheur de remuer !
Le 16 août je décide d’aller à Vitry-le-François pour tâcher de voir Fernand Laval gendre de M. Lorin des Galeries Rémoises, dont la famille est sans nouvelle.
Anne Laval (Lorin) femme de Fernand Laval, restée avec ses enfants à Cauteret est affolée de ne rien recevoir. Je prends avec moi Marie-Louise et André.
Nous partons à pied pour Songy où nous prenons le train à midi 50, arrivée à Vitry-le-François vers 1h3/4. Entrée rigoureusement gardée, on voit qu’on est au siège du Grand État-major : on le garde bien. Vitry est bondé de troupes : cavaliers surtout, même aspect que Reims comme autobus automobiles etc… qui garnissent toute la Place d’Armes.

Je me renseigne et on me dit que le 6e  bataillon territorial du Génie, la 47e Compagnie dont fait partie Fernand Laval comme maréchal des Logis est caserné à la caserne Lefol près des Halles. J’y arrive et voit Fernand qui me montre la flottille de péniches (40) amarrées à quelques mètres de là sur le canal et dont il commande une des unités. Il doit au premier ordre partir avec son peloton et 4 chevaux, à vide, vers une ambulance du front pour prendre un chargement de blessés qui sera fait et organisé par les infirmiers de la Croix Rouge de l’hôpital évacué, et revenir à un point intérieur qu’on doit lui indiquer à ce moment-là seulement. Je vois M. Maurice Gosset 24, rue des Templiers. Tous deux me donnent des lettres pour les leurs.

Le général Joffre au collège de Vitry

 

joffre
Joffre

J’apprends que le drapeau du 132ème allemand a été apporté par le chasseur à pied qui l’a pris en automobile du front pour le remettre au Général Joffre. Celui-ci est installé avec son état-major au Collège de Vitry, place Royer Collard ; cette place au pied de l’église Notre Dame de Vitry est gardée militairement et encombrée d’automobiles de luxe pour le service du général et de son état-major qui a aussi près de lui des officiers du Grand État-major Belge, Anglais et Russe. Mes deux enfants ont été enchantés de rencontrer dans les rues des ordonnances et des officiers anglais et russes ainsi que des Cosaques. La T.S.F. est installée sur les tours de l’Église et reliée par téléphone au Collège. Le Général Joffre sort peu et ne se transporte qu’en auto. Il se promène quelques fois sur les routes de Vitry vers les Indes, route de Châlons (vers Loisy et St Martin) il est précédé de deux gendarmes, révolver au poing, et suivi de 2 autres gendarmes également au garde à vous, accompagné de deux ou trois de ses officiers armés et de deux ou trois agents de la sûreté armés d’un révolver.
Nous revenons vers 4 h sans encombre.
Je reviens ici mardi 18 après-midi après avoir remis la barque à flot pour mes enfants qui en étaient bien privés, il suffisait seulement qu’elle fut cadenassée et dissimulée dans les herbes ou sous des (arbres) saules et non rentrée dans les habitations.
En rentrant ici même aspect de la ville, mon payeur est toujours là ! Je vois les Lorin, Laval, donne des nouvelles. Vu hier soir Mareschal et sa femme ; on cause toujours sur le même sujet la Guerre. Maurice Mareschal me dit qu’il y a à l’Hôpital Mencière rue de Courlancy où il est affecté comme officier intendant des blessés français, la plupart aux jambes. Un sergent lui disait que les Allemands tiraient trop bas et que leurs balles plus petites que la notre faisait ses blessures rarement graves, par contre la notre cause dans l’organisme des désordres terribles et les blessures sont toutes très graves. Notre supériorité de plus sur ces sauvages avec notre artillerie de 75. Gare à eux. Je crois qu’ils s’en rendaient très bien compte car ils se sauvent aussitôt, et nous aussi nous nous rendons compte de notre supériorité. Les rôles sont changés depuis 1870.

Jeudi 20 août 1914

9h soir.  Toujours le vide, le silence, sur ce qui se passe à la frontière et en Belgique !
On dit ce soir que : 1) les prussiens (les sauvages) ont passés la Meuse entre Liège et Namur (c’est possible) 2) qu’ils ont pris Bruxelles !! (c’est moins possible).
3) que Pie X est mort, çà ? cela se pourrait. Attendons à demain ! les uns ne considèrent cela que comme un évènement secondaire, tout en s’écriant : à cette fois si cette vielle ganache de FrançoisJoseph veut mettre son veto ! J’espère bien que nos cardinaux le mettront dans leurs poches et s’assiéront dessus en disant allez f…tez nous la paix, vieille canaille !
Les autres et de nos amis (Heidsieck, Mareschal) trouvent que c’est un trait de la Providence qui permettre, l’Italie restant neutre, pour le moment, aux cardinaux de se réunir facilement pour le Conclave et nommer un Pape ! soit !! mais, ma foi ! j’aimerai plutôt mieux que l’Italie déclare de suite la guerre à l’Autriche et se mette avec nous. Foin du Pape ! (Dieu me pardonne !) mais : « Un bon tient vaut mieux que deux tu l’auras ! » et une bonne frottée aux autrichiens par les italiens ! me plairait bien mieux tout de suite que dans un mois et puis après nos vénérés cardinaux auraient toujours le temps de nommer un successeur à Jésus-Christ qui peut très bien lui se passer d’un vicaire en ce bas Monde pendant quelques temps, tout en nous donnant la Victoire. La Fille aînée de l’Église (la France) a besoin de Dieu et peut à mon humble avis, se passer de son Représentant sur terre pendant quelques mois pour faire éclater la Justice contre la Force et la Fourberie et nous permettre de battre à plates coutures les germains et le protestantisme !
Déjeunant ce matin chez mon bon ami Maurice Mareschal avec le curé de la Cathédrale Monsieur l’abbé Landrieux nous sommes venus à parler, dans la conversation, des fêtes de nuit du parc Pommery (parc des sports) qui ont été données au commencement de juillet 1914 et ce dernier faisait un rapprochement des ces fêtes, réminiscence des grecs et de la décadence avec les événements qui nous troublent et inquiètent actuellement. Lui comme moi disait : Que ces fêtes ou des femmes du monde (la haute bourgeoisie de Reims) n’avaient pas craint de se montrer à peine vêtues au public, à la masse du peuple, étaient à son point de vue, le dernier défi donné à Dieu et presque une provocation au châtiment qui, quelques jours, quelques heures plutôt, après devait fondre sur nous. « La guerre ! avec ses suites ! et ses conséquences !
Oui ! J’ai, moi aussi, à ce moment-là réprouvé ces saturnales ? (oh ! le mot paraîtrait due à tous nos petits snobs d’alors !) mais je voudrais dire : N’intriguons pas !! saturnales ? Traduisez-le en Grec et vous serez satisfaits, car le mot n’aura changé que de costume ou de fard et il n’y aura que la différence qui existait jadis entre les romains et les grecs !! Plus délicats, ceux-ci que ceux-là ! plus raffinés ! plus fins ! soit ! mais tout aussi pervers ! par suite, plus coupables devant le Monde ! devant l’Histoire ! A cela il fallait le châtiment ! La Rafale ! qui courbât tous ces fronts étroits de nos snobs efféminés ! Allons Mesdames ! Faites des Grâces ! Dansez ! Faites des effets de jambes ! de torses ! Minaudez ! Livrez-vous aux regards de la populace ! Vos mâles (maris) sont à la frontière !!

Vendredi 21 août 1914

9h soir. Grande nouvelle !? Désespoir des uns ! Calme des autres ! Je suis de ces derniers. Bruxelles est occupé pris ? par les allemands ! C’est une défaite pour nous, une victoire pour eux !! Et pourquoi ?
Ne nous emballons pas inutilement ! Je ne suis en aucune façon grand clerc en stratégie ou tactique ! mais il me semble qu’il n’y ait pas lieu de se désoler. Quoi ? les allemands sont entrés à Bruxelles ? L’ont-ils prise de vive force ? non ! Alors où y a-t-il eu défaite ? Comment on se retire même très vite pour leur laisser la place libre. Où est la grande victoire allemande ? Nulle part ; et à mon humble avis j’estime qu’en ce moment nos sauvages sont en train de s’embouteiller. On les canalise, voilà tout ! Ils passent où nous voulons qu’ils passent. On leur a ouvert la porte et comme des imbéciles ils se sont précipités pour enfoncer la……porte ouverte !!
Nous verrons la suite, mais je crois bien que Messieurs les prussiens vont se faire flanquer une pilée magistrale dont on garde le souvenir pour toujours. Nos bons belges, d’Anvers, vont leur tomber sur le flanc droit au moment où ils vont faire leur conversion à gauche ; c’est très dangereux cela ! Quand les anglais « Aoh ! Yes ! » leur tiendront tête et nous les français nous leur tomberons dessus du côté gauche (côté du cœur) et on les coupera en deux. Le tronçon de tête sera flanqué à la mer via Ostende, on fera de la soupe de prussiens ! un peu salée pour eux ! quant à la queue…eh bien ? nous la mangerons ! ou la culbuterons sur le Rhin. Je ne crois pas me tromper et espère bien que je suis bon prophète !

Mardi 25 août 1914

10h soir.  Je suis rentré de St Martin avec Robert à 5 h soir. Partis à 9 h de St Martin, pris train Vitry-laVille 10h, arrivés Châlons 10h3/4 rencontrés des trains de blessés venant du Nord. Attendu dans Châlons de 11h à 1h. Déambulé dans les rues et acheté journaux nous annonçant retraite sur nos
lignes de défense, défection des bataillons du midi, qu’on aurait du fusiller séance tenante sans jugement (il parait cependant qu’on a fait des exemples) Partis de Châlons à 1h1/2 pour Reims, après avoir fait voir à Robert certains coins pittoresques de cette vielle ville que j’aime et si poétique dans sa mélancolie de vieille cité de champagne pouilleuse. Passé devant l’École des Arts, dont a fait partie mon grand-père qui lui a fait le coup de feu dans les rues de Châlons comme Artiste en 1814 contre les russes.
Arrivés à Reims à 5 h après avoir attendu 1h au pont Huet le droit d’arriver à la gare. A Saint-Hilaireau-Temple invasion de transfuges de Sedan, d’Étain, geignards mais peu intéressants. Ce sont ces gens-là qui démoralisent et font courir de faux bruits.
Reims a un aspect moins ferme qu’à mon départ, nervosité et affolement, pourquoi ? « Mais hier soir, Monsieur ! Un Zeppelin ! a survolé Reims pour la bombarder ! » Conclusion on avait tiré avec nos mitrailleuses sur un dirigeable français malgré les signaux de reconnaissance : trois blessés et peut-être destruction du dirigeable !! mais mutisme sur toute la ligne !
On perd la tête quoi. Autre histoire, vraie, celle-là. Le 132e serait décimé, on le reforme à Troyes d’où il est refoulé ! 1.000 hommes.
A la gare je me cogne dans le Beau-Père et cri du cœur… non du ventre ! Sans dire bonjour : « Ah Marthe a les Boileau ?? (qu’é qu’c’est q’çà ?) à dîner et elle vous invite à dîner avec eux ! » Je l’envoie bouillir !!
Comment, son mari, à cette petite pimbèche amorale, est parti avec son train sanitaire sur le front où, mon Dieu il peut attraper un accroc. C’est peu probable, mais cela peut arriver. Et la turlurette invite à dîner des amis et connaissances !! Il faut se distraire… repriser un peu la vie triste et si peu agréable par ces temps ! C’est honteux… penser à dîner, à inviter des étrangers quand on meurt et souffre à la Bataille !! Dieu y a-t-il une justice qui cingle les pécores de cette espèce !!
Le Beau-Père n’est pas encore revenu de mon refus !! Comment refuser sa proposition ?! refuser une si belle occasion de se remplir le ventre !! et… de rire un peu !! on a si peu de distractions ! C’est si triste la Guerre !
Ilote ! Va ! vieux cochon Porc !! et Lâche !!! comme son fils du reste… J’en reparlerai demain !! (Ilote : esclave, sens péjoratif)

Mercredi 26 août 1914

 

« Les Rémois sont des peureux et des idiots… »

11h soir. Journée déprimante. Tout le monde est affolé et se rue vers la gare pour se sauver. On ne connait plus rien, plus personne. On se sauve pour sauver… sa chère petite peau !! si ce n’était triste et écœurant… ce serait très drôle. Là on juge et on jauge les bravoures !! Les noblesses de cœur !!
Toute la sainte et haute séquelle quoi !! s’enfuit, non pas vers la frontière non ! mais vers les plages agréables de l’ouest. Là on pourra parader, raconter ses hauts faits lire avec de petits frissons, si agréables quand on est bien à couvert et à l’abri des coups, lire dis-je les horreurs de la guerre, les incendies, les pillages, les assassinats… les mutilations surtout de ces bons diables de rémois qui ont été assez vernis (parce qu’ils n’ont pas eu les moyens ou encore parce qu’ils ont estimé que leur devoir était de rester là) de ne pas faire… tête….. non dos à l’ennemi. Ah ! que ce sera charmant de se retrouver dans quelques mois et de reprendre ses petits potins et papotages d’antan… Ma chère ! Ma Mignonne oh ! ah ! que nous avons été malheureuses !! nous n’avons même pas pu avoir du champagne dans la plage où nous étions. il n’y avait personne à voir ou à recevoir. Pas de viande tendre, pas de beaux turbots… Oh ! que nous avons soufferts ! Pas de nouvelles ! etc etc… Et ensuite par remord de conscience, oh ! si peu ! Et Mr X ? et Mr Z Mr B ? M.M.D et R, ces jeunes gens si biens ?….  Morts, morts, tués, blessés ! oh que c’est malheureux ! Vraiment ce n’est pas de chance, et patati et patata ! Oui mais notre petite peau est bien fraîche ! bien rondelette et surtout pas trouée par ces petites balles de mitrailleuses qui sont si gentilles à voir.
Malédiction sur ces gens là ! C’est tout ce que je puis dire !! Quand on a passé une journée comme celle que je viens de passer au milieu de tous ces affolés !
Et cependant je ne puis croire que Reims sera occupé. Que nous n’aurons pas la Victoire !! C’est une obsession pour moi, nous devons être victorieux d’ici quelques jours !
A midi le fils Eydoux, de Besançon, me fait dire par un sergent du 132ème qu’il est là au buffet de Reims avec son auto conduisant le général Bonneau à qui on vient de retirer son commandement après ses fautes en Haute-Alsace où il a laissé décimer ses troupes à Dornach. J’y cours et je vois ce brave garçon qui est plein d’espoir et me quitte en me confiant un casque du 99 ème allemand et une épée ramassée sous les feux de Dornach. A côté de lui un lieutenant-colonel me dit : « Vos rémois sont bien affolés. Ce sont des imbéciles ! » « Je quitte le Général Joffre et tout est à l’espoir au succès pour lui et son entourage !! »
-Je lui réponds « Colonel je suis de votre avis, les Rémois sont des peureux et des idiots, moi aussi j’ai confiance et espoir ! Dieu nous entende ! »

Jeudi 27 août 1914

Les Mareschal partent demain, rien à leur dire !! Mais la petite femme est plus crâne que le mari. Pauvre et bon ami… il est Rémois aussi celui-là. C’est dans le sang. Dans l’air quoi… Je serais curieux si j’en avais le temps de prendre le Matot (NDR :Bottin rémois) pour relever la liste de toute cette noble clique qui a fait dans ses culottes (mâles ou femelles) tous ces 3/4 jours-ci. Toute la noble Gent ! a foutu le camp, et à Paris a pris pour le départ des plages agréables et suivi les numéros de trains comme on prend des numéros d’omnibus !! Mme Blondeau et sa séquelle, Mme Émile Charbonneaux 2e séquelle n’ont des numéros que pour après-demain. Ce qu’elles doivent… fuir… dans leurs dentelles… ou leurs maillots (à toi Polignac dit Parc des sports nuit de juillet !)
Ces noblesses-là… Putains ! va ! ces dames font dans leurs dentelles !! Çà sent très bon, dit-on !

9h1/2 soir . Je ne voudrais pas recommencer une journée semblable à celle-ci et aussi déprimante. Tout le monde se sauve, tout le monde fait (dans ses culottes!) Déjeuné avec Robert chez mon noble Beau-Père qui cale de plus en plus, c’est çà la pierre ! NDR: (Maladie de la pierre, calculs dans les reins ou les voies urinaires).Dans la journée bruits !! racontars ! Tant qu’on veut.

9h1/2 soir.  Je ne voudrais pas recommencer une journée semblable à celle-ci et aussi déprimante. Tout le monde se sauve, tout le monde fait (dans ses culottes) !
A 11h3/4 je trouve la rue Thiers qui était noire de monde, d’émigrants, peuple peu intéressant qu’enfin on évacuait dehors au diable ! on ne se figure pas ce que ces gens (intéressants peut-être) ont fait de mal ici au point de vue moral. On comprend ce que peut la panique de la foule bête ! veule ! Bon débarras ! Ce soir mon jeune lieutenant du Trésor me quitte pour Noisy-le-Sec. Très gentil, très crâne le petit Brizard ? très doux ! il m’apprend que notre 11e corps a décimé et mis en déroute le XXIe corps allemand vers Sedan. Souhaitons que le reste de nos troupes ait fait d’aussi bon ouvrage ! Certainement on a cédé à une panique depuis le 20 août… C’est terrible et honteux mais aussi bien angoissant et il faut se cuirasser le cœur trois fois pour résister à de telles dépressions !
Les Mareschal partent demain, rien à leur dire !

Vendredi 28 août 1914

8h1/2 matin . Le matin passe devant chez moi une compagnie du 161e qui va rendre les honneurs à un général mort des suites de ses blessures à la clinique Roussel, rue Noël, 9.
Les nouvelles paraissent rassurantes ce matin sur toute la ligne, mais que la journée d’hier et celles précédentes avec tous ces fuyards ont été angoissantes. Il m’a fallu hier plus de courage que tout ce que j’en ai mis depuis l’ouverture des hostilités.

dirigeable
Le dirigeable « Dupuy-de-Lôme »

Depuis la fusillade de dirigeable « Dupuy-de-Lôme » qui est réparable, mais on a déploré la mort du lieutenant aviateur Jourdan qui était un pilote de grande valeur. Bref dans cette affaire tout le monde a perdu la tête depuis les chefs jusqu’au dernier pioupiou. Il parait que tous les habitants étaient descendus dans les rues à peine vêtus et tout cela a déclenché la panique d’autant plus que tous les fuyards et transfuges des campagnes occupées par les belligérants ont accentués cette panique. Il est fort regrettable que toute cette foule, je devrais dire « tourbe » car peu m’ont paru intéressants de ces fuyards, n’ait pas dès son débarquement à Reims été parquée au fur et à mesure de leur arrivée dans des usines et éloignée de tout contact avec notre population et ensuite canalisée, évacuée militairement dans le centre de la France. On aurait évité cet affolement des habitants de la ville de toutes classes, ce qui n’était pas encore arrivé à ce point depuis la déclaration de la guerre. Bref nous sommes débarrassés de tous ces fuyards, geignards, pleurards, ainsi que des peureux et froussards de notre cité. Bon débarras !
Pour revenir à cette malheureuse erreur de dimanche soir : je suis surpris, attendu que les prussiens abusant toujours comme cela a toujours été chez eux (1870, 1813, etc…) de nos couleurs et ne se gênant pas pour peindre notre cocarde tricolore sur leurs avions, je suis surpris dis-je que l’État major ne décide pas que nos avions devront porter (en outre de la cocarde tricolore sous les ailes) une flamme de guerre de diverses couleurs qui, comme le mot d’ordre, changerait chaque jour. On éviterait ainsi de fatales erreurs et il y aurait beaucoup de chance que les sauvages arrivent à en deviner le roulement journalier de longtemps.

(1)Les inter titres et les illustrations ont été rajoutés par nos soins

à suivre:

(2)Carnet de guerre du Rémois Louis Guédet: 1 septembre- 7 septembre 1914)

(1 à 5) François-Xavier Guédet décrypte les mémoires rémoises (1914-1919) de son grand-père

« Mon cousin, Pierre,  me le répétait depuis longtemps« : « Tu as un trésor dans ton grenier. « 

-«  Il avait raison. « L’an dernier, j’ai découvert tout ce qu’a écrit mon grand-père Louis Guédet , notaire, resté à Reims durant toute la première guerre mondiale. Des kilos de feuilles manuscrites , des liasses de documents,  ainsi que deux cahiers de ma tante Marie-Louise qui avait commencé à réécrire au propre les mémoires de Louis Guédet.  Il avait  dédicacé ses mémoires à ses enfants. C’est bien normal que je m’attache aujourd’hui à les reprendre pour les faire connaître à tous ceux intéressés par cette page d’histoire rémoise. »

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Heureusement que ma tante avait commencé à recopier au propre sur  deux carnets les mémoires de mon grand-père. çà m’a aidé à m’habituer à décrypter ses écrits originaux, à imprégner mon cerveau de son écriture. Mais çà demande du temps.

Scotché depuis un an devant la table de son salon remplie de piles de documents anciens, François-Xavier Guédet poursuit à décrypter,  pour les mettre sur ordinateur,  les mémoires de son grand-père paternel Louis Guédet, , notaire, âgé de 51 ans au début de la première guerre mondiale, marié à Madeleine Bataille et  père de cinq enfants: Jean, Robert, Marie-Louise, André et Maurice.

Pas facile à décrypter

GUEDET ORIGINAL

« Maintenant que je suis à la retraite, j’ai du temps pour mettre au propre les mémoires de mon grand-père dont l’écriture originale n’est pas facile à lire, surtout quand il écrivait sous les bombardements. J’ai eu la chance que ma tante recopie le début de ses mémoires au propre, sur deux cahiers. Avec le temps, l’attention, le cerveau se fait à l’écriture. J’avance, mais je prends le temps de vérifier l’orthographe des noms de personnes, de villages etc. J’apprends aussi des mots inusités  et je m’attache à faire un toilettage minimal de tous ses écrits dont certaines phrases ont dû être raturées volontairement par ma grand-mère dont le papa était directeur des Galeries Rémoises. »

Une mine d’informations d’un témoin privilégié

22 GUEDET PORTRAT1Notaire,  nommé aussi juge de paix durant le conflit, Louis Guédet, on peut le dire,  est au même titre que Paul Hess, dont on connaît les carnets, est un témoin privilégié de la guerre 1914-1918 à Reims. Pris une nuit comme otage à l’hôtel du Lion d’Or, au même titre que de nombreux notables lors de l’occupation de Reims par les Prussiens et les Saxons, Louis Guédet, visiblement très curieux n’hésite pas à arpenter la ville pour voir, savoir ce qui se passe. Seul après avoir envoyé sa famille dans le sud-Marnais familial, à Saint-Martin-aux-Champs, il couche sur le papier les infos qu’il glane ça et là. Il observe les mouvements de troupes. Il écoute aussi les personnalités politiques ou religieuses rémoises. Il n’hésite pas à dire ce qu’il pense de  la fuite de certains élus ou bourgeoises de la Croix-Rouge qui abandonnent la ville, de certaines décisions du conseil municipal etc.

Il considère ses écrits comme une occupation, un dérivatif. « Celà m’occupe et m’aide à souffrir. »

80 drapeau
Un morceau de drapeau de la Croix Rouge planté en haut de la cathédrale

Il assiste à l’entrée et à l’occupation  de Reims par les Prussiens. A sa libération. Avec l’abbé Dage directeur de la jeunesse catholique et Ronné, de la Compagnie des sauveteurs de Reims,  il grimpera même dans la tour nord de la cathédrale pour hisser un drapeau tricolore. Il récupérera aussi un morceau de drapeau de la Croix Rouge planté en haut de la cathédrale; une relique offerte en 1975 à la ville de Reims .

« Comme un écureuil, « il passe aussi une partie de son  temps tantôt « au grenier de sa maison pour voir les incendies et les batailles ou dans sa cave pour se garer des bombes. »

Jour après jour il évoque son inquiétude pour ses proches réfugiés loin de Reims. Il raconte la vie quotidienne des Rémois.

Une somme d’informations qui ne manqueront pas de captiver les Rémois passionnés d’histoire. Une somme d’informations, qui, recoupées avec d’autres écrits permettront aux historiens d’approcher cette période de la vie rémoise avec encore plus de précision.

Ce sont ces pages écrites par Louis Guédet et retranscrites par son petit-fils que nous publierons au fil des semaines à venir.

Alain MOYAT

La suite

(1) Carnets de guerre du rémois Louis Guédet (29 juillet-31 août 1914)

https://reims1418.wordpress.com/2018/01/27/1-carnet-de-guerre-du-remois-louis-guedet-29-juillet-31-aout-1914/

(2) Carnets du Rémois Louis Guédet (1-4 septembre 1914)

https://wp.me/p4mPAZ-5mp

(3) Carnets du rémois Louis Guédet (4-9 septembre 1914) Les Prussiens occupent la ville

https://wp.me/p4mPAZ-5mp

(4) Carnets du rémois Louis Guédet: 9-13 septembre) Prise d’otages et bombardements

https://wp.me/p4mPAZ-5mC

(5)Carnets du Rémois Louis Guédet 14-19 septembre 1914): les troupes françaises reprennent Reims

https://wp.me/p4mPAZ-5na

 

 

 

(vidéo) Le prisonnier docteur Albert Schweitzer

l est probablement l’alsacien le plus connu au monde : le docteur Albert Schweitzer est né en 1875 dans une Alsace alors allemande.
Après des études en philosophie, en théologie, en musique et finalement de médecine, en 1913 il part avec sa femme Hélène Bresslau fonder un hôpital à Lambaréné au Gabon, alors colonie française. Au déclenchement de la guerre, en tant que citoyens allemands, le couple Schweitzer est arrêté et assigné à résidence. Mais en septembre 1917, Clémenceau donne l’ordre de ramener en France tous les prisonniers des colonies…

C’est avec 300 kilos de bagages, essentiellement des médicaments et du matériel médical, qu’Hélène et Albert Schweitzer arrivent à Bordeaux… Ils sont internés pendant 3 semaines dans une vieille caserne désaffectée. Puis ils sont transférés dans un autre camp à Garaison  dans les Hautes-Pyrénées. Pendant les 6 mois d’internement, le docteur Schweitzer obtient le droit de soigner les autres prisonniers en cas de besoin. Mais en mars 1918, Albert et son épouse sont à nouveau déplacés vers un autre camp à Saint Rémy de Provence.

http://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/haut-rhin/histoires-14-18-prisonnier-docteur-albert-schweitzer-1332367.html